Voyez la Hépuàligue^ VivrolW. t. IX de notre traduction
MOr.ALE PRIVÉE ET PUBLIQUE
frueur et l'inertie, ou, entraînées par le mouvement aveui-le de la passion, elles s e piécipitent et s'égarent Cest par le gouvernement et par l'éducation de luimême (jue l'homme est grand.
L'homme doit s'occuper avant tout de son intelUgence. C'est en effet l'intelligence qui seule nous peut donner la vue claire du vrai et du bien, et qui guide la liberté en lui montrant l'objet légitime de ses efforts. Nul ne peut se faire un autre esprit que celui qu'il a reçu, mais on dresse son esprit et on le fortifie comme le corps en le mettant à la tâche en quelque sorte, en le réveillant quand il s'assoupit, en le retenant quand il s'emporte, en lui proposant sans cesse de nouveaux objets : car ce n'est qu'en s'enrichissant toujours qu'il ne s'ap|»auvrit pas. La paresse engourdit et énerve l'esprit ; le travail réglé l'excite et le corrobore, et le travail est toujours en notre pouvoir.
Il y a une éducation de la liberté comme de nos autres facultés. C'est tantôt en domptant son corps, tant(jt en gouvernant son intelligence, surtout en résistant à ses passions, qu'on apprend à être libre. Nous rencontrons le combat à chaque pas : il ne s'agit que de ne pas le fuir. Dans cette lutte de tous les instants, la liberté se forme et grandit, jusqu'à ce qu'elle devienne une habit iule.
Knfin, il y a une culture de la sensibilité môme. Heureux ceux qui ont reçu de la nature l'enthousiasme, le feu sacré ! Ils doivent religieusement l'entretenir. Mais il n'est pas d'âme qui ne recèle quelque veine heureuse. Il faut la surprendre et la suivre, écarter ce qui lagêne, rechercher ce qui la favorise, et, par une culture assidue, en tirer peu à peu quelques trésors.
Si on ne peut se donner de la sensibihté, on peut au
moins développer celle qu'on a. On le peut en s'y livrant, en saisissant toutes les occasions de s'y livrer; en appelant à son aide lintelligence elle-même; car plus on connaît le beau et le bien, et plus on l'aime. Le sentiment ne fait en cela qu'emprunter à l'intelligence ce qu'il lui rend avec usure. L'intelligence trouve à son tour, dans le cœur, un rempart contre le sophisme. Les nobles sentiments, nourris et développés, préservent de ces tristes systèmes qui ne plaisent tant à certains esprits qu'en raison de la petite-se de leur âme.
L'homme aurait encore des devoirs, alors même qu'il cesserait d'être en rapport avec les autres hommes ^
1. Sur nos principaux devoirs envers nous-mêmes, et sur celte erreur trop accréditée au xviiie siècle de réduire la morale à nos de voirs les uns envers les autres, voyez Premiers Essais, Du vrai principe de lamorali%^. 3H : <* Les plus grandes, les plus dilficiles vertus ne se rapportent point directement aux autres ; elles s'exercent en nous et sur nous. Être maître de soi, régler son âme et sa vie, surmonter l'orgueil, la volupté, le désespoir, sont des actes de vertu bien autrement héroïques qu'un mouvement de pitié, de générosité, de bonté môme ; un trésor donné à un pauvre coûte mille fois moins au cœur et pèse moins dans la justice élernelle qu'un seul désir étouffé ou combattu. » Voyez aussi Philosophie SENSUALiSTE, Saint- Lambert, leçon v^. page 202 : « Définir la vertu une disposition habituelle à contribuer au bonheur des autres, c'est concentrer la vertu dans une seule de ses applications, c'est en supprimer le caractère général et essentiel. Li est le vice fondamental de la morale du xviii« siècle. Cette morale est une réaction exagérée contre la morale un peu mystique de l'âge précédent qui, justement occupée de perfectionner l'homme intérieur, est souvent tombée dans un ascétisme qui n'est pas seulement inutile aux autres, mais qui est contraire à la vie humaine bien ordonnée. Par pour de l'ascétisme, la philosophie du xviiio siècle oublie le soin de la perfection intérieure et ne considère que les vertus utiles ;\ la société. C'est retrancher bien des vertus, et lesmeilleures. Je prends, pur exemple, l'empire sur soi-même. Coni
Tant qu'il conserve quelque intelligence et quelque liberté, l'idée du bien demeure en lui, et avec elle le devoir. Quand nous serions jetés dans une île déserte, le devoir nous y suivrait. Il serait trop étrange qu'il fiit au pouvoir de certaines circonstances extérieures d'affranchir l'être intelligent et libre de toute obligation envers sa liberté et son intelligence. Dans la solitude la plus profonde, il est toujours et il se sait sous l'empire d'une loi attachée à la personne même, qui, en l'obligeant à veiller sans cesse sur lui-même, fait à la fois son tourment et sa grandeur.
Si la personne morale m'est sacrée, ce n'est pas parce qu'elle est en moi, c'est parce qu'elle est la personne morale ; elle est respectable en soi ; elle le sera donc partout où nous la rencontrerons.
Elle l'est en vous comme en moi et au même titre. Relativement à moi elle m'imposait un devoir ; en vous elle devient le fondement d'un droit, et m'impose par là un devoir nouveau relativement à vous.
ment en faire une vertu, quand on définit la vertu une disposition à contribuer au bonheur des autres ? Dira-t-on que l'empire sur soi-môme est utile aux autres ? Mais cela n'est pas toujours vrai ; souvent cet empire s'exerce dans la solitude de notre âme sur des mouvements intérieurs et tout personnels ; et c'est là qu'il est et le plus pénible et le plus sublime. Fussions-nous dans un désert, ce nous serait encore un devoir de résister à nos passions, de nous commander à nous-mêmes et de gouverner notre vie comme il appartient à un être raisonnable et libre. La bienfaisance est une adorable vertu, mais ce n'est ni la vertu tout entière ni même son emploi le plus difficile. Que d'auxiliaires n'avonsnous pas quand il s'agit de faire du bien à nos semblables, la pitié, la sympathie, la bienveillance naturelle ! Mais résister à l'orgueil. à l'envie, combattre au fond de notre âme un désir naturel, légitime en lui-même, coupable seulement dans son excès, souffrir et lutter en silence, c'est la tâche la plus rude de l'homme ver-
Je vous dois la vérité comme je me la dois à moimême ; car la vérité est la loi de votre raison comme de la mienne. Sans doute il doit y avoir une mesure dans la communication de la vérité : tous n'en sont pas capables au même moment et au même degré; il faut la leur proportionner pour qu'ils la puissent recevoir ; m;ds enfin la vérité est le bien propre de l'intelligence et c'est pour moi un devoir étroit de respecter le développement de votre esprit, de ne point arrêter et même de favoriser sa marche vers la vérité.
Je dois aussi respecter votre liberté. Je n'ai pas même toujours le droit de vous empêcher de faire une faute. La liberté est si sainte que, mémo alors qu'elle s'égare, elle mérite encore jusqu'à un cerlain point d'être ménagée. On a souvent toit de vouloir trop prévenir le mal que Dieu lui-même permet. On peut abêtir les âmes à force de les vouloir épurer.
Je vous dois respecter dans vos affections qui font
iiieux. J'ajoute que les vertus utiles aux autres ont leur garantie la plus sûre d;ins ces vertus personnelles que le xYin^ siècle a méconnues. Qu'est-ce que la bonté, la générosité, la bienfaisance eans l'empire sur soi-même, sms la force de l'âme attachée à 1«. religion du devoir ? Ce ne sont peut-être que des mouvements d'une belle nature placée en d'heureuses circonstances. Otez ces circonstances, et peut-être les effets disparaîtront ou diminueront. Mais quand un homme qui se sait raisonnable; et libn; comprend qu'il est de son devoir de demeurer fidèle à la liberté et à la raison qu;ind il s'applique à se gouverner lui-môme et à poursuivre sans cesse la perfection de sa nature à travers toutes les circonstances, vous pouvez compter sur cet homme ; il saura au besoin être utile aux autres, parce qu'il n'y a pas de vraie perfection pour lui sans justice et sans charité. Du soin de la perfection intérieure vous pouvez tirer toutes les vertus utiles, mais la réciproque n'es pas toujours vraie. On peut être bienfaisant sans être vertueux ; on n'est pas vertueux sans être bienfaisant. »
partie de vous-même, et de toutes les affections il n'y en a pas de plus saintes que celles de la famille. Il y a en nous un besoin de nous répandre hors de nous, sans cependant nous disperser, de nous établir pour amsi dire dans quelques âmes par une affection régulière et consacrée : c'est à ce besoin que répond la famille. L'amour des hommes est quelque chose de bien général. La famille c'est presque encore l'individu et ce n'est pas seulement l'individu : elle ne nous demande que d'aimer, autant que nous-mêmes, ce qui est presque nous-mêmes. P^lle attache les uns aux autres, par des liens doux et puissants, le père, la mère, l'enfant ; elle donne à celui-ci un secours assuré dans l'amour de ses parents, à ceux-là un espoir, une joie, une vie nouvelle dans leur enfant. Attenter au droit conjugal ou paternel, c'est attenter à la personne dans ce qu'elle a peutêtre de plus sacré.
Je dois respect à vos biens, car ils sont le fruit de votie travail, je dois respect à votre travail qui est votre liberté môme en exercice ; et, si vos biens viennent d'un héritage, je dois respect à la libre volonté qui vous les a transmis ^
Le respect des droits d'autrui s'appelle la justice : toute violation d'un droit quelconque est une injustice.
Toute injustice est une entreprise sur notre personne, retrancher le moindre de nos droits, c'est diminuer notre personne morale, c'est, par cet endroit du moins, nous rabaisser à l'état d'une chose.
La plus grande de toutes les injustices, parce qu'elle les comprend toutes, est l'esclavage. L'esclave est Passervissementde toutes les facultés d'un homme au pro-
1. Sur le vrai fondement de la propriété, voyez la leçon précédente, p. 156.
fit d'un autre homme. L'esclavage ne développe un peu son intelligence que dans un intérêt étranger: c est pour le rendre plus utile qu'on lui permet quelque exercice de la pensée. Quelquefois, atltaché à la terre, on le vend avec elle ; quelquefois, on renchaine à la personne du maître. U ne doit pas avoir d an'ection, il n'a pas de famille, il n'a point de femme, il n'a point d'enfants, il a une femelle et des petits. Son activité ne lui appartient pas, car le produit de son travail est à un autre. Mais, pour que rien ne manque à l'esclavage, il faut aller plus loin; il faut abolir dans l'esclavage jusqu'au sentiment inné de la liberté, il faut éteindre en lui toute idée de droit ; car, tant que cette idée subsiste, l'esclavage est mal assuré, et à un pouvoir abominable peut répondre le droit terrible de l'insurrection» cette raison dernière des opprimés contre les abus de la force K
1. La servitude volontaire ne vaut guère nnieux que la servitude imposée par la force. Voyez Philosophie sensualiste, lec^on V, p. 208 ; « guand un autre aurait le désir de nous servir comme un esclave, sans conditions et sans limites, d'être pour nous une ch )se à nuire usage, un pur instrument, un bâton, un vase, et quand nous aurions l'ardent désir de nous servir de lui en cette manière et de le laisser se servir de nous en la môme façon, cette réciprocité de désirs ne nous autoriserait ni l'un ni l'autre à cet absolu sacrifice, parce que le désir ne peut juma s être le titre d'un droit, parce qu'il y a quelque chose en nous qui est au-dessus de tous les désirs, partagés ou non partagés, à savoir, le devoir it le droit, la justice. G est à la justice qu'il appartient dêlre la règle de nos désirs, et non pas à nos désu's d'être la règle de la jusiice. L'humanité tout entière oublierait sa dignité, elle consentirait à sa dégradation, elle rendrait les mains à l'esclavage, que la tyrannie n'en serait pas plus légilime ; la jusiice éternelle protesterait conre un contrat qui, lùt-il appuyé sur les désirs réciproques les plus authenliquemeni exprimés et convertis en lois solennelles, ï'eu est pas moins nul de plein droit, parce que, comme l'a très
La justice, le respect de la personne dans tout ce qui la constitue, voilà le premier devoir de l'homme envers son semblable. Ce devoir est-il le seul?
Quand nous avons respecté la personne des autres, que nous n'avons ni contraint leur liberté, ni étouffé leur intelligence, ni attenté à leur famille ou à leurs biens, pouvons-nous dire que nous ayons accompli toute la loi à leur égard ? Un malheureux est là souffrant devant nous. Notre conscience est-elle satisfaite si nous pouvons nous rendre le témoignage de n'avoir pas contribué à ses soufl'rances? Non ; quelque chose nous dit qu'il est bien encore de lui donner du pain, des secours, des consolations.
Il y a ici une importante distinction à faire. Si vous êtes resté dur et insensible à l'aspect de la misère d'autrui, votre conscience crie contre vous ; et cependant cet homme qui souffre, qui va mourir peut-être, n'a pas le moindre droit sur la moindre partie de votre fortune, fût-elle immense ; et, s'il usait de violence pour vous arracher une obole, il commettrait une faute. Nous rencontrons ici un nouvel ordre de devoirs qui ne correspondent pas à des droits. L'homme peut recourir à la force pour faire respecter ses droits : il ne peut pas imposer à un autre un sacrifice, quel qu'il soit. La justice respecte ou elle restitue : la charité donne, et elle donne librement.
La charité nous ùte quelque chose pour le donner à nos semblables. Va-t-elle jusqu'à nous inspirer le renoncement à nos intérêts les plus chers? elle s'appelle le dévouement.
bien dit Bossuet, il n'y a pas de droit contre le droit, point de contrats, de conventions, de lois humaines contre la loi des lois, la loi naturelle. »
Certes on ne peut pas dire qu'il ne soit pas obligatoire d'être charitable. Mais il s'en faut que celte obligation soit aussi précise, aussi inflexible que l'obligation d'être juste. La charité, c'est le sacrifice; et qui trouvera la règle du sacrifice, la formule du renoncement à soi-même? Pour la justice, la formule est claire : respecter les droits d'aulriii. Mais la charité ne connaît ni règle ni limite. Elle surpasse toute obligation. Sa beauté est précisément dans sa liberté.
Mais il faut le reconnaître : la charité aussi a ses dangers. Elle tend à substituer son action propre à l'action de celui qu'elle veut servir ; elle clï'ace un peu sa personnalité et se fait en quelque sorte sa providence : rôle redoutable pour un mortel I Pour être utile aux autres, on s'impose à eux et on risque d'attenter à leurs droits naturels. Sans doute il ne nous est pas interdit d'agir suf autrui. Nous le pouvons toujours par la prière et l'exhortation. Nous le pouvons aussi parla menace, quand nous voyons un de nos semblables s'engager dans une action criminelle ou insensée. Nous avons même le droit d'employer la force quand la passion emporte la liberté et fait disparaître la [jersonne. C'est ainsi que nous pouvons, que nous devons même empêcher par la force le suicide d'un de nos semblables. La puissance légitime de la charité se mesure sur le plus ou moins de liberté et de raison de celui auquel elle s'applique. Quelle délicatesse ne faut-il donc pas dans l'exercice de cette vertu périlleuse ! Comment apprécier assez certaineuient le degré de liberté que possède encore un de nos semblables pour savoir jusqu'où on se peut substituer à lui dans le gouvernement de sa destinée? Et quand, pour servir une àme faible, on s'est emparé d'elle, qui est assez sûr de soi pour n'aller pas
plus loin, pour ne pas passer de l'amour de la personne dominée à l'amour de la domination elle-même? La charité est souvent le commencement et l'excuse, et toujours le prétexte des usurpations. Pour avoir le droit de s'abandonner aux mouvements de la charité, il faut s'être affermi contre soi-même dans un long exercice de la justice K
Respecter les droits d'autrui et faire du bien aux hommes, être à la fois juste et charitable, voilà la morale sociale dans les deux éléments qui la constituent. Nous parlons de la morale sociale, et nous ne savons pas encore ce que c'est que la société. Regardons autour de nous : partout la société existe, et où elle n'est pas, l'homme n'est pas un homme. La société est un fait universel qui doit avoir des fondements universels.
Écartons d'abord la question d'origine -. La philosophie du dernier siècle se complaisait trop à ces sortes de questions. Comment demander la lumière à la région des ténèbres et l'exphcation de la réalité à une h\°pothèse? Pourquoi remonter à un prétendu état primitif pourse rendre compte d'un étal présent qu'on peut étudier en lui-même dans ses caractères incontestables? Pourquoi rechercher ce qu'a pu être en "•erme ce qu'on peut apercevoir et ce qu'il s'agit de connaître achevé et parfait ? D'ailleurs il y a un grave
\ La di'^linrtion de la jusliro et de la charité a été développée depuis par V Co.iMii en 18'.8 dans un petit écrit intitule : Justice et charité. Cet écrit ronlien; re qui a été dit de plus net sur le socialisme c-est-à-d.re a confusion des Loirs de droit et des Devoirs àe vertu. Cette d.st.nctxon appartient à K!mt;mais V. Cousin l'a lumineusement développée (l . J .
0 Sur le cLmuer de rechercher d'abord l'origine des connaissances humaines, voyez l'« partie, p. 37, la noie de la page 39, et 111e partie, p. 200. Voyez aussi Philosophie sensua> LISTE, leçon vi« sur Hobbes, p. 229.
péril à débuter par la question de l'origine de la société. A-t-on trouvé (elle ou telle origine? on arrange la société actuelle sur le type de la société primitive qu'on a rêvée, et la science politique est livrée à la merci des romans de l'histoire. Celui-ci s'imagine que l'état primitif est la violence, et il part de là pour autoriser le droit du plus fort et consacrer le despotisme. Celui-là croit trouver dans la famille la première forme de la société, et il assimila le gouvernement au père de famille et les sujets aux enfants; la société est à ses yeux un mineur qu'il faut tenir en tutelle entre les mains de la puissance paternelle, qui dans l'origine est absolue et par conséquent doit demeurer telle. Ou bien se jette-t-on à l'extrémité de l'opinion contraire et dans l'hypothèse d'une convention, d'un contrat qui exprime la volonté de tous ou du plus grand nombre? on livre à la volonté mobile de la foule les lois éternelles de la justice et les droits inaliénables de la personne. Enfin, trouve-t-on dans le berceau des sociétés de puissantes institutions religieuses ? on en conclut que le pouvoir appartient de droit aux sacerdoces, lesquels ont le secret des desseins de Dieu et représentent son autorité souveraine. Ainsi une méthode vicieuse en phihysophie conduit à une politique déplorable: on commence par l'hypothèse, on finit par l'anarchie ou la tyrannie \
i. Cotte critiiue de la méthode qui consiste à étudier les choses dans leur origine est très juste, appliquée à la méthode hypothétique du XVIlIe siècle qui partait d'un prétendu état de nature dont nul n'avait jamais eu connaissmce. Elle est moins décisive contre la méthode moderne qui consiste à se rendre compte dos origines de la société par des recherches positives de linguistique d'archéologie, de mythologie, etc. Il est certain que l'étude positive des orii>inej doit contribuer grandement à réclaircisseraent des éléments essentiels de la société (P. J.).
La vraie politique ne dépiMid point de recherches historiques plus 04i moins bien dirigées dans la nuit profonde d'un passé à jamais évanoui et dont il ne subsiste aucun vestige : elle repose sur la connaissance de la nature humaine.
Partout où la société est, partout oii elle fut, elle a pour fondements: 1® le besoin que nous avons de nos semblables et les instincts sociaux que l'homme porte en lui ; 2"^ l'idée et le sentiment permanent et indestructible de la justice et du droit.
L'homme faible et impuissant, quand il est seul, ressent profondément le besoin qu'il a du secours de ses semblables pour développer ses facultés, pour embellir sa vie et même pour la conserver*. Sans ré-
1. Philosophie sensualiste, leçon Vie, p. 232: w Comment, dit quoique part Montesquieu, l'homme est partout en société, et on demande s'il est né pour la société I » Qu'est-ce qu'un fait qui se reproduit dans toutes les vicissitudes de la vie de l'humanité, sinon une loi de l'humanité? Le fait universel et permanent de la société alteste le pri icipe universel et permanent de la sociabilité. Ce principe éclate dans tous nos penchants, dans nos sentiments, dans nos croyances. Nous aimons la société pour les avantages qu\'lle procure ; mais nous l'aimons aussi pour elle-même, cl nous la recherchons indépendaînmetit de tout calcul. La solitude nous attriste ; elle n'est pas moins mortelle à la vie de l'être moral que le vide absolu à la vie de l'être physique. Que deviendrait, sans la société, l'un des principes les plus puissants de notre âme, la sympathie, qui établit entre tous les hommes une communion de sentiments par laquelle chacun vit en tous et tous vivent en chacun ? 'jui serait assez aveugle pour ne pas voir là un appel enerj^iqL3 de la nature a la société ? Et l'attrait des sexes, leur union, l'ainour des parents pour les enfants, ne fondent-ils pas une sorte de société naturelle qui s'accroît el se développe par la puissance des mêmes causes qui l'ont produite?... Divisés par l'intérêt, rapprochés par le sentiment, les hommes se respectent au nom de la justice. Ajoutons qu'ils s'aiment en vertu de la cha-
pu BIEN
aexion, sans convention, il réclame le bras, l'expérience, l'amour de ceux qu'il voit faits comme lui. L'instinct de la société est dans le premier cri de Tenfaut qui appelle le secours maternel sans savoir qu'il aune mère, et dans rempressem(mt de la mère à répondre aux cris de l'enfant. Il est dans les sentiments que la nature a mis en nous pour les autres, la pitié, la sympathie, la bicnveilhmce. Il est dans l'attrait des sexes, dans leur union, dans l'amour des parents pour leurs enfants, et dans les liens de tout genre que ces premiers liens engendrent. Si la Providence a attaché tant de triste -se à la solitude, tant de charme à la société, c'est que la société est indispensable à la conservation de l'homme et à son bonheur, à son développement intellectuel et moral.
Mais si le besoin et l'instinct commencent la société c'est la justice qui l'achève.
En présence d'un antre homme, sans aucune loi extérieure, sans aucun pacte, il suffit que je sache que c'est un homme, c'est-à-dire (pi'il est intelligent et libre, pour savoir qu'il a des droits, et pour savoir que je dois respecter ses droits comme il doit respecter les miens. Nous nous reconnaissons l'un envers l'autre
rite naturelle. Égaux en droit aux yeux de la justice, la charité nous inspire de nous considérer comme des frères, et de nous porter les uns aux autres secours et consolation. Chose admirable ! Dieu n'a pas laissé à notre sag:esse ni même à notre expérience le soin de former et de conserver la société : il a vouli que la sociabilité fut une loi de noire nature, et une loi tellement impérieuse, qu'aucune tendance à la singularité, aucun ég^oïsme, aucun dégoût môme, ne pussent prévaloir contre elle. 11 fallait tonte la puissance de l'esprit de système pour faire dire à Hobbes que la société est un accident, et un incroyable accès de mélancolie pour arracher à Rousseau cette parole extravagante, que la société est un mai.
des droits et des devoirs égaux. S'il abuse de sa for.:e pour violer l'égalité de nos droits, je sais (juej'aile droit de me défendre et de me faire respecter ; et si un tiers plus fort que nous deux se trouve entre nous, sans aucun intérêt personnel dans la querelle, il sait que c'est son droit et son devoir d'user de la force qui est en lui pour protéger le faible, et même pour faire expier à l'oppresseur son injustice par un châtiment. Voilà déjà la société tout entière avec ses principes essentiels : justice, liberté, égalité, gouvernement, pénahté.
La justice est le garant de la liberté. La vraie liberté n'est pas de faire ce qu'on veut, mais ce qu'on aie droit de faire. La liberté de la passion et du caprice aurait pour conséquence l'asservissement des plus faibles aux plus forts, et l'asservissement des plus forts eux-mêmes à leurs désirs effrénés. L'homme n'est vraiment libre dans l'intérieur de sa conscience qu'en résistant à la passion et en obéissant à la justice ; là aussi est le type de la vraie Uberté sociale. Rien n'est plus faux que cette opinion que la société diminue notre liberté naturelle; loin de là, elle l'assure, elle la développe ; ce qu'elle réprime, ce n'est pas la liberté, c'est son contraire, la passion. La société ne nuit pas plus à la liberté que la justice, car la société n'est pas autre chose que l'idée même de la justice réalisée.
En assurant la liberté, la justice assure aussi l'égalité. Si les hommes sont inégaux par les forces physiques et par l'intelligence, ils sont égaux en tant qu'êtres libres, et par conséquent également dignes de respect. Tous les hommes, dès qu'ils portent le caractère sacré de la personne morale, sont re^neclaWes au même titre et au môme degré *.