‹ Du bluff au chantageChapitre 2 sur 44 · VIVE LA VERTU, MONSIEUR · texte numérisé non relu

VIVE LA VERTU, MONSIEUR

Ce ne fut point dans l’écarlate splendeur dé la salle du trône où il se manifeste d’ordiriaire aux yeux tremblants de ses serviteurs, ni dans l’oratoire eucharistique qui le précède et où il se communique plus familièrement à ses apôtres que M. Maurice Bunau-Varilla me faisait en ce premier matin de mars l’impérieux honneur de me recevoir.

Une dépêche dans la nuit m’avait prévenu que le Maître rentrant de voyage m’attendait dès huit heures en son hôtel de l’avenue du Trocadéro, et ce n’était pas sans inquiétude que pour la troisième fois je venais prendre à l’abri de ses murs domiciliaires son mystérieux mot d’ordre.

La première fois, c’était pour recevoir de lui la redoutable mission de réhabiliter le Panama et de le présenter au public comme la plus féconde entreprise de tous les siècles.

En dix-sept articles je glorifiai en conscience le désintéressement, le patriotisme et le génie de Charles et de Ferdinand de Lesseps, mais quand vint l’heure de démontrer que la Compagnie teutonne : Artigues, Sonddreger, Bunau-Varilla et C^® avait bien mérité des actionnaires en perçant, au lieu de la Culébra, un trou de vingt millions dans leur budget, je succombai sous la tâche surhumaine. Faute de ce point capital, le grand oeuvre demeura stérile et la France ne connut pas la transfiguration de M. Varilla en bienfaiteur de la Patrie.

La seconde fois, c’était pour entendre de sa bouche la terrible confidence d’un crime monastique : « Dans un couvent de sœurs françaises, on avait, au milieu de sombres péripéties, fait disparaître une étrangère, sœur Maria de la Lux, pour s’emparer de son héritage. »

Après enquête j’avais écrit en dilettante 1 histoire dorée :

(c Une jeune Chilienne était morte poitrinaire après une maladie de deux ans et un testament de dix lignes par lequel elle constituait comme légataire universel de son immense fortune, M. Roland-Gosselin, agent de change près la

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Bourse de Paris. M. Roland-Gosselin n’était en apparence qu’un simple intermédiaire et c’était sans doute à ses anciennes compagnes^ que sœur Maria de la Lux, libre, majeure et reconnaissante, avait voulu laisser le somptueux souvenir de quarante millions de gratitude. »

Ce dilettantisme n’avait pas eu l’agrément du Maître. Il lui fallait, pour commencer, l’autopsie de la morte, l’arrestation des sœurs, la destitution de l’agent de change et la dégradation du Procureur général, coupable de résister à ses ordres, Il lui fallait, surtout, pour finir, la restitution aux Chiliens collatéraux et milliardaires, des quarante millions perdus en terre française.

Pour la seconde fois je dus reconnaître mon impuissance et M. Varilla trouver des plumes plus expertes qui apprirent au monde stupéfait l’horrible vérité : Bulot, anticlérical, athée et franç-maçon notoire, s’associant avec un agent de change catholique et trois douzaines de nonnes pour supprimer les vivantes et dépouiller leurs cadavres !

Un sort pernicieux s’attachait ainsi aux initiatives personnelles du Directeur du Matin, et c’est

au souvenir de ces deux campagnes, sans suite et sans gloire, que je pénétrais dans le cabinet de travail où il m’attendait.

Sa lèvre n’avait point vêtu ce matin-là le glorieux sourire qui témoigne de la perpétuité de ses satisfactions intérieures, mais se plissait au contraire sous le poids de soucis imprévus. Il se leva et me dit lentement :

<( Le Roi des Belges s’est suicidé. ))

Les feuilles du matin et le Matin lui-même m’avaient caché cette catastrophe internationale. J’en éprouvai quelque surprise, et le sachant lié, comme il convient, avec les monarchies voisines, je me disposais aux condoléances opportunes quand il ajouta :

« Il s’est suicidé moralement. Préposé par le ciel à l’exemple d’un peuple, il a abandonné sa femme et renié ses filles, pour vivre en concubinage avec d’infâmes gourgandines. Imposé par la naissance à la garde de la Constitution, il néglige ses prérogatives sacrées pour se livrer au trafic dm caoutchouc, de l’ivoire et de la chair humaine.

(( Ce scandale couronné ne peut pas s’appesantir davantage sur la conscience de l’Europe, et c’est le devoir du Matin, défenseur de toutes les nobles causes, d’en provoquer la disparition. )>

Je crus d’abord que, rival de cet autre Jacques, l’empereur du Sahara, M. Varilla, qui, depuis, voulut un moment faire occuper le Maroc par les

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volontaires du Matin, m’imposerait une expédition militaire. L’homme qui se vantait de faire et défaire les ministres et qui, par un seul acte de sa volonté toute-puissante, instituait plus tard son majordome. Pape de la Nouvelle Eglise, pouvait tout aussi bien créer des généraux.

J’allais lui objecter que, n’étant point Vauban ni Gérard, je n’avais aucune qualité pour reprendre Anvers et Namur, lorsqu’il précisa :

« Vous partirez demain matin et vous vous mettrez en rapport avec un de mes lieutenants, M. Wauters, secrétaire général du chemin de fer du Congo, pour qui je vous remets cette lettre de recommandation. Lui-même vous introduira auprès de personnes compétentes et sûres et, après les avoir entendues, vous dévoilerez sans pitié l’ignominie de l’usurpateur. La Belgique n’attend que le signal de la Révolution. Dans quinze jours, Léopold ne sera plus Roi des Belges.

Je n’étais pas Gérard ni Vauban ; mais j’étais un peu Don Quichotte. Tout en faisant la plus large part à l’ordinaire mégalomanie de mon maître, je pensais qu’il n’avait pas tout à fait tort de s’en prendre à ce roi fin de siècle, qui bravait ouvertement la pudeur universelle, par la singularité de ses mœurs familiales et financières.

Moins susceptible, il est vrai, que la Belgique et l’Europe, Varilla avait attendu vingt ans pour s’émouvoir. Ni l’exploitation des nègres, ni l’in.

ternement de la princesse Louise, ni Texil de la princesse Stéphanie, ni la solitaire agonie de la reine dans l’abandon de Spa n’avaient, pendant ce long espace, touché ce cœur sentimental. Mais si tardif fût-il, l’éveil de sa conscience restait le bien venu.

Je partais pour une campagne chimérique mais qui, du moins, prenait à la chimère son désintéressement sidéral. Je marquais d’une pierre blanche la date mémorable du 4 mars 1904 — date qui m’apportait enfin la revanche de réalités équivoques et de campagnes obscures dont l’ombre se profilait encore sur l’inquiétude de mon passé.

A l’exemple des plus illustres néophytes, M. Bunau-Varilla brûlait, sans doute, de réparer le temps perdu en coupables complaisances. Il avait d’abord accordé au roi des Belges quinze jours pour choisir entre le suicide et l’abdication, mais sa juste colère ne put pas se contenir au-delà de douze heures. Dès le lendemain, je lisais dans l’express de Bruxelles et en tête du Matin, cette page anonyme et foudroyante, dont bien peu de journaux parmi les plus libertaires ou les plus unifiés pourraient représenter la pareille.

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(( La Fin d’un Roi.

(( Bruxelles, 5 mars 190â (de notre envoyé spécial).

(( La Belgique n’a plus de roi.

(( Il existe encore, au Palais-Royal de Bruxelles ou bien à Laeken, à Ostende, à l’Elysée-Palace de Paris, ou même en automobile, sur la grande route, à moins que ce ne soit en quelque villa galante reliée par un tunnel à la demeure royale, un vieillard de soixante-dix ans, toujours robuste, alerte, actif et volontaire ; mais de souverain au sens exact du mot, le pays n’en a plus.

« Léopold II vient de se suicider.

(( Il y avait longtemps que la catastrophe paraissait inévitable. Quiconque suivait d’un peu près la marche des événements devait prévoir une aussi lamentable fin. Depuis que le congrès de Berlin a fait de lui un souverain absolu du Congo, depuis que ce domaine immense, après être demeuré quelque temps en jachère, a pu être savamment exploité, grâce à la traite des nègres, à la confiscation de l'ivoire et du caoutchouc, au pillage systématique et aux massacres d’indigènes discrètement opérés sur les points stratégiques, le roi constitutionnel d'autrefois s’est transformé en un formidable agent d’affaires, âpre au gain,

féroce aux intérêts d'autrui, indifférent ou haineux pour les membres de sa propre famille...

« ...Cœur sec, égoïste et cruel, n’ayant d^ faiblesse que pour la satisfaction de ses fantaisies attardées, il a scandalisé toutes les cours européennes et gagné le mépris des souverains qui sont en même temps des gentilshommes, par la honteuse avarice qui, sous prétexte de pudeur, lui faisait, l’une après l’autre, renier deux de ses filles. Il ne conserve la dernière, encore, auprès de lui, que par un suprême calcul d’Harpagon, et pour se constituer, en quelque sorte, un alibi en cas de méchante affaire.

« Il a vieilli de la sorte, se souciant fort peu de son pays, de cette laborieuse et honnête Belgique, dont tout l’effort tend à vivre librement, quel que soit le parti triomphant, et qui se croyait à l’abri, grâce à une Constitution respectée par tous, de ces révolutions où sont condamnées des nations moins civilisées et moins prospères.

« Hélas ! Il se trouve que ce peuple a maintenant l’humiliation de voir son long effort et sa patiente probité honteusement salis par l’administration de son chef légal. Il se trouve que sa Majesté Léopold II, roi des Belges, souverain de l’Etat indépendant du Congo, duc de Saxe, prince de Saxe-Cobourg et Gotha, colonel propriétaire du régiment d’infanterie autrichien N° 27, chef du régiment de dragons prussien N° 14, à la suite

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de la marine allemande, général suédois, bailli et grand-croix de Tordre de Malte, chevalier de Saint-André, de Saint-Hubert, de la Toison d’or, de TÉléphant, de TAnnonciade, de TAigle noir et de la Jarretière (de la Jarretière surtout !), n’est plus, en réalité, qu’un vulgaire forban.

({ Et ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’un tel prince, encouragé par une longue tolérance et se fiant à la neutralité légendaire issue des protocoles, croit pouvoir prolonger de longues années encore (jusqu’à ce que l’heure ait sonné pour lui de remiser à la fois l’automobile et de dételer la patache), cette existence de « bâton de chaise » et cette carrière de courtier royal.

<( Il faut dire, pour expliquer une telle illusion, que le second roi des Belges a véritablement innové, en fait cVescamotage financier. Il est impossible de montrer à la fois plus de verve subtile et plus de doigté. Il vous a travaillé la matière politique comme un maître maquignon, poussant à la suppression des jeux en Belgique, dès que les roulettes concurrentes eurent mis le juste prix à sa haute intervention, favorisant les oscillations de la bascule parlementaire selon l’état de sa bourse et ne reconnaissant au monde qu’une liberté : celle qu'il croit avoir de faire ce qui lui plaît, envers et contre tous.

« Peine perdue ! L’heure est à la justice. Pour

le monarque indigne et le père dénaturé, le tocsin de l’honnêteté sonne le glas du règne.

(( La Belgique n’a plus de roi. »

En débarquant dans la capitale du roi « forban » et du peuple « humilié », mon premier soin fut de lire les gazettes indigènes. Catholiques, libérales et socialistes rapportaient que le Matin de Paris injuriait le roi des Belges en deux colonnes, et, tout en déplorant les tares royales, s’accordaient en ceci que l’article devait sorUr du cerveau d’un malade et de la plume d’un fou. Je reconnus à cet accord que les philanthropes ont beaucoup de peine à accomplir le bonheur des peuples et qu’au lieu de faire l’entrée triomphale d’un journaliste libérateur, il serait plus prudent de descendre à l’hôtel sous un nom d’emprunt.

Ainsi qu’il était écrit, M. Vauters m’instruisit de son mieux et m’adressa aux sources vertueuses et convenues, quelques personnalités congolaises qui me reçurent avec inquiétude, quelques socialistes de marque qui me reçurent avec réserve et d’Estève qui .me reçut avec enthousiasme.

Mme d’Estève avait rendu au roi vingt ans de bons et loyaux services et ne lui pardonnait pas d’être mise à la retraite en plein épancuissement de son ardente maturité. Celle-ci me ren-

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seigna sur Thomme, ceux-là sur les œuvres, et je rapportai dans ma valise tout le linge sale de la famille des Cobourg, et ce qui était plus sérieux, sans être plus propre, une documentation sur le régime du Congo, extrêmement importante et d’autant plus précise qu’elle m’était fournie par les hommes qui en avaient le plus abondamment profité.

Les démêlés familiaux et les chroniques de l’Œil de Bœuf de Laeken et d’Ostende servirent à la confection d’une sorte d’autobiographie du souverain par lui-même, autobiographie qu’en tête de ses numéros des 19, 21, 26 et 29 mars, le Matin publia sous ce titre : Mémoires qui pourraient être authentiques de Léopold IZ, roi des Belges. Ce n’était plus l’attaque grossière, mais l’éraflure psychologique, la pose de banderilles avant la mise à mort immuablement décrétée par Varilla. Le roi y étalait ses tares avec complaisance et se proposait ainsi au jugement de ses contemporains.

« Le jour de mon avènement, les Chambres belges prirent la peine de me lire en grande pompe la Constitution, que j’ai depuis lors réduite à sa juste valeur de phraséologie préparatoire aux discours du trône et programmes des ministres.

J’appris de la sorte qu'elle avait pour bases essentielles la religion, la famille et la propriété, et que je ne devais rien faire qui pût ébranler ce triptyque fondamental.

(( Je jurai de grand cœur à la propriété tous les égards qu’on me demanda pour elle. Depuis que la propriété n’est plus, selon la vaine formule des économistes, le travail accumulé, mais l’accumulation du travail d’autrui, sa sauvegarde est entièrement conforme à mes principes. J’ai même si bien tenu mon serment et prêché de mon exemple que je serais aujourd’hui le plus grand propriétaire de Belgique si, par l’ingénieuse acquisition de ma ferme du Congo et de son bétail d’ébène, je n’étais devenu le plus grand propriétaire foncier de l’univers...

(( Dans un Etat bien entendu, où chaque chose doit être à sa place, la famille populaire est une nécessité, mais la famille royale est un paradoxe. Si j’avais eu quelques doutes à cet égard, la mienne m’aurait radicalement guéri de ma per- ^ version sentimentale.

(( De. toute cette lignée, vaste comme celle de Priam et fatale comme celle des Atrides, il ne reste rien — ou si peu : la princesse Clémentine, que me renvoya un jour un coup de cravache de sa mère, et qui, dans son juste effroi du destin matrimonial de toutes les filles et femme» des Cohourg, préfère encore le célibat au mariage.

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« Tous les autres, ceux qui furent une gêne ou une entrave dans ma vie, ont disparu. Ma sœur Charlotte, folle depuis.quarante ans; ma femme, morte après un demi-siècle de haine et d’agonie ; Rodolphe et Baudouin, assassinés ; mes filles, maudites ; mon frère, renié ! .Te suis enfin seul, seul et libre d’étonner le monde, en lui donnant sans contrainte la mesure de moi-même...

(( La religion, troisième commandement du Décalogue constitutionnel, n’était point faite pour en imposer à mon besoin de libre arbitre. Je la respecte pour le concours qu’elle apporte au pouvoir, et j’estime volontiers, comme Voltaire, que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer ; mais, suivant les distinctions d’une sage logique, je m’en sers et n’en use pas.

(( Mon père était protestant, ma mère catholique. La plupart des miens ont, en se mariant, troqué leurs croyances originelles contre d’autres plus opportunes. J’ai compris par là qu’une chose dont on changeait comme de linge ne devait pas avoir d’autre importance que celle d’un costume de cérémonie. Je Lavais donc remisée à la garderobe des accessoires, d’où je ne la tirais qu’aux grandes circonstances, lorsque la maladresse d’un prêtre vint compromettre le modiis vivendi dont le Bon Dieu et moi-même nous nous portions à merveille.

« Ne voulut-il point, pour prix d’une absolution,

ma promesse d’abandonner d’Estève ! J’abandonnai plutôt mon confesseur, infiniment moins agréable ; mais afin de ne pas amoindrir l’efficacité des formules religieuses sur le traitement des mentalités populaires, j’ai pour une fois sauvé les apparences. Cliaque année, lorsque le calendrier ramène la semaine sainte et que la sève carillonne dans mes veines l’annonce des Pâques nouvelles, je m’embarque pour quinze jours à bord de VAlberta. Pendant que la Belgique me croit parti vers quelque mystérieux sanctuaire, je.communie en pleine mer. Et, pour n’être pas tout à fait identique à celle de Notre-Seigneur, la passion que je commémore ne m’entr’ouvre pas moins d’une façon fort plaisante les portes du paradis. »

Tout ceci n’est qu’une littérature préparatoire. Ce n’est d’ailleurs point par l’aiguillon, mais par la massue que Varilla compte délivrer les Flamands et les nègres. Aussi, par téléphone et par télégraphe, réclame-t-il avec une impatience exaspérée les articles sur le Congo. Ceux-ci, il ne les lui faut plus individuellement, mais en bloc, afin de paraître sans arrêt et d’étouffer sous leur masse la monarchie corrompue.

C’est d’une main joyeuse qu’il serre enfin contre lui le dernier des sept articles documentaires.

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C’est à pleins yeux qu’il en savoure les conclusions farouches : les quinze jours sont révolus ; la justive va s’accomplir. Je suis, en avril 1904/ le premier journaliste du monde, libérateur du Brabant, du Limbourg et des territoires qui s’étendent entre le Zambèse et l’Oubanghi. J’aurai ma place dans l’histoire entre M. Thiers, Brutus et l’oncle Tom, et, dès maintenant, confus de mes vains soupçons et de mes craintes pujériles, je bénis les dieux qui m’associèrent, pour les nobles causes, à ce grand honnête homme frénétiquement épris de justice et d’idéal.

Brefs espoirs, hélas ! et courtes illusions ! Le numéro du lendemain n’inaugurait pas la série des articles vengeurs, ni les numéros qui suivirent. M. Bunau-Varilla, revenu à son ordinaire sérénité, m’ayant à nouveau admis en sa présence, m’expliqua :

— « La portée de vos articles est incalculable et la Belgique frémissante est à la veille d’une insurrection. En réfléchissant à mon immense responsabilité, je me demande s’il n’est pas de mon devoir de lui épargner la guerre civile et d’accorder à Léopold le temps d’abdiquer. »

Et de fait, il lui accorda deux ans pour s’y résoudre, deux ans au cours desquels il fut sévère-

ment interdit de troubler d’une parole dissonante J es derniers jours du royal condamné. Ce ne fut qu’en 1906 que la justice de M. Varilla redevenue subitement plus forte que sa patience se mit à poursuivre de nouveau le monarque réfractaire dans ses derniers retranchements, sa caisse, ses cuisines et son lit.

On publia à son sujet quelques proses anonymes :

({ La fortune du roi »

« Le cuisinier de la favorite »

(( Il est enfoncé le Vert-Galant »

proses qui n’étaient plus comme jadis grossières, comminatoires ou cinglantes, mais à peine discourtoises, tout juste ce qu’il fallait pour réapprendre à l’oublieux Léopold que le Matin était toujours là.

U s'en souvint et tout retomba dans la paix et l’oubli.

Depuis lors, de retentissants débats ont passionné, en Angleterre et en Belgique, la tribune et l’opinion. La reprise du Congo a retenu pendant trois mois l’ordre du jour des Chambres belges et l’attention des Chancelleries. Non seulement, le Matin n’en a pas profité pour exhumer les révélations sensationnelles qui devaient modifier la carte d’Afrique, et le destin des Cobeurg,

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mais il est, au contraire, devenu discret et respectueux.

Le roi aurait-il, par hasard, amendé sa politique et sa conduite, renoncé au caoutchouc, aux femmes et à l’ivoire ? ou bien Vaiilla aurait-il simplement pardonné à Léopold dans un accès désintéressé de sublime miséricorde ?

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