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DE LA MOKALE DE L'INTÉRÊT

E^pos tion de la doctrine de lintM-êt. — Ce qu'il y a de vrai dans cette doctrine. - Ses delauls. — io Elle confond la liberté et le désir, et par là abolit la liberté : 2o Elle ne peut expliquer la distinrtion fondamentale du bieij et du m;»l; 3o Ni l'oblig-ition et le devoir; 4o Ni le droit; 5o Ni le prinipe du mJrite et du démérite. — Conséquences de la morale de l'intérêt ; quelle ne peut admettre une Providence, et qu'elle conduit au despotisme.

La philosophie de la sensation partant d'un fait uni- (jLie, la sensation agréable ou pénible, arrive nécesBairement en morale à un principe unique, Tintérét. Voici l'ensemble du système.

L'homme est sensible au plaisir et à la peine : il fuit l'une, il recherche l'autre. C'est là son premier instinct, et cet instinct ne l'abandonne jamais. Le plaisir peut changer d'objet, et se diversifier de mille manières ; mais quelque forme qu'il prenne, plaisir physique,

1. Sur la morale de l'inléiêt, voyez Premiers essais, cours de iSn. Du vrai principe de la moraie^p. 33S-3il, stirlout Philosophie SENSUALisiE, leçoiis iv° cl vi«, réfiit itioD de la doctrine d'Helvélius et de Saiut-Lambert.

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plaisir intellectuel, plaisir moral, c'est toujours le plaisir que l'homme poursuit.

L'agréable généralisé, c'est l'utile ; et la plus grande somme de plaisir possible, quel qu'il soit, non plus concentré dans tel ou tel instant, mais réparti sur une certaine étendue de la durée, c'est le bonheur.

Le bonheur, comme le plaisir, est relatif à celui qui l'éprouve ; il est essentiellement personnel. C'est nousmêmes, c'est nous seuls que nous aimons, en aimant le plaisir et le bonheur.

L'intérêt est ce ressort qui nous pousse à rechercher en toutes choses notre plaisir et notre bonheur.

Si le bonheur est le but unique de la vie, l'intérêt est le mobile unique de toutes nos actions.

L'homme n'est sensible qu'à son intérêt, mais il l'entend bien ou mal. Il faut bien de l'art pour être heureux. N'allons pas nous livrer à tous les plaisirs qui s'offrent à nous sur la route de la vie sans examiner si ces plaisirs ne cachent pas plus d'une douleur. Le plaisir présent n'est pas tout : il faut songer à l'avenir ; il faut savoir renoncer aux jouissances qui peuvent amener des regrets, et sacrifier le plaisir au bonheur, c'est-à-dire au plaisir encore mais plus durable et moins enivrant. Les plaisirs du corps ne sont pas les seuls : il y a d'autres plaisirs, ceux de l'esprit, ceux même de l'opinion: le sage les tempère les uns par les

autres.

La morale de l'intérêt n'est pas autre chose que la morale du plaisir perfectionnée, substituant le bonheur au plaisir, l'utile à l'agréable, la prudence à la passion *. Elle admet comme le genre humain les mots

1 . La morale du plaisir est la morale d'Aristippe, ou de recelé Cyrénaïque.

nu BTRÎ^r

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de bien et de mal, de vertu et de vice, de mt-rile et de démérite, de peine et de récompense, mais elle les explique à sa manière. Le bien, c'est ce qui aux yeux de la raison est conforme à notre véritable intérêt. Je mal, c'est ce qui y est contraire. La vertu est cette saiicsse qui sait résister à l'entraînement des passions, discerne ce qui est vraiment utile, et marche sûrement au bonheur. Le vice est cet éprarement d'esprit et de caractère qui sacrifie le bonheur à des plaisirs sans durée ou pleins de dangers. Le mérite et le démérite, la peine et la récompense sont les conséquences de la vertu et du vice : pour n'avoir pas su chercher le bonheur par le chemin de la sagesse, on est puni en ne l'atteignant pas. La morale de Tintérét ne prétend ruiner aucun des devoirs consacrés par l'opinion commune ; elle établit que tous sont conformes à notre intérêt personnel, et c'est pour cela qu'ils sont des devoirs. Faire du bien aux autres hommes, c'est le plus sûr moyen qu'ils nous en fassent ; et c'est aus<i le moyen d'acquérir leur estime, leur bienveillance, leur sympathie, toujours agréables et souvent utiles. Le désintéressement lui-même a son explication. Sans doute il n'y a point de désintéressement au sens vul-

Flle enseigne qu'il faut rechercher toute espère de plaisir et surtout le plaisir présent. La nu. raie de l'intérêt est la morale d*Kpieure. Elle enseigna qu'il faut choisir entre nos plaisirs. La première recommande le plaisir en mouvement

(rfiÔTfi ^^ XlV'/^Tu), la seconde le plaisir «/ai/e (rfioTq xaTaTOir/jaa

TiXTj). Dans les temps modernes le plus savant défenseur et organisateur de la morale de l'utile a été Bentham, créateur de ce qu'il appelait Yarlihmé. tique du plaisir^ à savoir le choix et la comltiiiaisôn des plaisirs, en tenant compte de ladurée, de la vivacité et du nombre. Sturtrt Mill y joint la qualité (c'est-à-dire la délicatesse et la noblesse): C'est une question de savoir si l'école utilitaire a le droit de faire entrer en ligne de mmpte la qualité d;ins]c choix des plaisirs (Voir notre livie La Morale, rh. 1er. — Voir dans le Cours de droit naturel de Jouiïroy la critiiiue de Benlbam, (P. J.).

oaire du mot, c'est-à-dire un sacrifice véritable de soi-même, ce qui est absurde, mais il y a le sacrifice d'un présent à un intérêt fulur, d'une passion grossière et sensuelle à un plaisir plus noble et plus délicat. Quelquefois on se rend mal compte du plaisir que l'on poursuit, et faute de voir clair dans son propre cœur on invente cette chimère du désintéressement dont la nature humaine est incapable, et qu'elle ne peut même

comprendre.

On voudra bien convenir que cette exposition de la morale de l'intérêt n'est pas chargée et qu'elle est

fidèle.

Allons plus loin : reconnaissons que cette morale est une réaction extrême, mais jusqu'à un certain point légitime contre la rigueur excessive delà morale stoïque, et surtout de la morale ascétique qui étoufle la sensibilité au lieu de la régler, et pour sauver l'âme des passions lui commande un sacrifice de tous les instincts de la nature qui ressemble à un suicide.

L'homme n'est fait pour être ni un sublime esclave, comme Épictète, appliqué à bien supporter la mauvaise fortune sans s'efforcer de la surmonter, ni, comme Pascal ou sa sœur \ l'angélique habitant d'un cloître, appelant la mort comme une délivrance bienheureuse et la devançant par une continuelle pénitence et dans une adoration muette. Les passions ont leur raison dans les besoins de l'humanité. Supprimez les passions, plus d'excès, il est vrai, mais plus de ressort : faute de vents, le vaisseau ne marche plus et s'enfonce bientôt dans l'abîme. Supposez un être auquel manque l'amour de lui-même, l'instinct de la conservation, l'horreur de la souflVance, surtout Ihorreur de la mort, qui n ait de

!, Jacqueline Pascal, l'Epilogue^ pp. 337-3i8.

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goût ni pour le plaisir ni pour le bonheur, en un mot destilué de tout intérêt personnel, un tel être ne résistera pas longtemps aux innombrables causes de destruction qui l'environnent et qui l'assiègent ; il ne durera pas un jour. Jamais une seule famille, jamais la moindre société ne pourra se former ni se maintenir. Celui qui a fait l'homme n*a pas confié le soin de son ouvrage à la vertu seule, au dévouement et à une charité sublime : il a voulu que la durée et le développement de la race et de la société humaine fussent assi? sur des fondements plus simples et plus sûrs, et voilà pourquoi il adonné à Thomme l'amour de soi, l'inslinct de la conservation, le goût du plaisir et du bonheur, les passions qui animent la vie, l'espérance et la crainte, l'amour, l'ambition, l'intérêt personnel enfin, mobile puissant, permanent, universel, qui nous pousse à améliorer sans cesse notre condition sur la terre.

Ainsi nous ne contestons pas à la morale de l'intérêt la vérité de son principe : nous sommes convaincus que ce principe est très réel, et qu'il a sa raison d'être. La seule question que nous posions est celle-ci : le principe de lintérêt est vrai en lui-même, mais n'y a-t-il pas aussi d'autres principes tout aussi vrais, tout aussi légitimes? L'homme cherche le plaisir et le bonheur, mais n'y a-t-il pas en lui d'autres besoins, d'autres sentiments, aussi puissants, aussi vivaces ?

Tout comme l'existence du corps n'empêche point celle de l'âme, et réciproquement, de même dans l'ample sein de l'humanité et dans les profonds desseins de la divine Providence, les principes les plus différents ne s'excluent point.

La philoso[)hie de la sensation en appelle sans cesse à l'expérience. Nous aussi nous invoquons l'expérience :

et c'est l'expérience qui nous a donné les faits certains rappelés dans la leçon précédente, et qui composent les premières notions du sens commun. Nous admettons les faits qui servent de fondement au système de l'intérêt, et nous repoussons le système. Les faits sont vrais dans leur juste portée : le système est faux en ce qu'il leur attribue une portée excessive ; et il est faux encore en ce qu'il nie d'autres faits tout aussi incontestables. Une saine philosophie tient pour sa loi première de recueillir tous les faits réels et de respecter les différences réelles aussi qui les distinguent. Ce qu'elle poursuit avant tout, ce n'est point l'unité ; c'est la vérité *. Loin de là, la morale de l'intérêt mutile la vérité : elle choisit parmi les faits ceux qui lui conviennent, et elle répudie tous les autres, lesquels sont précisément les éléments mêmes de la moralité. Exclusive et intolérante, elle nie ce qu'elle n'explique point : elle forme un tout bien lié, qui comme ouvrage d'art peut avoir son mérite, mais qui se brise en éclats dès qu'il vient à rencontrer la nature humaine avec ses diverses et incontestables puissances.

Nous allons faire voir que la morale de l'intérêt, issue de la philosophie de la sensation, est en contradiction avec un certain nombre de phénomènes que présente la nature humaine à quiconque l'interroge sans esprit de système.

1° Nous avons établi, non pas au nom d'un système, mais au nom de l'expérience la plus vulgaire, que l'humanité entière croit à l'existence en chacun de ses membres d'une certaine énergie qu'on appelle la liberté.

l. Sur le danger de chercher avant tout l'unité, voyez dans les Fragments dp. Philosophie contemporaine, notre Examen des l ço}is de M, Laromirjuière .

DU BIKN

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C'est parce qu'elle croit à la liberté dans Tindividu qu'elle veut que cette libeité soit respectée et protégée dans la société. La liberté est un fait que la conscience de chacun de nous lui atteste, et qui de plus est enveloppé dans tous les phénomènes moraux que nous avons signalés, dans l'approbation et la désapprobation morale, dans l'estime et le mépris, dans l'admiration et l'indignation, dans le mérite et le démérite, dans la peine et la récompense. Demandons à la philosophie de la sensation et à la morale de l'intérêt ce qu'elles font de ce phénomène universel que supposent toutes les croyances de l'humanité et sur lequel roule la vie 'entière, privée et publique.

Tout système de moiale, quel qu'ilsoit, qui contient, je ne dis pas une règle, mais un simple conseil, admet implicitement la liberté. Lorsque la morale de l'inltMèt conseille à l'homme de sacrifier l'agréable à l'utile, elle admet apparemment que l'homme est libre de suivre ou de ne pas suivre le conseil. Mais en philosophie il ne suffît pas d'admettre un fait, il faut avoir le droit de l'admettre. Or, la plupart des moralistes de l'intérêt nient la liberté de l'homme, et nul n'a le droit de l'admettre dans un système qui tire l'âme humaine tout entière, toutes ses facultés comme toutes ses idées, de la seule sensation et de ses développements.

Quand une sensation agréable, après avoir charmé notre âme, la quitte et s'évanouit, l'âme éprouve une sorte de souffrance, un manque, un besoin : elle s'agite, elle s'in([uiète. Celte inquiétude, d'abord vague et indécise, se détermine bientôt ; elle se porte vers l'objet qui nous a plu et dont l'absence nous fait soutfrir. Ce mouvement de l'a me, plus ou moins vif, c'est le désir.

Y a-t-il dans le désir aucun des caractères de la li-

borté'? Qu'appelle-t-on être libre? Chacun sait qu'il est libre, quand il sait qu'il est le maître de son action, qu'il peut la commencer, l'arrêter ou la continuer à son gré. Nous sommes libres, quand avant d'agir nous avons pris la résolution de le faire, sachant bien que nous pouvions prendre la résolution contraire. L'acte libre est celui dont, au témoignage infaillible de ma cou^eience, je sais que je suis la cause, et dont, à ce titre, je me reconnais responsable. Mille mouvements peuvent se produire en moi, et ces mouvements peuvent simuler des actes volontaires aux yeux de l'observateur extérieur; mais je ne m'y trompe pas ; toute eneiir e-t impossible à la conscience : elle distingue avec certitude tout mouvement non voulu, quel qu'il Soit, d'un acte volontaire.

La vraie activité est l'activité volontaire et libre. Le (lé.-ir en est juste Topposé. Le désir, porté à son comble, ce>t la passion; mais la langue comme la conscience disent que l'homme est passif dans la passion; et (ilus la passion est vive, plus ses mouvements sont impérieux, plus elle s'éloigne du type de la vraie activité où lame se possède et se gouverne elle-même.

Je ne suis pas plus libre dans le désir que dans la sensation qui le précède et le détermine. Si un objet agréable se présente à moi, i)uis-ie ne pas en être

1. Maine de Bir.-in a résumé dans les lignes suivantes l'opposition de la volonté et du d.sir: « La velouté est conroiifite dans les mêmes limites que le pouv<.ir ; le désir au contraire romraence où finit le pouvoir et embrasse tout le rhampde notre activité. L'être moteur et libre ne vc.it quuutant qu d peut ; l'être passif ned.sire m qud ne peut pas qu'autant qu'il ne peut pas se le donner... nous désirons les choses dont nous ne disposons en aucune manior<'; n..us les souhaitons comme événements étrangers sur lesquels ncusr.e pouvons lien; le désir est une sorte de priera adressée aux causes am.os ou ennemies de notre existence. » M. de Birun, Œuvres inedUcs, nouvelle édition, tome H, p. 77 (P. J.).

agréablement ému ? Si c'est un objet pénible, puis je ne pas en être douloureusement afl'ecté ? Et de même, quand cette sensation agréable a disparu, si la mémoire et l'imagination me la rappellent, puis-je ne pas souffrir'de ne plus l'éprouver, puis-je ne pas ressentir le besoin de l'éprouver encore, et ne pas désirer plus ou moins ardemment Tobjet qui seul peut apaiser Tinquiétude et la suuiïrance de mon âme?

Observez bien ce qui se passe en vous dans le désir : vous y reconnaîtrez un élan aveugle qui, sans aucune délibération de votre part et sans intervention de votre volonté, s'élève ou tombe, s'accroît ou diminue. On ne désire pas et on ne cesse de désirer à volonté.

La volonté combat souvent le désir comme souvent aussi elle y cède ; elle nest donc pas le désir. On ne se reproche pas les sensations que les objets envoient, ni même les désirs que ces sensations engendrent ; mais on se reproche le consentement de la volonté à ces désirs et les actes qui en sont la suite, car ces actes sont en notre pouvoir.

Le désir est si peu la volonté que souvent il l'abolit, et arrache à l'homme des actes ou plutôt des mouvements qu'il ne s'impute pas parce qu'ils ne sont pas des actes volontaires. C'est même le refuge de bien des accusés ; ils rejettent leurs fautes sur la violence du désir et de la passion qui ne les a pas laissés maîtres d'eux-mêmes.

Si le désir était le fondement de la volonté, plus le désir serait fort, plus nous serions libres. Evidemment, c'estle contraire qui est vrai. A mesure que la violence du désir augmente, la domination de l'homme sur luimême diminue ; et à mesure que le désir s'affaiblit et

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