Voyez plus bas, VI, Dieu, principe de l'idée du bie?i
VRAIS PRINCIPES DE LA MORALE
vivante de la loi du mérite et du démérite. Il devance et il autorise les peines et les récompenses que /a société institue. Il est le modèle intérieur sur lequel rim.'igination, guidée par la foi, se représente les peines et les récompenses de la cité divine. Le monde que nous plaçons par delà celui-ci est en grande partie noire propre cœur transporté dans le ciel. Puisqu'il en vient, il est juste qu'il y ramène.
Nous n'insisterons pas sur les phénomènes divers du sentiment: nous les avons suffisamment exposés dans la dernière leçon. Quelques mots les remettront sous vos yeux.
Nous ne pouvons être témoins d'une bonne action, quel qu'en soit l'auteur, un autre ou nous-mêmes, sans éprouver un plaisir particulier, analogue à celui qui est attaché à la perception du beau ; et nous ne pouvons être témoins d'une mauvaise action sans éprouver un sentiment contraire, analogue aussi à celui qu'excite la vue d'un objet laid et diflorme. Ce sentiment est profondément diflerent de la sensation agréable ou désagréable.
Est-ce nous qui sommes les auteurs de la bonne action ? Nous ressentons une satisfaction que nous ne confondons -avec aucun<3 autie. Ce n'est pas le triomphe de l'intérêt ni celui de l'orgueil : c'est le plaisir de l'honnêteté modeste ou de la vertu fière qui se rend justice. Sommes-nous les auteurs de la mauvaise action? Nous sentons gémir en nous la conscience oflensée. Tantôt ce n'est qu'une réclamation importune, tantôt c'est une angoisse amère. Le remords est une souffrance d'autant plus poignante que nous la sentons méritée.
Le spectacle d'une bonne action faite par un autre
a quelque chose aussi de délicieux à l'âme. La sym» pathie répond en nous à tout ce qu'il y a de noble et de bon dans les autres. Quand l'intérêt ne nous égare pas, nous nous mettons naturellement à la place de celui qui fait bien. Nous éprouvons dans une certaine mesure les sentiments qui l'animent. Nous nous élevons à la disposition où il est. N'est-ce pas déjè pour l'homme de bien une exquise récompense dj faire passer ainsi dans le cœur de ses semblables les nobles sentiments qui le font agir lui-même. Le spectacle d'une mauvaise action, au lieu de la sympathie, excite une antipathie involontaire, un sentiment pénible et douloureux. Sans doute, ce sentiment n'est jamais aigu comme le remords. Il y a dans l'innocence quelque chose de serein et de paisible qui tempère jusqu'au sentiment de l'injustice, même alors que cette injustice tombe sur nous. On éprouve alors une sorte de honte pour l'humanité, on gémit sur la faiblesse humaine, et, par un retour mélancolique sur soi-même, on est moins porté à la colère qu'à la pitié. Quelquefois aussi la pitié est surmontée par une colère généreuse, par une indignation désintéressée. Si c'est, comme nous l'avons dit, une bien douce récompense d'exciter une noble sympathie, un enthousiasme presque toujours fertile en bonnes actions, c'est une punition cruelle que de soulever autour de soi la pitié, l'indignation, l'aversion et le mépris.
La sympathie pour une action bonne est accompdgnéede bienveillance pour celui qui en est l'auteur. 11 nous inspire une disposition affectueuse. Même sans le connaître, nous aimerions à lui faire du bien ; nous lui souhaitons d'être heureux, parce que nous jugeons qu'il a mérité de l'être. L'antipathie passe aussi de
lu
DU BlEiN
l'action à la personne et enj^endre conlre elle une sorte de mauvais vouloir que nous ne nous reprochons pas, parce que nous le sentons désintéressé et que nous le trouvons Jégitimc.
La satisfaction morale et le remords, la sympathie, la bienveillance et leurs contraires sont des sentiments, et non pas des jugements ; mais ce sont des senliments qui accompagnent des jugements, le jugement du bien, surtout celui du mi-rile et du démérite. Ces sentiments nous ont été donnés par le souverain auteur de noire constitution morale i)our nous aider à bien faire. Dans leur diversité et leur mobilité, ils ne peuvent être les fondements de l'obligation absolue qui doit être égale pour tous, mais ils lui sont d'heureux auxiliaires, d'assurés et bienfaisants témoins de Tharmonie, de la vertu et du bonheur.
Voilà les faits tels (lu'une description fidèle les a présentés, tels qu'une analyse détaillée les a mis en
lumière.
En dehors des faits, tout est chimère: sans leur distinction sévère tout est confusion ; mais aussi, dans la connaissance de leurs rapports, au lieu d'une doctrine unique et vaste comme le phénomène total que nous avons tâché d'embrasser, il ne [)eut y avoir que des systèmes didérents comme les différentes parties de ce phénomène, par conséquent des systèmes imparfaits et toujours en guerre les uns avec les autres.
Nous sommes partis du sens commun; car l'objet de la vraie science n'est pas de démentir le sens con/mun, mais de l'expliquer, et pour cela il faut commencer par le reconnaître. Nous avons peint dai)ord dans sa naïveté, dans sa grossièreté même, le phénomène moral. Puis, nous avons séparé ses éléments et mar-
VRATS rniNCN'ES DE LA MORALE
que avec soin les traits caractéristiques de chacun d'eux. Il ne nous reste plus qu'à les recueillir tous, à saisir leurs rapports et à retrouver ainsi, mais plus précise et plus nette, l'unité primitive qui nous a servi de poip^ de dt'part.
Sous tous les faits, l'anal vse nous a montré un fait primitif, qui ne repose que sur lui-même : le jugement du bien. Nous ne sacrifions pas les autres faits à celuilà, mais nous devons constater qu'il est le premier et en date et en importance.
Par ses profondes ressemblances avec le jugement du vrai et du beau, le jugement du bien nous a montré les affinités de la morale, de la métaphysique et de l'esthétique.
Le bien, si essentiellement uni au vrai, s'en distingue en ce qu'il est la vérité pratique. Le bien est obligatoire. Ce sont deux idées indivisibles, mais non pas identiques. Car Tobligalion repose sur le bien: dans cette alliance intime, c'est à celui-ci que celle-là emprunte son caractère universel et absolu.
Le bien obligatoire, c'est la loi morale. Là est pour nous le Ibndement de toute morale. C'est par là que nous nous séparons et de la morale de l'intérêt et de la morale du sentiment. Nous admettons tous les faits, mais nous ne les admettons pas au même rang.
A la loi morale dans la raison de l'homme correspond dans l'action la liberté. La liberté se déduit de l'obligation, et de plus elle est un fait d'une évidcx-^ce irrésistible.
L'homme, comme être libre et soumis à l'obligation, est une personne morale. L'idée de la personne contient plusieurs notions morales, entre autres celle de droit. La personne seule peut avoir des droits.
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A toutes ces idées s'ajoute celle du mérite qui leur sert de sanction.
Le mérite et le démérite supposent la distinction du bien et du mal, l'obligation, la liberté, et donnent naissance à l'idée de récompense et de peine.
C'est à la condition que le bien soit l'objet delà raison, que la morale peut avoir une base inébranlable. Nous avons donc insisté sur le caractère rationnel de l'idée du bien, mais sans méconnaître le rùle du sentiment.
Nous avons distingué cette sensibilité particulière, qui s'émeut en nous à la suite de la raison môme, d'avec la sensibilité physique qui a besoin pour entrer en exercice d'une impression faite sur les organes.
Tous nos jugements moraux sont accompagnés de sentiments qui leur répondent. La vue d'une action que nous jugeons bonne nous fait plaisir ;la conscience d'avoir accompli un acte obligatoire, et de l'avoir accompli librement, est encore un plaisir; le jugement du mérite et du démérite nous fait battre le cœur en prenant la forme de la sympathie et de la bienveillance.
Il faut l'avouer : la loi du devoir, quoiqu'elle doive être accomplie pour elle-même, serait un idéal presque inaccessible à la faiblesse humaine, si à ses austères prescriptions ne s'ajoutait quelque inspiration du cœur. Le sentiment est en quelque sorte une grâce naturelle qui nous a été donnée, soit pour suppléer à la lumière quelquefois incertaine de la raison, soit pour secourir la volonté chancelante en présence d'un devoir obscur ou pénible. Il faut, pour résister à la violence des passions cou[)able6, le secours des passions généreuses, et quand la loi morale exige le sacritice de sentiments naturels, des instincts les plus doux et les plus vifs, il est heureux qu'elle se puisse
appuyer sur d'autres sentiments, sur d'autres instincts qui ont aussi leur charme et leur force La vérité éclaire l'esprit ; le sentiment échauffe l'âme et porte à agir. Ce n'est pas la froide raison qui détermine un d'Assas à jeter, sous le fer de l'ennemi, le cri généreux qui lui donne la mort et sauve l'armée. Gardons-nous donc d'affaiblir l'autorité du sentiment ; honorons et entretenons l'enthousiasme ; c'est le foyer d'où partent les actions grandes et héroïques.
Et l'intérêt sera-t-il entièrement banni de notre système? Non ; nous reconnaissons dans l'âme humaine un désir de bonheur qui est l'œuvre de Dieu même. Ce désir est un fait : il doit donc avoir sa place dans un système fondé sur l'expérience. Le bonheur est une des fins de la nature humaine; seulement il n'est ni sa fin unique ni sa fin principale.
Admirable économie de la constitution morale de l'homme l Sa fin suprême est le bien, sa loi, la vertu, qui souvent lui impose la souffrance, et par là il est la plus excellente des créatures que nous connaissons. Mais cette loi est bien dure et en contradiction avec l'instinct du bonheur. Ne craignez rien : l'auteur bienfaisant de notre être a mis dans notre âme, à côté de la loi sévère du devoir, la douce et aimable force du sentiment : il a attaché en général le bonheur à la vertu; et pour les exceptions, car il y en a, au terme de la route il a placé l'espérance * !
On connaît maintenant notre doctrine. Sa seule prétention est d'exprimer fidèlement chaque fait, de les exprimer tous, et d'en faire paraître à la fois les différences et rharmonie.
Hors de là, il n'y a rien de nouveau à tenter en mo-
Voyez plus loin, VL
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raie. N admottre qu'un seul fait et lui sacrifier tous les autres, telle est la voie ballue. De tous les faits que nous venons d'analyser, il n'y en a pas un qui n'ait à 'îon tour joué le rôle de principe unique. Toutes les grandes écoles de philosophie morale n'ont vu chacune qu'un côté de la vérité: heureuses quand elles n'ont pas choisi parmi les faces diverses du phénomène moral, pour y appuyer leur système entier, celles-là précisément qui s'y prêtent le moins !
Qui pourrait aujourd'hui revenir à Epicure, et, contre les faits les plus manifestes, contre le sens commun, contre l'idée même de toute morale, fonder le devoir, la vertu, le bien sur le seul désir du bonheur? Ce serait la preuve d'un grand aveuglement et d'une grande stérilité. Au contraire immolera-t-on le besoin du bonheur, l'espoir de toute récompense, humaine ou divine, à l'idée abstraite du bien? Les stoïciens l'ont fait: on sait avec quelle grandeur apparente et quelle impuissance réelle. Renfermera-t-on, avec Kant, toute la morale dans l'obligation? C'est rétrécir encore un système déjà bien étroit. On peut d'ailleurs espérer de surpasser Kanl par l'étendue des vues, par une connaissance plus complète et une représentaliim plus iidèle des faits, on ne peut espérer d'être plus profond dans le point de vue qu'il a choisi. Ou bien, dans un autre ordres d'idées, rapporlera-t-on à la seule volonté de Dieu l'obligation de la vertu, et fondera-t-on la morale sur la religion au lieu de donner la religion à la morale comme son couronnement nécessaire ? On n'invente rien encore, on ne lait que renouveler la morale des théologiens du moyen âge ou plutôt d'une école particulière qui a eu pour adversaires les docleurs les plus illustres. Enlin ramcnera-t-on toute la
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moralité au sentiment, à la sympathie, à la bienveillance? Il n'y a qu'à reprendre les traces d'Iïutcheson et de Smith, abandonnées par Reid lui-même.
Le temps des théories exclusives est passé ; les renouveler, c'est perpétuer la guerre en philosophie. Chacune d'elles, étant fondée sur un fait réel, refuse avec raison le sacritice de ce fait ; et elle rencontre dans les autres théories un droit égal et une égale résistance. De là, le retour perpétuel des mêmes systèmes, toujours aux prises entre eux, et tour à tour vaincus et victorieux. Cette lutte ne peut cesser que par une doctrine qui concilie tous les systèmes en comprenant tous les faits qui les autorisent.
Ce n'est pas le dessein préconçu de concilier les systèmes dans l'histoire qui nous suggère l'idée de concilier les faits dans la réalité. C'est au contraire la pleine possession de tous les faits, analogues et différents, qui nous force d'absoudre et de condamner tous les systèmes, pour la vérité qui est en chacun d'eux et pour les cireurs que tous mêlent à la vérité.
Il im[)orte de le redire sans cesse : rien n'est si aisé (pie darranger un système, en supprimant ou en altérant les faits qui embarrassent. Mais l'objet de la philosophie est-il donc de produire a tout prix un sy3tème, au lieu de chercher à connaître la vérité et à l'exprimer telle qu'elle est?
On objecte quune pareille doctrine n'a pas assez de caractère. iMais n'est-ce pas se jouer de la philosophie que de lui demander un autre caractère que celui de la vérité ? Se plaint-on que la chimie moderne n'ait pas assez de caractère, parce qu'elle se borne à étudier les faits dans leurs rapports comme aussi dans leurs différences, et parce qu'elle n'aboutit pas à une substance
unique? La vraie philosophie, la seule qui convienne à un siècle revenu de toutes les exagérations, est un tableau de la nature humaine dont le premier mérite est d'être fidèle, et qui doit oiïrir tous les traits de l'original dans leur juste proportion et dans leur sincère harmonie. L'unité de la doctrine que nous professons est dans celle de l'àme humaine où nous l'avons puisée. N'est-ce pas un seul et môme être qui aperçoit le bien, qui se sait obligé de l'accomplir, qui sait qu'il est libre en l'accomplissant, qui aime le bien, et qui juge que l'accomplissement ou la violation du bien amène justement après soi la récompense ou la peine, le bonheur ou le malheur? Nous tirons encore une unité vraie du rapport intime de tous ces faits qui, nous l'avons vu, se supposent et se soutiennent les uns les autres. Mais de quel droit met-on l'unité d'une doctrine à ne souHrir en elle qu'un simple principe? Une telle unité n'est possible que dans ces régions de l'abstraction mathématique où l'on ne s'inquiète pas de ce qui est, où l'on retranche à volonté de l'objet que l'on étudie pour le simplifier sans cesse, et où tout se réduit à de pures notions. Dans la réalité, tout est déterminé, et par conséquent toute^^t complexe. Une science de faits n'est pas une série d'é(]ualions. Il faut que l'on retrouve en elle la vie qui est dans les choses, la vie avec son harmonie sans doute, mais aussi avec sa richesse et idL diversité K
1. Sur cette imporlaiile question de méthode, voyez plus haut, eçon XII p. 281, et l'écrit auquel la note reuvoie.
ApplKationdes principes précédents, — Formule générale du devoir: obéir à l;i raison. — Règle pour juger si une action est ou n'est pas conforme à la raison: élever le motif de cette a-tion à une maxime de législation universelle. — Morale individuelle. Ce n'est pas envers l'individu, mais enyers la personne morale qu'on est obligé. Principe de tous les devoirs individuels : respecter et développer la personne morale. — Morale sociale: devoirs de justice et devoirs de charité. — De la société civile. Du gouvernement. De la loi. Du droit de punir.
Nous savons qu'il y a du bien et du mal moral : nous savons que cette distinction du bien et du mal engendre une obligation, une loi, le devoir ; mais nous ne savons pas encore quels sont nos devoirs. Le principe général de la morale est posé ; il faut le suivre au moins dans ses plus grandes applications.
Si le devoir n'est que la vérité devenue obligatoire, et si la vérité n'est connue que par la raison, obéir à la loi du devoir, c'est obéir à la raison.
Mais, obéir à la raison est un précepte bien vague et bien abstrait: comment s'assurer que notre action est conforme ou n'est pas conforme à la raison !
Le caractère de la raison étant, comme nous l'avons dit, son universalité, l'action pour être conforme à la
raison, doit posséder quelque chose d'universel; et comme c'est le motif même de l'action qui lui donne sa moralité, c'est le motif aussi qui doit, si l'action est bonne, réfl<'-chir le caractère de la raison. A quel signe reconnaîtrez-vous donc qu'une action est conforme à la raison, quVlle est bonne? A ce signe que le motif de celte action étant gén^^ialisé vous paraisse une mAxime de législation universelle que la raison impose i\ tous les êtres inlolliijenls et libres. Si vous ne pou- \Qz généraliser ainsi le motif d'une action, et si c'est le motif contraire qui vous paraît une maxime universelle, votre action, étant opposée à celte maxime, est estimée par là opposée à la raison et au devoir : elle est mauvaise. Si, ni le motif de votre action ni le motif coniraire ne peuvent être érigés on une loi universelle, l'action n'est ni mauvaise ni bonne, elle est indiflérente. Telle est la mesure ingénieuse que Kant a appliquée à la moralité des actions. Elle fait reconnaître avec la dernière clarté Oii est le devoir et où il n'est pas, comme la forme srvère et nue du syllogisme, en s'appliquant au raisonnement, en fait ressortir de la façon la plus nette l'erreur ou la vérité ^
Obéir à la raison, tel est le devoir en soi, devoir supérieur à tous les autres, les fondant tous et n'étant fondé lui-mèms que sur le rapport essentiel de la liberté et de la raison.
On peut dire qu'il n'y a qu'un seul devoir, celui de rester raisonnable. Mais l'homme ayant des relations diverses, ce devoir unique et général se détermine et se divise en autant de devoirs particuliers.
De tous les êtres que nous connaissons, il n'y en a pas avec cpii nous soyons plusconstamment en rapport