CHAPITRE IV
Traitement de l’'hyperchlorhydrie par le bleu de méthylène.
Toutes les fois que le diagnostic d’hyperchlorhydrie est posé on songe à appliquer le traitement par les alcalins qui en sont considérés comme le remède par excellence. C’est là un traitement bien rationnel en apparence puisqu'il se propose de saturer l’acide chlorhydrique, seule cause de tout le mal. Cest l’acide chlorhydrique en excès qui détermine la crise gastralgique en irritant la muqueuse. Aussi donne-t-on de préférence du bicarbonate de soude à doses élevées, 8 à 16 grammes en vingtquatre heures. Sous l’influence de cette médication alca line que M. Bouveret prescrit trois semaines par mois, plusieurs mois consécutivement, on voit disparaître les
douleurs, les régurgitations acides et les vomissements. Un régime convenable et le repos général sont lesadjuvants indispensables de la médication alcaline, en supprimant toutes les causes d’excitation de la sécrétion gastrique.
À la vérité ce traitement n’est rationnel qu’en apparence. Il y a longtemps que P. Bert nous a fait connaître l’action excitante des alcalins sur la sécrétion gastrique. CI. Bernard faisait aussi remarquer que si l’eau alcaline sature une partie des acides de l’estomac, elle a pour conséquence, si elle est tant soit peu en excès, une nouvelle sécrétion gastrique.
Les très intéressantes recherches de MM. Linossier et Lemoine ont fixé davantage la question. Mettant à profit un cas de mérycisme, ils ont vu que l’action du bicarbonate de soude est excitante quelle que soitladoseemployée. Le bicarbonate neutralise l’acide au fur et à mesure de sa production. Lorsque toute la dose ingérée à été décomposée, l’estomac continue à sécréter de l'acide jusqu'à ce que le chyme ait récupéré son acidité habituelle. Pour en arriver là, l'estomac est donc obligé de forcer sa production en HCI. Il en résulte une véritable hypersécrétion chlorhydrique, une sorte de surmenage réflexe de la sécrétion qui doit fournir le milieu acide indispensable à la peptonisation. Et le résultat est atteint d'autant plus difficilement que le bicarbonate a été donné à une dose plus forte. Cependant lorsque la dose a été massive, l’énergie sécrétoire est dépassée et l’état d’acidité reste inférieure ou même le chyme demeure alcalin tout l’acide ayant été employé à saturer le bicarbonate (Linossier et Lemoine). Mais pour obtenir ce résultat on a épuisé la sécrétion gastrique et ce n’est pas sans inconvénients. Pour amener à
guérison un organe qui travaille trop, il ne paraît pas rationnel de le faire travailler encore davantage, de le .surmener. Ne risque-t-on pas de prolonger indéfiniment la maladie où même d'aboutir pour plus tard à l’hypo chlorhydrie. T'elle n’est pas la méthode rationnelle de traitement : elle consisterait plutôt, comme l’a fait M. le pro fesseur Lépine, à condamner l’estomac au repos absolu pour le soustraire à toutes les causes d’excitation.
Mais c’est là une condition bien difficile à remplir. N’°y aurait-il pas un autre traitement, rationnel lui aussi mais plus facilement applicable, et la cause intime du processus morbide ne peut-elle pas nous fournir la clef du problème posé ? |
L'origine de l’acide chlorhydrique du suc gastrique est sans doute très obscure. Pourtant il est généralement admis aujourd’hui qu’on doit rejeter l'opinion de Hayem qui voudrait que les chlorures soient sécrétés par l’esto mac et décomposés au contact des aliments par une sorte de fermentation. Il est probable que acide chlorhydrique est le produit d'élaboration des cellules glandulaires (Edinger). Quoi qu’il en soit, il semble certain que cette production est réglée par le système nerveux et plus particulièrement par l’innervation intrinsèque de la paroi. Nous sommesici à la source même de l’hyperchlorhydrie, qu’on peut légitimement considérer comme l’exagération du processus physiologique.
Le bleu de méthylène, selon M. Berthier, semble théo riquement posséder les qualités nécessaires pour réduire l’hyperchlorydrie. Si le processus consiste en un acte cellulaire, n’a-t-on pas chance, en mettant le bleu en présence de la muqueuse gastrique, de colorer les éléments
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cellulaires sécréteurs, Et de même que par une coloration faible de certains microbes on diminue leurs mouvements et par conséquent leur vitalité, ne peut-on pas d’une façon analogue diminuer la fonction de la cellule glandulaire?
En outre le bleu de méthylène, en colorant comme l’a vu Ehrlich les ramifications nerveuses, ne peut-il pas modifier le réflexe qui dirige la production de l'acide chlorhydrique ?
Les résultats cliniques vinrent corroborer cette manière de voir qui nous était exposée par M. Berthier : un premier malade fut soumis au traitement (obs. IV). Comme il s’agissait d'obtenir une action topique sur la paroi stomacale afin d’imprégner les cellules de revètement et les plexus nerveux, il importait de réaliser un contact aussi direct et aussi étendu que possible avec la paroi. D’où la nécessité de faire prendre le bleu en solution et en dehors des repas pour éviter le mélange avec les aliments. Pour colorer sa bouche le moins possible le malade aspirait la solution avec un chalumeau. Dès que le traitement fut institué la cessation de tous les accidents fut presque immédiate et l’acide chlorhydrique diminuait.
C’est alors que, pour vérifier l’hypothèse, M. Berthier iustitua les quelques expériences qui ont été décrites plus haut. Ni les cellules, ni les cylindres nerveux de la muqueuse stomacale ne se colorent par l’ingestion du bleu de méthylène. Comment alors comprendre la cessa tion des accidents et la diminution de l’acide chlorhydrique. Et d’abord de ce que la coloration échappe à nos moyens d'investigation, on ne saurait conclure que le nerf n’a subi aucune modification chimique. Ces réserves faites, il est fort possible que le bleu de méthylène agisse ici
en vertu de son action sédative sur le système nerveux.’ MM. P. Sollier et Parmentier ont en effet prouvé qu’on peut dans une large mesure intervenir -sur la marche de: la digestion en modifiant la sensibilité de l'estomac ; la : suppression de la sensibilité se traduit par une modification parallèle des phénomènes chimiques qui sont modé-" rés et retardés. Si bien que la morphine diminuant la production de l’'HCI, a été employée dans le traitement de:
l'hyperchlorhydrie. à Had) AU Dans un deuxième cas (obs. V) nous avons renou-: velé les tentatives et obtenu les mêmes résultats. Mais, cette fois-ci, nous avons modifié le mode d'administration . qui exposait à faire refuser par les malades le bleu de méthylène ; la coloration bleue de la bouche est, en effet, un réel inconvénient. Voulant opérer la solution dans l’estomac, et non plus en dehors de l'organisme, nous donnions le bleu en cachets qui étaient avalés avec un demi-verre d’eau; au lieu de l'amélioration attendue nous n’eûmes aucune modification appréciable du chimisme stomacal. La raison ne fut pas difficile à dévoiler. Nous fimes avaler un cachet de bléu à un malade qui supportait facilement l’introduction de la sonde. Le catéthérisme pratiqué une demi-heure après l’ingestion ramenait un liquide très peu teinté .et le cachet ramolli, qui avait formé autour de la poudre une sorte de grumeau mucilagineux l’empêchant de se dissoudre. LE Un médicament donné en cachets n’est donc pas mis en liberté dans lPestomac. Nous eûmes alors l’idée de faire prendre le bleu enveloppé dans du papier soie. Si on projette à la surface d’un verre d’eau le petit peloton ainsi obtenu, on voit le papier se dérouler rapidement et s’éta-
ler.à la surface du liquide qui dissout le bleu. Il doit en être ainsi dans l’estomac si on fait avaler un petit peloton identique en même temps qu'un demi verre d’eau. Et, en effet, dans ce cas, au bout cinq minutes on en retire un liquide parfaitement coloré.
C’est sous cette forme que nous fimes prendrele bleu de méthylèene et les résultats espérés se produisirent ; disparition des troubles fonctionnels, diminution de l’acide chlorhydrique libre et de l'acidité totale.
Depuis, nous avons songé à remplacer le papier de soie par la gélatine à manger (grénétine). Nous mettons le bleu dans de petits tubes faits avec des feuilles très minces de gélatine à manger qui fond rapidement à 30 degrés, tandis qu’il faut, aux capsules de gélatine ordinaire, un séjour . d’une demi-heure dans de l’eau à 40 degrés aiguisée d’HCI pour gonfler et se ramollir.
Nous regrettons de ne pas avoir eu l’occasion d’administrer dans d’autres cas d’hyperchlorhydrie le bleu de méthylène. Nous aurions probablement pu alors préco niser d’une façon plus catégorique ce nouveau traitement.
Néanmoins, les bons résultats que nous avons obtenus dans les deux cas où nous l’avons employé nous paraissent légitimer de nouveaux essais.
Ces réserves faites, nous croyons qu’on peut administrer le bleu de méthylène pour diminuer l’acidité de lhyperchlorhydrie et en guérir les troubles fonctionnels. Dans ce but, plusieurs conditions s’imposent :
1° Donner des doses faibles de 10 à 20 centigrammes réparties en plusieurs prises durant la journée ;
2° Le donner sous une forme telle qu’il puisse avoir une
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action locale sur la muqueuse gastrique (de préférence dans nos tubes de gélatine).
OBsERVATION IV (personnelle).
Recueillie dans le service de M. le médecin-major Berthier.
Hyperchlorhydrie remontant à quinze ans et traitée sans succès par les alcalins. — Amélioration considérable par le bleu de méthylène.
M..., étudiant en droit, âgé de vingt-trois ans, soldat au 22° régiment d'infanterie entre à l'hôpital militaire Desgenettes, le 22 avril 1894, pour des crises douloureuses de l'estomac.
Sa bisaïeule est morte à quarante -cinq ans d’un cancer à l’estomac. Sa grand-mère paternelle est morte à vingt-huit ans d’ulcus rotundus et son père atteint de la même affection a succombé à une gastrorragie à l’âge de trente-cinq ans.
Sa mère enfin, bien que n’ayant jamais eu de crise convulsive est manifestement nerveuse.
Le malade lui, a fait quelques excès d’alcool et il présente un
état de nervosisme assez prononcé. Ni tuberculose, ni syphilis. Depuis l’âge de dix ans, il fait des écarts de régime; d’ailleurs il a été toujours gros mangeur ce que ses parents attribuaient à sa maladie.
- Depuis de longues années il souffre de l’estomac. A l’âge de huit ans il éprouvait déjà des douleurs au niveau du creux épigastrique et il avait des renvois acides après les repas ; il ya neuf ans, sans cause apparente, son état subit une aggravation telle que pendant un mois il se mit à vomir après tous les repas, Dès l’âge de douze ans, plusieurs médecins portaient le diagnostic d’hyperchlorhydrie.
Le traitement par les alcalins à haute dose a été pendant longtemps suivi ; il lui a été fait aussi des lavages de l'estomac; à cette médication était associé un régime particulier,