DIX-SEPTIÈME LEÇON
RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE
Revue de la doctrine contenue dans ces leçons, et des trois ordres de faits sur lesquels cette doctrine repose, avec le rapport de chacun d'eux à l'école moderne qui l'a reconnu et développé, mais presque toujours exagéré. — Expérience et empirisme. —Raison et idéalisme. — Sentiment et mysticisme. — Théodicée. Défauts des divers systèmes connus. Du procédé qui conduit à la vraie théodicée et du caractère de certitude et de réalité que ce procédé lui donne.
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
De rétendue de la question du bien. — Position de la question selon la méthode psychologique : Quelle est, relativement au bien, la croyance naturelle du genre humain? - Qu'il ne faut pas chercher les croyanres naturelles de rhumanité dans un prétendu état de nature. - Étude des sentiments et des idées de l'homme dans les langues, dans la vie, dans la conscience. — Du désintéressement et du dévouement. — De la liberté.— De lestime et du mépris. — Du respect. — De l'admiration et de l'indignation. - De la dignité. — De l'empire de l'opinion. - Du ridicule. — Du regret et du repentir. - Fondements naturels et nécessaires de toute justice. — Distinction du fait et du droit. — Le sens commun, la vraie et la fausse philosophie.
L'idée du vrai dans ses développements comprend la psychologie, la logique, la métaphysique. L'idée du beau engendre ce qu'on appelle l'esthétique. L'idée du bien est la morale tout entière.
Ce serait se faire une idée fausse et étroite de la morale que de la renfermer dans l'enceinte de la conscience individuelle. Il y a une morale publique comme une morale privée, et la morale publique embrasse, avec les relations des hommes entre eux en tant qu'hommes, leurs relations comme citoyens et comme membres d'un État. La morale s'étend partout où se trouve en un degré quelconque l'idée du bien. Or, où
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
cette idée éclate-t-elle davantage, où la justice et Tinjustice, Ja vertu et le crime, riiéruïsme et la faiblesse paraissent-ils plus à découvert que sur le théâtre de la vie civile? Y a-t-il rien d'ailleurs qui ait une influence plus décisive sur les mœurs, même des individus, que les institutions des peuples et la constitution des États? Si ridée du bien va jusque-là, il faut l'y suivre, comme tout à l'heure l'idée du beau nous a introduits dans le domaine de l'art.
La philosophie n'usurpe aucun pouvoir étranger; mais elle n'est pas disposée à déserter son droit d'examen sur toutes les grandes manifestations de la nature s^ humaine. Toute philosophie qui n'aboutit pas à la morale est à peine digne de ce nom, et toute morale (pii n'aboutit pas au moins à des vues générales sur la société et le gouvernement est une morale injpuissante qui n'a ni conseils ni règles à donner à riium-uiité dans ses éprevjves les plus difficiles.
Il semble qu'au point où nous sommes arrivés, la métaphysique et l'esthétique que nous avons enseignées entraînent évidemment avec elles telle morale et non pas telle autre; qu'ainsi la question du bien, cette question si féconde et si vaste, est pour nous toute résolue, et que nous pouvons déduire, par voie de raisonnement, la théorie morale qui dérive de notre théorie du beau et de notre théorie <lu vrai. Nous le pourrions peut-être, mais nous ne le ferons pas. Ce serait abandonner la méthode que nous avons suivie jusqu'ici, cette méthode qui procède par l'observation et non par la déduction, et se fait une loi de consulter l'expérience. Ne nou. '.assons pas de lexpérifince. Attachons-nous tidèlement à la méthod(j (psychologique ; elle a ses longueurs ; elle nous condamne à plus d'une redite,
mais .elle nous place d'abord et longtemps elle nous retient à la source de toute réalité et de toute lumière.
La première maxime de la méthode psychologique est celle-ci : la vraie philosophie n'invente pas, elle constate et décrit ce qui est. Or ici, ce qui est, c'est la croyance naturelle et permanente de l'être que nous étudions, à savoir l'homme. Quelle est donc, relativement au bien, la croyance naturelle et permanente du genre humain ? Telle est à nos yeux la première question.
Pour nous, en effet, le genre humain ne va pas d'un côté et la philosophie de l'autre. La philosophie est ^'interprète du genre humain. Ce que le genre humain croit et pense, souvent à son insu, la philosophie le recueille, l'explique, l'établit. Elle est l'expression fidèle et complète de la nature humaine, et la nature humaine est tout entière dans chacun de nous et dans tout autre homme. Chez nous, on l'atteint par la conscience ; chez les autres hommes, elle se manifeste par leurs discours et par leurs actions. Interrogeons, donc et ceux-ci et celles-là ; interrogeons surtout notre propre conscience ; '
reconnaissons bien ce que pense le genre humain ; j nous verrons ensuite quel doit être l'office de la philo- ' Sophie *.
1 . Virtop Cousin prend pour point de départ de la morale les données du sens commun; et c'est en etfet le seul point de départ possible. D'où vient q.iil y aune science morale ? C'est qu'il y a d'aboid des croy<xiices morales. Toute science part de certains faits. Or les faits ici, ce sont les idées morales de l'humanité. Ce sont ces idées qu'il faut d'abord constater pour les expliquer ensuite. Kant dans ses Fondcviems de In 7nrtapJnjslgue des mœurs, smt la même méthode. La première partie de cet ouvrage est intitulée : Passage de In connaissance vulgaire d In phlosophic morale. L'idée dont il part est l'idée de bonne vo!onté, et il en emprunte Tanalyse à rexpérience journalière. (P.J.)
PUEMIÈRES NOTIONS DU SKNS COMMUN
Y a-t-il une langue humaine à nous connue qui n'ait des expressions din'érentes pour le bien et pour le mal, pour le juste et pour l'injuste? Y a-t-il quelque langue où, à côté des mots de plaisir, d'intérêt, d'utilité, de bonheur, ne se trouvent aussi les mots de sacrifice, de désintéressement, de dévouement, de vertu? Toutes les langues comme toutes les nations ne parlent-elles pas de liberté, de devoirs et de droits ?
Ici peut-être quelque disciple de Gondillac et d'Helvétius nous demandera si, à cet égard, nous possédons des dictionnaires authentiques de la langue des peuplades sauvages trouvées par des voyageurs dans des îles de l'Océan ? Non ; mais nous n'avons pas fait notre religion philosophique des superstitions et des préjugés d'une certaine école; nous nions absolument qu'il faille étudier la nature humaine dans le fameux sauvage de l'Aveyron, ou dans ses pareils des îles de l'Océan ou du continent américain '. L'état sauvage nous offre l'humanité au maillot, pour ainsi dire, le germe de l'humanité, mais non pas l'humanité tout entière. L'homme vrai, c'est l'homme parfait dans son genre ; la vraie nature huniaine, c'est la nature humaine arri-
I . La méthode que critique ici Victor Cousin est celle que recommande aujourd'hui une grande école, récolo évolutionniste. Suivant cette école, les idées morales devraient être étudiées dans leur origine et dans leurs transformations. C'est le développement de celte idée qui est le fond de l'ouvrage de Herbert Spencer intitulé Morale évolutionniste. Sans doute il ne faut pas écarter systématiqu.fcment, comme le fait ici Cousin, le point de vue de la genèse des idées morales ; mais cette recherche si légitime qu'elle soit, n'exclut nullement et même suppose avant elle que nous nous soyons d'abord rendu compte des idées morales telles que l'humanité les possède aujourd hui, car ce sont ces idées qu'il faut expliquer. Quelle q le soit leur origine, toujours estil qu'aujourd'hui l'idée de devoir, de désintéressement, de remords, de dignité morale, de responsabilité, constituent le capital moral de Ihumanité, et que ce sont ces notions qu'il faut expliquer, c'est ce capital qu'U ne peut pat ■arriûer (F. J.)
rivée à son développement, comme la vraie société c'est aussi la vraie société perfectionnée. Nous ne nous sommes pas avisés de demander à un sauvage son opinion sur l'Apollon du Belvédère ; nous ne lui demanderons pas davantage les principes qui constituent la nature morale de l'homme, parce qu'en lui cette nature morale n'est qu'ébauchée et non achevée. Notre grande philosophie du xvii° siècle s'est quelquefois unpeu trop complu en des hypothèses où Dieu joue le principal rôle et écrase la liberté humaine. La philosophie du xvui'' siècle se jette à l'extrémité opposée ; elle a recours à des hypothèses d'un caractère tout différent, entre autres à* un prétendu état naturel d'où elle entreprend de tirer avec des peines infinies la société et l'homme, tels que nous les voyons aujourd'hui. Rousseau s'enfonce dans les forêts pour y trouver le modèle de la liberté et de l'égalité. Voilà le commencement de sa politique. Mais attendez un peu, et bientôt vous verrez l'apôtre de l'état naturel, poussé par un excès dans l'excès contraire, au lieu des douceurs de la liberté sauvage, nous proposer le Contrat social et Lacédémone. Gondillac ' étudie l'esprit humain sur une statue dont les sens entrent en exercice sous la baguette magique d'une analyse systématique et se développent dans la mesure et le progrès qui lui conviennent. La statue acquiert successivement nos cinq sens : mais il y a une chose qu'elle n'acquiert point, c'est un esprit tel que l'esprit humain et une âme comme la nôtre. VA c'était là ce qu'on appelait alors la méthode expéri mentale! Laissons là toutes ces hypothèses : pour connaître la réalité, étudions-la, ne l'imaginons pas. Pre-
1. Premiers Essais, p. 159-171 ; Philosophie sensualists, leçons II et 111, CoJidillac.
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
nons l'humanité telle qu'elle se montie iuconleslablement à nous dans ses caraclères actuels, el non telle qu'elle a pu être dans un état primitif, purement hypothétique, dans ces linéaments informes ou dans cette dégradation qu'on a|)p('lle l'état sauvage. Là, sans doule, on peut retrouver des signes ou des souvenirs de l'humanité, et, si c'était ici le lieu, nous examinerions à notre tour les récils des voyageurs, et nous trouverions jusque dans les ténèbres de l'enfance ou de ladécr.'pitude d'admirables éclairs, de nobles instincts, qui déjà se font jour ou subsistent encore, présagent ou rap[)ellent riiumanité K Mais, par scrupule de méthode et de vraie analyse, nous détournons les yeux de l'enfant et du sauvage pour les porter sur l'être qui seul est l'objet de nos études, Ihomme actuel, l'homme réel et achevé.
Connaissez-vous une langue, un peuple, qui ne possède le mot de vertu désintéressée? Qu'appelle-t-on partout un honnête homme ? Est-ce le calculateur habile, appliqué à faire ses affaires le mieux possible, ou celui qui, en toutes circonstances, est disposé à observer la justice contre son intérêt apparent ou môme réel? Otez cette idée qu'un homme est capable, en un certain degré, de résister à l'attrait de l'intérêt personnel, et de faire quchpjes sacrifices à l'opinion, aux convenances, à ce qui est ou paraît honnête, et vous otez le fondement de ce titre d'honnête homme, au sens
1. Voir dans notre livre la Morale (i. HI, ch. IV) notre étude sur Tuniversalité des priuripes moraux, où nous montrons par de nombreux exemplos que les idées morales rhci les diireronts peuples et aux diverses époques de Ihistoire, sont bien moins différentes que l'on est tenté do le croire malgré l'objeriion banale des sceptiques. Pour le dévelupnement de relte objectjon, on lira le chapitre de Montaigne intitulé: Apoloijie de Raymond de Scbonde Essais, 1. I C. XII (P. J.)
même le plus vulgaire. Cette disposition de préférer ce ' qui est bien à notre plaisir, à notre utilité personnellee en un mot, à Tintérêl, cette disposition plus ou moins forte, plus ou moins constante, plus ou moins éprouvée, mesure les différents degrés de la vertu. Un homme pousse-t-il le désintéressement jusqu'au dévouement, on l'appelle un héros, qu'il soit caché dans la condition la plus humble ou placé sur un théâtre. Il y a des dévouements obscurs comme des dévouements éclatants. Il y a des héros de probité, d'honneur, de loyauté dans les relations de la vie ordinaire, comme des héros de courage et de patriotisme dans les conseils des peuples ou à la tête des armées. Tous ces noms, avec leur sens bien reconnu, sont dans toutes les langues, et constituent un fait certain et universel. On peut expliquer ce fait, mais aune condition impérieuse, c'est qu'en l'expliquant on ne le détruise pas. Or, nous expli(pie-t-on l'idée et le mot de désintéressement en ramenant le désintéressement à l'intérêt? Voilà ce que le sens commun repousse invinciblement.
Les poètes n'ont pas de système : ils s'adressent aux hommes tels qu'ils sont réellement pour produire sur eux des effets certains. Est-ce l'égoïsme habile ou la vertu désintéressée que les poètes célèbrent? Nous demandent-ils des applaudissements pour les succès de l'adresse heureuse, ou pour les sacrifices volontaires de la vertu? Le poète sait qu'il y a dans le fond de l'àmihumaine je ne sais quelle puissance merveilleuse de désintéressement et de dévouement. En s'adressant à cet instinct du cœur, il est sûr d'éveiller un écho sublime, défaire jaillir toutes les sources du pathétique.
Consultez les annales du genre humain, vous y verrez les hommes revendi(pier partout et de plus en plus la
liberté. Ce mot de liberté est aussi vieux que l'homme même. Quoi donc! les hommes veulent être libres, et l'homme lui-même ne le serait point! Le mot est là pourtant avec la signification la plus déterminée. Jl signifie que l'homme se croit un être non seulement animé et sensible, mais doué de volonté, d'une volonté qui lui appartient, et qui par consé<iuent ne peut admettre sur elle la tyrannie d'une autre volonté qui ferait à son égard Toflice de la fatalité, même celui de la fatalité la plus bienfaisante. Concevez-vous que le mot /et ridée de liberté aient jamais pu se former, si la chose même n'existait pas ? Il n'y a qu'un être libre qui puisse posséder fidée de la liberté. Dira-t-on que la liberté de l'homme n'est qu'une illusion? Les vœux du genre humain sont alors la plus inexplicable extravagance. En niant la distinction essentielle de la liberté et de la fatalité, on contredit toutes les langues et toutes les notions reçues; on a, il est vrai, favantage d'absoudre les tyrans, mais on déij^rade les héros. Ils ont donc combattu, et ils sont morts pour une chimère!
Toutes les langues contiennent les mots d'estime et de mépris. Estimer, mépriser, locutions universelles, d'où une impartiale analyse peut tirer les plus hautes notions. Peut-on mépriser un être qui dans ses actes ne serait pas libre, un être qui ne connaîtrait pas le bien, et qui ne se sentirait pas l'obligation de l'accomplir? Supposez que le bien ne soit pas en soi essentiellement différent du mal, supposez qu'il n'y ait dans le monde que de l'intérêt plus ou moins bien entendu, qu'iln'y ait point de devoir réel, et que l'homme ne soit pas un être hbre, il est impossible d'expliquer raisonnablement le mot de mépris. Il en est de même Se celui d'estime.
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
L'estime est un fait qui fidèlement exprimé contient toute une philosophie aussi solide que généreuse. L'eslimea deux caractères certains : 1° c'est un sentiment désintéressé dans l'âme de celui qui l'éprouve; 2"» elle ne s'applique qu'à des actes désintéressés. On n'estime pas à volonté, et parce qu'on a intérêt à le faire. On n'estime pas non plus une action ou une personne, parce qu'elles ont réussi. Le succès, le calcul heureux peut nous faire envie ; il n'emporte pas l'estime : elle est à un autre prix.
L'estime à un certain degré et en certaines circonstances, c'est le respect : le respect, mot saint et sacré que les plus subtiles et les plus lâches analyses n'abaisseront jamais à exprimer un sentiment qui se rapporte à nous-mêmes et s'applique à des actes couronnés par la fortune !
Prenez encore ces deux mots, ces deux faits analogues aux deux premiers, fadmiration et l'indignation. L'estime et le mépris sont plutôt des jugements ; l'indignation et l'admiration sont des sentiments, mais des sentiments qui tiennent à l'intehigence et enveloppent un jugement *.
L'admiration est un sentiment essentiellement désintéressé. Voyez s'il y a quelque intérêt au monde qui ait la puissance de vous donner de l'admiration pour quelque chose ou pour quelqu'un. Si vous y avez intérêt, vous pourrez stimuler l'admiration, mais vous ne l'éprouverez pas. Un tyran, la mort à la main, peut vous contraindre à paraître l'admirer, mais non point à l'admirer en effet. L'aiïection même ne détermine pas l'admiration ; tandis qu'un trait héroïque, partant d'un ennemi même, nous l'arrache malgré nous. 1. Voyez la théorie du sentiment, Ir» partie, leçon v, p. 10?, etc
DU m EN
Le pliénomène opposé à l'admiration, c'est Vindignation. L'indignation n'est pas plus la colère que l'admiration n'est le désir. La colère est toute personnelle; l'indignation ne se rapporte pas directement à nous; elle peut naître au milieu de circonslances où nous sommes engages, mais le fond et le caraclère dominant du phénomène en lui-même est d'être désintéressé. L'indignation de sa nature est généreuse. Si je suis victime d'une injustice, je puis éprouver à la fois de la colère et de l'indignation, de la colère contre celui qui me nuit, de l'indignation contre celui qui outrage un de ses semblables. On peut s'indigner contre soimême : on s'indigne contre tout ce qui blesse le sentiment de la justice. L'indignation couvre un jugement, ce jugement que celui qui commet telle ou telle action, soit contre nous, soit même pour nous, lait une action contraire à notre dignité, à la sienne, à la dignité humaine. Le dommage éprouvé n'est pas la mesure de l'indignation, comme l'avantage recueilli n'est pas celle de l'admiration. On se félicite de posséder ou d'avoir ac<[uis une chose utile ; mais on ne s'admire pas pour cela, ni soi-même, ni la chose qu'on vient d'acquérir, De môme on repousse la pierre qui nous blesse, on ne s'indigne pas contre elle
L'admiration élève et agrandit l'âme. Les parties généreusesde lanature humaine se dégagent et s'exaltent en présence et comme au contact de l'image du bien. Voilà pourquoi l'admiration est déjà par elle-même si bienfaisante, se trompât-elle dans son objet. L'indignation est la révolte de ces mêmes parties généreuses de l'âme, qui, froissées par l'injustice, se relèvent avec fierté et protestent au nom de la dignité humaine offensée.
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN 51
Regardez les hommes agir, vous les verrez s'imposer de grands sacrifices pour conqnéiir les suffrages de leurs semblables. L'empire de ro[»inion est immense : la vanité seule ne l'explique; pas; il tient sans doute aussi à la vanité, mais il a des racines plus profondes et meilleures. Nous jugeons que les autres hommes sont, comme nous, sensibles au bien et au mal, qu'ils distinguent la vertu et le vice, qu'ils sont capables de s'indigner et d'admirer, d'estimer et de respecter, comme aussi de mépriser. Cette puissance est en nous, nous en avons la conscience, nous savons que les autres hommes la possèdent comme nous, et c'est cette puissance qui nous épouvante. L'opinion est notre propre conscience transportée dans le public, et là, dégagée de toute com[)l.iisance et armée d'une sévérité inflexible. Au remords dans notre propre cœur répond la honte dans cette seconde âme que nous nous sommes faile et qui s'appelle l'opinion publique. Il ne faut pas s'élonner des douceurs de la popularité. Nous sommes plus sûrs d'avoir bien fait, lorsqu'au témoignage de notre conscience nous pouvons joindre celui de la conscience de nos semblables. Il n'y a qu'une seule chose qui puisse nous soutenir contre l'opinion, et même nous mettre au-dessus d'elle : c'est le témoignage ferme et assuré de notre conscience, parce qu'enfin le public et le genre humain tout entier en sont réduits à nous juger sur l'apparence, tandis que nous, nous nous jugeons infailliblement et par la plus certaine de toutes les sciences.
Le ridicule est la crainte de l'opinion dans les petites choses. La force du ridicule est tout entière dans cette supposition qu'il va un goût comuum, un type commun de ce qui sied et de ce qui convient, qui dirige les
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hommes dans leurs jugements, et dans leurs plaisanteries même qui sont aussi des jugements à leur manière. Olez cette supposition, le ridicule tombe de lui-même, et la plaisanterie perd son aiguillon. Mais il est immortel, comme la distinction du bon et du mal, du beau et du laid, de ce qui convient et de ce qui ne convient pas.
Quand nous n'avons pas réussi dans quelque démarche entreprise pour notre intérêt et notre bonheur, nous éprouvons un sentiment de peine qu'on appelle le regret. Mais nous ne confondons pas le regret avec cet autre sentiment qui s'élève en notre âme, lorsque nous avons la conscience d'avoir fait une action moralement mauvaise. Ce sentimc l est une peine aussi, mais d'une toute autre nature : c't^t le remords, c'est le repentir. Que nous ayons perdu au jeu, par exemple, cela nous est désagréable ; mais si, en gagnant, nous avions la conscience d'avoir trompé notre adversaire, nous éprouverions un sentiment bien did'érent.
Nous pourrions prolonger et varier ces aperçus et ces exemples. Nous en avons assez dit pour être autorisé à conclure que le langage humain et les sentiments qu'il exprime sont inexplicables, si l'on n'admet pas la distinction essentielle du bien et du mal, de la vertu et du crime, du crime fondé sur l'intérêt, de la vertu fondée sur le désintéressement.
Ebranlez cette distinction, et vous ébranlez la vie humaine et la société tout entière. Permettez-moi de prendre un exemple extrême, tragique et terrible. Voici un homme que l'on vient de juger. On l'a condamné à mort, on va l'exécuter, lui ôter la vie. Et pourquoi? Placez-vous dans le système qui n'admet pas la distinclion naturelle et essentielle du bien et du mal,
et pesez ce qu'il y a de stupidement atroce dans cet acte de la justice humaine. Qu'avait fait le condamné ? Évidemment une chose indifférente en soi. Car s'il n'y a pas d'autre distinction naturelle que celle du plaisir et de la peiFie, je défie qu'aucune action humaine, quelle qu'elle soit, puisse être qualifiée de criminelle sans la plus absurde inconséquence. Mais cette chose indifférente en elle-même, un certain nombre d'hommes, appelés législateurs, l'ont déclarée crime. Cette déclaration purement arbitraire n'a pas trouvé d'écho dans le cœur de cet homme. Il n'en a pu sentir la justice, puisqu'il n'y a rien de juste en soi. Il a donc fait sans aucun remords ce que cette déclaration interdisait arbitrairement. Le bourreau va lui prouver qu'il n'a pas réussi, mais non qu'il a agi contre la justice, car il n'y a point de justice. Le bourreau le tue, il ne l'éclairé point. Des deux côtés lutte d'intérêts, jeux de la force, toujours le fait, jamais le droit. Toute condamnation, soit à mort, soit à une peine quelconque suppose impérieusement, pour être autre chose qu'une répression de la violence parla violence, les quatre points suivants : 1° Qu'il y a une distinction essentielle entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, et qu'à cette distinction est altachéepour tout être intelligent et Hbre l'obligation de se conformer au bien età la justice ; 2° Que l'homme est un être intelligent et libre, capable de comprendre cette distinction et l'obligation qui l'accompagne, et d'y adhérer naturellement, indépendamment de toute convention et de toute loi positive ; capable aussi de résister aux tentations qui le portent au mal et à l'injustice et d'accompUr la loi sacrée de la justice naturelle ; 3° Que tout acte contraire à la justice mérite d'être réprimé par la force et même puni, en répara-
tioii delà faute commise, et cela encore indépendamment de toute loi et de toute convention ; 4** Que Ttiomme reconnaît naturellement la distinction du mérite et du démérite des actions, comme il reconnaît celle du juste et de l'injuste, et qu'il sait que toute peine appliquée à cet acte injuste est elle-même de la plus stricte juslice.
Voilà les fondements de la puissance de juger et de punir qui est la société elle-même. Ce n'est pas la société (jui a fait ses principes à son usage ; ils lui sont bien antérieurs, ils sont contemporains delà pensée et de l'âme, et c'est sur eux que repose la société avec ses lois et ses institutions. Les lois sociales sont légitimes par leur rapport à ces lois éternelles. La plus grande force des institutions réside dans le respect que ces principes portent avec eux et qu'ils répandent sur tout ce qui en participe. L'éducation les développe, elle ne les crée pas. Ils dirigent le législateur qui fait la loi et le juge qui l'applique. Ils sont présents à l'accusé amené devant le tribunal; ils inspirent toute juste sentence; ils l'autorisent dans l'àme du condamné et dans celle du spectateur, et ilsconsacrent l'emploi de la contrainte nécessaire à son exécution. Otez un seul de ces principes, toute la justice humaine s'écroule, et n'est plus qu'un amas de conventions arbitraires que nul n'est obligé en conscience de respecter, qu'on peut violer sans remords, et qui ne se soutiennent que par l'appareil des supplices. Les décisions d'une pareille justice ne sont point des jugements véritables, mais des actes de violence, et la société civile n'est qu'une arène où les hommes se débattent sans devoirs et sans droits, sans autre objet que de se procurer le plus de jouissances possible, de les conquérir et de les assurer par la force
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
OU par la ruse, sauf à jeter sur tout cela le manteau de lois hypocrites.
Il est vrai, tel est l'aspect sous lequel le scepticisme nous fait considérer la société et la justice humaine, nous poussant par le désespoir à la révolte et ai désordre, et nous ramenant par le désespoir encore à un tout autre joug que celui de la raison et de la verlu, à ce désordre réglé qu'on appelle le despotisme. Le spectacle des choses humaines, vu de sang-froid et sans esprit de système, est, grâce à Dieu, moins sombre. Sans doute, la société et la justice humaine ont encore bien des imperfections que le temps découvre et répare ; mais on peut dire qu'en général elles sont assises sur la vérité et sur l'équité naturelle. La preuve en est que partout la société subsiste, et même qu'elle se développe. D'ailleurs les faits, fussent-ils tels que le pinceau mélancolique d'un Pascal ou d'un Rousseau les représente, les faits ne sont pas tout : devant les faits est le droit ; et cette idée seule du droit, si elle est réelle, suffît pour renverser un système avilissant et sauver la dignité humaine. Or, l'idée du droit est-elle une chimère ? J'en appelle encore aux langues, à la conscience individuelle et à celle du genre humain: n'est-il pas vrai que partout on distingue le fait et le droit, le fait qui trop souvent peut-être, mais non pas toujours, comme on le dit, s'élève contre le droit; et le droit qui dompte et règle le fait, ou proteste contre lui? Quel est le mot qui retentit le plus dans les sociétés humaines? N'est-ce pas celui du droit? Cherchez une langue qui ne le contienne pas. De toutes parts la société est hérissée de droits. On distingue même le droit naturel et le droit positif, ce qui est légal et ce qui est équitable. On proclame que la force doit être au service du droit et non
DU BlEiN
PREMIÈRES NOTlUi^S DU SENS COMMUN
le droit à la merci de la force. Les triomphes de la force, quelque part que nous les apercevions, soit sous nos yeux, soit à Taide de l'histoire dans des siècles reculés, ou grâceà la publicité universelle par delà l'Océan et dans des continents étrangers, soulèvent Tindignation du spectateur ou du lecteur désintéressé. Au contraire, celui qui inscrit sur sa bannière le nom du droit, par cela seul nous intéresse ; nous faisons des veux pour les droits méconnus; la cause du droit, où que nous la supposions, est pour nous la cause de l'humanité. C'est donc un fait aussi, et un fait inconleslable, qu'aux yeux de l'homme le fait n'est pas U)ut et que l'idée du droit est une idée universelle, gravée en caractères éclatants et ineffaçables, sinon encore dans le monde visible, au moins dans celui de la pensée et de l'âme ; et c'est de celui-là seul qu'il s'agit ; c'est aussi celui-là qui, à la longue, réforme et gouverne l'autre.
La conscience individuelle, conçue et transportée dans l'espèce entière, s'appelle le sens commun. C'est le sens commun qui a fait, qui soutient et qui développe les langues, les croyances naturelles et permanentes, la société et ses institutions fondamentales. Ce ne sont pas les grammairiens qui ont inventé les langues, ni les législateurs les sociétés, ni les philosophes les croyances générales. Ce qui a fait cela, ce n'est personne et c'est tout le monde : c'est le génie de l'humanité *.
l. Cousiu avait déjà exprimé ailleurs sous une forme plus éloquente et plus poétique cette peFjsee que la philoso[ihie ne fait que développer re que l'instinrt de l'humanité a trouvé spont;in.ment : « La srienre philosophique est le compte sévère que la réflexion se rend à elle-même d'idées qu'elles n'a pas
faites L'humanité en masse est spontanée et non réfléchie, l'humanité est
inspirée. Le souffle divin qui est en elle lui révèle pour toujours et partout
Le sens commun est déposé dans ses œuvres. Toutes les langues et toutes les institutions humaines contiennent les idées et les sentiments que nous venons de rappeler et de décrire, et singulièrement la distinction du bien et du mal, de la justice et de l'injustice, de la volonté libre et du désir, du devoir et de l'intérêt, de la vertu et du bonheur, avec cette croyance profondément enracinée que le bonheur est une récompense due à la vertu, et que le crime en lui-même mérite d'être puni et appelle la réparation d'une juste souffrance.
Voilà ce qu'attestent les discours et les actions des hommes. Telles sont les notions sincères et impartiales, mais un peu confuses, un peu grossières du sens commun.
Ici commence le rôle de la philosophie. Elle a devant elle deux routes dilférentes ; eWa peut faire de deux choses l'une : ou bien accepter les notions du sens commun, les éclaircir, par là les développer et les accroître, et fortifier, en les exprimant fidèlement, Les croyances de l'humanité ; ou bien, préoccupée de tel ou tel principe, l'imposer aux données naturelles du sens commun, admettre celles qui sont conformes à ce principe, plier les autres artificiellement à celles-là,
toutes les vérités sous une forme ou sous une autre selon les temps ou selon les lieux. L'âme de l'humanité est une âme poétique qui découvre en ellemême les secrets des êtres et les exprime en des chants prophétiques qui retentissent d'âge en âge. A côlé de Thumanité est la philosophie qui l'écoute, recueille ses paroles, les note pour ainsi dire, et quand le moment de l'inspiration est passé, les présente avec respect à l'artiste admirable qui n'avait pas la conscience de son génie, et qui souvent ne reconnaît pas son propre ouvrage {Fragmens philosophiques, Tpréiâce, 1" édition, 1S26, p. xiv). — Voir aussi sur la même question l'ingénieux écrit de Théodore Jouflroy : la. philosophie et le sens commun (^Mélanges philosophiques, p. iv) (P. J.).
PREMIÈRES NOTIONS DU SENS COMMUN
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ou les nier ouvertement ; c'est ce qu'on appelle faire un système ^
Les systèmes philosophiques ne sont pas la philosophie ; ils s'efforcent d'en réaliser l'idée, comme les institutions civiles s'efforcent de réaliser celle de la justice, comme les arts expriment de leur mieux la beauté infinie, comme les sciences poursuivent la science universelle. Les systèmes philosophiques sont nécessairement imparfaits, sans quoi il n'y en aurait jamais eu deux dans le monde. Heureux ceux qui passent ainsi en bien faisant, et qui répandent dans les esprits et dans les âmes, avec quehjues erreurs innocentes, le goût sacré du vrai, du beau et du bien I Mais les systèmes phil()sophi(|ues suivent leur temps bien plus qu'ils ne le dirigent ; ils reçoivent leur esprit des mains de leur siècle. Tran>portée en France vers la On de la régence et sous le règne de Louis XV, la philosophie de Locke y a donné naissance à une école célèbre qui longtemps domina et qui subsiste encore parmi nous, protégée par de vieilles habitudes, mais en contradiction radicale avec nos institutions nouvelles et avec nos besoins nouveaux. Sorti du sein des tempêtes, nourri dans le berceau d'une révolution, élevé sous la mâle discipline du génie de la guerre, le xix*' siècle ne peut reconnaître son image et retrouver «es instincts dans une philosophie née à l'ombre des délices de Versailles, admirablement faite pour la décrépitude d'une monarchie arbitraire, mais non pas
1. Le rôle de la philosoi»hie n'est pas tout ù fait aussi simple que le dit ici Victor Cousin. 11 ne suffit pas en etfet d'éfluiivir et de développer le sens rommun qui présente souvent une romploxité trè^ ronfuse de notions rontradiotnires. Le sens rommun <roit à la foi, à la murale du devoir et à celle (le l'intérêt, à la raison et au sentiment. Il donne raison à tout 1© mouJ. , c'est à la philosophie à faire le partage (P. J.).
pour la vie laborieuse d'une jeune liberté environnée de périls. Pour nous, après avoir combattu la philo- S(^phie de la sensation dans la métaphysique qu'elle a substituée au cartésianisme, et dans la déplv^rable esthétique, aujourd'hui trop accréditée, sous laquelle a succombé notre grand art national, nous n'hésiterons pas à la combattre encore dans la morale qu'elle devait nécessairement prodiuvg, la morale de l'intérêt.
L'exposition et la réfutation de cette prétendue morale fccront le sujet de la prochaine leçon.