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ACTION PHYSIOLOGIQUE DE LA CAFEINE

L'action de la caféine domine l'histoire médicale du café. C'est en effet à son alcaloïde que celui-ci doit son action principale, celle qu'on peut appeler spécifique et pour ainsi dire sa physionomie physiologique et thérapeutique.

La caféine parait n'avoir aucune action locale. Ce n'est évidemment pas à elle, mais bien plutôt aux substances pyrogénées qu'il faut attribuer cette sensation de chaleur âcre des premières voies avec injection arborisée du pharynx qu'a éprouvée M. Jomand après avoir plusieurs jours de suite pris du café noir en poudre et qu'il croit avoir été le fait d'une action topique. MM. Stuhlmann et Falck (de Marburg) ont publié (1) les observations très-détalllées de 38 expériences faites par eux avec la caféine sur divers animaux. Quel qu'ait été le lieu d'application de l'alcaloïde, premières voies, rectum, tissu cellulaire sous-cutané, veine jugulaire, l'action topique a toujours été nulle. Dans un cas seulement, chez un lapin, les auteurs ont noté, à l'autopsie, quelques sugillations du tissu cellulaire où une solution de caféine avait été injectée ; mais un traumatisme avait été produit là qui suffit bien, ce me semble, à rendre compte de cette légèi'e irritation.

Le citrate de caféine parait agir davantage localement. Dans un mémoire où M. Leven rend compte d'expériences faites par lui avec ce sel (2), et auquel nous aurons beaucoup à emprun-

(1) Beitrage zur Kenntniss der kaffeins. Vircliow's Areliiv, ISSl, p. ^24 et 481.

(2) Action physiologique et médicamentnusp de la caféine. Archives de physiologie norniîilp et patholopiqno. 1868, p. 179,

ter, cet observateur dit que, injecté dans le tissu cellulaire, il y détermine une vive irritation. Cette irritation ne se produit pas sur les muqueuses; je me suis un jour introduit un fragment d'environ 5 milligr. de citrate de caféine dans le cul-de-sac conjonctival inférieur ; la dissolution par les larmes s'en est faite peu à peu, sans que sa présence ait donné lieu à d'autres acci^dents qu'un léger picotement et un larmoiement passager tels qu'en produisent sur la muqueuse oculaire les corps étrangers les plus parfaitement inertes.

' Les phénomènes qui traduisent l'action de la caféine absorbée et diffusée dans l'organisme sont plus ou moins rapides à se montrer suivant la dose et la nature des préparations employées, et suivant le mode d'application. On ne saurait actuellement rien préciser à cet égard. Toutefois il m'a semblé que l'alcaloïde lui-même ou le citrate agissent plus promptement que la caféine contenue dans le café torréfié, ce qu'explique assez bien l'antagonisme que j'ai déjà dit exister entre la caféine et le principe aromatique. En outre il parait probable, d'après les expériences de MM. Stublmann et Falck, que les effets de la caféine, presque immédiats quand on injecte ce corps dans les veines, sont également très -rapidement produits quand on l'applique par la méthode hypodermique ; qu'enfin, et ceci n'est pas sans intérêt pour la pratique médicale, l'injection dans le rectum est suivie d'une action plus prompte que l'administration par la voie gastrique.

Cette action générale de la caféine se manifeste à la fois dans presque toutes les parties de Torganisme et par des effets Irèsdifférents : il convient de l'étudier successivement dans chacun des grands appareils de l'économie.

Action de la caféine sur les voies digestives.

Un des premiers phénomènes qu'aient eu à constater MM. Stublmann et Falck chez tous les mammifères soumis par

eux à la caféine, a été une salivation abondante. M. Leven Ta également observée chez le chien et moi-même chez le lapin. Cet effet de la caféine ne se produit avec une notable intensité que sous l'influence de doses très-fortes; dans les expériences que j'ai faites sur moi-même, soit avec le citrate de caféine, soit avec le café noir ou vert, je n'ai observé la salivation qu'une seule fois ; encore était- elle peu prononcée.

( In ne saurait voir dans cette hypercrynie salivaire unph énomène réflexe ayant son point de départ dans l'action locale de la caféine sur la muqueuse buccale, car les observateurs qUe j'ai cités plus haut Font notée tout aussi bien après avoir injecté cette substance dans le rectum, les veines ou le tissu celhilaire que quand ils l'avaient administrée par la bouche. On pourrait admettre que la caféine, en s éliminant parles glandes salivaires, provoque,, par son passage dans ces glandes, leur excès de travail, ou bien que, se trouvant, à sa sortie de l'économie, versée avec la salive au contact de la muqueuse buccale, elle y donne lieu au phénomène réflexe dont je viens de parler, comme le fait par exemple la quinine, .le ne puis nier d'une manière absolue cette action imr élimination de la caféine ; je suis peu disposé cependant à la croire réelle ; d'abord il fau drait que l'élimination de cette substance parles sécrétions buccales me fût démontrée; ensuite, comme je l'ai dit déjà, ce phénomène est un des premiers qui se produisent, etBlM. Falck et Stuhlmann l'ont souvent observé dès les premières minutes de Texpérience. Cette promptitude, sans exclure absolument sans doute l'hypothèse de Tac lion par élimination, me semble du moins la rendre moins vraisemblable; aussi suis-je bien plulôl disposé à attribuer l'hypercrynie salivaire à la même cause que la diurèse que nous constaterons plus loin, c'est-à-dire à l'augmentation de la pression artérielle, l'un des effets capitaux de la caféine.

La plupart des auteurs qui ont écrit sur le café, littérateurs

Pbasti'onoiJiescl) ou hygiénistes (2), lui ont attribué une Influence favorable sur la digestion ; d'autres croient au contraire qu'il en ralentit le travail (3) ; on l'a même accusé d'être une cause (le dyspepsie. Si opposées que paraissent ces assertions, elles n'en sont pas moins toutes acceptables. Leur divergence dépend des mille conditions différentes dans lesquelles on observe. C'est à l'hygiène qu'appartient surtout Tétude de ces conditions d'utilité ou de nocuité du café; je la laisserai donc complètement en dehors de ce travail^ dont la thérapeutique doit seule être l'objet. Elles ressortent d'ailleurs des considérations physiologiques qui suivent.

k L'action de la caféine sur le tube digestif tout entier peut se ■ résumer dans les deux faits suivants : excitation des contractions du plan musculaire ; — ischémie des parois gastro-intestinales.

L'excitation des fibres musculaires prod^uit à l'estomac des phénomènes variables, suivant les conditions de l'observation et suivant l'intensité de l'action. A dose modérée et après le repas, la caféine, en stimulant les mouvements de ce viscère, exerce une influence favorable sur le travail de la digestion : les aliments sont mieux brassés ; ils sont mis d'une façon plus complète au contact des liquides digestifs. Au contraire, si le sujet est à jeun ou simplement s'il n'est pas habitué au café et que la dose soit un peu forte, ces contractions exagérées ou intempestives de la tunique musculeuse de l'estomac se traduisent par une sensation de gêne pénible, d'anxiété douloureuse à la région épi gastrique. Cette sensation^ bien décrite par le l)"" Colet (4), est, comme l'observe Trousseau, un des effets les plus constants de la caféine ou du café pris dans les conditions

'X) Bril lut- Savarin, Pliysiologie du goi'il. — Berohoiix, Poi-ine de la gastrouoiiiic. 2) Fonssagi'ivi's, liygiiMii! alimeiiLaii'c dos malades, des convalcscuiils et dos valiîludinaii'cs, 2= ôdilioii, 1807.— Boucliardal, Matière médioalo. Jomand, tliùse citt'u; Paris, I8G0, \).

A) ElTcts funeslus du thé ot du cal'6 pi'is avec xcùs. Loiidoii iiied. Gaze tic . Hvril 1833, et Giizetlc iinVlicale, IS33, ji. I^!).

— iR -

que j'ai indiquées. La dose est-elle plus forte encore; ce soni alors des nausées que l'on observe, des vomissements même (Stuhlmann et Falck).

Comme ceux de l'estomac, les mouvements péristaltiques de l'intestin reçoivent de la caféine une énergique impulsion ; à un faible degré, il n'en résulte qu'une plus grande activité de la digestion. Mais si la caféine a été prise à jeun et à dose un peu forte, on constate des coliques plus ou moins vives qui m'ont paru avoir une remarquable mobilité pour caractère, des borborygmes que j'ai observés dans toutes les expériences que j'ai faites sur moi-même, enfin une ou deux garde-robes, le plus souvent liquides, médiocrement abondantes.

Cette circonstance a fait considérer à tort le café comme purgatif et a fait croire qu'il augmentait les sécrétions intestinales. Aux doses modérées tout au moins, c'est-à-dire aux doses hygiéniques et thérapeutiques, la caféine ne fait que hâter l'expulsion des matières contenues dans le gros et le petit intestin . L'état liquide des selles n'infirme en rien cette assertion : la rapidité beaucoup plus grande de leur cheminement à travers le côlon, leur défaut de séjour dans le caecum et dans l'ampoule rectale expliquent assez ce manque de consistance. Sur un jeune médecin de ses amis chez lequel l'abus du café prolongé pendant six mois avait donné lieu à une véritable intoxication chronique, le Cellarier (1 ) a observé « une rétraction singulière de la paroi abdominale antérieure. » Comme les autres phénomènes, celui-là a cessé par l'abandon de l'abus en question. N'était-ce pas évidemment l'effet d'un état de contraction permanente de l'intestin produit par la caféine?

Ces phénomènes que l'on observe chez l'homme, sous l'influence de doses modérées de caféine, paraissent-ils insuffisants pour établir Faction excito-motrice de cet alcaloïde sur le plan musculaire digestif? Voyons ce que produisent les doses toxiques

(1) Nouvelles remarques sur l'action du café dans l'étranglement herniaire, letin de thérapeutique, t. LXI, p. 270; 1861.

chez les animaux soumis à l'expérimentation. Les faits rapportés par MM. Falck etStuhlmann sont aussi concluants que possible. Ces médecins ont vu 11 fois sur 12, chez les mammifères, se produire soit des vomissements, soit des déjections alvines liquides abondantes et i-épétées; le plus souvent ces deux accidents se sont produits cbez le même animal, et cela tout aussi bien quand la voie d'introduction avait été le tissu cellulaire souscutané ou la veine jugulaire, que quand le poison avait été donné par le rectum ou par l'estomac. Dans le douzième cas, il s'agit d'un chien chez lequel la mort étant survenue au bout de deux minutes et demie, il est bien permis de supposer que les effets dont il s'agit n'ont pas eu le temps de se produire. Dans tous les cas où l'empoisonnement avait entraîné la mort de l'animal, on trouve indiqué, dans la relation de l'autopsie, l'état de contraction de l'intestin, presque toujours de l'estomac et souvent de l'œsophage.

J'insiste à dessein sur ces faits, parce que l'action de la caféine que je veux établir joue, comme on le verra, un rôle essentiel dans l'une des applications thérapeutiques les plus importantes de cet alcaloïde et qu'elle est d'ailleurs loin d'être admise par tout le monde.

L'ischémie des parois gastro-intestinales se rattache à l'action vaso-motrice qu'exerce la caféine dans toute l'économie et qui sera étudiée plus loin. Comme ceux des autres parties du corps, les petits vaisseaux de l'estomac et ceux de l'intestin se resserrent sous cet influence; de là la pâleur constatée par MM. Stuhlmann et Falck dans la muqueuse de ces organes.

Pendant la vie, cette ischémie doit donner lieu à la diminution des sécrétions gastro-intestinales, car on sait que l'activité sécrétoire des glandes est, en règle générale, proportionnée à ' l'afflux sanguin qu'elles reçoivent. Ainsi peut se trouver justifiée dans quelques cas cette opinion suivant laquelle le café serait une cause de dyspepsie. J'ai déjà dit que les garde-robes liquides

et peu abondantes que produisent les doses modévées de cale ne sont pas, pour moi, le résultat d'une hypercrynie des glandes intestinales; en est-il de même de ces déjections liquides copieuses et répétées à courts intervalles qu'ont vu se produire, sous Tintluence de doses toxiques de caféine, MM. Falck, Stuhlmann et Leven? Ici l'abondance des excrétions m'oblige à admettre une hypersécrétion, une salivation intestinale analogue à la salivation buccale dont j'ai parlé plus haut. Le degré élevé qu'atteint dans ces cas d'empoisonnement la tension artérielle (Leven) donne évidemment la raison de l'une, comme elle a donné la raison de l'autre.

Action de la caféine sur la circulation.

Dé tous les effets de la caféine, il n'en est certainement aucun qui présente autant d'intérêt pour le thérapeutiste que ceux qu'elle produit sur la circulation du sang. Obscurcie par le défaut d'entente des auteurs, Tétude de ces effets était une des parties les plus difficiles de ce travail ; ici encore les recherches expérimentales de MM. Sthulmann et Falk et celles de M. Leven m'ont été une précieuse ressource. Aux faits puisés dans ces importants travaux, j'en ai ajouté quelques-uns tirés d'expériences personnelles d'un ordre tout différent. Les résultats auxquels je suis arrivé sont bien loin sans doute de donner le dernier mot de l'action cardiaco-vasculaire de la caféine ; cependant s'ils sont absolument insuffisants à satisfaire la curiosité du physiologiste, du moins ai-je la contiance que la thérapeutique peut y puiser d'utiles enseignements.

La circulation est-elle accélérée ou ralentie par la caféine V rien ne semble au premier abord plus aisé à résoudre qii'une semblable question, et cependant, dans toute cette histoire du café qui, trop souvent, me rappelle le fameux : « Hippocrate dit oui, mais Galien dit non, » il n'esta coup sur pas de point sm-

lequel on trouve les auteurs moinsd'accord. Ralentie pour ceux-ci, elle est accélérée pour ceux-là ; d'autres affirment que son activité reste la même. Ecartons d'abord quelques causes évidentes d'erreur, ou tout au moins d'incertitude.

J'ai parlé, au commencement, de ces considérations physiologiques de l'action excitante vasculaire du principe aromatique, et j'ai ajouté qu'elle pouvait avoir trompé les auteurs sur l'action principale du café. C'est là, en effet, ce qui a dû arriver pour plusieurs, car ce ne sont pas les phénomènes produits par la caféine, mais ceux produits par l'infusion ordinaire de café torréfié qu'ont étudiés la plupart des observateurs. S'ils ont compté les pulsations peu de temps après l'ingestion du café, il est évident qu'il ont dû constater l'augmentation de fréquence à laquelle donne lieu la caféone. D'un autre côté, la température de l'infusion n'est presque nulle part indiquée ; il y a lieu de supposer que celle-ci a été le plus souvent prise chaude, comme on le fait dans l'usage journalier : autre cause d'accélération du pouls d'où a pu naître l'erreur. Enfin, parmi les auteurs dont il s'agit, plusieurs ont observé après le repas^ condition très-mauvaise, car le travail de la digestion est une cause d'accélération considérable des battements de l'artère et j'ai souvent vu, chez moi, la période ascendante du pouls se prolonger assez longtemps après la fin du repas, bien que je n'eusse pas pris de café.

Quel parti peut-on tirer d'observations prises dans les conditions queje viens de supposer? Aucun absolument, à mon avis, car une conclusion rigoureuse ne saurait être fournie que par des faits rigoureusement observés. Je dois donc, tout en regrettant d'avoir à signaler ce défaut de précision dans un travail qui, d'ailleurs, se pique à juste titre d'exactitude, écarter les conclusions relatives au café de M. Prompt (1) qui considère cet agent comme un accélérateur du pouls. Ses observations ont

(i) Recherches sur les variations physiologiques de la fréquence du pouls. Archives générales de médecine, 1867, p. 383 et 357.

1868. — Méplain. 2

été faites à la suite du repas, en prenant une infusion probablement chaude de café noir, peut-être additionné de chicorée (1). Enfin il est probable, d'après les heures indiquées par Tauteur, que les chiffres du pouls ont été, le plus souvent au moins, pris pendant la période d'excitation vasculaire due à la caféone. Il est, il est vrai, juste de dire que ce ne sont pas les effets de la caféine, mais d'une manière générale ceux du café que M. Prompt a voulu indiquer.

Trousseau et après lui les D" Deltel (2) et Penilleau (3) attribuent aussi au café une action acélératrice du pouls ; mais chez aucun d'eux je ne trouve ces renseignements qui, pour moi, sont essentiels, sur l'état de vacuité ou de réplétion de l'estomac, la température du liquide et le moment auquel était relevé le chiffre des pulsations. L'illustre professeur de thérapeutique, d'ailleurs, concluait d'une seule expérience ; il faut avouer que c'est bien peu.

Si, d'un autre côté, je consulte le travail bien autrement complet et précis de M. Jomand, j'y trouve ceci : « Le café ralentit « la circulation, car la moyenne de douze observations, prise « en dehors des heures de digestion, a été de 7S pour les jours « où l'on prenait du café, et de 84 durant les jours où l'on n'en « prenait pas » (4). Rognetta, cité par M. Penilleau et le Lamare-Piquot (S) ont également trouvé que le café diminue le chiffre des pulsations. Sous l'influence de cinq centigrammes de caféine pure, le D' Caron dit avoir vu son pouls tomber de quatre- vingt à cinquante-six pulsations (6.)

Afin de fixer sur ce point mon opinion, je me suis soumis à onze expériences dans lesquelles je prenais à jeun soit une in-

(1) La chicorée, d'après M. Jomand (/oc. cit.), serait douée de propriétés analogues, au degré d'activité près , à celles.de l'alpool, antagonistes par conséquent d« celles de la caféine

(2) Thèse inaugurale j Paris, 1851.

(3) Thèse citée; Paris, 1864.

(4) Thèse citée ; Paris, 1860, p. 32.

(^) Article cité du Bulletin de thérapeytique, t. LXI; 1861. (6) Répertoire de pharmacie, t. II, p, 373 ; 48A6>

fusion froide ou tiède de café torréfié, soit une décoction de café cru soit du citrate de caféine. Je donne dans le tableau suivant les chiffres les plus importants relevés dans ces expériences.

NATURE de la préparation ingérée.

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