‹ Du cancer de la langueChapitre 9 sur 17 · RÉCIDIVES · texte numérisé non relu

RÉCIDIVES

L’incurabilité présumée du cancer de la langue a été l’objet de longues et nombreuses discussions au sein de la Société de chirurgie. A. Richard, après en avoir opéré un certain nombre d’individus et les avoir tous vu succomber à une récidive précoce, las de ses insuccès, et s’avouant désarmé contre cette cruelle maladie, souleva devant ses collègues cette importante question d’incurabilité .

il soutint qu’il n’existait pas dans la science un cas de guérison bien avéré des cancers qui siègent àlalangue. Chez tous les malades qu’il avait opérés ou vu opérer, la récidive ne s’était jamais fait attendre plus d’une

année. Une opinion aussi absolue devait rencontrer des contradicteurs; dans la même séance MM. Huguier, Chassaignac, Cioquet, prirent la parole pour opposer à l’assertion de Richard des faits de guérison datant de 2, 3 et 7 ans.

La conclusion de cette importante discussion pourrait être ainsi formulée : la récidive des cancers de la

lan gue est la suite ordinaire des opérations que Ton

pratique pour les enlever. L’absence de récidive est tout h fait exceptionnelle.

Depuis 1857, époque où eut lieu cette discussion, la question n’a pas fait un pas vers une meilleure solution. Quand on interroge à cet égard les vieux praticiens, presque tous répondent qu’ils ont vu le mal repulluler, quelques-uns ont obtenu des guérisons temporaires, aucun ne cite un cas irrécusable de guérison

permanente.

J’ai cherché a mieux préciser la solution par l’analyse des observations qui ont été publiées ; mais j’ai rencontré des difficultés insurmontables.

Si l’on s’en rapporte, en effet, aux résultats consignés dans la plupart des observations, la guérison du cancer ne serait point chose rare ; elles se terminent presque toujours par ces trois mots : le malade sortit guéri , ce qui veut dire, en réalité, que la plaie se cicatrisa.

Ce n’est pas sur de semblables données que l’on peut établir le pronostic et la fréquence des récidives. J’ai pu néanmoins trouver un certain nombre d’observations

où le malade a été suivi. Otto Justet Schuh, de leur côté, ont réuni quelques faits. La question est si grave que, malgré l’insuffisance de ces documents, je vais

essayer d’indiquer d’abord la durée naturelle de la ma-

ladie, abandonnée à elle-même, et ensuite la fréquence et la marche des récidives.

Toutes les observations qui pourraient servir à établir cette durée ne peuvent être utilisées. Ainsi, Morel- Lavallée assigne dix-sept ans d’existence au cancer atrophique dont il a été déjà question. Il est bien difficile d’admettre une aussi longue période quand le chirurgien, n’ayant pas observé le mal au début, est forcé de s’en rapporter au dire du malade. En élaguant ainsi les diagnostics douteux, il n’en reste que 7 sur 224 observa tions analysées à ce point de vue.

Dans ces 7 cas, le maximum de durée atteint 3 ans, le minimum 2 mois; la durée moyenne chez ces 7 individus égale 14 mois. C’est exactement la durée indiquée par Lebert pour ce genre d’affection.

En regard de ce résultat, il était intéressant de mettre le tableau de la durée moyenne de la vie des individus opérés, guéris en apparence et succombant à une récidive après une guérison temporaire plus ou moins prolongée. J’ai réuni tous les cas de cette catégorie que j’ai pu trouver et suis arrivé à ce résultat que la durée moyenne de la vie dans ces conditions a été de deux ans.

En comparant les deux moyennes, on voit que les malades bien opérés, dans de bonnes conditions, ont chance de gagner environ 10 mois d’existence.

Cette moyenne de 2 ans de guérison repose sur 12 cas dont l’ana!ogie était bien démontrée. Des guérisons temporaires beaucoup plus longmes ont été observées, je ne l’ignore pas; mais l’absence de renseignements sur les principales phases de la maladie les rend inutiles pour la solution du problème.

On confiait le résultat de la discussion qui eut lieu

à la Société de^ chirurgie sur la fréquence des récidives

qui succèdent à l’extirpation de Fépithéliome. Depuis lors Otto J ust a publié une statistique où sur 72 observations, il note 18 récidives, c’est-à-dire, 25 0/0. Si les 54 autres cas pouvaient être considérés comme guéris, ce serait là un résultat merveilleux. Mais j’ai montré ce que valent des statistiques édifiées sur la simple constatation que le malade est sorti cicatrisé. Il suffit d’opposer à la statistique de Just, pour en montrer la non-valeur, les résultats de Thiersh, qui lui n’a pas perdu le malade de vue après l’opération. Or sur les six individus atteints de cancer lingual qu’il a observés, trois sont morts des suites de Fopération ; les trois autres ont succombé un peu plus tard à une récidive.

Le siège de la récidive n’est pas toujours le même. Ordinairement Fépithéliome repulluîe à la fois surplace et dans les ganglions, plus rarement sur place exclusivement et exceptionnellement dans les ganglions, la cicatrice restant indemne. Sur 7 observations oùle siège delà récidive est indiqué, on compte 3 récidives sur place et dans les ganglions, et 4 récidives dans les ganglions exclusivement.

Le cancer une fois récidivé marche comme déjà je Fai. fait pressentir avec une extrême rapidité, et c’est encore là un des caractères les plus propres à montrer la malignité de Fépithéliome. Sur les 18 récidives consignées par Otto Just, 2 fois le mal repullule 12 jours après Fopération, 3 lois 6 à 9 semaines, les autres fois 7 mois, 1, 2, et 3 ans après la guérison.

Si je ne me trompe ces chiffres ont rapport non pas à la récidive proprement dite, mais comprennent l’intervalle qui sépare la guérison, de la mort avec récidive.

Il comprend par conséquent la durée de la guérison temporaire.

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Dans cinq cas où l’époque de la récidive et de la mort qui en est la conséquence est notée, le temps écoulé jusqu’à la mort, a été de 12, 6, 3, 2 et 1 mois.

Voici deux nouvelles observations que je dois à Tobligeance de M. L. Labbé : elles prouvent manifestement que l’extirpation largement faite met bien à f abri d’une récidive locale, mais n’arrête pas l’infection ganglionnaire.

Obs. IX. — Cancroïde de la langue. — Excision et cautérisation. — Absence de récidive locale. — Récidive dans les ganglions. (L. Labbé,)

Au mois d’octobre 1867 M. R... négociant vint trouver M. le D. Labbé. Il se plaignait d’une gêne au niveau de la partie moyenne de la portion latérale droite de la langue. On constatait à ce moment à la région indiquée une très-légère modification de la consistance normale des tissus. Gomme il existait des antécédents syphilitiques chez le malade, un traitement mixte par le mercure et l’iodure de potassium fut institué. Au bout de trois semaines M. Labbé revit le malade, et celui-ci manifesta le désir d’une consultation avec M. Nélaton; ce qui eut lieu. M. Nélaton pensa qu’on devait continuer pendant quelque temps encore le traitement spécifique. Au commencement de décembre aucune amélioration notable ne s’était produite. M. Labbé déclara qu’il fallait avoir recours sans plus tarder à une amputation. Cette idée fut repoussée tout d’abord. Toutefois, après de nombreuses tergiversations M. K... se décida à subir l’opération. A ce moment le noyau induré était toujours très-petit et les tissus l'environnant immédiatement présentaient une grande souplesse. Il n’y avait pas trace d’engorgement ganglionnaire. La santé générale du malade était excellente.

Le 26 janvier 1868 l’opération fut faite de concert avecM Gosselin par M. Léon Labbé. On s’y prit de la manière suivante. La langue attirée au dehors à l’aide d’un fil, la partie malade fut saisie avec une forte pince à érigne et à l’aide de ciseaux courbes le

mal fut circonscrit par une section partant environ à 2 centirn. au-delà de la partie indurée. La cautérisation au fer rouge fut faite immédiatement sur les parties sectionnées. Au bout de huitjours les eschares étaient tombées et le malade était dans un état complètement satisfaisant. Le malade enchanté du résultat croyait sa guérison certaine; mais quoique l’opération eût été faite dans des conditions en apparence des plus satisfaisantes, dans le courant du mois de mai, le ganglion sous-maxillaire devint volumineux, et dur. La cicatrice de la langue demeura intacte jusqu’à la mort du malade qui succomba à l’infection ganglionnaire vers la fin de l’année 1868.

Obs. X. — Cancroïde de la langue, ■— Excision. — Récidive. — Morl.

M. X., de Moulin-la-Mouche (Orne), fut envoyé au mois de mai 1868 à M. Labbé et entra à l’hôpital du Midi ou se trouvait ce chirurgien à cette époque.

M. X. avait 53 ans. Il était exceptionnellement robuste et considérait le mal dont il était atteint au niveau de la langue comme à peu près insignifiant. Il ne s’était que difficilement décidé à suivre les conseils de son médecin qui l’envoyait à Paris poür subir une opération. »

Au moment de son entrée à l’hôpital, M. Labbé constata la présence d’une très-légère induration occupant la partie moyenne du bord latéral gauche de la langue. Les ganglions sous-maxillaires étaient parfaitement intacts.

Le malade fut opéré comme le précédent, et les tissus en apparence sain, furent enlevés dans une grande étendue. Au bout de neuf jours, la cicatrisation était complète et le malade retourna dans son pays. Mais au bout de trois mois, il existait un engorgement ganglionnaire très-prononcé et le malade succombait vers la fin de l’année 1868, sans que la cicatrisation de la langue eût été le siège d’une nouvelle ulcération.

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