LES EXPLOITS DE VICTORINE
Le 12 janvier 1907, date mémorable où Jules Barthélemy s’en va conquérir le département infidèle, il y a soixante-huit jours que M. Jcseph Chaumié est concussionnaire. Et cependant le dossier reste vide, plus vide que les caisse? réunies du Théâtre lyrique et du Panama, quand les hommes du Matin eurent passé par, leurs gui-
ni
chets. C’est en vain que Bunau-Varüla le gonfle de sa rancune, il n’en résulte pas que l’ancien ministre ait vendu des greffes et protégé des voleurs. Mais puisque celui-ci pousse l’insolence jusqu’à vouloir être innocent quand même, il va connaître de quel boi:^, quand on le pousse à bout, le Matin sait chauffer sa colère.
L’envoyé -spécial part donc avec la mission précise de cuisiner le jury et de rapporter du scandale. C’est bien de la malchance si, dans tout ce Lot-et-Garonne, enflammé par le soleil du Midi, il ne trouve pas un pianiste, un juge, un fonctionnaire quelconque, nommé par Chaumié, et dont les collatéraux, les descendants ou les aïeux, aient commis des attentats à la pudeur ou à la bourse de leurs contemporains.
On ne l’abandonne pas d’ailleurs seul et sans conseil sur la terre étrangère. Le Matin, relié par ses trente-six mille flls télégraphiques à toutes les capitales de tous les mondes, n’a pas encore coupé ses communications avec la principauté d’Agen. A peine l’envoyé en a-t-il franchi l’enceinte, qu’envahi à son tour par le bluff contagieux, il ne songe qu’aux Scandales et télégraphie : « Hurrah, j’en tiens un. »
A quoi on lui répond, incontinent :
Jules Barthélemy, Hôtel Petit-Saint-Jean. — Merci. Voyez l’autre. — Tendresse.
ViCTORINE.
LA PLAINTE DU MINISTRE
Mais Jules, pratique, riposte aussitôt à cette Victorine enflammée :
« Ce n’est pas une petite besogne, que je suis en train de préparer.
Pour bien faire, il faut que je reste dans la coulisse. Aussi me suis-je installé à l’hôtel Jasmin chez un ami sûr. Grâce à cet ami, j’ai pu grouper un noyau de gens qui marchent au doigt et à l’œil. Moi, je centralise les renseignements et les faits contrôler. Chaque jour, je dresse le tableau de travail et mes hommes se dispersent pom’ revenir avec les tuyaux demandés. Pour ces opérations, j’ai des frais consi-, dérables. N’oublions pas que c’est un procès politique, et que la bonne volonté de ceux que j’emploie, ne leur fait pas oublier l’intérêt. De plus, certains témoignages, fort précieux, nécessiteront une avance de fonds. Sinon nous risquons fort de trouver moult bouches closes.
Chaumié ne quitte pas le Palais de Justice. Ce soir il en est sorti vers 7 heures avec un dossier volumineux sous le bras et l’air très affairé. Cet hcmme joue son tout-va et il ne néglige rien. Nous devons faire de même. L’esprit du pays que je commence à connaître, celui des petites villes en général c’est que les révélations que feront les témoins de la région auront plus d’importance que celles des députés ou sénateurs dont le crédit n’est plus que relatif.
Il faut donc nous attacher des témoins locaux. Or pour cela, un seul argument est indispensable. .Vous le connaissez.
C’est ainsi que si l’on pouvait faire déposer M. de la Robertie, ancien sous-préfet qui fit aux dernières
él-ections le jeu du fils Ctiaumié, pour une place promise formellement de percepteur à Paris, je coup de théâtre ne serait pas ordinaire.
Egalement la révélation de la confection du jury par l’adjoint au maire M. Fieux, serait de nature à augmenter le scandale.
Je vous parle à cœur ouvert et en reporter sérieux, qui veut arriver à un résultat, dans l’intérêt du journal auquel il est attaché.
Voyez ce que la direction compte faire. Faites-lui part de ces réflexions et transmettez-moi la réponse au plus tôt.
Une cordiale poignée de mains de votre camarade dévoué.
Barthélemy.
Et le même jour il expose encore les difficultés et les devis de sa tâche à M. de Jouvenel en personne. Il lui répète que si l’on peut, au besoin, trouver des témoins agréables, il lui paraît nécessaire de les trouver au comptant.
Hôtel Jasmin, Agen, 16 janvier 1907.
Cher Monsieur de Jouvenel,
M. Téry a dû vous mettre au courant de tout ce que j’ai pu faire ici. L’extrême prudence que je dois observer, dans l’intérêt des renseignements que j’ai à recueillir, m’impose de ne pas me faire connaître. C’est ce qui vous explique mon silence à votre égard.
LA PLAINTE DU MINISTRE
La poste est dans les mains de Chaumié, et la moindre lettre adressée au Matin me brûlerait. Mais comme il est de toute utilité que mon directeur connaisse les premiers résultats de mon enquête, je mettrai moi-même ma lettre au wagon-postal du train.
J’ai décroché un premier individu, grâce auquel j’ai pu avoir la liste des jurés que j’ai classés par cantons et arrondissements. Je fais une enquête sur chacun d’eux qui demandera quinze jours au moins. Les villages sont assez éloignés, les communications difficiles, et les gens parlent peu.
Un seul agent n’était pas suffisant, il me fallait une escouade. Je l’ai rassemblée actuellement. Ce sont des habitants d’Agen, dégourdis et qui n’ont pas froid aux yeux. Ils marcheront à condition qu’on les indemnise de leur perte de temps. J’ai aussi quatre gaillards : une ancienne basse, un joaillier, un antiquaire et un marchand de pruneaux. Je puis ainsi, sans me faire voir à Agen, diriger mon expédition. Le soir ils viennent au rapport prendre les ordres et m’apportent le résultat de leurs recherches que je classe et fais contrôler le lendemain par mon second, un ancien architecte. C’est ainsi que j’ai toute l’affaire Courbet et l’affaire Gros, documents en mains.
Lundi je commencerai la tournée des arrondissements pour relever chacun des jurés. Ensuite viendront les magistrats, et tout ce que je pourrai trouver contre Chaumié.
Parti sans indications précises, j’ai tracé ainsi mon itinéraire. Si vous estimez qu’il y ait des modifications à y apporter, vous voudrez bien me les signaler.
J’aurais besoin d’une assez forte provision, vous
savez ce que sont les procès politiques. A ce sujet, je métais ouvert à M. Téry. Je vous renouvelle la demande que j’ai faite par son intermédiaire.
C’est tout pour le moment.
Avec mes salutations respectueuses, croyez à mon entier dévouement.
Barthélemy.
Barthélemy, plus respectueux des réalités que du protocole, a nommé M. de Jouvenel « son directeur )). Cette nomination valait bien un billet de mille.
M. René Bures lui apporte donc au nom du maître, la bonne parole pour lui et la manne pour tous, pour la basse, le joaillier, le marchand de pruneaux et l’antiquaire.
19 janvier 1S07.
Mon cher ami,
Ça va très bien. J’ai parlé de votre demande Jouvenel qui vous envoie mille francs. Ecrivez-lui 8, rue Freycinet.
Je vous envoie ci-inclus une dépêche que j’ai trouvée dans votre boîte. Deux ou trois lettres et de nombreuses cartes vous attendent en outre.
’V'ous êtes dans la bonne voie. Ne vous tourmentez pas. Ne croyez plus désormais aux mots de B... et croyez à mon amitié.
René Bures.
LA PLAINTE Dü MINTSl'RE.
Victorine, dont la tendresse ce jour-là s’occupait autre partj reprend dès le lendemain son rôle d’Egerie :
20 janvier 1907.
Mon cher Quantinet,
On vous a envoyé mille francs hier, de quoi vous procurer les munitions' nécessaires. Par exemple, prenez bien garde aux pièges.
Un ami très sûr m’écrit : « Frappez le sol (où vous êtes) tout le monde se lèvera. Vous n’en avez pas^ dit le quart. Cherchez surtout du côté des décorations. Si vous savez faire parler, on vous en dira de roides. »
Est-ce réellement gros l’affaire G... ? Quand a-t-il été nommé ?
Envoyez-moi immédiatement, quitte à la compléter, la liste des personnes de là-has dont nous pouvons invoquer le témoignage sur les différents points que vous avez tirés au clair. D’après votre enquête, vous devez voir celles qui parleront pour nous. Indiquez-moi brièvement en face des noms ce qu’elles pourront dire ; il faut nous hâter pour ne pas laisser passer le dernier délai.
Cordialement,
ViCTORINE.
P. S. — Tâchez aussi de m’avoir des renseignements sur un certain Lafargue qui était boucher à Brives et qui aurait épousé une cousine de M“"’ Ch. Ce Lafargue, après avoir fait de mauvaises affaires
et. m’a-t-on dit, escroqué 5 000 francs, est entré comme employé à l’Imprimerie Nationale, grâce à Ctiaumié.
Barthélemy a frappé le sol, mais hélas ! le sol n’a pas rendu. Et puis, mille francs, c’est, après tout, bien peu pour en faire sortir les légions gasconnes. L’enthousiasme du premier jour s’est envolé. Ne lui a-t-on pas dit qu’il fallait réussir à tout prix, et de bons camarades ne lui écriventils pas encore que ce doit être la victoire ou la porte ?
Barthélemy se désespère et René Bures, moraliste complaisant, le console et l’encourage :
25 janvier 1907.
Mon cher ami,
Il me semble que vous vous affolez, ce qui n’est pas digne d’un gaillard comme vous. Evidemment, il faut tâcher de réussir cette enquête dont vous retirerez. un grand bénéfice moral. Mais si, ayant tout tenté, vous n’êtes arrivé à rien de solide, ne vous croyez pas perdu. Nous sommes là, que diable ! Et il n’est pas question de vous expulser.
Donc, rassurez-vous, et surtout tâchez d’obtenir des renseignements qu’il doit être aisé d’avoir : la liste des jurés, par exemple. Dès que vous l’aurez, envoyez-la à Jouvenel. Ainsi prouverez-vous que vous n’êtes pas resté inactif. Et prévenez-moi de son envoi (pour le cas où la lettre .s’égarerait.)
LA PLAINTE DU MINISTRE
Cette liste des jurés n’est qu’un exemple qui me vient à l’esprit. Je veux par là vous indiquer qu’il est utile de vous tenir en relations avec Jouvenel et de rinformer au jour le jour de la marche de votre enquête, sans lui en laisser ignorer les difficultés. Il sait que vous êtes actif et débrouillard. Si vraiment la tâche dépasse vos forces, il est trop intelligent pour vous en vouloir.
En résumé: écrivez souvent; ne jugez négligeable aucun détail et ayez confiance. Votre situation n’est nullement en péril. Et croyez que vous avez en moi un ami, ce qui est quelque chose peut-être.
Et, antiquaire !
René Bures
Le 26j tandis que Barthélemy se rassure, c’est Victorine qui s’inquiète. Bien qu’on n’en soit point encore au sénateur de la Meuse, mais à celui du Lot-et-Garonne, voici déjà que souffle le vent de la trahison : A qui se fier, justes dieux, si on ne peut pas même compter sur le propre correspondant du Matin. •
36 janvier 1907.
Mon cher Quantinet,
Nous avons notifié comme témoin notre correspondant Beaussein pour l’affaire Gros i. Mais, s’il n’est pas avec nous, il serait peut-être dangereux de lui donner nous-mêmes la parole. Son témoignage, se retournant contre nous, serait d’autant plus fâcheux qu’il a l’air d’être des nôtres. Avant de le citer défini-
1. M. Gros, ancien avoué, maire d’Agen en 1892, étant en hostilité violente avec le préfet fut révoqué.
tivement, je serais donc très désireux de savoir ce que nous en pourrons attendre.
Cordialement, V. Ferron.
P. S. — A partir d’aujourd’hui, je numéroterai mes lettres, pour que nous soyons sûrs lun et l’autre que rien ne se perd en route. Faites-en autant de votre côté.
Pour que rien ne se perde... Tu parles, Victorine ! Et, selon la recommandation, Barthelémy- Quantinet ne laissa plus rien perdre de son côté !
Le malheureux envoyé spécial n’ose plus se fier au correspondant, ni à la poste Ne sachant quel parti prendre, il prend le train et vient chercher à Paris des renforts en espèces. Après une émouvante entrevue avec Victorine, il comparait devant le grand état-major qui lui vote, après explication, cet ordre du jour de confiance et d’enthousiasme.
Pour les frais utiles, vous pouvez marcher. Combien vous faut-il?
par celui-ci pour « avoir mandaté des travaux municipaux sur des crédits qui ne leur étaient pas destinés ». Le Conseil municipal l’approuva et la Cour des comptes le mit hors de cause.
M. Gros a été nommé juge de paix par un des successeurs de M. Chaumié.
LA PLAINTE DU MINISTRE
Jouvenel est très content de vous.
Et je ne le suis pas moins.
Hardi ! et cordialement, •
G. Téry.
On le réinstalle dans le train qui ne doit le ramener que mort ou vainqueur. Mais en débarquant à rhôtel Jasmin avec sa carte blanche et ses billets bleus, il y trouve déjà de nouveaux ordres :
Je compte que vous me ferez, quand vous aurez un moment de loisir, une liste complète du jury avec des notes en regard.
Le mieux serait de faire une fiche spéciale pour chaque juré.
Le temps presse, nous n’avons plus que quelques jours.
Bien cordialement à vous,
Gustave Téry.
Le temps presse en effet. Cest l’heure des résolutions tragiques.
Lugete Yeneres, Cupidinesque... Pleure, Vénus ! mais ré jouis-toi, Bellone ! Agen verra s’il le faut, marchant elle-même au feu, à la gloire et au trépas Victorine la cantinière :
Mon cher Quantinet,
Votre lettre me parvient trop tard pour que je puisse vous répondre longuement. Voyez M. B. et demandez-lui ce que signifient sa communication téléphonique et son mystérieux télégramme d’au-
jourd’hui. J’irais volontiers à Agen comme il me le demande, mais ma présence ici est encore plus nécessaire pour établir une nouvelle liste de témoins que nous avons douze jours pour signifier. S’il faut absolument que j’aille là-bas, j’irai, mais en attendant faites le nécessaire.
Continuez votre enquête sur les jurés — et suivez surtout l’affaire Gros. Quand celui-ci a-t-il été nommé juge de paix?
Je pensais comme vous sur notre correspondant, mais Cels m’assure que je me trompe. C’est, paraîtil, un pauvre diable, qui a peur de perdre sa situation. Tâchez donc de savoir comment nous pourrions le gagner à notre cause;
Cordialement, v. Ferron.
Jouvenel est parti, mais je serais bien étonné qu’il ne fût pas de mon avis sur la nécessité d’acquérir les pièces démonstratives. En cas d’avis contraire, je vous télégraphierais: « N’achetez pas le christ d’ivoire. »
Barthélemy acheta le christ d’ivoire promis à la piété d’Henry de Jouvenel, mais omit le joyau principal, la parure de ses collections, la croix de sa mère. Il oublia d’envoyer les fiches. Et Victorine, boudeuse, fit à son antiquaire, cette scène de ménage :
Paris, le 9 février 1907
Mon cher Quantinet,
J’ai été très surpris de n’avoir reçu aucune nouvelle de vous et je vous avoue que vos deux der-
LA PLAINTE DU MINISTRE
nières lettres, qui m’arrivent ensemble, me causent une très vive déception.
Vous m’aviez promis tant de belles choses lors de votre passage à Paris, et, après une semaine d’attente, vous m’envoyez des renseignements que vous m’avez déjà donnés et que d’ailleurs j’avais dans mon dossier bien avant votre départ !
J’imaginais que vous seriez allé tout de suite à Marmande où il importe de voir le v^us tôt possible M. Dèche et M. Juillet Saint-Lager qui ont dû recevoir, à cette heure, notre assignation et qui n’ont pas été mis au courant de notre affaire. D’autre part, votre ami m’avait dit en me quittant qu’il allait voir Roberty à Bordeaux; l’a-t-ii vu? Pourquoi ne m’en dites-vous rien ?
Et la cuisine du jury? C’était l’autre question très importante, que vous m’aviez promis d’élucider dès votre retour à Agen.
Je vous en prie : ne perdons pas notre temps ; nous sommes à la veille de la bataille.
Vous avez dû recevoir une lettre de moi où je vous demandais des renseignements sur un nommé Mirouze, actuellement employé à l’Imprimerie nationale, qui a obtenu, l’année dernière, trois mois de congé dans des conditions irrégulières pour aller faire une campagne dans l’arrondissement de Marmande en faveur de M. Jacques Chaumié.
Je voudrais aussi me renseigner sur une dame Larrousé de la Grange, qui doit être une nièce de Pichon, le président du tribunal ; ceci est extrêmement important. Mais soyez très discret i.
1. Un témoin du Matin, M. ATdallet, ancien greffier, devait raconter qu’il avait remis 2 500 francs à cette dame, pour obtenir par son intermédiaire un
Hâtez-vous de vous remettre et envoyez-moi le plus tôt possible de bonnes nouvelles.
Cordialement,
Gustave Téry.
Les fiches vinrent enfin, sur les magistrats, sur les jurés, sur le nommé Mirouze et la femme Larrousé. Cependant Barthélemy trop sensible ne s’est point remis de la dernière alerte et, en fait de bonnes nouvelles, n’envoie que de bons comptes qui ne font pas toujours de bons amis.
Victorine, qui est décidément retournée dans la culotte de Gustave, préférerait une bonne petite affaire de mœurs, l’affaire B... par exemple, qui, tout comme la poudre du même nom, amènera la déflagration du scandale.
Paris, le 15 février 1907.
Mon cher ami,
Ayez l’obligeance d’adresser vos comptes et votre demande d’argent à M. Henri de Jouvenel. Vous sa-
poste de juge de paix. Le Matin fit à ce propos une violente campagne contre M. Cbaumié.
L’instruction démontra que non seulement elle n’avait jamais été reçue par M. Cbaumié ou son personnel, mais qu’en outre, les bureaux du ministère lui avaient été rigoureusement interdits.
La Cour de Paris a condamné Larouse à un an de prison, en exprimant le regret que le témoin du Matin qui était son complice ri’ait pas été poursuivi en même temps qu’elle.
LA PLAINTE DU MINISTRE
vez que je iTai pas qualité pour vous signer un bon.
Lai lu avec intérêt votre dernière lettre relative à l’affaire B...
Voulez-vous avoir l’obligeance de vous reubeigner plus exactement sur les liens de parenté de M“'“ Larousé et de M. Lébéi ? Est-il son oncle ou son cousin ? Nous attachons une extrême importance à ces détails, ainsi qu’aux renseignements que vous pourrez nous donner sur le passé de cette aventurière et ses relations avec les notables d’Agen. N’aurait-elle pas été l’amie très intime de Darlans ? Voyez de ce côté. Je crois vous avoir dit que j’avais vu M. Dèche lui-même, mais cela ne vous empêche pas de vous renseigner slu' l’élection de Marmande, notamment sur une lettre qui aurait été écrite à M. Dèche à la fin de décembre 1905 par le préfet Grégoire, parlant au nom de Chaumié.
Croyez bien que je me rends compte de toutes les difficultés de votre enquête, mais vous devinez aussi combien je suis impatient d’en connaître les résultats.
Hâtez-vous de nous .envoyer les photographies promises, transmettez-les directement au service artistique en indiquant, bien entendu, au verso, ce qu’elles représentent.
. Cordialement vôtre,
Gustave Téry
Les résultats !... Barthélemy conciliant ne demande pas mieux que de les fournir tout d’une traite pourvu que cette traite le ramène jusqu’à Paris. Ce fils de la Cannebière, nourri depuis
1' M. Lébé, conseiller à la Cour d’Ap^en.
2 Darlan, ancien ministre de la Justice
cinq semaines de sève gasconne, ayant donc additionné toutes ses découvertes, trouve ce total admirable : que Chaumié, potentat d'Agen, était banni du cœur de son peuple et que si Téry l’avait voulu... lanturlu...
Il écrit en conséquence à son candide hermaphrodite :
Mon cher ami,
Hier j’ai télégraphié le nom de notre avoué M* Au- |
tefage. Il nous est entièrement acquis et, ce soir, je “ !;
dîne chez lui. Peut-être me donnera-t-il des rensei- f
gnements sur M““ Larousé. En tout cas, il a cherché "î. I
tout l’après-midi. D’autre part, demain, j’envoie Jf
quelqu’un à Laplume qui me rapportera les détails ;
que vous désirez sur cette dame...
Il pleut continuellement et les 'photographes sont... des moules. J’ai mobilisé les trois du pays et ce qu’ils gâchent de clichés!... Oh! les cochons! ’ |
Je passerai toute ma journée de demain avec eux. l
Par moment je suis découragé de voir qu’avec le f
mal que je me donne, je me heurte à une incapacité f!
doublée d’une grosse inertie. ’i
Votre article de ce matin a été trouvé merveilleux dans Agen. On en parlait dans tous les cercles et i*
cafés. Il y a un gros revirement d’opinion en notre jî
faveur. Ça marche. A la Cour, c’est l’impression du i
Premier Président et l’incompétence s-era déclarée. S
Chaumié est effondré. C’est une loque. On le lâche. |
A demain soir. |
Votre dévoué : Barthélémy. y
LA PLAINTE DU MINISTRE
C’était surtout Victorine qui marchait, et dans les grands prix ! Quand à Barthélemy, lorsqu’il eut rassemblé tous les potins du Mail dan.*, un pan de sa mémoire, il abandonna ses troupes — le marchand de pruneaux, la basse et l’antiquaire — pour reprendre sa valise. Tandis qu’il filait ainsi vers la capitale joyeuse, Henry de Jouvenel étudiait déjà le rapport officiel de la mission du Matin à travers l’Agenais, où la petite note d’espérance allégeait heureusement les lortes notes à payer.
Cher monsieur de Jouvenel,
Ma- mission touche à sa fin et je crois de mon devoir de vous en faire connaître succinctement le résultat.
r J’ai parcouru et fait parcourir tout le département pour recueillir et contrôler des renseignements précis sur chaque juré. Chacun d’eux a sa fiche que je donnerai à M. Téry demain soir. La grande majorité est favorable à Chaumié. Ce dernier, du reste, a fait exercer une pression pa,r les conseillers généraux à sa dévotion, entre autres, le docteur Galup.
2“ L’employé de l’Imprimerie nationale, M. Mirouze, ai été autorisé pendant six mois à s’absenter pour faire campagne en faveur de Chaumié fils (M. Téry a les renseignements complets).
3“•Un négociant de Marmande, marchand de vin, M. Duranthon, poursuivi par l’administration des contributions ondirectes pour fraude, n’a pas été inquiété, son affaire ayant été rayée du rôle par suite de l’infiuence de M. Chaumié et de M® Beyries, avo-
cat, nommé depuis un an conseiller à la Cour d’Agen par qui vous savez i.
4” Une créature de Chaumié, nommée à l’Asile des aliénés de Cadillac n’y est venue qu’une seule fois pour toucher ses appointements, M. Léo Meillet, directeur de l’asile et' ancien député, peut faire d’intéressantes révélations à ce sujet.
5“ J’ai fini par découvrir une M'"'’ Larousé de Lagrange qui n’est pas la nièce de M. Pichon, mais de M” Lebé, conseiller à la Cour d’Agen. Cette dame est une aventurière qui a lâché son mari après l’avoir ruiné Elle habite actuellement Tunis. Demain je saurai si elle eut des relations intimes avec Darlan.
6” J’ai donné tous les détails de l’affaire de mœurs qui provoqua un scandale à Agen et dans laquelle, seule, la maîtresse de M. B... père de l’ancien attaché de M. Chaumié, se disant brodeuse mais qui ten dt en réalité une maison de passe, fut condamnée à un an de prison. Motif : incitation de mineure à la débauche. Et c’est le père B... qui aurait voulu violenter une fillette de IS ans.
7“ J’ai en ma possession un document très important. M. Donatiez-Yvonneau, secrétaire du Syndicat agricole de Miramont, accuse, dans une lettre écrite à un ami, M. Chaumié d’avoir décoré tous les magistrats d’Agen pour pouvoir gagner tous les procès qu’il plaide. Et il donne l’exemple d’un procès où
(1). « La fiche des Durantlioii qui figure au dossier est ainsi M conçue :
« Duranthon ayant fait campagne pour Chaumié et étant très « connu de M® Be^Ties, avocat à Marmande, aujourd’hui conseiller « à la Cour d’Agen, aurait sollicité la protection de ces doux per- « sonnages pour faire rayer l atfaire du rôle des affaires correc- « tiounelles oh il avait été traduit par l’administration des contribu- » tions indirectes. Le Président Fallièrcs serait intervenu de sorte « que la dite affaire a pu être étouffée. »
LA PLAINTE DU MINTSTHE
Chaumié défendait la maison Potin contre les syndiqués du pays, procès qu’il devait perdre et qu’il gagna.
8® M. Téry a l’eçu également la liste de la brochette des conseillers à la Cour et autres magistrats auxquels Chaumié donna les palmes et le Mérite agricole avant son départ du ministère, en 1906.
9“ Je possède aussi l’affiche mensongère de Jacques Chaumié qui parut le matin de l’élection et qui influença le vote.
En outre, j’ai travaillé l’opinion publique et aujourd’hui l’on commence à croire à l’acquittement du Matin. Cette idée a pénétré au Palais même. Les amis de Chaumié et Chaumié lui-même sont attérés. Je crois à votre triomphe.
Je vous serais obligé de me faire parvenir pour régler mes comptes. C’est effrayant les frais de chemin de ter, de \ oitures qu’il m’a fallu faire sans compter mes indicateurs qui ont profité de l’occasion pour m'écorcher.
Je vous prie, cher monsieur de Jouvenel, de croire aux sentiments trè^ dévoués de votre collaborateur.
Barthélemy.
Lorsque Henry de Jouvenel eut achevé la lecture de ce coûteux réquisitoire et des pièces adjointes, dont l’élaboration avait exigé six semaines de travail, et dix mille francs de débours ; il compta sur ses doigts les crimes définitivement imputables au ministre abhorré.
Une partie des magistrats indigènes avaient sans doute été nommés par lui après l’avance-
ment hiérarchique où la mort naturelle de leurs prédécesseurs ; quelques-uns avaient même été décoréSj comme de simples garçons du Matin, du poireau et des palmes. C’était sans doute un scandale, mais un scandale judiciairement inutilisable, tant qu’aucune loi ne prescrirait la vacance de tous les sièges et la virginité de toutes les boutonnières dans chaque circonscription représentée par un ministre.
Lafarge, dont la femme était cousine au huitième degré de la femme de M. Chaumié, remplissait bien le rôle important de garçon de peine à ITmprimerie Nationale ; Mirouze, le typographe, avait bien pris, à la suite d’un accident professionnel, six mois de vacances non payées, mais les mauvais esprits pouvaient prétendre que ces deux faits, pénibles aux consciences délicates, n’établissaient pas incontestablement l’accusation de népotisme.
Quant à Duranthon — suprême espoir et dernière pensée — il était malheureusement établi que le sénateur du Lot-et-Garonne ignorait jusqu’à son nom et, malgré sa redoutable impartialité, M. Bunau-Varilla ne jugeait pas l’heure opportune de mettre en accusation son collègue, le président de la République française.
Ne restaient donc, après contrôle, que trois charges infamantes, authentiques celles-là et spéèialement vérifiées par les envoyés du Matin,
LA PLAINTE DU MINISTRE
Maître Joseph Chaumié avait gagné le procès de l’épicerie Potin contre la maison Yvonneau ;
Larrouzé, cousine d’un magistrat, avait couché avec M. Darlan et l’ex-maîtresse du bèaupère d’un ancien attaché de cabinet avait eu des mœurs excessives. C’était incontestablement très grave, mais M. Henry de Jouvenel, scrupuleux et pensif, se demandait s’il en résulterait, avec une irrécusable évidence, que M. Chaumié eût vendu des greffes et commandité des fraudeurs. M. Madeline, moins perplexe, disait avec simplicité que le Matin n’en avait pas pour son argent.
1. Le Matin fait des enquêtes semblables et constitue des dossiers analogues sur toutes les personnalités politiques ou autres qui ont l’imprudence de lui déplaire et naturellement sur tous les magistrats qui peuvent être appelés à le juger.
Les grandes enquêtes de 1908 ont été faites entre autres : •
r Contre M. Milliès-Lacroix, ministre des colonies, dans le département des Landes (Janvier 1908. M. Bourse rédacteur au Matin).
2“ Contre M. Charles Humbert sénateur, dans le département de la Meuse d’abord (M. Maréchal, rédacteur au Matin) et ensuite dans la France entière par l’équipe complète de la police domestique. A l’heure actuelle, le Matin est encore preneur de toutes lettres ou documents signés Ch. Humbert. Les personnes qui en posséderaient peuvent s’adresser à la caisse, 6, boulevard Poissonnière, de 9 h. à 5 h., dimanches et jours fériés compris.
Les fiches n’étaient pas plus joyeuses sans être plus rassurantes. Voici comment elles appréciaient par exemple les magistrats du ressort :
Pabon, conseiller à la Cour d'Agen. — Président des assises avocat, ancien maire de Villeneuve-sur- Lot, conseiller général de Vilréal (arrondissement de Villeneuve). Il allait se présenter comme radical contre Leygues. Pour empêcher sa candidature, on le nomma à Niort. Deux mois après, on le bomfcarde président à Nérac. Nommé par Chaumié conseiller à la Cour.
Excellent président d’assises pour nous, en ce sens qu’il est nul et que la défense pourra le rouler plus que facilement.
Monbrun, juge au Tribunal. — Son père conseiller à la Cour. Il était avocat sans cause lorsque Chaumié le prit sur la liste municipale. Palmé par la suite, il devint conseiller de préfecture et enfin juge au Tribunal.
LIÉN.4RD, président du Conseil de Préfecture .à Agen. — Son fils avocat à Agen nommé juge par Chaumié. (Il a 27 ans.)
Germain, juge à Agen. — Ancien membre des Commissions mixtes sous le 16 mai. Révoqué à la chute de l’ordre moral, fut nommé juge de paix en Algérie. Chaumié l’a fait nommer juge à Agen.
Tournon, 'procureur de la République. — Gendre du précédent et par conséquent créature de Chaumié.
CiEUTAT, conseiller à la Cour d'Agen. — Chevalier
de la Légion d’honneur et nommé dernièrement du Mérite Agricole. Suit les offices religieux très régulièrement, le matin à la première heure. Avare, despote et point du tout serviable. Est natif de Saint- Gaudens, où il a ses propriétés. Parfait crétin créature de Chaumié i.
Treille, conseiller à la Cour d'Agen. — Est condisciple de Chaumié, quoiqu’un peu plus jeune. Opportuniste avec tendance à la réaction, etc., etc.
Les jurés iTétaient pas, comme on va le voir, sensiblement mieux traités que les -juges :
Bonnefou, François, décoré depuis deux ans du Mérite agricole, opportuniste parfait; votera sûrement la condamnation du Matin. A récuser.
Laffond, Paul, très indépendant ; ne se cache pas d’être adversaire du parti actuel au pouvoir ; votera suivant débat, ne se laissera pas influencer par eux, mais plutôt par lui, le Matin.
Bertrui, Pierre ; c’est la bouteille d’encre ; est très ami du procurem de Marmande. Faudrait pas fonder beaucoup d’espoir en lui. A récuser.
De Bonnal, propriétaire à Penne, 65 ans, clérical. Très digne homme ; ne s’occupe pas de^ politique. N’est ni le parent, ni Tami de Chaumié. Juré bon.
Garrigue, Jean-Camille, maire de Lausson, 50 ans. Agriculteur. Chaud partisan de Leygues. N’étant pas encore décoré, désire nécessairement l’être. A récuser.
Dubourg, Pierre, propriétaire à Razimet ; intelli-
1. Cieutat, conseiller à la Cour et décoré^ en 1881, 15 ans avant que Chaumié fut sénateur.
gence plus qu’ordinaire. Se laisserait influencer par un chef de jury habile. A récuser.
Marriaud, Etienne ; maire de Labétonnée, propriétaire. Intelligence très médiocre. Se laisserait influencer: A récuser.
Banty, Joseph à Agen. Avait un marché couvert et un commencement de folie. A récuser.
Et la mention se poursuivait ainsi jusqu’au trente-sixième, désolante et monotone... Pour assurer, selon l’ironique promesse de Barthélemy, la confusion de Chaumié et le triomphe du Matin, il faudrait récuser au préalable la Cour et le Jury.
De son œil de jeune aiglon, qui ne s’adoucit plus qu’aux regards jumeaux de Varilla et du soleil, Henry de Jouvenel contemplait dans le lointain la morne plaine où se déroulait la conjuration des événements et des hommes : les faits n’existaient pas, les juges étaient capables de tout, les jurés n’étaient capables de rien, pas même d’un acquittement triomphal ; quant aux témoins... grands dieux, que devenaient-ils donc « tous les bons Français qui étaient avec le Matin )) ? Le marchand de pruneaux lui-même avait, faute de solde, passé à l’étranger, et de toute la phalange innombrable, il n’en restait qu’un, celui qu’Albert-Eugène-Marie Lecoq avait, en l’an mil
LA PLAINTE DU MINISTRE
neul cent sept et le six février, immatriculé de la sorte dans le bataillon des volontaires de la vérité :
A la requête de MM. Danglos et Téry, poursuites et diligence de M. Jules Madeline.
J'ai, huissier soussigné, donné citation à M. Jules Barthélemy, voyageur de commerce, demeurant à Paris, 16, rue Geohroy-Marie, où étant et parlant à une femme à son service.
A comparaître en personne le lundi 18 février devant la Cour d’Assises d’Agen pour, serment v'réalahlement prêté, dire et déposer vérité sur les faits dont il lui sera donné connaissance à l’audience.
Lui déclarant qu’il sera indemnisé s’il l’exige, à •raison de son déplacements.
Au début, le Matin avait également fait citer M® Laffitte, dont les comptes restés en souiirance se formulaient ainsi : Sud-Ouest Office ».
30, rue des Aubans à Agen (L.-et-G.)
Reçu de M. Bartnélemy, envoyé spécial du journal le Matin, la somme de cent cinquante francs à valoir sur le prix forfaitaire de mille francs.
Agen, le 19 lévrier 1907.
Pour acquit Laffitte.
Sans prétendre que la déposition lut comprise dans le forfait, il est toutefois à remarqàuer que le Matin use avec abondance du témoignage de ses s alariés. Dans le procès Humbert, il a fait citer pour sa défense :
MM. de Jouvenel, publiciste, demeurant à Paris, 8, rue Freycinet.
Bichat, Georges, demeurant à Paris, 24, boulevard de Strasbourg.
Chevalier, Henri, publiciste, demeurant à Paris, 34, boulevard de Reuilly.
Ces trois témoins ressemblent comme des frères au vice-
Ce voyageur de commercej dernier survivant de la Grande Armée était évidemment le prototype du témoin impartial et véridique, mais... Lui seul... et ce n’était pas assez !
Le parc aux munitions était, d’autre part, de plus en plus vide et lamentable : on n’y entendait toujours que la plainte d’Yvonneau, triste au foaid des caisses, et les galipettes de Larrouzé, joyeuses au fond des lits. Contre Chaumié lui-même, plus qu’une dernière cartouche, hélas !
« Chaumié a fait ses études au collège de Saint- « Caprais jusqu’en quatrième et a fait preuve « pendant ce temps d’un esprit très religieux et (( surtout bonapartiste. De là il est allé continuer (( ses études au lycée d’Agen. )>
De ce qu’il avait ainsi fait du bonapartisme dans sa première culotte, en découlait-il la preuve’ irréfutable, aveuglante et formelle qu’il avait fait de la concussion dans sa dernière hermine ?
Henry de Jouvenel, plus maître de lui au soir d’Agen que Bonaparte au soir de Waterloo, tenta
directeur, au secrétaire général et à un rédacteur du Matin (M. Paul Limours).
Ils ressemblent également à des héros antiques puisqu’un lieu de se récuser, ils s’exposent à de douloureux conflits et au pénible devoir de mettre éventuellement la délicatesse de leur ocnscience au-dessus ae la sécurité ne leur situation.