Leçon II, p
ainsi l'obiigalion n'esl pas plus ou moins obligatoire. Il y a des degrés d'importance entre les obligations diverses ; mais il n'y a pas de degrés dans l'obligation même. On n'est pas à peu près obligé, presque obligé: on l'est tout à l'ait ou pas du tout.
Si l'obligation est absolue, elle est immuable et elle est universelle. Car si l'obligation d'aujourd'hui pouvait ne pas être celle de demain, si ce qui est obligatoire pour moi pouvait ne [)as l'être pour vous, l'obligation ditïererait d'avec elle-même, elle serait relative et contingente.
Ce fait de l'obligation absolue, immuable, universelle, est si certain et si manifeste, malgré tous les efforts de la doctrine de l'intérêt pour l'obscurcir, que l'un des plus profonds moralistes de la philosophie moderne, particulièrement frappé de ce fait, l'a considéré comme le principe de toute la morale. En séparant le devoir de l'intérêt qui le ruine et du sentiment qui l'énerve, Kant a restitué à la morale son vrai caractère. Il s'est élevé bien haut dans le siècle d'Helvétius, en s'élevant jusqu'à la sainte loi du devoir; mais il n'est pas remonté assez haut encore, il n'a pas atteint la raison même du devoir.
Le bien, pour Kant, c'est ce qiii est obligatoire. Mais, logiquement, d'où peut venir l'obligation d'accomplir un acte, sinon de la bonté intrinsèque de cet acte? N'est-ce pas paice qu'il répugne absolument, dans l'ordre de la raison, qu'un dépôt soit une propriété, qu'on ne peut se l'approprier sans crime ? Si un acte doit être accompli et si un autre ne doit pas l'être, c'est qu'apparemment il y a unediflerence essentielle entre ces deux actes. Fonder le bien sur l'obligation au lieu de fonder Tobligation sur le bien, c'est donc prendre
VHAIS PRINCIPES DE LA MORALE
l'effet pour la cause, c'est tirer le principe de la conséquence *.
Si je demande à un honnête homme qui, malgré les suggestions de la misère, a respecté le dépôt qui lui avait (3té confié, pourquoi il a fait cela ; il me répondra : parce que c'était mon devoir. Si j'insiste, si je lui demande pourquoi c'était son devoir, il saura très bien me répondre: parce que c'était juste, parce que c'était bien. Arrivé là, toutes les réponses s'arrêtent; mais les questions s'arrêtent aussi. Dès qu'il est reconnu que le devoir qui nous est imposé vient de la justice, l'esprit est satisfait ; car il est parvenu à un principe au delà duquel il n'y a plus rien à chercher, la justice étant son principe à elle-même. Les vérités premières portent avec elles leur raison d'être. Or la justice, la distinction essentielle du bien et du mal dans les relations des hommes entre eux, est la vérité première de la morale.
La justice n'est pas une conséquence, puisqu'on ne peut remonter à un autre principe plus élevé ; et le devoir n'est pas, à parler rigoureusement, un principe, puisque lui-même suppose un principe au-dessus de lui qui l'explique et qui l'autorise, à savoir la justice.
La vérité morale ne devient pas plus relative et subjective, pour reprendre un moment la langue de Kant,
1. Voir Kant, Critique de la raison pratique, ch. Il (trad. fr. de Barni . 2i9): u C'est ic le lieu d'expliquer le paradoxe de la méthode, à savoii-, que le Concept du bien et du mal ne doit pas être déterminé antérieurement à la loi morale, mais seulement après cette loi et par cette loi... Supposez en effet que nous voulions débuter par le concept du bien pour en dériver les lois de la volonté.. , la pierre de touche du bien et du mal ne pourrait être plaoée ailleurs que dans l'art ord de l'objet avec notre sentiment de plaisir ou de peine. » On ne voit nullement pourquoi il en serait néfessairement ainsi. Pourquoi n'y aurait-il pas quelque ( hose qui serait bon par soi-même (par exemple la vérarité) et qui par cela seul deviendrait obligatoire pour la volonté ? (Voir notre livre do la Morale, liv. I, ch. II). (P. J.)
en nous paraissant obligaloire, que la vérité ne le devient en nous paraissant nécessaire ; car c'est dans la nature inenie de la vérité et du bien qu'il faut chercher la raison de la nécessité et de l'obligation. Mais si on s'arrête à l'obligation et à la nécessité, ainsi que le fait Kant, en morale comme en métaphysique, sans le savoir et même contre son propre dessein on anéantit ou du moins on nfTaiblit la vérité et le bien *.
L'obligation a son fondement dans la distinction nécessaire du bien et du mal ; etelle-m«*me est le fondement logique de la liberté. Si l'homme a des devoirs, il faut qu'il possède la faculté de les accomplir, de résister au désir, à la passion, à l'intérêt pour obéir à la loi. II doitetre libre, donc il l'est, ou la nature humaine est en contradiction avec elle-mêmL'. La certitude directe de l'obligation entraîne la certitude correspondante de la liberté.
Cette preuve de la liberté est bonne sans doute ; mais Kant s'est trompé en la croyant la seule preuve légitime '. II est inouï qu'il ait ainsi piéféré l'autorité du raisonnement à celle de la conscience, comme si la première n'avait pas besoin d'être confirmée par la seconde ; comme si, après tout, ma liberté ne devait pas être un fait pour moi M H faut avoir une grande peur de l'empirisme pour se délier du témoignage d.i la conscience; et, après une telle détiance, il faut être bien crédule pour avoir une foi sans bornes dans le raisonnement. No\is ne croyons pas à notre liberté comme
1. i^ partie, leçon m. Voyez aussi Piulosopui : de Kam, leçon VIII.