‹ Du cancer de la langueChapitre 3 sur 17 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le cancer de la langue est une maladie à la fois si fréquente et [si grave, que son histoire appartient à * toutes les époques de la médecine. Hippocrate, Celse, Galien s’accordent pour en proclamer la nature essentiellement maligne et l’incurabilité absolue. La chirurgie moderne en a appelé de cette condamnation anticipée de toute tentative de traitement, mais une longue période s’écoula avant que cette révolution partielle dans l’art trouvât Toccasion de s’accomplir.

Bien que Ruysch ait proposé le premier d’exciser et de cautériser les ulcères malins de la langue, bien que quelques chirurgiens se soient hasardés à suivre ce conseil, c’est à Louis surtout qu’il faut rapporter l’honneur de cette innovation. Il est le véritable propagateur et le vulgarisateur de cette idée restée stérile jus-

que-là, et il ne fallut rien moins que sa grande notoriété, que le prestige dont il jouissait et l’accent de conviction avec lequel il s’exprime, pour vaincre les répugnances et triompher de la routine.

Peut-on facilement se rendre compte aujourd'hui

des raisons qui ont si longtemps fait rejeter toute tenta-

tive d’extirpation des tumeurs de la langue? J’ai parlé de la routine et des traditions ; j’ajouterai l’autorité des maîtres anciens, trop respectés pendant cette longue période, où le temps se passait en discussions stériles, et dont la médecine ne sut s’affranchir que le jour où

elle se sentit assez forte pour se passer d’une tutelle.

Mais ce n’est pas tout. H y a d’autres raisons sinon plus réelles, au moins plus spéciales à invoquer.

D’abord, il ne faut pas oublier que la chirurgie des cavités naturelles (fosses nasales , vagin, utérus, rectum) est de création moderne. Avant que l’anatomie eût acquis la précision qui est aujourd’hui son caractère dominant, on n’osait pas s’aventurer dans des régions difficiles à explorer, où la main ne manœuvre qu’avec peine et parfois aveuglément, où enfin les accidents d’une opération peuvent acquérir une gravité exceptionnelle. Or, la cavité buccale réunit ces diverses conditions, et la langue, placée au milieu d’elle et adhérente par une large base aux parties molles de la région sus-hyoïdienne, devait partager l’abandon où la laissa longtemps la médecine opératoire.

Tl faut reconnaître cependant que la pointe, grâce à sa mobilité et à la facilité avec laquelle on peut l’attirer au dehors, ne se trouve pas le moins du monde dans les mêmes conditions que la base, et il y aurait lieu de s’étonner que les chirurgiens n’aient guère osé y tou-

cher avant l’époque de Louis, si cette partie de l’organe, si vive dans ses mouvements, si souple, si capable de se plier à toutes les inflexions, n’était chargée d’une fonction spéciale, élément important de la vie sociale.

Par cela même que l’intention de priver de la parole avait inspiré aux anciens l’invention d’un supplice nouveau, l’amputation de la langue, la crainte d’arriver au même résultat par une opération put arrêter longtemps la main des chirurgiens. En vain, quelques-uns des suppliciés continuaient-ils à parler aussi bien qu’avant leur mutilation ; on criait au miracle et tout était dit. En vain, plusieurs siècles après, A. Paré et Roland de Bellebat, rapportèrent-ils des faits du même genre. L’amour du merveilleux imposait encore silence au bon sens, si bien qu’on est obligé de savoir gré à Horstius d’avoir secoué le joug des superstitions religieuses et d’avoir cherché une explication dans une idée fausse à la vérité, mais au moins scientifique dans son essence : il croyait à la régénération de l’organe.

La question en était à ce point, en 1774, lorsque Louis fit paraître son mémoire. 11 semble que la pensée qui l’inspire soit avant tout humanitaire; les souffrances physiques et morales des malheureux atteints de cancer de la langue, deviennent sous sa plume un puissant argument en faveur de l’intervention chirurgicale, et il n’hésite pas à. accuser de timidité un de ses plus illustres prédécesseurs, Morgâgni, et exprime à ce propos un regret qui renferme un blâme, c’est que la supériorité de ses connaissances en anatomie pathologique ne s’étende pas aux moyens curatifs.

On n’était pas sans savoir, même avant lui, que la langue est un organe extrêmement vasculaire. Le sup-

plice de l’amputation avait même dû contribuer à vulgariser cette notion ; car, sans aucun doute, plus d’un de ceux qui l’avaient subi avaient succombé à l’hémorrhagie. Peut-être peut-on trouver, dans ce fait, la raison de la timidité deMorgagni et de bien d’autres. Mais Louis ne recula pas devant la difficulté et insista surtout sur la conservation de la parole après l’amputation de la totalité de la langue.

Les rares chirurgiens qui s’étaient risqués avant Louis à faire cette opération, avaient saisi l’indication qui devait s’imposer, quand même, à tous ceux qui se fussent aventurés à porter l’instrument tranchant sur la langue. Ils éteignaient des fers rouges dans la plaie après l’excision. On verra par la suite que la même pensée a inspiré tous ceux qui ont imaginé une nouvelle méthode opératoire, à savoir 'prévenir ï hémorrhagie et la combattre .

La nécessité de perfectionner les moyens curatifs devint plus pressante encore, lorsqu’on ne se contenta plus d’enlever les cancers de la pointe et qu’on osa s’attaquer à ceux de la base, ayant même envahi en partie le plancher de la bouche. Il fallut du nouveau à tout prix, et les difficultés rencontrées dans la voie ouverte brillamment par Louis donnèrent naissance à plusieurs méthodes, qu’il me faudra étudier et comparer avec soin dans le chapitre relatif au traitement.

L’historique général de ce mouvement chirurgical offre un intérêt réel. M. Broca l’ayant tracé de main de maître, dans son Traité des tumeurs , je me contenterai d’en faire ici un résumé succinct en ce qui concerne la langue.

Au commencement du siècle, on en était encore à la pratique de Louis et des très-rares chirurgiens qui

avaient eu recours avant lui à l’excision suivie de la cautérisation.

L’idée de la ligature n’avait pas encore pris pied solidement dans la science, bien que Louis l’eût employée non comme méthode définitive, mais pour pédiculiser la tumeur avant d’en faire l’excision. Les premiers cas de ligature en masse appartiennent à Lamotte, à Everard Home, à Ingîies, à Galezowski. Mais il faut arriver à Mayor, à Cloquet, Lisfranc, Blandin, Amussat, pour trouver la méthode dans tout son développement. En 1826, Mayor avait imaginé son serre-nœud; plus tard, Cloquet avait eu l’ingénieuse et féconde idée de passer les fils par la région sus-hyoïdienne.

Mais la méthode de la ligature était en tachée d’un vice radical ; elle exposait le malade aux graves inconvénients que peut offrir la présence, à l’entrée des voies digestives, d’une tumeur frappée de gangrène; elle donnait lieu à l’intoxication putride. De plus, elle ne mettait pas toujours à l’abri des hémorrhagies et ne permettait pas de faire l’ablation des tumeurs étendues à une portion du plancher buccal.

Il fallait donc, vu les inconvénients vSpéciaux de la ligature, trouver une méthode plus rapide dans son exécution, tout en étant aussi sûre au point de vue de l’hémorrhagie; il fallait encore rendre possible L extirpation des tumeurs profondes.

Cette double préoccupation donna naissance à deux idées nouvelles.

Ce furent, d’une part, la ligature des artères linguales, soit comme moyen préventif des hémorrhagies, soit pour amener l’atrophie de la tumeur; d’autre part,

les opérations préliminaires destinées à ouvrir largement la cavité buccale.

En 1834, Mirault (d’Angers), ayant à traiter un cancer de la langue occupant les deux tiers antérieurs de l’organe et se défiant des hémorrhagies qui pourraient se produire malg'ré l’emploi de laligature, pensa bien faire en liant préalablement les deux artères linguales, avant de placer les fils. Mais il ne put lier qu’une des deux artères ; de plus, les ligatures portées successivement sur les deux moitiés de la langue n’amenèrent pas le résultat ordinaire, c’est-à-dire la gangrène. Mais, au bout de quelque temps, la tumeur s’atrophia et disparut entièrement.

Cette terminaison inattendue fut le point de départ d’une application nouvelle de la ligature des artères linguales, et Mirault la préconisa non-seulement pour prévenir l’hémorrhagie pendant l’excision des tumeurs, mais aussi comme moyen d’en déterminer l’atrophie. Cette deuxième partie de la méthode se rattachait à celle de Harvey, désignée à tort sous le nom de méthode de Maunoir (de Genève).

Mirault fut suivi dans cette voie par Flaubert (1836), Roux (1839), M. Sédillot (1862), Moore (1862), et M. Demarquay (1865-1866-1867). La ligature des linguales fut faite par ces chirurgiens, tantôt pour prévenir les hémorrhagies, tantôt pour atrophier les tumeurs.

Quant aux procédés ayant pour but d’ouvrir largement la cavité buccale, ils appartiennent à Jœger (1832), qui se contentait de fendre la joue, à Regnoli et Rizzoli qui proposèrent de faire la division des parles molles de la région sus-byoïdienne (1835).

Un an après (1836), Roux conseille cle sectionner le maxillaire inférieur et les parties molles sur la ligne médiane. Plus tard (1844) Sédillot recommande de nouveau la même opération et y apporte une modification importante. On avait remarqué que la section verticale des maxillaires donnait souvent lieu à une pseudarthrose; dans le but d’éviter ce grave inconvénient, Sédillot conseille de faire la division de l'os non plus par une tseule section verticale, mais au moyen de deux traits obliques formant un angle à leur point de rencontre.

C’est sans doute l’importance de cette modification qui a fait souvent considérer M. Sédillot comme l’inventeur de la méthode toute entière ; mais il suffit de rapprocher la date de son mémoire de celle de l’observation de Roux pour voir que cette question de priorité ne laisse plus place au moindre doute.

La division du maxillaire fut un acheminement vers des opérations plus radicales. Rillroth eut recours à la réseclion de toute la portion antérieure du maxillaire, résection qu’on pourrait presque appeler temporaire; puisque le chirurgien remet en place la portion d’os réséquée.

Nous aurons à discuter plus loin la valeur pratique de ce procédé et à faire connaître la modification qu’y a apportée Rœckel.

Ainsi, à mesure que les chirurgiens s’enhardissaient dans leurs tentatives curatives, le champ opératoire s’agrandissait. On ne se contentait plus d’attaquer directement la tumeur par les voies naturelles ; on avait recours à des moyens indirects ou à des précautions spéciales répondant à des indications précises jusque-là mal remplies.

Anger. 2

Les opérations préliminaires sont aujourd’hui acceptées en principe. En est-il de même de la ligature des artères linguales ? Nous aurons à discuter plus loin ce point intéressant; mais il n’est peut-être pas téméraire de dire dès à présent que cette méthode eût acquis une bien plus grande importance, du moins comme moyen préventif des hémorrhagies, sans l’invention de Fécraseur linéaire. Est-ce à dire que cet instrument précieux dans bien des cas, soit assez sûr dans son application pour détrôner et remplacer tous les moyens employés avant lui? nous ne le pensons pas; mais nous pouvons affirmer dès àprésent que son invention a constitué un véritable progrès dans la thérapeutique des tumeurs linguales et que, sans convenir à tous les cas, il convient au plus grand nombre.

Il nous reste, pour terminer ce rapide exposé, à signaler la lig’ature extemporanée par laquelle M. Maisonneuve a voulu remplacer Fécrasement linéaire, l’emploi des flèches caustiques préconisé par ce même chirurgien dès 1863 et emprunté à la pratique de Girouard de Chartres, enfin la méthode gai vano-caustique essayée un certain nombre de fois, après Middeldorpf, en France et à l’étranger.

Les préoccupations qu’avait fait naître dans Fesprit des chirurgiens de ce siècle la grande question de la thérapeutique du cancer lingual, semblent avoir complètement absorbé leur attention, au détriment de tout ce qui concerne les autres points de l’histoire de cette cruelle maladie. L’anatomie pathologique, l’étiologie, certains points du diagnostic, les indications thérapeutiques, ontété un peu laissés dans l’ombre. J’ai le regret de dire que les recueils scientifiques ne renfermentque

des matériaux insuffisants pour combler ces diverses lacunes. Telle est pourtant la tâche qui m’incombe. Je m’efforcerai du moins de signaler nettement les points douteux et d’appeler sur eux l’attention des observateurs à venir, toutes les fois que je me sentirai impuissant à les éclaircir. Ce travail dût-il n’avoir d’autre résultat quede préparer des recherches décisives, je me féliciterais encore d’avoir eu l’occasion de le produire.

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