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Du bluff au chantage

Les Millions de la Chilienne La Marche de l’Armée, de la Flotte, des Mutualistes, des Écoles, du Cheval et du Ballon Le Lait, l’Eau, rAbsii>tbe ^ >

La Chartreuse ^ ^

La Céruse, etc, etc. ^ ^

ÊÊÊÊÊ

PRÉFACE

Ce n’est pas sans émotion que, le 15 janvier 1908, j’ai franchi pour la dernière fois la porte du Matin.

Il y avait huit ans bientôt qu’un soir de juillet, M. Jules Cornély m’amenant à M. Maurice Bunau-Varilla lui avait dit ;

a II a une plume et du tempérament, vous en ferez quelque chose. »

Et mon nouveau directeur avait répondu :

« S’il a du tempérament, je m’en charge. Il marchera ! »

Je revenais alors de Lyon où, au sortir de la Faculté catholique de droit, j’avais, à vingt ans, fondé la France libre, journal socialiste chrétien, qui s’employait à convertir les curés à la République. Nous étions là une vingtaine de jeunes fous acharnés et candides, qui croyaient un peu, ne pratiquaient guère, et ne s’en battaient pas moins, sinon pour l’amour de l’Église, du moins pour l’amour des coups, et surtout de l’éternelle chimère des cerveaux adolescents : le salut de la Patrie.

C’était le beau temps. Lorsqu’en pleine vigueur, la France libre, assommée à coups de crosse par l’archevêque de Lyon, qui trouvait

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son christianisme insuffisant, dut rendre son âme au Dieu pour qui elle avait combattu, il ne me restait, comme au roi de Pavie, que l’honneur à perdre. Je n’avais, sous aucune forme, jamais reçu un centime en six ans, je laissais dans cette liquidation brutale ma fortune très modeste et, avec elle, tout ce que d’ardentes sympathies avaient joué pour le Ciel sur nos jeunesses téméraires... un million peut-être. Quand nous fûmes vaincus, les plus sévères ont dit : « C’étaient des enfants », mais jamais personne : « C’étaient des coquins. »

J’entrais au Matin comme dans un prolongement naturel de la France libre. On y disait fes mêmes mots, on y luttait pour les mêmes causes, pour la vertu, pour la morale, pour l’intérêt public et pour la France. On y habituait les rédacteurs à la pratique du même désintéressement. M. Bunau-Varilla avait dit : « Je le ferai marcher. » Il avait tenu parole. Pendant sept ans je fus de toutes les fêtes, et toujours aux postes d’honneur, quand il eut besoin de quelqu’un pour se faire casser la figure en son nom.

Le Matin n’avait pas de défenseur plus passionné, pas de soldat plus fier de son drapeau. Quand on disait devant moi : « Humbert, Casa- Riéra, le million des Chartreux, la Vie humaine », je ressentais dans les moelles le même

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frémissement d’orgueil que l’invalide auquel on dit : « Austerlitz ou Wagram. »

De l’argent, bien entendu, je n’en demandais pas ou le moins ' possible, et si quelques-uns prétendaient parfois entendre dans la coulisse des bx’uits étranges d’or qu’on remue, je n’en avais cure et je m’obstinais dans ma médiocrité satisfaite : j’avais presque un scrupule k prendre quoi que ce fût à cette réserve qui était^ au dire du Matin, la caisse du bien public et le trésor de la France.

Et c’est ainsi qu’insouciant des calomnies, des injures et des coups, je m’acheminais vers l’âge mûr, trop heureux d’associer ma pauvreté volontaire au noble désintéressement du grand Philanthrope.

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Depuis deux ans, néanmoins, il semblait qu’un souffle nouveau passât dans l’atmosphère de nos vertus communes. Les mêmes mots avaient d’autres sens, les mêmes gestes d’autres allures ; le bruit joyeux et batailleur de jadis devenait du bluff grandissant, et la police sociale dont j’avais ôté si fier autrefois d’,exercer les nobles prérogatives quand, faite d’initiative et d’audace, elle démasquait les grands escrocs, s’égarait peu à peu dans l’ordure ménagère des

tables de nuit et des cuvettes.

On répondit d’abord à mon inquiétude r (( C’est un malentendu, une mauvaise heure à passer, des influences néfastes â détruire », et

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quand les mots de chantage, d’intimidation, de diffamation montèrent jusqu’à moi, on répliqua en riant : « Du chantage ! lorsqu’on a cinquante millions de fortune, allons donc ! C’est tout au plus de la vertu exagérée. » Et je convins en moi-même que ces cinquante millions étaient, en effet, un argument sans réplique et un rempart sans issue contre l’assaut des malveillances humaines.

C’est sous l’empire de ce malaise persistant que le hasard d’un voyage me ramena, il y a quelques mois, à Bruxelles. J’y étais venu trois ans plutôt faire l’une de nos grandes enquêtes de moralisation internationale. Or, quand j’en évoquai le souvenir devant mes témoins d’autrefois, ceux auxquels M. Bunau-Varilla m’avait en personne spécialement adressé, ils me demandèrent si je me moquais de lui, d’eux ou de moi-même.

Et lorsque je les quittai,.j’emportai la preuve qu’après avoir poursuivi, dans l’affaire Humbert, la plus grande escroquerie du siècle, j’en avais fait, avec la campagne contre le roi deô Belges, le plus gi-and chantage.

Ainsi je m’étais exposé pendant sept ans à tous les soupçons et à toutes les rancunes, j’étais descendu jusqu’à l’extrême limite de l’abnégation, du dévouement et de la confiance, et tout cela pour apprendre un jour que le mépris, qui nous enveloppait peu à peu dé son incommensurable effluve, n’était, hélas ! que trop mérité.

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J’avais bien marché, en effet, et Maurice Bunau-Varilla avait fait quelque- chose de moi — presque un maître chanteur ! — Mais marchera bien qui marchera le dernier.

J’envoyai ma démission par une lettre très affectueuse pour un homme dont le nom ne doit pas être mêlé à la tristesse de ces pages et, bien entendu, muette pour la maison que j’avais hâte de quitter. On me demanda si je ne pourrais pas y joindre un mot pour témoigner à M. Varilla la persistance de ma gratitude.

Je répondis simplement qu’il était contraire à l’usage et au protocole que le serviteur accorde en s’en allant des certificats à son maître ^

1. M. Varill-a, qui avait déjà un certificat de bonne conduite, signé Jeanne VVéber, en a depuis lors exigé d’autres de M. Clemenceau, président du Conseil, de tous les ministi’es présents, passés et futurs, de toutes les banques, compagnies, sociétés, corporations, associations, congrégations et agences qui existent sur la surface du territoire. Comme la façon de demander vaut mieux que ce que i’on demande, personne ne s’est avisé de courir les risques d’un refus. M. Bunau-Varilla est aujourd’hui l’homme qui possède, sinon les meilleurs, du moins les plus nombreux certificats de France.

Cette triple cuirasse de papier doit préserver la vertu de Madeline contre les audaces du Jury de la Seine. Quant à celle de M. Varilla^ qui ne s'expose en public qu’avec une cuirasse d’airain (Manufacture des Armes et Cycles, 42, rue du Louvre, 5 mai 1905 : 500 fr.), elle s’est, dit-on, réfugiée, comme àux jonrs de grands périls, sous la protection des deux étrangers.

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Deux mois plus tard, M. Bunau-Varilla s’inquiétait encore de rumeurs hostiles où l’on mêlait, paraît-il, nos deux noms et me demandait à nouveau un témoig'nage de confiance.

Je n’ai pas voulu lui refuser cette dernière satisfaction : j’ai réuni des souvenirs, des do- .cuments et des chiffres ; j’ai fouillé à la clarté de ma nouvelle expérience tout mon passé douloureux, et puisqu’il lui faut absolument, un certificat de ma main, eh ! bien, soit, le voici ‘2.

J‘ai cependant voulu que ce livre de colère soit aussi un livre de justice Si j’avais été seul

2. Pour avoir dit avec moins de p-reuvos les mêmes choses, Henri Rochefort, Ernest Judet et le Syndicat des marchands de vins de Paris ont été respectivement assignés en 100 000 fr. de dommages-intérêts.

C’est à propos de Rochefort que Varilla s’écriait, sous le hall du boulevard Poissonnière : « Je ferai vendre sa dernière chemise et je le promènerai tout nu dans une cage à travers Paris. »

A la réflexion, il ne voulut point exposer sa pudeur à ce spectacle impudique et se désista successivement de tous ses procès contre Rochefort, Judet et les marchands de vin.

3. Je veux que ce livre soit aussi un livre de loyauté, même et surtout vis-à-vis du Matin. S’il m’était arrivé de me tromper en quoi que ce soit, sur une personne, un fait, un chiffre ou une appréciation quelconque, je m’empresserai d’imprimer en tête de la deuxième .série de ces études sur la manière dont on fait en France l’opinion publique, la réponse qui me signalerait mon erreur et de donner à la rectification légitime la même publicité qu’à l’attaque.

Chaque fois que, dans ce livre, je nomme le Matin. c’est comme instrument exclusif des volontés

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en cause, je serais parti silencieusement de sa maison, comme on part d’un mauvais lieu ; mais j’ai vu derrière moi tous ceux qu’il avait salis, déshonorés, ruinés pour s’enrichir et se distraire ; j’ai vu la foule hypnotisée par ses bluffs et guettée par ses convoitises, et c’est à toutes ses victimes d’hier et de demain que j’apporte dans ces pages une arme pour se défendre.

Cette arme, c’est la lumière : je n’accuse pas M. Bunau-Varilla, je ne le diffame pas, je le montre.

^ Et s’il est vrai qu’il faille être fou pour s’attaquer à sa puissance obscure et formidable, et que quiconque l’ose soit un homme perdu d’avance, eh ! bien, soit encore ! J’ai cette audace, j’accepte ce péril et je paye de cette rançon le mal inconscient que j’ai pu faire par son ordre.

Enghien-les-Bains, 24 juin 1908.

et des haines de M. Bunau-Varilla. Lorsque la. nécessite du récit ou la présence d’une signature m obligent a parler de mes anciens collaborateurs, je les mets en scene, sans les mettre en cause, car je* sais par ma triste expérience combien il est diffîcile^ pour ne pas dire impossible, d’échapper à sa redoutable suggestion. ‘

Tous ceux^ que j’ai connus dans cette galère gens qui, avec plus ou moins d’un p°ratf le compte

La Chanson du Roi

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