DO
Le malade n’a jamais eu de gastrorrhagie ni de méléna et depuis son arrivée au régiment il n’a jamais vomi; pourtant il n’est pas guéri et depuis cinq mois qu’il est soldat, c’est la troisième fois qu’il entre à l'hôpital pour douleurs gastriques.
La langue est légèrement saburrale ; le ratelier est en bon état et l'estomac n’est pas ballonné. La palpation éveille une douleur peu vive au-dessous de l’appendice xiphoïde. La percussion de l’épigastre est légèrement douloureuse. La sonorité stomacale qui commence au niveau du sixième espace intercostal s'étend jusqu'à 4 centimètres au-dessus de l’ombilic. Le foie déborde légèrement les fausses côtes. La rate n’est pas augmentée de volume et l’ab-
: domen est parfaitement souple.
L’appétit est plutôt augmenté ; cependant le malade mange peu pour éviter les douleurs que réveille la digestion. L’ingestion toutefois n’est pas douloureuse et si même il y a avant le repas quelques douleurs, elle les fait disparaître. l
Deux heures après, surviennent des renvois acides et une sensation de brûlure rétro -sternale. L’estomac augmente de volume et le malade éprouve un malaise général. Alors éclate une crise douloureuse avec irradiations dans le flanc droit et vers le rachis. On le voit assis sur son lit, plié en avant, la face congestionnée. Et avec les poings il se comprime l’épigastre pour calmer la douleur qui se trouve également diminuée s’il se couche sur le côté droit. Les légumes, les fruits surtout provoquent les crises ; la viande elle aussi quelquefois les amène. Chaque crise dure environ une demi-heure, elle est plus forte après le repas du soir. Entre les crises, le malade n’éprouve que de rares douleurs lancinantes et en général il ne souffre pas.
Les selles sont assez irrégulières ; à de longues périodes de constipation succèdent des débacles abondantes’; elles sont liquides mais sans fétidité anormale. Pas de vomisseménts, jamais d’ictère, Rien au cœur ni aux poumons. Ni sucre, ni albumine dans les urines. Le malade se plaint parfois d’avoir des maux de tête et des vertiges.
Il est de constitution faible et pèse 60 kilogrammes avec un périmètre thoracique de 78 centimètres et une taille de 1*.70, Son
système musculaire est peu développé, on provoque facilement le phénomène de la corde.
19 mai 1894. — Le malade n’ayant rien mangé depuis la veille à 5 heures du soir, on explore l'estomac avec la sonde à 9 heures du matin et on en extrait par aspiration 80 grammes environ d’un liquide incolore contenant des débris alimentaires. Ce liquide filtré donne la réaction de Günzburg très nette et celle du vert brillant s’y produit très accusée. Le liquide de rétention est donc acide et il y a de l’HCI en liberté, Le perchlorure de fer n’y décèle pas la présence d’acide lactique.
22 mai. — On renouvelle l’exploration du 19. L’aspiration avec l'appareil Potain n’amène rien. On fait avaler au malade un demiverre d’eau et l’aspiration pratiquée dix minutes après donne un
liquide incolore tenant en suspension quelques débris alimentaires
qui fournit les mêmes réactions colorantes que celui d'il y a trois jours.
25 mai. — Hier soir, quatre heures après le repas on a fait passer dans l'estomac 15 litres de liquide ; l’eau sortait à la fin, limpide et neutre, au papier de tournesol, Ce lavage a ramené beaucoup de débris alimentaires et surtout du pain; il n’y avait pas de traces de la viande ni du pain ingérés. Cette nuit a été particulièrement bonne, le malade n’a pas ressenti la moindre souffrance. Ce matin, cinq minutes après l’ingestion d’un demi-verre d’eau, cathéthérisme et aspiration d’un liquide ne renfermant aucune parcelle alimentaire. Les réactions de Günzburg et du vert brillant ne s’y produisent point.
28 mai. — On fait prendre à 7 h. 1/2 au malade, le repas d’épreuve de G. Sée (pain 100, viande 80, eau un demi-verre). Au bout d’une heure etdemieon retire un liquide abondant, de couleur jaunàtre à odeur de pain rance et contenant en suspension des débris de mie de pain ; il filtre assez rapidement au début, plus lentement à la fin. Les réactions colorantes du liquide filtré avec le Günzburg et le vert brillant, sont énergiques. Le liquide contient des propeptones, des peptones, de la dextrine, du sucre. L'analyse quantitative donne :
oi —
HCE HDrérs se ee OCTO Acidiléfotale-s Um Te 4,38
12 juin. — Le malade s’est astreint à son régime spécial. À la condition de ne pas manger le soir, il évite les crises douloureuses de la nuit, cependant parfois il souffre encore. Son état général s’est amélioré.
15 juin, — 2° chimisme qui donne :
HG Dre 233 Acidité totale. . ,. 4.52
16 juin 1894. — On donne tous les jours 10 centigrammes de bleu médicinal en solution dans 100 grammes d’eau, le malade aspire le liquide avec un chalumeau de façon à colorer sa bouche le moins possible, Il évite de prendre le médicament pendañt l’heure qui précède et les quatre heures qui suivent les repas.
17 juin. — Les urines du malade sont colorées en bleu, elles ne renferment ni sucre ni albumine. La langue elle aussi est colorée en bleu. Depuis hier le malade n’a pas eu la moindre douleur.
20 juin. — Depuis trois jours, le malade accuse une amélioration très sensible,alors quemême depuis qu'il suivait le régime, il s’éveillait quatre ou cinq fois toutes les nuits, ayant des renvois acides, il dort parfaitement bien à présent, et n’a plus de renvois. Son appétit s’il est modifié est un peu diminué. Le bleu médicinal est, dit-il, très amer.
Le volume des urines semble un peu diminué, il ne dépasse pas 1 litre, bien que le malade prenne du lait.
Un 3° chimisme donne :
ACIER LDTE PR A 080 Acidité totale ,. . ,. . 3.86
22 juin, — Le traitement est toujours continué et l'améliora-
tion acquise persiste, 27 juin. — Le malade ressent une amélioration de plus en plus
—:68 — considérable. Hier au soir il a pu manger sans souffrir durant la nuit. ce :
8 juillet. — On cesse l'administration du bleu de méthylène, 21 juillet. — Le malade n’a plus souffert depuis l'administration du bleu, il peut manger le soir sans avoir de crise. Il quitte aujourd’hui l’hôpital. :
À diverses reprises nous avons vu M... et en particulier au mois d’octobe 1895 ; depuis sa sortie de l'hôpital, malgré les vieilles habitudes reprises et sa vie assez irrégulière, il n’a que très peu souffert et à de longs intervalles. Il nous déclare que si les douleurs reparaissaient, il n’hésiterait pas à reprendre du bleu de méthylène.
OBSERVATION V (personnelle).
(Recueillie dans le service de M. le professeur agrégé Lannois).
Hyperchlorhydrie de date récente. — Vomissements. — Traitement par le bleu de méthylène. — Diminution de l'acide chlorhydrique. — Amélioration rapide.
Anne C... vingt-quatre ans, vermicellière. Entre à l’hôpital de la Croix-Rousse, au n° 8 de la salle Sainte-Clotilde, le 30 avril 1895 pour des troubles digestifs,
Son père et sa mère sont bien portants, un de ses frères est mort à treize ans de fièvre indéterminée (?). |
Il y a quatre ans, elle fut soignée à l’Hôtel-Dieu pour une dothiénenterie ; deux ans après elle a la rougeole.
Pas d’excès alcooliques.
Au mois de novembre 1894, elle aurait été-soignée aux Chazeaux pour une éruption d’urticaire généralisée ; à ce moment déjà elle se plaignait de maux d'estomac qui furent légèrement améliorés par le bicarbonate de soude.
Son affection actuelle remonte donc à un an; depuis cette époque elle a du côté de l’estomac des phènomènes douloureux qui ont augmenté de plus en plus; au dire de la malade elle aurait en même temps maigri d’une façon notable. Depuis un mois elle éprouve une céphalalgie constante mais plus vive le matin, Il y a vingt jours, fatiguée et ne pouvant se tenir debout, la malade s’est alitée, depuis elle ne s’est plus levée, elle ne semble pourtant pas avoir eu d'état aigu. ,
L’appétit est presque nul depuis trois mois, après avoir été normal auparavant. Elle n’a point d’appétence particulière pour un aliment spécial. Ce n’est pas que son anorexie soit absolument complète, mais elle mange tout avec dégoût; elle ne mange volontiers que les aliments épicés et autrefois elle a longtemps abusé du vinaigre. La viande et la graisse lui répugnent : elle n’en aurait
point mangé depuis deux mois environ, Jamais de période d’appé-
tit alternant avec son anorexie. Toutefois, au début de sa maladie, l'appétit était exagéré et réclamait surtout une satisfaction immédiate, mais il était très vite apaisé.
Depuis deux mois, la malade éprouve une sensation de soif constante : elle boit beaucoup d’eau, mais elle repousse le vin qui « lui brûle l’estomac ». Elle n’aime pas l'alcool, mais affectionne le café dont elle buvait au moins six tasses par jour; cela l’énervait, l’empêchait de dormir et lui donnait la migraine, si bien qu’elle a été obligée de s'arrêter.
Depuis un an, elle a des vomissements presque quotidiens qui se produisent à heures variables, parfois le matin, souvent le soir, et ordinairement après le repas. Dans ce dernier cas ils sont alimentaires, dans les autres ils sont muqueux. Ils sunt précédés de nausées qui d’ailleurs sont très fréquentes, surtout quand la malade est debout, Quelquefois, après une nausée, elle rend, dit-elle, « une gorgée d’eau ».
Interrogée au point de vue d’une grossesse, elle nie tout rapprochement sexuel.
En juillet 1894, alors qu’elle ne souffrait pas encore, la malade aurait vomi du sang et cela à trois reprises différentes et à une semaine d'intervalle. Ce sang a bien été vomi; sa quantité n’excé-
daït pas le volume d’une cuillérée à café. Il était sans doute mélangé de mucus ; depuis ce moment elle n’aurait pas eu de nouvelles hématémises. Le sang en question était rouge et sans caillots. Les selles n’ont jamais été noires. |
Actuellement elle se plaint de douleurs au moment de lad iges tion, analogues à celles qui ont été les premiers symptômes de sa maladie : plénitude et pesanteur gastriques; brûlure au creux épigastrique. Cette sensation de brûlure qui apparaît quelque temps après l’ingestion est calmée par le vomissement. Quelquefois elle existe avant le repas; elle est en tout cas augmentée par l’arrivée des aliments dans l’estomac et par le décubitus sur le côté gauche.
En même temps la malade souffre dans le dos, du côté de la région lombaire, et cette douleur qui paraît avoir un caractère térébrant vientet disparaît avec celle de la région épigastrique, ce qui permet de penser qu’elle est en rapport avec elle. La douleur siégeant au creux épigastrique y semble localisée et n’avoir aucune irradiation. Fa
Quand la malade ne vomit pas, elle souffre longtemps ; dès qu’elle a vomi, sa douleur est beaucoup moins vive, mais elle continue à souffrir encore un peu ; elle a toujours une sensation de brûlure épigastrique, mais elle est bien moins vive qu'auparavant. Cela dure jusqu’au repas suivant où tout recommence.
La malade raconte qu’étant couchée, elle a toujours la main appuyée sur la région stomacale, car une pression modérée calme sa douleur ; elle a remarqué qu’elle est aussi rendue moins vive par la position demi-couchée et assise.
Ni pyrosis, ni régurgitations. Pas de ballonnement abdomiral plus marqué pendant la digestion, mais ballonnement constant avec bouffées de chaleur et palpitations ; céphalalgie continuelle, surtout frontale ; pas de sensation de casque.
Les dents sont bonnes et le râtelier à peu près complet, Langue bonne, non saburrale; constipation habituelle et opiniâtre. Du côté de l’estomac, rien à l’inspection; à la palpation, douleur assez légère et sans irradiation. Ni clapotement, ni suceussion une heure après un repas composé d’un œuf, de purée de pommes de terre et d’eau alcaline,
BP ROM, ? LR Les ARS
La malade paraît nerveuse, émotive, d’un caractère difficile. Pas de stigmates nets d'hystérie, si ce n’est un peu d’hyperesthésie ovarienne gauche et une anesthésie pharyngienne complète, Pas de signes de neurathénie ; elle se frappe pourtant de son état,
Dans la fosse sus-épineuse droite, on trouve une légère diminution de la sonorité, de l’augmentation de vibrations et de l’expiratior un peu prolongée,
Rien au cœur,
Rien dans les urines.
A l'entrée (15 avril 1895) on ne fait pas son chimisme stomacal.
On lui donne de l’eau alcaline, un demi-litre de lait et un régime spécial (lait, œufs, purées).
15 mai. — La malade se trouvant un peu soulagée, elle sort malgré les conseils du médecin traitant.
En ce moment, les vomissements sont moins fréquents et les nausées moins intenses ; mais la douleur après les repas ne s’est pas modifiée,
À la sortie, on lui recommande Am Br, 2 grammes tous les jours pendant dix jours. Bicarbonate de soude, 5 grammes. Régime lacté, œufs, aliments légers.
18 mai. — La malade rentre avec les mêmes symptômes que la première fois. Bicarbonate de soude 4 grammes. Eau alcaline. Douches froides,
2 juin. — La malade prend un repas d’épreuve composé de thé et de pain. Mais au bout d’une heure on ne peut le retirer.
42 juin. — Nous voyons la malade pour la première fois. Il ÿ a une huitaine de jours qu’elle a laissé son traitement et son régime spécial, n’en ayant retiré aucun profit notable, Actuellement, elle éprouve une sensation constante d’appétit, accompagnée de douleur et immédiatement calmée par l’ingestion des aliments ; vomissements encore assez fréquents et douleurs vives survenant une heure et demie après les repas. Elle suit le régime ordinaire sans viande. Céphalalgie. Rêves, constipation. Douleur vive entre le moment du repas et le vomissement,
On administre un nouveau repas d’épreuve composé cette fois-ci de 80 grammes de viande, 100 grammes de pain et un verre d'eau.
ECS Aprés une heure et demie, on tente de le retirer ; mais le sondage provoque un vomissement qui, analysé, donne :
Acide chlorhydrique libre, 2,48 | Acide lactique : néant. Acidité totale . . . . 3,78 | Sucre : traces,
20 juin. — On commence le traitement par le bleu de méthylène. On le donne en cachets. Tous les jours, 10 centigrammes en six cachets : un toutes les heures en évitant d’en prendre durant l'heure qui précède et les dèux heures qui suivent les repas.
24 juin, — Le médicament donné en cachets pendant quatre jours n’a amené aucune modification.
Les cachets sont remplacés par de petits paquets faits avec du papier soie. 10 centigrammes en six paquets tous les jours : faire .coïncider les prises avec les plus vives douleurs.
25 juin. — Pas de modification appréciable; douleurs bnionrs plus violentes après les repas. Appétit mauvais, Urines colorées en bleu. Pas d’albumine.
26, 27 juin. — Une amélioration sensible s’est produite : la douleur épigastrique existe encore, mais elle a beaucoup diminué. La malade se lève pour travailler, ce qu’elle ne pouvait faire il y a huit jours. |
28 juin, — Toujours même traitement et mêmes doses. On vient voir la malade et elle mange plus qu’à l'ordinaire. Elle est étonnée de ne point vomir et de ne pas souffrir.
29 juin. — Le traitement est involontairement suspendu. Durant cette première journée, l'amélioration acquise se maintient.
80, 31 juin. — Quelques petites douleurs ; légers vomissements. Urines encore bleues.
4er juillet. — On revient au bleu de méthylène : 20 centigrammes en six paquets. Dès cette première journée, la malade dit avoir retiré du médicament une diminution immédiate et sensible de la douleur.
6 juillet, — Le bleu de méthylène, continué jusqu’à ce jour, est suspendu. La malade mange d’assez bon appétit et sa digestion est facile : elle ne vomit plus. Les douleurs ont à près complètement disparu. Plus de nausées, La malade se dit plus forte: elle dort bien, mais elle a toujours des rêves et de la céphalalgie.
PEN r pe
Un repas d’épreuve, composé de viande, de pain et d’eau, est retiré une heure et demie après l’ingestion : on y trouve HCI libre, 0. Acidité totale, 1,923.
11 et 12 juillet. — L'amélioration acquise se maintient.
13 juillet. — La malade qui hier a mangé normalement souffre de nouveau. Sa digestion lui semble ne pas se faire et elle n’a pu dormir de la nuit. 3
14 et 15 juillet. — Les douleurs sont continues avec accès plus violents après les repas. Sensation de faiblesse et de délabrement, Tandis qu’elle pouvait se lever pendant le traitement par le bleu, la malade aujourd’hui est obligée de garder le lit. L’appétit amélioré, il y a huit jours, a de nouveau disparu. La malade d’ellemême redemande du bleu de méthylène.
16 juillet. — On recommence le traitement : 10 centigrammes en six paquets aux douleurs.
17 juillet. — De nouveau encore la malade va mieux et les douleurs ont disparu.
18, 19 et 20 juillet. — Tous les jours, 10 centigrammes de bleu.
21 juillet. — Plus de bleu de méthylène ; l’amélioration se maintient. Plus de douleurs. La céphalalgie n’a pas été modifiée, La malade qui a des pertes blanches a remarqué qu’elles sont colorées en bleu.
Un repas d’épreuve (eau, pain, viande) est rejeté une heure et demie après l’ingestion en un vomissement provoqué par les tentatives de sondage. Il est de consistance pâteuse formé de débris de pain; il filtre très lentement.
A l’analyse, on a HCI libre, 0. Acidité, totale 1,65.
30 juillet. — Depuis le 21 juillet, la malade ne prend plus le bleu de méthylène et les résultats acquis se maintiennent. Elle ne mange toujours pas de viande. Elle ne souffre pas et n’a pas jugé bon de prendre les doses de bleu qu’on lui avait laissé à prendre si elle venait à’ souffrir.
Tel est l’état de la malade quand nous sommes obligés de la laisser, Nous aurions tenu à la revoir depuis, mais nos efforts pour la retrouver sont restés sans résultat.