‹ Du bluff au chantageChapitre 7 sur 44 · EN ROUTE POUR AGEN · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR AGEN

Varilla, qui croyait pouvoir éternellement exécuter ses vengeances sans se faire prendre, se trouva fort dépourvu devant cette inconcevable réalité : les Assises.

Il eut beau fouiller la mémoire et les poches de ses aides principaux, il trouva des rancunes mais pas une preuve, pas une présomption, pas une vraisemblance. Toutes les habiletés réunies de ses avocats M®® Henri Robert et Paysant, ne pouvaient pas faire de ce néant quelque chose. Il fallait trouver. On essaya, et je vais avoir l’avantage de vous présenter la maison du boulevard Poissonnière en pleine activité professionnelle,

tout absorbée dans la rude tâche de déshonorer ses victimes.

Mais afin de vous donner une plus claire vision des personnages, des péripéties et des décors au milieu desquels je vous entraîne, pantalons troussés et tête basse, j’ouvre d’abord une parenthèse personnelle.

Je venais, au mois de février 1908, de quitter le Matin, lorsque je reçus d’un rédacteur du service d’informations, que j’avais sans doute rencontré sans le connaître et dont la signature et le visage évoquaient en moi, de fort vagues souvenirs, la lettre suivante :

Paris, 5 février 1908.

Mon cher Confrère,

J’apprends aujourd’hui que vous quittez le Maiin et le bruit court dans la rédaction que vous le quittez dans la crainte qu’on vous ait fait et peut-être qu’on vous fasse faire encore des campagnes équivoques. Si je vous avais connu davantage, j’aurais pu vous fournir sur les campagnes du Matin des renseignements qui ne vous auraient, je crois, laissé aucun doute.

Entré au Matin grâce à une très influente recommandation, j’y fus considéré de prime abord, comme un homme de confiance, c’est-à-dire l’homme auquel on pouvait imposer en toute sûreté les besognes les plus délicates. Je fis ainsi, avec des procédés dont j’aimerais autant ne pas me souvenir, toutes les enquêtes contre M. Chaumié. L’autre jour encore, j’étais

chargé de surprendre le roi des Belges et M“' Vaughan au château de Lormoy. Poussé par l’exemple, grisé par les encouragements et croyant, en toute sincérité, à force de l’entendre dire, que je s-ervais à l’intérêt public, j’ai d’abord essayé de mon mieux de mériter cette confiance. Mais un jour, devant certains services d’un ordre trop spécial, j’ai, cependant, dû comprendre et refuser.

J’ai réfléchi; j’ai enfin vu ce quïl y avait sous ce fameux intérêt public et je serais parti, si j’en avais eu la facilité matérielle.

Je voudrais bien causer un jour de tout cela avec vous et vous demander si, dans un autre journal et, au besoin, dans n’importe quoi, vous ne pourriez-pas m’aider à trouver une situation qui me permette de vivre et de m’en aller.

Veuillez agréer, mon cher Confrère, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Jules Barthélemy.

• 24, boulevard de Strasbourg.

Je priais d’autant plus volontiers M. Barthélémy de venir nie voir, que témoin désabusé des pratiques et des mœurs d’un néo-journalisme qui

Je promis naturellement à M. Barthélemy de Taider dans la mesure du possible à trouver une situation plus honorable. Lorsqu’il m’informa, un mois plus tard, qu’il était chargé de poursuivre une enquête analogue sur M. Charles Humbert, je n’eus aucune peine à lui démontrer qu’il valait mieux partir qu’obéir. Je n’ai pas davantage de scrupule à apprendre à M. Bunau-Varilla que c’est grâce à moi que le sénateur de la Meuse, utilement prévenu, prit un de ses collaborateurs par les oreilles et que c’est sur ma table de travail que M. Barthélemy écrivit cette lettre dont il a sans doute gardé la mémoire :

cache une affaire derrière chaque campagne, et un coup de hourse derrière chaque dépêche, j’avais depuis longtemps la pensée d’écrire un

A Monsieur de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin.

Monsieur le Rédacteur en chef,

J’étais entré au Matin pour être un journaliste et non vas un mouchard. Or, l’année dernière, dès le mois de janvier, yous m’imposiez pendant plus de six semaines une encpiête dans le Lot-et-Garonne sur la vie publique et privée de M. le sénateur Chaumié, sa famille et ses amis.

Malgré ma répugnance, je m’y suis résigné parce que j’avais besoin de vivre. Ce que je ne croyais être qu’un accident est devenu l’obligation constante de tous les rédacteurs du Matin. Hier encore, vous m’avez donné l’ordre de suivre jour et nuit M. Charles Humbert, sénateur de la Meuse ,et de vous tenir au courant de tous les détails et de toutes les démarches de sa vie quotidienne.

Je ne me sens décidément pas l’âme d’un policier et- je vous envoie, sans regret, ma démission de rédacteur au Matin.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations.

Paris, le 29 avril 1908.

Barthélemy.

Depuis lors, et dans le but d’affaiblir son témoignage, le Matin a tenté contre lui une manœuvre plus habile qu’efficace. Sous prétexte de sauver un camarade prétendument compromis par son indiscrétion, on a obtenu qu’il écrive une lettre confidentielle où il prendrait tous les torts à sa charge et s’attribuerait un rôle qui n’avait jamais été le sien. Cette lettre était enfantine et ce guet-apens sentimental parfaitement superflu puisque ce n’est pas M. Barthélemy, rédacteur démissionnaire, mais tout le granl étatmajor : MM. <ie Jouvenel, Bures et Tery, qui vont se faire les historiographes du Matin.

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livre (( Comment on fait l’Opinion » et d’y montrer, au bon public, de quelle manière l’honneur, le patriotisme, la probité, la morale, l’hygiène et toutes sortes de prétextes généraux ne sont que des pièges où l’on prend son éternelle crédulité.

M. Barthélemy me raconta des choses à ce point stupéfiantes qu’elles me parurent d’abord invraisemblables : je le priai en tout cas de me les répéter par écrit et d’y joindre toutes les précisions de noms, de dates et de circonstances qui en pourraient faciliter le contrôle.

Voici, dans sa navrante simplicité, son premier carnet de route :

(( Le 12 janvier 1907, à 5 heures 1/2 du soir, j’étais prévenu par mon chef de service d’avoir à me présenter dans le cabinet de M. de Jouvenel. Une mission très importante, affirmait-il, devait m’être confiée.

(( M. de Jouvenel, chez lequel je me rendis immédiatement, me signa un bon de 300 francs sur la caisse du journal et me dit : « Vous prenez le train à 7 heures pour Agen, allez faire votre valise et rendez-vous chez M® Denizot, avoué, rue du Mont-Thabor. Il vous donnera les instructions nécessaires sur le but de votre voyage. »

« A 6 heures 1/2 environ, j’étais chez M® Denizot.

Là se trouvaient, avec l’avoué, un de ses clercs et M. Téry, du Matin.

(( Brusquement et fort rapidement, ma foi, mes poches furent bourrées de papiers timbrés et M® Téry me montrant la porte :

(( Dépêchez-vous, dit-il^ vous n’avez que le temps de prendre le train. Dès votre arrivée à Agen, cherchez un huissier. Ce sera difficile peutêtre, au besoin vous le ferez requérir par le premier président. Il faut qu’avant demain soir, la liste des témoins à citer pour le procès que nous a intenté M. Chaumié soit signifiée au Procureur général. Ce sont les derniers délais. »

« Aux papiers de procédure, M. Téry ajouta une feuille de papier ordinaire sur laquelle étaient inscrites plusieurs questions auxquelles je devais répondre après enquête.

« Vous lirez tout ça en route et tâchez de vous débrouiller. N’oubliez pas qu’il faut réussir quand même- »

Puis gentiment, mais vivement, on m’expédia.

J’occupai ma nuit à lire les documents qui devaient m’instruire sur ce que j’allais faire à Agen.

(( M. Chaumié est très aimé à Agen et dans tout l’arrondissement, ce n’était donc pas aisé d’enquêter contre lui. Ma personnalité de rédacteur

au Matin devait disparaître. Je me transformerai en représentant de commerce et en inspecteur d’assurances. Sous le couvert de ces deux professions, il me fut en effet plus facile de tromper les personnes auxquelles je m’adressai pour obtenir d’elles les renseignements que le Matin voulait avoir. Ma correspondance m’était adressée sous le nom de Quantinet, antiquaire à Agen.

M. Téry m’avait, de son côté, donné comme adresse, le nom de Victorine Ferron, ou plus simplem’ent Victorine, 34, rue Boivin à Paris. Le Quantinet véritable était un ancien restaurateur, militant socialiste qui, n’ayant aucune sympathie pour M. Chaumié, s’offrit à m’aider dans mes recherches. Il me mit en relations avec deux de ses amis, et, à nous quatre, nous commençâmes aussitôt l’enquête prescrite. Elle portait d’abord sur ces questions :

(( 1° Procurez-vous la liste des jurés et faites une enquête détaillée sur chacun d’eux, enquête que vous relèverez sur des fiches.

(( 2° Sachez quand, et pourquoi Schluty, profeâ'seur de piano, a été décoré de la Légion d’honneur. Ne jouait-il pas des morceaux à quatre mains avec Chaumié ?

1. M. Schluty, compositeur de musique et professeur à toutes les institutions officielles d’Agen, a été décoré à l’âge de 72 ans.

(( 3° De MM. Bernard-Béry et Beaugrand, avocats généraux, lequel est le moins intelligent et le moins éloquent?

« 4° M. Gros, ancien maire d’Agen, révoqué vers 1896, pour avoir payé ses frais de campagne électorale sur les fonds de la commune, n’a-t-d pas été nommé juge de paix par Chaumié, dans le département du Lot-et-Garonne ? Il serait urgent de faire une enquête sur cette affaire pour savoir quels témoins nous pouvons citer.

« 5° Demander également des renseignements sur Dardes, juge de paix de Courbevoie, né à Gallamary, commune de Madailloh, près Agen.

,(( Et à mesure que ces renseignements arrivaient à Paris, de nouvelles demandes abondaient dans mon courrier sur tous ceux qui approchaient de près ou de loin, parents ou amis, le sénateur d’Agen.

« Dès lors, pendant un mois et demi que dura mon séjour dans le Lot-et-Garonne, ce ne fut qu’une course effrénée à travers tout le département. L’enquête s’élargissait à vue d’œil. Il fallait tout apprendre, tout savoir sur les moindres incidents ayant un caractère scandaleux et qui pouvaient avoir une répercussion fâcheuse sur M. Chaumié.

(( Aux notes à fournir sur les nominations de magistrats et sur les décorations accordées par le garde des sceaux, venaient se greffer des empoi-

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sonnements (empoisonnement Courbet), des révocations de petits employés, des affaires de mœurs.

(( Des deux amis de M. Quantinet, mes collaborateurs, Tun était M. Laffitte, ancien imprimeur et directeur d’un journal depuis plusieurs années disparu : le Télégramme.

(( M. Laffitte était marchand de pruneaux et fournisseur pour cette denrée de M. Bunau-Varilla. L’autre était M. R***, agent d’assurances, dont le concours me fut également très précieux.

(( M. Quantinet s’était chargé de la « cuisine du jury ». Etant en excellentes relations avec M. Fieux, premier adjoint, il put facilement connaître le nom des jurés. Un par un, tous furent visités.

« Nous vîmes ceux qui étaient redevables à M. Chaumié de quelque faveur ou de quelque place, soit pour eux ou un membre de leur famille. Des fiches que le Matin avait demandées furent dressées pour chacun d’eux.

(( Grâce à mes multiples professions qui n’éveillaient aucun doute, j’avais mes entrées partout. Tantôt, accompagné de M. Laffitte, tantôt de M. R***, j’allais voir des négociants ou des agriculteurs amis de M. Chaumié, à Villeneuvesur-Lot, Marmande, Port-Sainte-Marie, etc. qui, sans défiance, me racontaient ce que je désirais savoir. J’allais même à plusieurs reprises au Cercle Républicain d’Agen dont la grosse majo-

rité est favorable au sénateur, et tout en buvant des bocks, j’obtins d’eux quelques détails intéressants.

(( Enfin, pour le jour du procès, nous projetâmes d’organiser une grande manifestation socialiste au Palais de Justice. M. Téry devait être acclamé et M. Chaumié conspué. Tout cela pour impressionner le jury.

(( J’avais promis à M. Quantinet, pour le dédommager du concours qu’il apportait à la cause du Matin, de le présenter à M. Téry^ qui lui ferait obtenir ce qu’il demandait.

« A M. Laffitte, je payai tous ses frais de déplacement et lui versai une somme de 150 francs dont il me donna un reçu. Mais M. Laffitte déclara que ce n’était pas suffisant. « Ce n’est qu’un acompte, me dit-il, le Matin me redoit 850 francs. Je crois, poursuivit-il, que je n’exagère pas en demandant mille francs comme prix du travail que j’ai fourni. »

« Je répondis à M. Laffitte que cette somme serait sans doute trouvée exorbitante par le père des économies M. Madeline, et que je ne pouvais m’engager à sa place.

(( Bien m’en prit, car le Matin n’ayant alors plus besoin de M. Laffitte refusa énergiquement de payer. M. Laffitte intenta un procès, mais comme il était incapable d’en avancer les charges, il fut contraint de solliciter l’assistance judiciaire pour pouvoir plaider à Paris.

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('( M. R*** désirait avoir la correspondance du Matin à Agen. Je lui promis et, c’était tout naturel, de faire tous mes efforts pour qu’il Tobtienne. En attendant, et en échange des services qu’il me rendait, je contractai une assurance sur les accidents à la Compagnie qu’il représente à Agen, assurance que je ne renouvelai pas.

(( A mon arrivée à Paris, j’intercédai auprès de mes chefs, j’invoquai les services rendus par M. R***.

(( Il me fut répondu négativement. Quant à M. Qu antinet, il attend encore et attendra sans doute toujours l’exécution des belles promesses qui lui avaient été cent fois répétées par M. Téry et par moi, au nom du journal.

(( Du moment qu’il n’avait plus rien à en tirer, Laffitte, R*** et Quantinet ne comptaient plus pour le Matin. )>

Barthélemy.

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