ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUES
J’ai montré dans mon introduction que les préoccupations des chirurgiens avaient toujours eu pour objectif principal le traitement du cancer de la langue. Dans la plupart des observations publiées jusqu’à ce jour, la question de médecine opératoire occupe la première place, au délriment d’une autre, non moins considérable, qu’il importe de résoudre, si l’on veut se faire une idée nette de la nature du tissu morbide.
Cetle question, la voici formulée en termes précis :
Toutes les variétés du cancer peuvent-elles se montrer dans la langue ou, au contraire, le cancer épithélial, le seul qui, selon nous, peut être admis sans conteste d’après les faits connus, est-il vraiment le seul qui s’y développe?
Au moment de la publication des remarquables études sur le cancer que l’on doit à Walshe, Virchow, Frerichs, Bennett, Broca et Lebert, on se contenta d’appliquer à la langue les notions générales sorties de ces divers traavux et l’on décrivit à la langue comme ailleurs le squirrhe, lencéphaloï le, le cancer colloïde, le cancer mélané et le cancer épithélial. « On y rencontre aussi , dilM. Maisonneuve, celle autre variété de productions morbides désignées sous le nom de tumeurs cancroïdes par quelques observateurs modernes. »
Lebert, dans son grand allas d’anatomie palholo-
gique, ne parle déjà plus que de i’eneéphaloïdc et du cancer épithélial, dont il soupçonne la plus grande fréquence.
Le Compendium de chirurgie admet également ces deux formes, rapportant à la première le cancer profond interstitiel, et à la seconde le cancer superficiel.
Mais l’auteur de l’article ne dit que quelques mots de l'anatomie pathologique, en ce qui concerne le cancer profond. « A l’examen microscopique on trouve des cellules cancéreuses véritables et très-peu ou point de cellules épithéliales. »
Plus récemment (1868) Bouisson a voulu réhabiliter les variétés négligées par Lebert et le Compendium, et a décrit trois formes de cancer lingual :
1° Les cancers mélanés et colloïdes (variété rare);
2° Le squirrhe et l’encéphaloïde (variété commune);
3° Le cancroïde (variété fréquente).
Les auteurs anglais sont beaucoup plus réservés. Ils désignent presque toujours la maladie* sous le nom de tongue s malujnant disease , mettant ainsi en relief le caractère de gravité spéciale qui est si frappant. Ce n’est que dans ces dernières années qu’ils ont employé assez souvent le mot de cancer, mais sans y ajouter un sens bien déterminé relativement à la variété. Hâtons-nous d’ajouter que Paget dans ses Lectures on Tumeurs , déclare qu’il n’a jamais observé d’autre forme que le cancroïde. Personne ne contestera, je pense, que cette opinion, appuyée de la grande autorité de celui qui l’a émise, soit capable de porter un rude coup aux assertions contraires.
En Allemagne nous trouvons moins de documents que partout ailleurs, relativement au point en litige.
Billroth et Thiersch sont presque les seuls qui, à
propos du canc^oïde envisagé d’une manière générale, considèrent celui de la langue comme la seule Forme de cancer qu’ils y aient observé. Forster admet, à l’exemple de Lebert, le squirrhe et l’encéphaloïde, mais s’appuyant sur Paget et Schuh, il place bien avant le cancroïde, au point de vue de la fréquence.
Il résulte de cette revue des principales opinions émises jusqu’ici que les avis sont fort partages, mais qu’une idée domine tous les doutes, à savoir que le cancer épithélial est, sans aucun doute, celui qui s’observe le plus souvent.
Serait-ce aller trop loin de prétendre que lui seul peut prendre naissance dans la languie? Les examens histologiques faits jusqu’à ce jour sont-ils assez nombreux, ont-ils été pratiqués avec assez de soin pour qu’on soit autorisé à trancher cette grosse question d’après les observations connues. Telle est la question qui s’est forcément imposée à mon esprit, à la lecture de quelques observations de tumeurs encéphaloï des qui auraient été rencontrées dans la langue. Il suffira peut-être de prouver qu’aucuned’entre elles ne se rapporte incontestablement à une forme autre que l’épithelioma, pour être autorisé à émettre comme corollaire cette proposition absolue : il n’y a à la lang*ue qu’une seule variété de cancer, le cancer épithélial, le cancroï le, l’épithélioma.
En ce qui concerne les cancers colloïde et méîané, le doute n’est pas possible. Pas un seul cas ne se rapporte à l’un ou à l’autre. Bertrand de Saint-Germain a bien décrit sous le nom d snigritie, une coloration noire delà muqueuse; plus récemment Gubler et Raynaud ont observé la même particularité chez des vieillards dont les papilles étaient hypertrophiées ; mais cette
coloration est due à une production parasitaire qui n’a rien de commun avec le cancer.
Quant au squirrhe et à l’encéphaloïde, il est un peu plus difficile de prouver qu’on les a considérés à tort comme s’observant souvent dans la langue, parce qu’un très-g’rand nombre d’observations ont été publiées sous ces deux titres. Mais un titre qui ne s’appuie pas sur un examen microscopique sérieux ne représente en somme qu’une idée préconçue et ne peut jamais faire preuve.
De plus, les observations publiées sous le titre de cancers , avant que Ecker et Lebert eussent séparé l’épithélioma du carcinome, ne peuvent avoir aucune valeur dans l’espèce et doivent être laissées de côté dans cet examen rétrospectif. Les faits postérieurs à cette date méritent seuls d’être consultés; or il est à remarquer qu’à mesure que les recherches histologiques acquièrent de la précision, le mot d’épithélioma se substitue à ceux de cancer, de squirrhe ou d’encéphàloïde.
Toutefois comme il y a un certain nombre de faits assez récents, rapportés sous l’une de ces deux dernières dénominations, nous ne pouvons passer outre sans rechercher si la description anatomique répond parfaitement au titre.
Nous envisagerons la question à deux points de vue:
4° Au point de vue histologique ;
2° Au point de vue clinique.
Voyons d’abord sur quels fondements histologiques repose l’existence de l’encéphaloïde que décrivent les auteurs.
Des quatre observations d ’encéphaloïde rapportées par Lebert, une seule mérite d’être discutée ; les trois
autres ne sont rien moins que probantes, et l'insuffisance des détails empêche d'en rien tirer de net.
Chez un boni ne opéré par DiefTenbaeh, à la suite d’une troisième récidive, Lebert aurait vu, au milieu des fibres musculaires, plusieurs petites masses cancéreuses isolées et indépendantes de la masse principale. Ce mode de propagation de la dégénérescence morbide étant considéré comme propre à bencéphaloï Je : ce fait aurait à nos yeux une très-grande valeur, si la pièce examinée provenait d’une première opération. Mais le sujet en était à sa quatrième récidive. Il est donc probable que le mal n’avait été enlevé qu’incomplétement et que de petites portions du tissu morbide, restées en dehors de l’incision, avaient continué à se développer isolément, avant que la récidive apparût dans le milieu de la perte de sustance ou dans la cicatrice.
Dans les autres obsesvations, Lebert dit simplement que la tumeur renfermait des cellules cancéreuses ; il ajoute même que souvent des cellules épithéliales se mêlent à elles. Or personne n'igmore que cette coïncidence apparente a été sigmalée dans les tumeurs épithéliales, dans lecancroïle proprement dit; l’excellent travail de M. Heurtaux en fait foi. Cela ne si g* ni fie-t-il pas tout simplement que souvent, dans l’épithélioma, les cellules affectent la forme attribuée jadis exclusivement à la cellule dite cancéreuse? Lebert va jusqu’à dire, dans son observation CXXXVII : a 11 est donc probable qu’ici une altération épithéliale de la surface a coïncidé avec le développement d’un tissu cancéreux dans la profondeur, fait qui n’est pas très-rare. »
Mais dans ces combinaisons apparentes dans le même org’ane de deux tissus différents ou considérés comme tels, où s’arrête l’épithéltoma ? où commence le carci-
nome? N’y a-t-il pas dans le seul fait de la situation profonde d’une portion de la tumeur, au milieu de tissus différents de ceux delà surface, de quoi expliquer cette différence dans la forme des cellules qui a fait admettre à Lebert une coïncidence de développement ?
Enfin, il faut bien l’avouer, la cellule cancéreuse d’aujourdhui n’est plus tout à fait celle du temps de Lebert, et surtout le tissu morbide désigné aujourd’hui sous le nom de carcinome ne repose pas sur les mêmes fondements que le cancer vrai d’alors. La caractéristique du tissu résidait alors dans l'élément cellulaire ; aujourd’hui elle réside dans l'ensemble de la masse morbide et dans les rapports réciproques des éléments constitutifs plus encore que dans leurs apparences extérieures. A l’unité de forme des éléments cellulaires donnée comme base de toute division des néoplasies, a succédé le groupement des éléments; et la polymorphie des cellules, démontrée par l’observation, a pu trouver place au milieu des caractères du cancer, au lieu de constituer une notion pertubatrice, capable de ruiner les idées admises antérieurement et de saper la classification des tissus morbides basée sur ces idées. N’a-t-on pas été plus loin encore, en considérant toutes les productions cancéreuses, en tant qu’éléments cellulaires, comme étant de nature épithéliale? Si nous adoptions cette opinion, il n’y aurait plus lieu de nous demander s’il y a deux espèces de cancers de la langue, puisque ces deux espèces se toucheraient et se confondraient en un point commun, l'élément cellulaire.
Mais, comme la distinction entre les deux espèces,
fondée sur l’observation clinique, restera éternellement
vraie, nous maintenons cette distinction, même au point Anger. 3
de vue anatomique ; nous opposons les deux formes, non plus dans leurs ressemblances, mais dans leurs différences, et nous nous demandons si nous pouvons nous contenter, en ce qui concerne la langue, du caractère unique, représenté par Lebert, comme propre à caractériser l’encéphaloïde, et si l’observation peut légitimement porter le titre de cancer encéphaloïde, alors que tout l’examen microscopique est contenu dans ces quelques mots : « Il y avait des cellules cancéreuses? »
La critique que je viens de faire des observations de Lebert s’applique aussi bien et mieux encore à celle des Allemands et des Anglais, où il n’est guère question que de l’aspect encéphaloïde, et à plus forte raison, à la thèse de Maisonneuve, où la description ne s’appuie sur aucune observation.
On doit à Morel-Lavallée la seule observation de squirrhe atrophique qui ait été publiée. II s’agit d’un homme de 61 ans, sans antécédents syphilitiques, chez qui, à l’âge de 45 ans, se développa une petite ulcération sur le bord droit de la langue.
L’emploi ordinaire du brûle-gueule semble avoir agi la comme cause déterminante. Peu à peu, la langue diminua de volume et se rétracta vers sa base. Sa surface se mamelonna et s’ulcéra surtout du côté droit.
A l’entrée de cet homme àl’hôpital, dix-septans aprèsle début de la maladie, l’organe présentait cet aspect particulier que les médecins de Saint-Louis comparent volontiers àlalangue de perroquet ; insensiblement les ganglions s’engorgèrent, et le sujet finit par succomber à un œdème de la glotte.
A l’autopsie, on constata que la langue était comme
collée au plancher de la bouche, « qu'au niveau et autour de F ulcère , dit l’observa \ion,elle crie sous le scalpel, est formée d'un tissu grisâtre , dont F aspect musculaire a presque totalement disparu et d'où la pression fait suinter quelques gouttes d'un suc blanchâtre . C'est le degré de dégénérescence squirrheuse pure , avec quelques traînées brunes et comme mélaniques. Les ganglions sous-maxillaires étaient le siège d'une suppuration comme scrofuleuse. Ces glandes n' offraient d' ailleurs rien de manifestement cancéreux.
Malgré la rétraction de l’organe, malgré la dureté particulière du tissu qui fait qu’il crie sous le couteau, malgré l’écoulement d’un suc lactescent à la pression des doigts, qui oserait affirmer que ce malade ait été atteint d’un squirrhe, puisque l’examen histologique manque entièrement ? Serait- ce avec ce seul fait incomplet que la dégénérescence squirrheuse de la langue pourrait sortir des ténèbres qui l’enveloppent ?
Le même reproche ne saurait être adressé à quelques observations plus récentes, où l’examen histologique semble confirmer le diagnostic clinique posé par le chirurgien, et cela à une époque où l’objection tirée de l’insuffisance des notions histologiques sur les tumeurs épithéliales ne saurait être radicalement posée. Ainsi, M. Larrey, en 4856, présenta à la Société de chirurgie la pièce anatomique d’un cancer de la langue, recueillie chez un officier supérieur qui venait de succomber à une véritable intoxication cancéreuse. L’examen histologique montra l’existence évidente de la cellule cancéreuse semblable à celle du tissu encéphaloïde.
En 1863, M. Brouardel montre à la Société anatomique un cancer de la langue recueilli à 1 autopsie d un
individu dont un érysipèle avait amené la mort dans les salles de M. Gosselin, à l’hôpital de la Pitié. La surface très-bosselée n’était ulcérée dans aucun point. Les ganglions étaient envahis par du cancer et par du pus. Il s’écoula des surfaces incisées un liquide présentant les caractères du suc cancéreux, et l’on découvrit, à l’aide du microscope, les éléments du squirrhe. On remarqua que les cellules grosses , à noyaux , dites cellules cancéreuses , étaient en quantité énorme .
Je rapporte ces faits parce que, de tous ceux qui ont été publiés, ce sont les deux plus importants par la valeur des hommes qui les ont observés et la constation microscopique de la cellule dite cancéreuse.
Je me permettrai d’abord de faire, à propos de cette analyse, cette remarque capitale qu’à l’époque où elle fut faite, la cellule cancéreuse était encore considérée comme un élément hétéromorpbe, sans analogue dans l’organisme, théorie abandonnée aujourd’hui par la plupart des micrographes. Mais ce n’est pas tout : l’observation de M. Brouardel note qu’on trouva de grosses cellules à noyaux en quantité énorme. Or, si l’on veut bien se reporter à la planche I, fig. 6, 7, 8 et 9, on y verra le dessin de plusieurs cellules épithéliales qui me semblent tout à fait conformes à la description qu’en donne M. Brouardel.
La même objection peut s’appliquer à la description, plus vague encore, des éléments trouvés dans la tumeur qui fut recueillie par M. Larrey. D’ailleurs, à l’époque où ces pièces furent examinées, si l’épithélioma papillaire était connu, l’épithélioma interstitiel ne l’était guère; les analyses microcospiques n’avaient pas encore dévoilé l’origine épithéliale de l’affection, et l’on ne se
doutait pas qu’un tel produit pût similer l’aspect et l’évolution du squirrhe ou de l’encéphaloïde.
Il n’est pas étonnant des lors que l’esprit de ces éminents observateurs, n’étant point éveillé sur la possibilité de cette méprise, ils aient considéré comme des tumeurs encéphaloïdes un tissu dont la nature était probablement épithéliale.
Après cette discussion, nous nous croyons en droit de résumer notre pensée à l’égard du squirrhe et de Tencéphaloïde, en disant que l’anatomie pathologique ne fournit jusqu’à présent en faveur de leur existence dans la langue aucune preuve décisive.
Sera-ce la clinique qui la fournira?
Le caractère reconnu comme le plus propre à différencier cliniquement le carcinome, c’estlagénéralisation, bien qu’il appartienne à plusieurs autres productions morbides.
Or, s’il était vrai que le carcinome pût se développer dans la langue, ne serait-il pas extraordinaire que, sur les 220 observations que j’ai recueillies et analysées, il n’y en ait pas une seule où la généralisation soit signalée comme ayant dépassé les ganglions du cou?
D’ailleurs, la généralisation de l’épithélioma n’est-elle pas aujourd’hui hors de contestation, et alors même qu’on eût constaté l’existence de tumeurs multiples dans les viscères, en même temps qu’il y en avait une à la langue, pourrait-on en induire, qu’il s’agissait d’un carcinome et non d’un épithélioma?
Cette objection enlève toute leur valeur aux faits suivants, qu’on pourrait avoir la pensée d’opposer à ma manière de voir.
Lebert, dans son anatomie pathologique, raconte sans plus de détails que le Dr Lœffler lui communique ora-
lement, pendant son séjour à Paris, en 1847, un cas dans lequel des tumeurs cancéreuses multiples du foie existaient en même temps qu’un cancer de la langue.
Une observation de Klobb (4863) relate qu’à l’autopsie d’un individu âgé de 55 ans, mort d’un épithélioma de la langue, on trouva à la base d’une des valvules du cœur une petite tumeur de la grosseur d’un noyau de cerise qui avait tout à fait l’aspect d’un cancer. Le siège de cette tumeur me porte à croire qu’il s’agissait plutôt d’une de ces indurations fibreuses si fréquentes à cet endroit. D’ailleurs rabsenced’examenhistologique enlève à ce fait toute sa valeur.
Schrœder Yan der Kolk a vu un malade atteint (¥ épithélioma de la langue, qui portait en même temps une tumeur carcinomateuse du cou ; et Paget a observé un cancroïde lingual qui coïncidait avec des tumeurs encê phaloïdes du poumon et des glandes cervicales. Heurtaux qui cite ces deux faits, ne les considère pas comme des exemples de généralisation épithéliale, mais bien de coexistence de deux affections de nature essentiellement diverse. Cette interprétation me paraît suffisamment justifiée. Et puis ne voulût-on pas l’accepter, que pourrait-on tirer de ces faits, qui soit contraire à mon opinion sur la nature réelle du cancer lingual?
Dans ces deux derniers cas, le point important n'est pas douteux : les deux malades étaient atteints d’un épithé- Homa de la langue.. Il reste donc à savoir pourquoi les tumeurs des autres organes n’étaient pas de même nature; et quand bien même on tirerait cette conclu* sion que le cancroïde peut se transformer en se généralisant, il n’en resterait pas moins certain que la production morbide développée primitivement dans la langue était de l’épithélioma.
Enfin voici une observation inédite, non moins concluante que les faits de Schrœder van der Kolk et de Paget : que M. Ghassaig’nac, qui a bien voulu me communiquer cette observation, en reçoive ici tous mes remercîments.
Obs. — Cancer épithélial de la langue. — Ablation par écrasement linéaire. — Guérison. (Observation recueillie par M. Benjamin Bail.)
Heurtant (Nicolas), âgé de 61 ans, sellier, est entré le 16 septembre 1856 à l’hôpital de Lariboisière dans le service de M. Chassaignac, salle Saint-Louis, n° 14.
Ce malade, qui présente malgré son âge avancé toutes les apparences d’une santé robuste, n’a jamais été sérieusement malade avant son entrée à l’hôpital, et n’a jamais eu, s’il faut le croire, d’antécédents syphilitiques .
Depuis environ six môis il se trouvait gêné dans les mouvements de la langue par un petit bouton développé vers la pointe de l’organe. Il s’est ulcéré depuis six semaines, et depuis cette époque son accroissement a été assez rapide pour causer au malade de sérieuses inquiétudes.
Aujourd’hui, la tumeur qui siège à gauche de la ligne médiane, se présente sous forme d’une plaque indurée faisant relief à la surface de la langue et offrant une ulcération grisâtre de la grandeur d’une pièce de 20 centimes : les bords ne sont pas taillés à pic. Sur le dos de la langue, au voisinage de la tumeur, on trouve une induration superficielle, s’étendant un peu au delà de la ligne médiane, et se terminant en pointe en arrière. Le frein présente une bride qui attire la pointe de la langue en bas, mais sans produire aucun embarras de la parole. Les ganglions sous-maxillaires ne sont pas engorgés. Il existe au voisinage de la tumeur une dent taillée en pointe, dont on a pratiqué sur-le-champ l’extraction. Les incisives du sujet sont endommagées par l’usage habituel de la pipe.
Le 22 septembre l’ablation de la tumeur a été pratiquée par l’écrasement linéaire. Trois longues aiguilles ont transpercé la tumeur par delà sa base. Une forte ligature est ensuite appliquée au-dessus des épingles pour opérer la pédiculisation. La chaîne d’un petit écraseur vient ensuite étreindre la masse.
L’instrument a marché d’un cran par demi-minute ; l’opération, qui a duré 45 minutes a été fort douloureuse ; le chloroforme n’a
pas été administré, le malade ayant dû garder la position assise. Vers la fin de l’opération, les mouvements du sujet paraissent
avoir provoqué une légère hémorrhagie qui a promptement cédé à un pansement à l’agaric et à l’application de la glace. Incisée au milieu de l’ulcération qu’elle présente, la tumeur offre une couche assez mince de tissu lardacé qui paraît n’avoir pas dépassé les limites de la section. Examinée au microscope, elle présente des cellules épithéliales mélangées d’un très-petit nombre de cellules et de noyaux cancéreux solubles dans l’acide acétique. On y rencontre aussi quelques cellules fusiformes de tissu ffbroplastique. Les divers éléments anatomiques sont mélangés dans la tumeur sans ligne de démarcation.
Le soir à 5 heures, le malade est dans un état satisfaisant. L’hémorragie n’a pas reparu, la plaie, qui se présente sous forme d’un angle rentrant assez obtus, offre un fort bon aspect : il n’y a pas de fièvre (70 puis).
Deux bouillons, deux potages: pansement à l’agaric. Le 25 septembre, la plaie continue à présenter un bon aspect, la suppuration s’étant établie, on cautérise avec la solution de nitrate d’argent (5 grammes sur 30).
Deux bouillons, deux potages. Bordeaux 250 gr.
Le 1er octobre un bourgeon charnu assez volumineuse s’est développé au bord extrême de la plaie : il ne présente pas d’induration. A cette occasion, M. Ghassaignac (1) fait observer qu’à la suite de l’ablation de tumeurs épithéliales, on voit souvent paraître des bourgeons charnus assez hypertrophiés pour donner au premier abord l’idée d’une récidive immédiate et sur place. On les voit cependant disparaître dans le cours de la cicatrisation, et plusieurs malades actuellement couchés dans le service, en offrent la preuve.
Le 4 octobre, le bourgeon charnu est à son maximum de déveoppement. Sous les autres rapports l’état du malade est satisfaisant ; il remue facilement la langue et répond distinctement aux questions qui lui sont adressées. La brièveté du frein fait toujours obstacle à la propulsion de la langue. Lorsque le malade veut la sortir de sa bouche, elle se déprime en bas, surtout à la partie médiane.
(1) Pour rappeler au moyen d’une expressiou particulière la disposition curieuse en vertu de laquelle apparaissent à la surface des plaies qui succèdent à l’ablation des cancroîdes, des bourgeons suspects mais qui se résolvent très-bien, M. Ghassaigne leur a donné le nom de bourgeons ou fongosités épithélioïdes.
Les jours suivants le bourgeon charnu a commencé à décroître: il avait complètement disparu le 15 octobre.
Aujourd’hui, le 22 octobre, le malade est parfaitement rétabli : la cicatrisation est complète. Une légère cicatrice près de la pointe de la langue est le seul vestige de l’opération : mais la plaque dorsale située sur la ligne médiane se trouve dans le meme état d’induration qu’à l’époque de son entrée à l’hôpital. La parole est parfaitement distincte et depuis huit jours, il est au régime alimentaire de deux portions.
Benjamin Ball.
Suite de l’observation précédente.
Cancer de la langue opéré. —Pas de récidive dans cet organe. — Autopsie.
N° 13, Saint-Augustin, Heurtant Nicolas, G3 ans, sellier, rue de Lafayette 41, 9 novembre 1858.
Cet homme a été opéré il y a deux ans par écrasement linéaire d’une tumeur cancéreuse de la langue. Aujourd’hui, il n’y a pas récidive dans cet organe; mais les ganglions du cou sont pris et ils sont même en suppuration; la matière est brune, semblable à du marc de café, infecte et très-abondante. Le malade ne dort qu’à force d’opium, il peut à peine avaler quelques aliments liquides.
Le 22 novembre une hémorrhagie se déclare, mort presque instantanée.
Autopsie. — La carotide est ouverte par suite des progrès de l’ulcération, tous les ganglions du cou sont cancéreux, la langue est complètement intacte; il y a un peu d’œdème de la glotte. Le foie contient plusieurs points cancéreux dans sa substance; l’un d’eux arrive jusqu’à la surface externe. Sur la septième côte à droite, deux tumeurs cancéreuses delà substance osseuse; rien dans les autres viscères. La prostate semble un peu dure mais les caractères ne sont pas assez tranchés pour qu’on l’affirme cancéreuse.
Il est bien regrettable que bexamen histologique des tumeurs du foie n’ait pas été pratiqué. Seul il eût pu résoudre la question d’origine de ces productions et
démontrer clairement si elles devaient être rattachées
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à l’encéphaloïde ou à l’épithéliome. Mais quel qu’eût pu être le résultat de cet examen, la nature épithéliale de la tumeur ling*uale resle, et pour renverser la thèse que je soutiens, il n’en faudrait pas moins à l’avenir montrer un cas irrécusable d’encéphaloïde de la langue.
Est-il besoin pour expliquer la malignité bien avérée du cancer lingual, de croire au développement du tissu carcinomateux? Nullement ; car nous verrons plus loin que cet organe réunit certaines conditions anatomiques essentiellement propres à faire comprendre la rapidité de la marche des néoplasies qui y prennent naissance, leur tendance très-grande à l’envahissement de proche en proche, la rapidité d’apparition et le développement souvent énorme des propagations ganglionnaires , enfin la récidive trop fréquente après les opérations.
Puis, s’il est avéré que le cancer primitif des muscles est encore à prouver, pourquoi la langue ferait-elle exception à la loi générale ? Pourquoi s’y développeraitil des cancers profonds, interstitiels, indépendants de la muqueuse ou des glandes ?
Nous pourrions au même titre invoquer les idées de Thiersch sur les aptitudes morbides des feuillets interne et externe du blastoderme; mais ce serait peut-être trop abandonner le domaine des faits, pour nous rejeter dans la théorie pure. N’oublions pas que tout raisonnement peut conduire à l’erreur et que l’hypothèse, suivant la pitoresque expression de Flourens, n’est souvent qu’un beau rideau qui cache un vide.
Ainsi, de même que pas une observation ne permet d’admettre anatomiquement, d’une façon indubitable l’existence réelle du squirrhe ou de l’eneéphaloïde de la
langue, de même la clinique apporte lin appui solide à celte idée en montrant que le cancer de la langue se rapproche beaucoup plus dans ses allures de l’épithélioma que dm carcinome. Irons-nous jusqu’à nier complètement la possibilité des deux premières formes de néoplasies ? Nous devons laisser une porte ouverte aux recherchesà venir; mais nous nous croyons aussi suffisamment fondés à affirmer que pour le moment cette possibilité n’est pas démontrée et que Paget et Unie îiin son avaient été peut-être bien inspirés, lorsque en 1860, ils avaient déclaré que les caractères indiqués comme appartenant au squirrhe de la langue, se rapportaient en réalité au cancer épithélial, le seul dont leurs recherches ieur eussent démontré le développement dans cet organe.