Ire partie, Ire leçon
DE LA MOHAtfi DE l'iNTÉRÉT
buerait-elle la justice et l'amour, j'entends l'amour désintéressé, dont elle n'a pas la moindre idée ? Le Dieu qu'elle peut admettre s'aime lui-même et n'aime que lui. Et réciproquement, ne le considérant pas comme le principe suprême de la charité et de la justice, nous ne pouvons ni l'aimer ni l'honorer, et le seul culte que nous puis^ions lui rendre est celui de la crainte que sa toute-puissance nous inspire.
Quelle sainte espérance pourrions-nous donc fonder sur un tel Dieu? Et nous qui avons quelque temps rampé sur cette terre, ne pensant qu'à nous-mêmes, ne cherchant que le plaisir et un bonheur misérable, quelles souffrances noblement supportées pour la juslice, quels efforts généreux pour maintenir et développer la dignité de notre âme, quelles tendresses vertueuses pour d'autres âmes pouvons-nous offrir au père de Ihumanilé comme des titres à sa justice miséricordieuse ? Le principe qui persuade le mieux au genre humain l'immortalité de l'âme est encore le principe nécessaire du mérite et du démérite, qui ne trouvant pas ici-bas son exacte satisfaction, et devant la trouver pourtant, nous inspire d'en appeler à un Dieu qui n'a pas mis dans nos cœurs la loi de la justice pour la violer lui-même à notre égard ^ Or, nous venons de le voir, la morale de l'intérêt détruit le principe du liiérite et du démérite et dans ce monde et partout ailleurs. Ainsi, nul regard au delà de cette terre: nul recours à un juge tout-puissant, tout juste et tout bon, contre les jeux du sort et les imperfections de la justice humaine. Tout s'achève pour Thomme entre ia naissance et la mort, en dépit des instincts et
1, Voyez plus bas, leçon xvi.
des pressentiments de son cœur et même des principes de sa raison.
Les disciples d'Helvétius se feront gloire peut-ôlre d'avoir affranchi l'humanité de craintes et d'espérances qui la détournent de ses vrais intérêts. C'est un service que le genre humain appréciera. Mais puisqu'ils renferment toute notre destinée en ce monde, demandonsleur quel sort si digne d'envie ils nous y réservent, quel ordre social ils chargent de notre honheur, quelle politique enfin dérive de leur morale *.
Vous le savez déjà. Nous avons démontré que la philosophie de la sensation ne connait ni la vraie liberté ni le droit véritable. Qu'est-ce en effet pour cette philosophie que la volonté? C'est le désir. Qu'est-ce alors que le droit ? Le pouvoir de satisfaire ses désirs. A ce compte, l'homme n'est pas libre, et le droit c'est la force.
Encore une fois, rien n'appartient moins à l'homme que le désir. Le désir vient du besoin que l'homme ne fait pas, mais qu'il subit. Il subit de même le désir. Réduire la volonté au désir, c'est anéantir la liberté ; c'est pis encore, c'est la mettre où elle n'est pas ; c'est créer une liberté mensongère qui devient un instrument de crime et de misère. Appeler l'homme à une telle liberté, c'est ouvrir son âme à des désirs infinis, qu'il lui est impossible de satisfaire. Le désir est de sa nature sans limites, et notre pouvoir est très limité. Si nous étions seuls dans le monde, nous serions déjà fort en peine de satisfaire tous nos désirs. Mais nous som-
1 . Sur la politique qui dérive do la philosophie de la sensation, Voyez les trois leçons que nous avons consacrées à l'exposilion et à la réfutation de la doctrine de Hobbea, Philosophie sensua-
LlSïiù.
DE LÀ MORALKDE l/lNTÉRÊT
mes pressés les uns contre les autres, avec des désirs immenses et des pouvoirs bornés, divers, inégaux. Dès que notre droit c'est la force qui est en chacun de nous, l'égahté des droits est une chimère: tous les droits sont inégaux, puisque toutes les forces sont inégales et ne peuvent jamais cesser de l'être. Il faut donc renoncer à légalité, comme à la liberté ; ou si l'on se forge une fausse égalité comme une fausse liberté, on met l'humanité à la poursuite d'une fantôme.
Tels sont les éléments sociaux que la morale de l'intérêt livre à la politique. De tels éléments, je défie les politiques de l'école de la sensation et de l'intérêt, de tirer un seul jour de hberté et de bonheur pour l'espèce
humaine.
Dès que le droit c'est la force, l'état naturel des hommes entre eux c'est la guerre. Désirant tous les mêmes choses, ils sont tous nécessairement ennemis; et dans cette guerre, malheur aux faibles, aux faibles de corps et aux faibles d'esprit ! Les plus forts sont les maîtres de plein droit. Puisque le droit est la force, le faible peut se plaindre de la nature qui ne l'a pas fait fort, et non pas de l'homme fort qui use de son droit en l'opprimant. Le faible appelle donc la ruse à son aide ; et c'est dans celte lutte de la ruse et de la force que se débat l'humanité.
Oui, s'il n'y a que des besoins, des désirs, des passions,'des intérêts, avec des forces diverses aux prises les unes avec les autres, la guerre, une guerre tantôt déclarée et sanglante, tantôt sourde et pleine de bassesses, est dans la nature des choses. Nul art social ne peut changer cette nature : on la peut couvrir plus ou moins ; elle reparaît toujours, surmonte et déchire les voiles dont l'enveloppe une législation mensongère.
UO
Rùvez donc la liberté pour des êtres qui ne sont pas libres, l'égalité entre des êtres essentiellement diflereuts, le respect des droits où il n'y a pas de droit, et l'établissement de la justice sur un fond indestructible de passions ennemies ! De ce fond il ne peut sortir que des troubles sans tin ou l'oppression, ou plutôt tous ce.* maux ensemble dans un cercle nécessaire.
On ne peut rompre ce cercle fatal qu'à l'aide de principes que toutes les métamorphoses de la sensation n'engendrent pas et dont l'intérêt ne peut rendre compte, mais qui n'en subsistent pas moins à l'honneur et pour le salut de l'humanité. Ces principes sont ceux que le temps a tirés peu à peu du christianisme pour leur donner à conduire les sociétés modernes. Vous les trouverez écrits dans la glorieuse déclaration des droits qui a brisé à jamais la monarchie absolue et préparé la monarchie constitulionnelle. Ils sont dans la charte qui nous gouverne, dans nos lois, dans nos institutions, dans nos mœurs, dans l'air que nous respirons. Ils servent à la fois de fondements à notre société et à la philosophie nouvelle, nécessaire à l'ordre nouveau.
Peut-être me demanderez-vous comment au xvni^siècle tant d'esprits distingués, tant d'âmes honnêtes ont pu se laisser séduire à un système qui aurait dû révolter tous leurs sentiments. Je répondrai en vous rappelant (pie le xvni° siècle est une réaction immodérée contre les fautes dans lesquelles avait tristement fini la vieillesse du grand siècle et du grand roi, c'està-dire la révocation de l'édit de Nantes, k persécution de Poit-Royal, une dévotion étroite et ombrageuse, et l'intolérance avec sa compagne accoutumée, l'hypocrisie. Ces excès devaient amener des excès contraires.
DE LA MORALE DE l'iNTÉRÉT
Après la mode de la dévotion vint celle de la hcence ; elle envahit tout. Elle descendit de la cour dans la noblesse, dans le clergé même, et aussi dans le peuple. Elle entraîna les meilleurs esprits, quelquefois même le génie. Elle mit une philosophie étrangère assez mesquine à la place de notre grande philosophie nationale, roupable, toute persécutée qu'elle avait été, de ne pas être inconcihable avec le christianisme. Un disciple de Locke, que Locke aurait désavoué, Gondillac, remplaça Descaries, comme Fauteur de Candide et de la Pucelle avait remplacé Corneille etBossuet, comme Boucher et Yanloo avaient remplacé Lesueur et Poussin. La morale du plaisir et de l'intérêt était la morale nécessaire de cette époque. Mais il ne faut pas croire pour cela que toutes les âmes fussent corrompues. Les hommes, dit M. Royer-Collard, ne sont ni aussi bons, ni aussi mauvais que leurs principes '. 11 n'y a pas de stoïcien qui ait été aussi austère que le stoïcisme, ni d'épicurien aussi énervé que l'épicuréisme. La faiblesse humaine met en défaut dans la pratique les théories vertueuses ; en revanche, grâce à Dieu, l'instinct du cœur condamne à l'inconséquence l'honnête homme égaré par de mauvaises théories. Ainsi, au xvin" siècle, les sentiments les plus généreux et les plus désintéressés écla-
1. Œuvres de lieid, t. VI, p. 29T. « Les hommes ne sont ni aussi bons ni aussi mauvais que leurs principes ; et, comme il n'y a pas de sceptiques dans la rue, de même je m'assure qu'il n'y a point de spectateur désintéressé des actions humaines qui ne soit forcé de les discerner comme justes et injustes. Le sceptiôisme n'a pas de lueur qui ne pâlisse devant l'éclat de celte vive lumière intérieure qui éclaire les objets de la perception morale, comme la lumière du jour éclaire les objets de la perception sensible. »
tèrent souvent sous le règne de la philosophie de la sensation et de la morale de l'intérêt. Mais il n'en est pas moins vrai que la philosophie de la sensation est fausse, et la morale de l'intérêt destructive de toute moralité.
J'ai presque des excuses à vous faire d'une aussi longue leçon ; mais il fallait bien instituer un sérieux combat contre une morale radicalement incompatible avec celle que je voudrais faire pénétrer dans vos esprits et dans vos âmes. Il me fallait surtout enlever à cette morale ce faux air libéral qu'elle usurpe en vain. Je prétends, au contraire, que c'est une morale d'esclaves, et je la renvoie au temps où elle a régné. Maintenant, le principe de l'intérêt détruit, je me propose d'examiner aussi d'autres principes, moins faux sans doute mais défectueux encore, exclusifs et incomplets, sur lesquels des systèmes célèbres ont prétendu asseoir la morale. Je combattrai successivement ces difïerents principes en eux-mêmes, et je les rassemblerai ensuite, réduits à leur juste valeur, dans une théorie assez large pour contenir tous les éléments vrais de la moralité, pour exprimer fidèlement le sens commun et la conscience humaine tout entière.
ri
AUTRES PRINCIPES DEFECTUEUX
De la morale du sentiment. — De la morale fondée sur le principe de l'intérêt (lu plus grand nombre. — De la morale fondée sur la seule volonté de Dieu. — De la morale fondée sur les peines et récompenses futures.
Contre la morale de l'intérêt, toutes les âmes généreuses se réfugient dans la morale du sentiment. Voici quelques-uns des faits sur lesquels cette morale s'appuie et qui semblent l'autoriser.
Quand nous avons fait une bonne action, n'est-il pas certain que nous éprouvons un plaisir d'une certaine nature, qui nous est comme le prix de cette action? Ce plaisir ne vient pas des sens : il n'a ni son principe ni sa mesure dans une impression faite sur nos organes. 11 ne se confond pas non plus avec la jouissance do l'intérêt personnel satisfait : nous ne sommes pas émus de la même manière, en pensant que nous avons réussi et en pensant que nous avons été honnêtes. Le plaisir attaché au témoignage de la bonne conscience est pur; les autres plaisirs sont très mélangés. Il est durable, quand les autres passent vile. Enfin il est toujours à notre portée. Au sein même du malheur, l'homme porte en soi une source permanente d'evauises jouis-
Dr RÎEN
sauces : car il a toujours l.i puissance de faire le bien • tandis que le succès, dépendant de mille circonstances dont nous ne sommes pas les maîtres, ne peut donner qu'un plaisir rare et précaire.
Gomme la vertu a ses jouissances, le crime aussi a ses douleurs. La sontIVance qui suit la faute est la juste rançon du plaisir que nous y avons trouvé et elle naît souvent avec lui. Elle empoisonne les joies coupables et les succès qui ne sont pas légitimes. Klle blesse elle déchire, elle mord, pour ainsi dire, et c'est de là' que lui vient son nom. Cette souffrance, il suffit d'être homme pour l'avoir connue : c'est le remords. Voici d'autres faits également incontestables : J'aperçois un homme dont le visage porte les marques de la détresse et de la misère. 11 n'y a rien là qui jxnsse mntt.'.ndre et me nuire; cependant, sans réflexion m calcul, la vue seule de cet homme souffrant me fait soullnr. Ce sentiment est la pitié, la compassion, dont le principe général est la sympathie.
La tristesse d'un de mes semblables m'inspire de la tristesse, et un visa-e rpanoui me dispose à la joie :
Ut ridentibiis arrivent, ita Oeatibus adflgat Humani vultus.
La joie des autres a de Técho dans noire ùme, ei leurs douleurs, même physiques, se communiquent a nous presque physiquement. C'est un mot qui n'est
Z'mT: T.^''""' ''"'"" * '^''" ^*'"'" '' dire que celui de M- de Sevigné à sa flile malade : J'ai mal à voire poitnne.
Notre âme éprouve le besoin de se mettre à l'unissoa et comme en équilibre avec celle d'aulru, . De là
AUTRES PRINCIPES DÉFECTUEUX
ces mouvements pour ainsi dire électriques qui parcourent les grandes assemblées. On reçoit le contre-coup des sentiments de ses voisins: l'admiration et l'enthousiasme sont contagieux, comme aussi la plaisanterie et le ridicule. De là encore le sentiment que nous inspire Tauleur d'une action vertueuse. Nous éprouvons un plaisir analogue à celui qu'il éprouve lui-même. Mais sommes-nous témoins d'une mauvaise action ? notre âme se refuse à partager les sentiments qui animent le coupable : elle a pour lui un véritable éloignement, ce qu'on appelle de l'anlipalhie.
N'oublions pas un troisième ordre de faits qui tient au précédent, mais qui en diffère.
Nous ne sympathisons pas seulement avec l'auteur d'une action vertueuse, nous lui souhaitons du bien, nous lui en ferions volontiers, nous l'aimons en un certain degré. Cet amour va jusqu'à l'enthousiasme quand il a pour objet un acte sublime et un héros. C'est là le principe des hommages, des honneurs que l'humanité rend aux grands hommes. Et ce sentiment ne se porte pas seulement sur les autres : nous nous l'appliquons à nous-mêmes, par une sorte de retour qui n'est pas de l'égoïsme. Oui, on peut dire que nous nous aimons quand nous avons bien fait. Le sentiment que les autres nous doivent s'ils sont justes, nous nous l'accordons à nous-mêmes : ce sentiment, c'est la bienveillance.
Au contraire, assistons-nous à une mauvaise action? nous éprouvons pour l'auteur de cette action de l'antipathie, comme nous l'avons dit, et de plus nous lui voulons du mal; nous désirons qu'il soulîre pour la faute qu'il a commise, et en raison de la gravité de cette faute. C'est ainsi que les grands coupables nous
AUTRES PRINCIPES DÉFECTUEUX
sont odieux, s'ils ne rachètent leurs crimes par d'énergiques remords, ou par de grandes vertus mêlées à leurs crimes. Ce sentiment n'est pas la malveillance ordinaire. Celle-ci est un sentiment personnel et intéressé, qui nous fait vouloir du mal aux autres parce qu'ils nous sont un obstacle. La haine ne se demande pas si tel homme est vertueux ou vicieux, mais s'il nous gêne, sil nous surpasse, s'il nous nuit. Le sentiment dont nous parlons est une sorte de haine, mais une haine généreuse qui ne vient ni de l'intérêt, ni de Tenvie, mais de la conscience révoltée. Il se tourne contre nous quand nous faisons mal, aussi bien que contre les autres.
La satisfaction morale n'est pas la. sympathie, pas plus que la sympathie n'est, à parler rigoureusement la bienveillance. Mais ces trois phénomènes ont ce caractère commun d'être tous des sentiments. Ils donnent naissance à trois systèmes de morale diflerents et analogues*.
1. Il y a en effet trois formes de la morale du sentiment : 1» la doctrine du xem moral (Hutcheson) ; — l» la doctrine de la bienveillance (Ferguson); — 3° lu doftrine de la sympathie (Adam Smith). 1' 11 y a en nous un instinct, un sens, semblable aux sens physiqnes qui nous avertit tout d'abord par le plaisir ou la douleur de ce qui est bien ou mal • — 2o II y a en nous une inclination naturelle à vouloir du bien à nos semblaMes,et c'est <c qu'on appelle la bienveillance; tout ce qui satisfait ra sentiment est bon, tout ce qui le blesse est mal; — 3* le 3e système, celui de la sympathie, est le plus savant et le plus ingénieux. Il part de ce fait que les hommes tcnden toujours à se m, ttre au même diapason que les autres hommes, à jouir et à soufirir comme eux : c'est ce qu'on appelle la sympathie. Or c'est un plaisir pour l'homme que de se sentir d'accord avec ses semblables. De là cette disposition à appeler bien tout ce qui éveille la sympathie et mal tout ce qui la contrarie.— Indépendamment des moralistes écossais que nous venons df nommer, la morale du sentiment a encore eu pour défenseurs en France J.-J. Rousseau {^Éniiic, profession de foi du vicaire savoyard j et en Allemagne Jacobi, auteur du roman philosophique de Wlodcmard. (P. J.)
Suivant certains philosophes, une action bonne esl celle qui est suivie de la satisfaction morale, une action mauvaise est celle qui est suivie du remords. Le caractère bon ou mauvais d'une action nous est d'abord attesté par le sentiment qui l'accompagne. Puis, ce sentiment, avec sa signification morale, nous l'attribuons aux autres hommes; car nous jugeons qu'ils sont faits comme nous, et qu'en présence des mêmes actions ils éprouvent les mêmes sentiments.
D'autres philosophes ont assigné le même rôle à la sympathie ou à la bienveillance.
Pour ceux-ci le signe et la mesure du bien est dans les sentiments d'affection et de bienveillance que nous ressentons pour un agent moral. Un homme excite-t-il en nous par telle ou telle action une disposition plus ou moins vive à lui vouloir du bien, un désir de le voir et même de le rendre heureux ? nous pouvons dire que cette action est bonne. Si par une suite d'actions du même genre, il rend permanents en nous cette disposition et ce désir, nous jugeons que c'est un homme vertueux. Excite-t-il un désir, une disposition contraire, il nous paraît un malhonnête homme.
Pour ceux-là le bien est ce avec quoi nous sympathisons naturellement. Un homme se dévoue-t-il à la mort par amour pour sa patrie ? cette action héroïque éveille en nous, en un certain degré, le même sentiment qui l'a inspirée. Les passions mauvaises ne retentissent pas ainsi dans notre cœur, à moins qu'elles ne nous trouvent déjà bien corrompus, et qu'elles n'aient pour complice l'intérêt ; mais alors même il y a quelque chose en nous qui se révolte contre ces passions, et dansl'àme la plus dépravée subsiste unsentimentcaché (le sympalhie pour le bien et d'antipathie pour le mal.
Ces systèmes divers peuvent se ramener à un seul, qui s'appelle la morale du sentiment.
On n'a pas de peine à montrer la difTérence qui sépare cette morale de celle deTégoïsme. L'égoïsme, c'est l'amour exclusif de soi-même, c'est la recherche réfléchie et permanente de son plaisir et de son bien-être.
Qu'y a-t-il de phis opposé à l'intérêt que la bienveillance? Dans la bienveillance, loin de vouloir du bien aux autres en raison de notre intérêt, nous risquerions volontiers quoique chose, nous ferions quelque sacrifice pour servir l'honnête homme qui nous a gagné le cœur. Si dans ce sacrifice même 1 ame éprouve du plaisir, ce plaisir n'est que l'accompagnement involontaire du sentiment, il n'en est pas le but: nous l'éprouvons sans l'avoir cherché. Il est bien permis à l'âme de goûter ce plaisir, car c'est la nature ellemême qui l'attache à la bienveillance.
La sympathie comme la bienveillance se rapporte à un autre que nous : notre intérêt n'y a point de part. L'âme est faite de telle sorte qu'elle est capable de souft'rir des soufiVances d'un ennemi. Qu'un homme fasse une noble action, elle a beau contrarier nos intérêts, il s'élève en nous une certaine sympathie pour cette action et pour son auteur.
On a tenté d'expliquer la compassion que nous inspire la douleur d'un de nos semblables par la crainte que nous avons de la ressentir à notre tour. Mais souvent le malheur auquel nous compatissons est si éloigné de nous et nous menace si peu qu'il serait absurde de le craindre. Sans doute pour que la sympathie ait lieu, il faut avoir l'expérience de la soullrance : non ignara mali. Car comment voulez-vous que je sois sensible àdes maux dont je ne me fais aucune idée ? Mois
AUTr.ES PRINCIPES DÉFECTUEUX
ce n'est là que la condition de la sympathie. 11 n'en fdiit pas du tout conclure qu'elle ne soit que le ressouvenir de nos propres maux ou la crainte des maux à
venir.
Nul retour sur nous-mêmes ne peut rendre compte de la sympathie. D'abord elle est involontaire aussi bien que l'antipathie. Ensuite on ne peut supposer que nous sympathisions avec quelqu'un pour attirer <;a bienveillance ; cnr souvent celui qui en est 1 objet ne sait pas ce que nous éprouvons. Quelle bienveillance recherchons-nous, quand nous sympathisons avec des hommes que nous n'avons jamais vus, que nous ne verrons jamais, avec des hommes qui ne sont
plus?
L'égoïsme admet tous les- plaisirs ; il n en repousse aucun ; il peut, s'il est éclairé, s'il est devenu délicat et raffiné, recommander, comme plus durables et moins mélangés, les plaisirs du sentiment. La morale du sentiment se confondrait donc avec celle de l'égoïsme, si elle prescrivait d'obéir au sentiment pour le plaisir qu on y trouve. Il n'y aurait plus aucun désinteressèment : l'individu serait toujours le centre et 1 unique fin de toutes ses actions. Mais il n'en va point ainsi. Le charme des plaisirs de la conscience vient précisément de co i\n\m s'est oublié soi-même dans l'action qui les a fait naître. De même si la nature a joint à la sympathie et à la bienveillance une vraie jouissance, c'est à la condition que ces sentiments resteront ce qu'ils sont, purs et désintéressés ; il faut que vous ne songiez qu'à l'objet de votre sympathie ou de votre bienveillance, pour que la bienveillance et la sympathie reçoivent leur récompense dans le plaisir qu'elles donnent. Autrement, ce plaisir n'a plus sa rai-
AUTRES PRINCIPES DEFECTUEUX
son d'être, et on le manque dès qu'on le cherche. Nulle métamorphose de l'intérêt ne peut faire éclore un plaisir attaché au seul désintéressement.
La morale de Té^^oïsme n'est qu'un mensonge perpétuel : elle garde les noms consacrés par la morale, mais elle abolit la morale elle-même ; elle trom[)e l'humanité en lui parlant son langage, couvrant sous ce langage emprunté une opposition radicale à tous les instincts, à toutes les idées qui forment le trésor du genre humain. Au contraire si le sentiment n'est pas le bien lui-même, il en est le compagnon fidèle et l'utile auxiliaire. Il est comme le signe de la présence du bien, et il en rend l'accomplissement plus facile. Nous avons toujours des sophismes à notre disposition pour nous persuader que notre intérêt véritable est de satisfaire la passion présente; mais le sophisme a moins de prise sur l'esprit quand l'esprit est en quelque sorte défendu par le cœur. Rien n'est donc plus salutaire que d'exciter et d'entretenir dans les âmes ces nobles sentiments qui nous enlèvent à l'esclavage de l'intérêt personnel. L'habitude départager les sentiments des hommes vertueux dispose à agir comme eux. Cultiver en soi la bienveillance et la sympathie, c'est féconder la source de la charité et de l'amour : c'est nourrir, c'est développer le germe de la générosité et du dévouement.
Ainsi nous rendons un sincère hommage à la morale du sentirr.^nt. Cette morale est vraie : seulement elle ne se suffit point à elle-même ; elle a besoin d'un principe qui l'autorise.
J'agis bien, et j'en éprouve de la satisfaction intérieure ; je fais mal, et j'en éprouve du remords. Ce ne sont pis ces doux «en'imcnts qui qualif^ont l'acte que
je viens de faire, puisqu'ils le suivent. Nous serait-il p()ssil)le de re-sentir quelque satisfaction intérieure d'avoir bien agi, si nous ne jugions pas que nous avons bien ap:i ? quelque remords d'avoir mal fait, si nous ne jugions pas que nous avons mal fait? En même temps que nous faisons tel ou tel acte, un jugement naturel et instinctif le caractérise, et c'est à la suite de ce jugement que notre sensibilité s'émeut. Le sentiment n'est pas ce jugement primitif et immédiat ; loin de fonder l'idée du bien, il la suppose. C'est un cercle vicieux manifeste que de faire dériver la connaissance du bien de ce qui ne serait pas sans cette connaissance *.
De même n'est-ce pas parce que nous trouvons une action bonne que nous sympathisons avec elle? N'estce pas parce que les dispositions d'un homme nous paraissent conformes à l'idée de la justice que nous inclinons à les partager avec lui? D'ailleurs si la sympathie était le vrai critérium du bien, tout ce pour quoi nous éprouvons de la sympathie serait bien. Mais la sympathie ne se rapporte pas seulement à quelque chose de moral : nous sympathisons avec la douleur et avec la joie, qui n'ont rien à voir avec la vertu et avec le crime. Nous sympathisons même avec les souffrances physiques. La sympathie morale n'est qu'un cas de la sympathie générale. Il faut même le reconnaître : la sympathie n'est pas toujours d'accord avec la raison. Nous sympathisons quelquefois avec
1. Voyez plus haut, I^e parlir, leçon V, Un mysticisme, et 11° partie, leç )u VI, sur le sentiment du beau. Voyez aussi Premiers Essais, cours de 1817, Du vrai prinipe de la morale, p. 337, etc. et Philosophie écossaise, la réfutation détaillée des ibéoi'ies d'Hutcheson et de Smith.
certains senlinieiits que nous cundaninons, parce que, sans êtie mauvais en eux-mêmes, ce qui empêcherait toute sympatiiie, ils mettent sur Ja pente des plus grandes fautes, par exemple l'amour, qui touche de si près au dérèglement, et rèmulation qui conduit si vite a l'anibitiou.
La bienveillance aussi n'est pas toujours déterminée par le bien seul. Et encore lorsqu'elle s'applique à l'homme vertueux, elle suppose un jugement par lequel nous prononçons que cet liomme est vertueux. Ce n'est pas parce (jue nous voulons du bien à l'auteur d'une action, que nous jugeons que cette action est bonne , c'est parce que nous avons jugé que cette action est bonne, que nous voulons du bien à sou auteur. Il y a plus. Dans le sentiment de la bienveillance est enveloppé un jugement nouveau qui n'est pas dans la sympathie. Ce jugement est celui-ci : l'auteur d'une bonne action méiite d'être heureux, comme l'auteur d'une mauvaise action mérite de souft'rir pour l'expier. Voilà pourijuoi nous souhaitons à l'un du bonheur et à l'autre une souli'rance réparatrice. La bienveillance n'est guère que la forme sensible de ce jugement.
Tous ces sentiments supposent donc un jugement antérieur et supérieur. Partout et toujours le même cercle vicieux. De ce que les sentiments que nous venons de rappeler ont un caractère moral, on en conclut qu'ils constituent l'idée du bien, tandis que c'est l'idée du bien qui leur communique le caractère que nous y apercevons.
Autre dilliculté : les sentiments tiennent à la sensibiUté, et lui empruntent quelque chose de sa nature relative et changeante. 11 s'en faut de beaucoup que
AUTRES PRINCIPES DÉFECTUEUX
tous les hommes soient faits pour goûter avec la même délicatesse les plaisirs du cœur. 11 y a des natures grossières et des natures d'élite. Si vos désirs sont impétueux et violents, l'idée des plaisirs de la vertu ne sera-t-elle pas en vous bien plus aisément vaincue par la force de la passion que si la nature vous avait donné un tempérament tranquille? L'état de l'atmosphère, la santé, la maladie émoussent ou avivent notre sensibilité morale. La solitude, en Hvrant l'homme à luimême, laisse au remords toute son énergie : la présence de la mort la redouble ; mais le monde, le bruit, l'étourdissent en quelque sorte. L'esprit souffle à son heure. On n'est pas tous les jours en veine d'enthousiasme. Le courage lui-même a ses intermittences. On connaît le mot célèbre : Il fut brave un tel jour. L'humeur a ses vicissitudes qui influent sur nos sentiments les plus intimes. Le plus pur, le plus idéal tient encore par quelque côté à l'organisation. L'inspiration du poète, la passion de l'amant, l'enthousiasme du martyr ont leurs langueurs et leurs défaillances qui dépendent souvent de causes matérielles très misérables. Est-ce dans ces perpétuelles fluctuations du sentiment qu'il est possible d'asseoir une législation égale pour
tous?
La sympathie et la bienveillance n'échappent pas aux conditions de tous les phénomènes de la sensibilité. Nous ne possédons pas tous au même degré le pouvoir de ressentir ce qu'éprouvent les autres. Ceux qui ont plus souff'ert comprennent mieux la souflrance, et par conséquent y compatissent plus vivement. Avec plus d'imagiurttion, on se représente mieux aussi et on ressent davantage ce qui se passe dans l'âme de nos semblables. L'un éprouve plus de sympathie pour lesplai
sirs et les douleurs physique.-?, l'autre pour les plaisirs et les douleurs de Tàme ; et chacune de ces sympathies a dans chacun de nous ses degrés et ses variations. Elles ne diffèrent pas seulement, souvent elles se combattent. La sympathie pour le talent affaiblit l'indignation que fait naître la vertu outragée. On passe quelque chose à Voltaire, à Rousseau, à Mirabeau, et on les excuse sur la corruption de leur siècle. La sympathie causée par la douleur d'un condamné rend moins vive la juste antipathie qu'excite son crime. Ainsi fléchit et chancelle à chaque pas cette sympathie que l'on veut ériger en arbitre suprême du bien. La bienveillance ne varie pas moins. On a l'âme natuicllement plus ou moins affectueuse, plus ou moins aimante. Et puis, comme la sympathie, la bienveillance reçoit le contrecoup des passions diverses qui s'y mêlent. L'amitié, par exemple, nous rend souvent malgré nous plus bienveillants que la justice ne le voudrait.
N'est-ce pas une règle de la prudence de ne pas trop écouter, sans les dédaigner toutefois, les inspirations souvent capricieuses du cœur ? Gouverné par la raison, le sentiment lui devient un appui admirable ; mais livré à lui-même, en peu de temps il dégénère en passion, et la passion est fantasque, excessive, injuste ; elle donne à Tâme du ressort et de l'énergie, mais !a plupart du temps elle la trouble et la dérègle. Elle nest pas même fort loin de l'égoïsme, et c'est là d'ordinaire qu'elle se termine, toute généreuse qu'elle soit ou paraisse en commençant. Sans la vue toujours présente du bien et de l'obligation inflexible qui y est attachéej sans ce point fixe et immuable, l'àme ne sait où se prendre sur ce terrain mouvant qu'on appelle la sensibilité: elle flotte du sentiment à la passion, de la
AUTRES rRINCU'ES DÉFECTUEUX
générosité à l'égoïsme monté un jour au ton de l'enthousiasme, et le lendemain descendant à toutes les misères de la personnalité.
Ainsi la morale du sentiment, quoique supérieure à celle de l'intérêt, est encore insuffisante : 1° elle donne pour fondement à l'idée du bien ce qui est fondé sur cette idée même ; 2° la règle qu'elle propose est trop mobile pour être universellement obligatoire K
1. Ne nous lassons pas de citer M. Royer-CoUard. 11 a marqué les défauts de la morale du sentiment en une pa^^e vive et forte, h. laquelle nous emprunterons quelques traits. Œuvres de Reia, t. lit, p. 410-411 : « La perception des qualités morales des actions humaines est accompagnée d'une émotion de Tâme que nous appelons sentiment. Le sentiment est un secours de la nature qui nous invite au bien par l'attrait des plus nobles jouissances dont l'homme soit capable, et qui nous détourne du mal par le mépris, l'aversion, l'iiorreur qu'il nous inspire. C'est un fait qu'à la contemplation d'une belle action ou d'un noble caractère, en même temps que nous percevons ces qualités de l'action et du caractère, perception qui est un jugement, nous éprouvons pour la personne un amour mêlé de respect, et quelquefois une admiration pleiue d'attendrissement. Une mauvaise action, un caractère lâche et perfide, excitent une perception et un sentiment contraires. L'approbation intérieure de la conscience et le remords sont les senlimerts attachés ?i la perception des qualités morales de nos propres actions... Je n'affdblis point la part du sentiment, cependant il n'est pas vrai que la morale soit toute dans le sentiment ; si on le soutient, on anéantit les distinctions morales... Que la morale soit toute dans le sentiment, rien n'est bien, rien n'est mal en soi; le bien elle mal sont relatifs ; les qualités des acti<.ns humaines... sont précisément telles que chacun les sont. Changez le si ntiment, vous changez tout; la même action est à la fois bonne, indifférente et mauvaise, selon l'affection du spectateur Faites taire le sentiment, les actions ne sont que des phénomènes physiques; l'obligation se résout dans les penchants, la vertu dans le plaisir, l'honnête dans l'utile. C'est la morale HÉ" picure : Du metiora piis ! »
Il est un autre système dont nous dirons aussi, comme du précédent, qu'il n'est pas faux, mais insuffisant aussi et incomplet.
Des partisans de la morale de l'utilité et du bonheur ont tenté de sauver leur principe en le généralisant. Selon eux, le bien ne peut être que le bonheur ; mais 1 egoïsme a tort d'entendre par là le bonheur de l'individu ; c'est le bonheur général qu'il faut entendre'.
Constatons d'abord que le nouveau principe est entièrement opposé à celui de l'intérêt personnel ; car, suivant les circonslances, il peut commander, non seulement un sacrifice passager, mais un sacrifice irré- [)arable, celui de la vie. Or, les plus savants calculs de l'intérêt personnel ne peuvent aller jusque-là.
Et pourtant ce principe est loin de renfermer la vraie morale et toute la morale.
Le principe de l'intérêt général porte au dé-iutciessement, et c'est beaucoup assurément; mais le désintéressement est la condition de la vertu, non la vertu elle-même. On peut commettre une injustice avec le plus entier désintéressement. De ce qu'un acte ne profile pas à celui qui le fait, il ne s'ensuit pas qu'il ne puisse être en soi très injuste. En recherchant avant tout l'intérêt général, on éclnippe, il est vrai, à ce vice
1, La doctrine de Y Intérêt général a été rarement exposée d'une manière séparée et distincte. En général, ce sont les partisans de la doctrine utilitaire qui, confondant les deux terrains de Tutile, ce qui est utile pour chacun et ce qui est utile pour tous, et passant subrepticement de l'un à l'autre, eut soutenu que ce qui est utile pour tous l'est en même temps pour chacun. On trouve notamment cette confusion dans Renthara, et même dans Stuart Mill (voyez VOtilitarianisme de ce dernier). Cependant il est un auteur qui a distingué nettement ces deux doctrines, et qui a défendu comme principe distinct et comme 1' seul fondement de la nior;ile le principe de l'intérêt {*énéral. C'est M. £m. Wiart dans son livre intéressant et icniarquable intitulé : Le» principes de la morale considérée comme science. Paris, 1802. (P. J.)
AUTHKS PRINCIPES DÉFECTUEUX
de l'âme qui s'appelle l'égoïsme, mais on peut tomber dans mille iniquités. Ou bien il faut prouver que 1 intérêt général est toujours conforme à la justice. Mais ces deux idées ne sont pas adéquates. Si 1res souvent olles vont ensemble, quelquefois aussi elles sont séparées. Thémistocle propose aux Athéniens de brûler la flotte des alliés qui se trouvait dans le port d Athènes, et de s'assurer ainsi la suprématie. Le projet est utile, dit Aristide, mais il est injuste; et sur cette simple parole les Athéniens renoncent à un avantage qu il tant acheter par une injustice. Remarquez que Thémistocle n'avait là aucun intérêt particulier ; il ne pensait qu a l'intérêt de sa patrie. Mais, eût-il hasardé ou donne sa vie pour arracher aux Athéniens un tel acte, il n aurait fait que consacrer, ce qui s'est vu trop souvent un dévouement admirable à une cause immorale en ellemême. , .^, , . ^ A cela on répond que si dans 1 exemple c.te U ,)uslice et l'intérêt s'excluent, c'est que lintérêt n etail pas assez général ; et on arrive à la maxime célèbre qu .1 faut sacrifier soi-même à sa famille, la fam.Ue a la cité la cité à la pairie, la patrie à l'humanité, qu en- 11.1 le bien est le plus grand intérêt du plus grand nom-
'"n!ia,>d vous iriez, jusque-là, vous n'auriez pas encore aireintlidée même de la juMice. L'intérêt de 1 humanité, comme celui de l'individu, peut s accorder en fait avec la justice, car il n'y a certes là nulle meompalil,ilité; mais les deux choses ne sont pas non plus identiques; eu sorte qu'on ne peut dire avec exact. -
1 On reconnaît à celle formule le syslème de Benlbam, qui • quelque temps, a eu de nombreux partisans en Angleterre et même en France.
Uide que rinlerél de rhunianité est le fondement de la justice. Il suffit d'un seul cas, mémo d'une seule liypotlièse où rintérèt de riiunianité ne s'accorderait pas avec le bien, pour en conclure que l'un n'est pas essentiellement l'autre.
Allons plus loin: si c'est l'intérêt de l'humanité qui constitue et mesure la justice, il n'y a d'injuste que ce que cet intérêt déclare tel. Mais vous ne pouvez affirmer absolument qu'en aucune circonstance l'intérêt de l'humanité ne commandera pas telle ou telle action : et s'il la commande, en vertu de voire principe, il faudia la faire, quelle qu'elle soit, et la faire en tant que juste.
Vous m'ordonnez de sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt général. Mais au nom de quoi me l'ordonnezvous? Est-ce au nom seul de l'intérêt? Si rint«'rêl, comme tel, doit me toucher, évi<lemment mon intérêt doit me toucher aussi, et je ne vois pas pourquoi je le sacrifierais à celui des autres.
Le but suprême de la vie humaine, c'est le bonheur, dites-vous. J'en conclus fort raisonnablement que le but suprême de ma vie est mon bonheur.
Pour me demander le sacrifice de mon bonheur, il faut en appeler à un autre principe que le bonheur même.
Considérez à quelle perplexité me condamne ce fameux principe du plus grand intérêt du plus grand nombre. Déjà j'ai bien de la peine à discerner mon vrai intérêt dans l'obscurité de l'avenir; en substituant à la voix infaillible de la justice les calculs incertains de l'intérêt personnel, vous ne m'avez pas rendu l'action facile* ; mais elle devient impossible, s'il me faut .