TREIZIÈME OBSERVATION
Ulcération cancéreuse du col de la matrice avec développemens celluleux à sa surface ; amputation , repullulation; mort.
Madame S., âgée de vingt-sept ans , née dans le midi de la France , fut mariée à dix-sept ans , et devint mère un an après. Elle n’eut pas d’autre enfant. Elle était fortement constituée ; elle avait beaucoup d’embonpoint, la peau blanche et les cheveux noirs; d’un caractère irascible et emporté, elle passait facilement de la colère a F enjouement. Sa vie avait toujours été régulière , et jamais elle n’avait éprouvé d’atteinte delà maladie vénérienne. Son régime , comme celui des habitans du midi , était stimulant : elle vivait habituellement de mets très-épicés.
Juscpi’au mois de mai 1828, madame S. ne s’était aperçu d’aucun dérangement dans sa santé. Ses règles coulaient généralement peu et d’une manière irrégulière ; mais leurs retours avaient lieu sans douleurs , et la pensée que ces irrégularités pussent dépendre d’une maladie de matrice n’était jamais venue dans l’esprit de cette dame. Ce fut à cette époque qu’un écoulement sanguin , plus abondant
188 diagnostic différentiel
qu’à l’ordinaire , se prolongea pendant une quinzaine de jours , et fut remplacé par une perte blanche qui répandait une odeur désagréable. '
La malade passa néanmoins tout l’été dans cette position sans consulter personne , parce que , disaitelle , ne sentant aucune douleur, les accidens qu’elle éprouvait étaient naturels et ne réclamaient pas les secours de l’art.
Une perte de sang considérable étant survenue au mois de septembre, madame $. fut obligée de se mettre au lit, et de me faire appeler. La perte fut combattue et arrêtée au bout de quinze jours, par la saignée du bras , le repos, la diète et l’extrait de ratanhia. Mais le sang fut remplacé par une matière séro-purulente , qui coulait en si grande abondance par la vulve, que la malade, qui en était inondée, se persuadait qu elle laissait aller ses urines sans s’en apercevoir ; c’était une erreur. Une odeur particulière , celle du cancer ulcéré , qui infectait F appartement , ne me laissa pas de doute sur la nature de la maladie. J’en acquis bientôt la certitude en trouvant par le toucher une désorganisation cancéreuse complète du col de la matrice. Il se présentait sous la forme d’un gros champignon à bords renversés , et du centre duquel s’élevaient plusieurs excroissances mollasses , saignantes au toucher, et qui fournissaient, de toute leur superficie et des interstices qui les séparaient , cette matière ichoreuse dont nous venons de parler. On pouvait toucher, presser toutes ces désorganisations, sans exciter de douleur chez la
malade , qui ne se doutait nullement de la gravité de son état.
Le doigt porté derrière ce champignon put reconnaître qu’une surface lisse , de la largeur de deux à trois lignes , sans apparence de désorganisation , existait dans toute la circonférence de la portion du col qui se trouvait entre la tumeur et l’insertion du vagin. Je m'assurai que les ligamens ronds et les ovaires étaient intacts. Une perquisition exacte, faite dans les fosses iliaques et dans la cavité abdominale, ne fit découvrir aucun engorgement concomitant. Un prolapsus considérable de la matrice rapprochait cet organe de la vulve. La constitution , quoiqu’ altérée, ne l’était pas encore assez pour exclure toute tentative de guérison. Le teint était pâle avec une teinte légère en jaune, le pouls fébrile; les organes digestifs étaient en mauvais état. La cachexie était imminente , et la résorption ichoreuse , qui devait se faire avec activité d’un foyer si étendu et abreuvé sans cesse par une matière infecte si abondante , ne pouvait manquer d’en hâter les progrès. Toutes ces considérations me firent penser que l’amputation du col pouvait et devait être pratiquée, comme le seul moyen d’amener la guérison peutêtre, et dans tous les cas, de prolonger les jours de la malade. M. Lisfranc , qui partagea ma manière de voir, procéda à l’opération de la manière suivante :
La malade fut placée comme pour la taille périnéale, sur une table élevée et solide, garnie d’un matelas; l’opérateur ne pouvant faire usage du spéculum
à cause du volume de la tumeur, ou jugeant plus commode de s’en passer , porta le doigt indicateur de la main gauche entre le col et la paroi du vagin du coté droit, il conduisit sur ce doigt une forte érigne , et h implan ta profondément dans le col au dessus de la partie désorganisée ; il la confia a un aide. ïl enfonça ensuite de la même manière, dans la circonférence du col, cinq à six autres érignes simples. Réunissant ensuite les tiges de toutes ces érignes en un faisceau, il chercha à amener la tumeur hors de la vulve par des tractions modérées. Deux des érignes ayant échappé en entraînant une portion du col cancéreux , elles furent remplacées par deux pinces de Muzeux , que F opérateur plaça à droite et à gauche, en faisant incliner la tumeur alternativement vers F un et F autre coté, il confia alors à deux aides une partie des érignes , se réserva les autres , et par des mouvemens simultanés et des tractions graduées, il parvint a faire franchir la vulve par la tumeur. Des aides écartèrent les grandes lèvres qui , étant tuméfiées , recouvraient la partie saine du col sur laquelle il fallait couper; F opérateur pratiqua F excision avec un bistouri boutonné droit , puis il la continua avec un bistouri courbe , i j en procédant de droite à gauche , passant à la partie postérieure du col et remontant de gauche a droite, o h il vint terminer son incision. Malgré les difficultés qu’on eut à opérer la sortie du col et à maintenir découvertes les parties saines sur lesquelles il fallait nécessairement couper, la section fut faite régulière-
ment en s’étendant davantage postérieurement afin de profiter de la longueur plus considérable du col en arrière qu’en avant. Pendant cette opération, qui fut longue et douloureuse à cause des fortes tractions qu’il fallut exercer sur la matrice, la malade perdit peu de sang et n’éprouva d’autre accident qu’un léger spasme et un vomissement lorsqu elle eut été replacée dans son lit.
 l’examen de la portion du col amputée , nous trouvâmes les prolongemens celluleux dont nous avons parlé , qui s’élevaient de la surface de ï’ulcèrç comme autant de petits champignons , et se réunissaient pour ne faire qu’une masse ; les bords étaient durs, frangés, profondément découpés. Le fond de l’ulcère d’oii ces végétations s’élevaient, était recouvert d\m putrilage fétide ; au dessous de ce putxilage le tissu de l’organe était, jusqu’à deux ou trois % nés de profondeur, d’un gris d’ardoise, et en pressant la tumeur on faisait sortir de tous ses pores une matière semblable , cpie nous considérâmes comme de la matière squirrheuse infiltrée. Il ne sortait rien par la surface ou la section avait été faite , et qui nous parut saine dans tous ses points.
Il ne survint aucun accident ; le pouls s’étant forement élevé dans la soirée du 10, une saignée du bras de deux palettes fut pratiquée.
Du 10 au 15 , état satisfaisant ; le pouls perd sa force et sa fréquence ; une suppuration abondante s’établit, la malade est contente et demande des alimens , qu’on lui refuse ; on pratique trois ou quatre
fois par jour des injections ëmollientes. Quelques douleurs survenues dans le ventre font craindre une inflammation du péritoine , avec d’autant plus de raison , que F écoulement du pus a sensiblement diminué, et que le pouls a acquis plus de fréquence. Saignée du bras de dix onces ; émolliens sur le ventre et en injections * F équilibre se rétablit.
Le 24 , la plaie examinée au spéculum présente l’aspect le plus favorable ; des bourgeons charnus , de bonne nature en apparence , se développent sur toute sur sa surface ; le pus est abondant , et la plaie ne présente aucune différence avec celles qui résultent des opérations faites pour toute autre maladie.
M. Lisfranc conseille des injections avec une solution très-faible de chlorure de sodium. La malade éprouve aussitôt une sensation pénible dans le basventre. Le 26, elle ressent dans le côté droit de la poitrine et dans l’épaule des douleurs assez vives, qui augmentent dans la nuit et les deux jours suivans. Saignée de huit onces le 29 et le 30 , parce que l’agitation avait fait des progrès , et que des vomissemens avaient eu lieu. Les injections émollientes remplacent les injections chlorurées.
Le 5 décembre les règles paraissent et coulent faiblement pendant trois jours. Les menaces de péritonite inquiètent de nouveau ; quinze sangsues posées à l’anus les font taire , et la malade, soulagée de ses douleurs , reprend sa gaîté.
1 4 décembre. Les douleurs vagues du ventre ont cessé sans retour ; mais il existe toujours un mouve-
nient fébrile , quoique la malade ait repris de F appétit, que son teint soit naturel , et que ses fonctions semblent revenir à l’état normal. La plaie avance lentement vers la cicatrisation ; les bourgeons qui s’élèvent de sa surface sont très-développe's, et dans leurs intervalles on remarque quelques points grisâtres , qui nous paraissent de mauvais augure. Ces bourgeons charnus et les points grisâtres sont touchés avec le nitrate acide de mercure. Dès ce moment, cette cautérisation devint nécessaire à des intervalles de plus en plus rapprochés et , quelque répétée qu’elle fût, avec quelque soin qu’on la pratiquât , elle n’empêcha pas la maladie de faire incessamment des progrès. Des repullulations nombreuses se formèrent sur la plaie même , pendant que dans leurs interstices l’ulcère rongeant s’étendait en profondeur et gagnait la cavité de F utérus. Cette malheureuse dame , après de cruelles souffrances , qu’elle Savait pas éprouvées avant l’opération, succomba le 11 avril 1829, parvenue au dernier degré de cachexie cancéreuse.
Nous observerons que si la maladie eût été locale, si elle n’eût pas dépendu d’une diathèse particulière , qui avait suffi pour lui donner naissance , l’opération habilement faite , que nous venons de décrire , aurait dû être couronnée de succès. Il ^existait , sur la surface de la partie détachée et opposée â l’ulcération, aucune trace d’infiltration squirrheuse, ce que nous pûmes constater par un examen attentif. Si, au moyen de la pression, nous fîmes sor-
194 DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL DES ULCÉRÂT., etc.
tir, par la surface de F ulcération, de la matière cérébriformc mêlée à de la sanie purulente, cette pression ne produisit rien de semblable du coté de la plaie récente. La plaie de la matrice se présenta elle-même sous F aspect le plus favorable pendant le premier mois. La repullulation du cancer nous parut donc dépendre uniquement de la constitutionnalité de la maladie.
Nous pourrions multiplier nos observations , afin de présenter un exemple des diverses variétés de cancer admises par certains auteurs , et notamment par le plus nouveau et F un des meilleurs, par M. Duparcque. Mais nous voyons peu d’ utilité pour la pratique dans ces distinctions, qui résident uniquement dans la forme , le fond restant le même. Ainsi des observations de cancers tuberculeux avec ramollissement blanc , grisâtre , sanguin , avec développement de fongosités avant ou après F ulcération , d’hypersarcoses cancéreuses, d excroissances carcinomateuses , de fongus liématode , manières d’être diversifiées d’un principe morbide identique , donneraient â ce travail , déjà trop long peut-être, une extension beaucoup trop grande, sans ajouter â son utilité pratique , qui a été constamment le but de nos efforts. Les détails dans lesquels nous allons entrer, relativement au traitement, nous fourniront d’ailleurs F occasion de compléter, par le rapport de nouveaux faits , Fins Loire des degrés divers du cancer et de l’extension qu’il est susceptible d’atteindre dans quelques circonstances.
TRAITEMENT Dû CANCER DE LA MATRICE. 195
Traitement du cancer de la matrice.
Les maladies chroniques sont généralement celles que les jeunes praticiens redoutent de traiter. Pressés d’obtenir des résultats , de jouir des honneurs du triomphe que la solution heureuse et prompte d’une maladie argue leur procure, ils sont effrayés, déconcertés , découragés par les lenteurs des efforts de la nature et des actions thérapeutiques des médioamens dans le traitement des maladies chroniques. Ignorant les ressources infinies de l'art et de la nature, n*5 ayant pas encore été à même de constater par l’expérience les heureux effets , quelquefois inespérés , qu’on obtient d’une médication convenable suivie avec persévérance pendant des mois et des années, ils apportent, dans leurs jugemens comme dans leur pratique, cette précipitation au coin de laquelle sont marqués tous les actes du jeune âge.
Cependant , la vraie , la bonne médecine ne se fait, dans les maladies chroniques, qu’avec une sage lenteur , avec une persévérance opiniâtre a se maintenir dans la bonne route d’oîi mille suggestions étrangères et quelquefois ses propres convictions ébranlées tendent â vous faire sortir. Pour résister â soi-même et aux autres, il ne faut pas moins que toute l’autorité d'une longue expérience personnelle ou celles d’hommes graves et consciencieux en qui on puisse avoir confiance. Les avantages qu’on ob-
tient de l’emploi méthodique des moyens hygiéniques, de l’administration prolongée de certains médicamens dont les bons effets se font long -temps attendre, de quelques pratiques spéciales du domaine de la thérapeutique ; ces avantages sont immenses ; ils déjouent toutes les prévisions ; ils sont, pour le bon praticien, la douce récompense de l’opiniâtreté de ses efforts et de sa foi dans la puissance de son art.
Ces réflexions s’appliquent au traitement des maladies cancéreuses en général, et en particulier, à celui du cancer de la matrice. Nous avons, avec la plupart des auteurs , proclamé son incurabilité. Les uns le déclarent incurable alors qu’il est bien confirmé, en d’autre termes, qu’il est parvenu au degré devancement où il donne naissance à des symptômes qui prouvent l’infection générale. D’autres, et nous sommes de ce nombre, proclament son incurabilité dès l’instant même qu’il se manifeste avec les signes locaux qui lui sont propres. Pour nous toutefois, son incurabilité est subordonnée â celle de la disposition organique dont il émane , de la diathèse qui le précède et raccompagne.
Nous sommes naturellement conduit à nous occuper d’abord du traitement de la diathèse , traitement préservatif du cancer ; nous passerons ensuite à son traitement curatif, et nous terminerons par le traitement palliatif, seul applicable a la maladie parvenue â son dernier degré.
Continent pouvoir s’occuper sérieusement des
modifications à faire subir aune disposition organique entièrement inconnue dans son essence , tout-â-fait ignorée jusqu a l’instant où elle se manifeste par les signes qui sont ceux-la même de la maladie qu’elle enfante? En d’autres termes, peut-on, par des moyens thérapeutiques quelconques, chercher a s’ opposer au développement de la diathèse cancéreuse, avant F apparition des symptômes locaux du cancer? Cela ne paraît pas possible ; car, pour modifier une disposition vicieuse de l’organisme et prévenir ses effets , faudrait-il avant tout que cette disposition se manifestât à nos sens par les caractères qui lui sont propres; mais dès l’instant où cette manifestation a lieu, le cancer existe; ce n’est plus une disposition que nous avons à combattre ; c’est la maladie même en pleine activité que nous avons a traiter.
Mais, si vouloir s’opposer au développement d’une diathèse latente serait une prétention ridicule, il n’en est pas de même lorsque cette diathèse s’est dévoilée par des signes même équivoques ; on doit alors s’attacher â combattre les plus légers symptômes et à poursuivre jusqu’à extinction la disposition organique sous l’influence de laquelle le symptôme s’ùst manifesté. Soit, par exemple , une ulcération superficielle du col de la matrice , avec leucorrhée et induration du tissu sous-jacent. Jusque-lâ, rien n’avait dénoté chez la malade une disposition au cancer; et certes , ces symptômes ne sont pas encore suffisans pour le faire craindre. Ne serait-il pas néanmoins d'ùne bonne pratique , d’une sage prévoyance, de
guérir le plus promptement possible ces légers symptômes, de rechercher les causes qui auraient pu les produire, d'en prévenir le retour, et d’exercer sur la malade guérie une surveillance attentive , dans la crainte plus ou moins bien fondée de voir la maladie se présenter de nouveau avec des symptômes caractéristiques plus formidables et qui ne laisseraient plus alors de doute sur l’existence d une diathèse particulière? C’est dans ce sens que nous entendons le traitement préservatif ; c’est celui qui arrête les premières manifestations de la maladie et qui combat ensuite les actions organiques insolites ou exagérées dont ces manifestations sembleraient être une conséquence» S’il nous était permis de nous servir d’une comparaison pour mieux exprimer notre pensée , nous dirions que, de même qu’on prévient souvent une révolution qui pourrait entraîner la dissolution du corps social , en comprimant ses premiers mouvemens , de même on peut arrêter quelquefois dans sa marche la diathèse cancéreuse qui par ses progrès envahirait tout F organisme, en réprimant a temps les symptômes locaux de sa première apparition»
Arrêter, en effet, les premiers progrès du cancer, l’étouffer pour ainsi dire dans son berceau, poursuivre ensuite la disposition organique dont il dépend , tel est le double problème à résoudre dans le traitement de cette terrible maladie.
Il n’est pas toujours facile , quoi qu’on en ait dit ,
DE LA MATRICE. Ï99
de faire dispatfaître les premiers symptômes qui se manifestent. Les indurations légères , les ulcérations récentes et superficielles résistent souvent ou se reproduisent avec une étonnante facilité ; cela a surtout lieu lorsqu’elles ne dépendent pas d’une cause accidentelle et en quelque sorte traumatique , comme les abus du coït , ou F avortement , ou un accouchement laborieux , lorsque leur développement paraît être spontané , lorsqu’il dépend d’une disposition organique particulière. L’existence de la diathèse est alors à redouter ; et si plus tard les progrès du mal ne laissent aucun doute sur son existence , doit-on , par un découragement inexcusable , abandonner les malades à leur malheureux sort, en se contentant d’opposer au cancer confirmé un traitement palliatif? Nous ne le pensons pas.
Quelque évidente que soit la diathèse cancéreuse , il faut chercher , par des moyens convenables , à arrêter ses progrès , à la maintenir d’abord à l’état oîi elle se trouve , pour l’atténuer ensuite et la détruire totalement , si cela est possible.
Par quels moyens peut-on obtenir ces beaux résultats ? Ceux avec lesquels on attaquerait directement la diathèse sont bien incertains dans leurs effets, puisque l’essence de la diathèse est elle-même inconnue. Cette question est d’une solution bien difficile. Tous les medicamens prétendus spécifiques du cancer, toutes les recettes vantées par le charlatanisme ou par une foi aveugle en leur efficacité , ont-ils guéri un seul cancer bien confirmé ?
Mais nous avons déjà remarqué que le cancer, dégagé de toutes les complications qui hâtent sa marche , pouvait rester indéfiniment dans un état stationnaire. Si ce n^est là une guérison , c’est au moins une trêve , dont la durée peut se prolonger assez long-temps pour que le cours naturel de la vie n’en soit pas abrégé.
Le praticien doit donc s’attacher à combattre toutes ses complications et à isoler la diathèse de toutes les causes qui tendent à l’entretenir ou à lui donner l’impulsion. Ainsi réduite à sa plus simple expression , ne peut-elle pas subir les modifications que les progrès de la vie impriment à l'organisme , et ces modifications ne peuvent-elles pas aller jusqu’à sa complète destruction P Ce que nous voyons résulter chaque jour, dans les maladies chroniques , dans les engorgemens, les indurations, j’allais dire les désorganisations , du régime , de la diète , des moyens thérapeutiques spéciaux, et surtout de la persévérance dans leur emploi , et du temps , ne permet pas de désespérer d’une pareille réussite. Il est d’ailleurs toujours sage et consolant de chercher à l’obtenir.
Nous attribuons donc une très-grande importance au traitement rigoureux des plus légères indispositions qui se manifestent à l’utérus ; et nous dirons , avec notre confrère M. Mélier, « que tout dérangement un peu prolongé des organes génitaux de la
femme ou de leurs fonctions , toute incommodité
• • # qui persiste , toute souffrance , même légère , qui
se répète , doivent éveiller l’attention du médecin et méritent examen (1). »
Nous suivrons dans le traitement du cancer de la matrice les deux grandes divisions que nous avons établies pour sa description. Nous nous occuperons d’abord du squirrhe et des indurations avec lesquelles il peut être confondu ; nous passerons ensuite aux ulcérations.
Le traitement du squirrhe de F utérus , dans les premiers temps de son existence , est le même que celui des phlegmasies chroniques et des indurations de cet organe , dont il est le plus souvent impossible de le distinguer. Il s’adresse d’une part au squirrhe lui-même , et d’autre part aux états morbides divers dont il peut être la conséquence , ou qui peuvent le compliquer, soit pour les combattre, soit pour les reproduire utilement en opérant sur un point éloigné une révulsion salutaire , ou plutôt en satisfaisant un besoin , un vœu de la nature.
Lorsque , par le toucher et le spéculum , une induration du col de la matrice en apparence squirrheuse a été constatée , le premier soin consiste à rechercher la cause qui a pu la produire , celle qui peut l’entretenir ou l’aggraver. Cette cause une fois découverte, si toutefois elle est susceptible de l’être, il faut l’éloigner avant tout. Si l’état pléthorique gé-
(1) Considérations pratiques sur le traitement des maladies de la matrice ( Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1832 , tom. 2, pag. 333).
TRAITEMENT ï>ü CANCER
néral ou local entretient F utérus dans une congestion habituelle , il conyient de le faire cesser par des saigne'es souvent répétées et proportionnées a la force , au tempérament et aux habitudes hémorrhagiques de la malade. Il ne faut pas perdre de vue que chaque retour menstruel est pour la matrice irritée une époque orageuse , dont on doit atténuer la violence et les effets , autant que faire se peut , en diminuant à la fois la masse du sang , et l’éloignant le plus possible de l’organe malade en lui ouvrant une issue aux parties supérieures : la saignée du bras mérite donc la préférence. Cette saignée, spoliative dans quelques circonstances, doit être copieuse et faite alors largement ; dans d’autres , et ce sont les plus communes , simplement révulsive , elle doit être pratiquée avec beaucoup plus de modération et répétée plus souvent. On tire alors une palette et demie , une seule palette ou seulement quelques cuillerées de sang , et on y revient chaque fois que la congestion utérine se reproduit ou que les douleurs de la matrice sont intenses. Il nous est arrivé souvent de faire ainsi une ou deux saignées du bras chaque mois , pendant plus d’une année , et toujours avec un avantage marqué. L’époque qui précède immédiatement les règles est celle que nous choisissons de préférence , dans l’intention de modérer l’afflux du sang sur la matrice, comme dans les cas de métrorrhagie ou cette petite opération est indiquée. Nous nous dirigeons d’ailleurs d’après les indications variables
qui se présentent , quant à la force de la saignée et au temps où il convient de la faire.
Il est néanmoins un terme au bienfait des saignées générales. Elles perdent leur efficacité lorsqu1 elles ont été trop fréquemment faites ou lorsque la maladie dure depuis long-temps. Nous avons pu faire cette remarque chez quelques unes de nos malades , que les saignées modérées fatiguaient peu , à la vérité, mais qu’elles ne soulageaient pas comme elles le faisaient dans les commencemens de la maladie , bien que les progrès de leur mal fussent imperceptibles. Il semble qu’ alors la matrice, jouissant plus particulièrement de la vie organique qui lui est propre , s’individualisant en quelque sorte , participe moins activement à la vie générale et reste moins sensible a l’action des agens thérapeutiques généraux.
Nous avons vu des engorgemens durs du col et du corps de l’utérus résister opiniâtrement aux saignées générales et céder avec une rapidité surprenante aux saignées locales faites sur l’organe même. Nous voici conduit a examiner l’utilité et l’opportunité des applications de sangsues dans les engorgemens de la matrice. Cette question est d’une grande importance ; elle mérite toute attention,
Jusqu’à la découverte du spéculum , on ne s’était point avisé de poser des sangsues au col de la matrice ; et, à moins que, par F effet d’un prolapsus considérable, il se fut présenté à F entrée de la vulve, la chose eut été impossible. Depuis qiéon peut mettre
204 TRAfTËMËNT DIÎ CANCER
à découvert le col utérin , et que les saignées locales ont été considérées comme un des meilleurs résolutifs des engorgemens et des indurations , les applications de sangsues sur cet organe sont devenues d’une pratique aussi vulgaire que facile. Lorsque , par les saignées du bras , on a abattu la vivacité de l’inflammation utérine, et qu’il reste une induration peu douloureuse au toucher et rebelle aux moyens antiphlogistiques généraux , il faut l’attaquer localement par les sangsues , et extérieurement par divers moyens résolutifs qui seront indiqués plus bas.
Nous savons que M.Lisfranc rejette, dans presque tous les cas , les applications de sangsues au col utérin. Malgré toute la confiance que nous inspire la pratique étendue de ce chirurgien, nous restreignons beaucoup moins qu’il ne le fait les cas où cette saignée peut être utilement faite. Si , dans les inflammations aiguës de l’utérus , nous nous abstenons , comme ce praticien , des saignées locales , nous ne les repoussons pas également du traitement des inflammations subaiguës et des inflammations chroniques. C’est dans ce cas qu’elles nous ont rendu des services prompts et signalés. Nous avons posé jusqu’à quinze sangsues à la fois au col, et nous avons vu des engorgemens chroniques de l’utérus disparaître comme par enchantement apres la saignée copieuse quelles avaient déterminée, et nous avons vu , contrairement à ce qu’avance ce professeur , les malades s’applaudir de cette pratique et en solliciter de nouveau les bienfaits. Les applications
de sangsues au col sont faciles à faire et peu douloureuses. On introduit en meme temps dans le spéculum le nombre de sangsues que Ton veut poser. On les enferme au moyen d’un fort tampon de linge ou de charpie , et on pousse le tout contre le col avec l’embout du spéculum. On les maintient ainsi appliquées sur le col , ou elles ne tardent pas à mordre. Au fur et à mesure qu’ elles se détachent r on les saisit avec une longue pince à pansement, et on les retire Lorsqu’elles sont toutes extraites, on favorise l’écoulement du sang au moyen d’injections ou d’un bain local tiède , que la présence du spéculum rend facile ; on retire ensuite cet instrument % et le sang continue à couler plus ou moins abor^ damment par la vulve. On favorise encore cet écour lement par de nouvelles injections portées profondément dans le vagin , et qui ont pour but principal de détacher les caillots de sang qui se forment dans ce conduit ou sur les petites plaies des piqûres , et qui empêchent le sang de couler.
Nous ne concevons pas Futilité des applications des sangsues aux lombes , à moins qu’ elles ne soient faites dans l’intention de remédier aux douleurs aiguës qui résultent quelquefois de l’inflammation des; ligamens larges. Nous en dirons autant de celles; posées dans les aines pour combattre les douleurs des ligamens ronds. Elles ont alors une utilité réelle. Mais posées dans ces mêmes lieux ou à l’anus ou à la vulve pour combattre les douleurs et les indurations de la matrice ? elles vont, selon nous , directement,
TRAITEMENT Dtî CANCER
contre le but qu on se propose. Ellès augmentent là congestion de l’utérus et entretiennent ou ramènent tous les aceidens qui en dépendent. La théorie est ici d’accord avec la pratique pour les repousser, et nous nous en abstenons constamment pour nous renfermer dans les saignées révulsives faites au bras et dans les saignées immédiatement déplétives faites sur P organe même.
Pour les mêmes motifs, nous rejetons les ventouses scarifiées posées autour du bassin dans les indurations utérines , et nous les réservons pour combattre les douleurs accessoires que les rapports anatomiques de cet organe réveillent dans les parties environnantes.
Les saignées générales et locales font la base du traitement des indurations de lutérus à l’état aigu et chronique ; générales, si elles sont aiguës ; locales, si elles sont chroniques; elles le constituent pour ainsi dire en entier. Il est néanmoins d’autres moyens anti-phlogistiques qui contribuent puissamment a assurer les bons effets des émissions sanguines. Telles sont les applications émollientes faites immédiatement sur l’organe malade ; les bains du col, qu’on administre en introduisant dans la cavité du spéculum, mis en place, une décoction émolliente et narcotique , dans laquelle le col peut baigner pendant un quart d’heure et plus , les cataplasmes ou bouillies de farine de lin dont on emplit le fond du vâgin. Mais, ces moyens convenant mieux dans le traitement des écoulemens et des ulcérations, nous
aurons occasion d’y revenir lorsque nous nous occuperons de ces lésions.
Les Bains. On es t fréquemmen t dans T usage de prescrire des bains de siège aux femmes qui se plaignent d éprouver des douleurs dans le bas-ventre , sans faire assez attention aux causes de ces douleurs et à Faction du bain local qu’on administre. Dans le traitementdes maladies de matrice , on doit éviter tout ce qui tend à déterminer et à entretenir la congestion humorale sur cet organe. C’est pour cela que nous avons adopté les saignées révulsives et localement déplétives, et que nous avons rejeté celles qui semblent destinées plutôt a attirer le sang dans l’organe malade ou dans les tissus environnans , qu’à évacuer celui contenu dans les mailles même de F utérus. Ces réflexions s’appliquent, on ne peut mieux, aux bains de fauteuil , qui agissent dans le même sens (pie les saignées locales médiates. Les grands bains doivent donc, dans prescpie tous les cas, mériter la préférence. On peut les rendre émolliens, en y délayant un mélange de son et de mucilage de graines de lin ou d’herbes émollientes bouillies et hachées, qu’on enferme clans une serviette et qu’on pétrit pendant long-temps dans F eau du bain , avec le soin d’exprimer de temps en temps le mucilage ainsi délayé dans la serviette. Le séjour dans ces bains doit se prolonger le plus long-temps possible , afin qu’une imbibition puisse se faire par les pores de la peau, de ce liquide doux et onctueux , qui nous paraît singulièrement propre à tempérer la phlogistieité du
sang et l’acuité de l’inflammation et des douleurs. Les bains ainsi préparés , et à une température en rapport avec les habitudes et l’idiosyncrasie des malades, doivent être prolongés pendant plusieurs heures chaque jour, et, dans quelques cas, être renouvelés matin et soir. Pendant que la malade est dans le bain , elle peut en profiter pour faire des injections avec une seringue à canule recourbée et en gomme élastique , terminée par un renflement oiivaire percé de plusieurs trous.
Le repos. Nous avons dit que la matrice était située dans le bassin de manière à pouvoir obéir a l’ impulsion que les mouvemens de la femme et la pression des viscères lui imprimaient. La station debout et la pression des viscères la précipitent en bas : les mouvemens latéraux peu ménagés la portent contre les parois du bassin, ou elle vient heurter douloureusement , lorsqu’il y a surtout laxité dans ses ligamens süspenseurs. Il est important de prévenir ces inconvéniens qui sont fort graves, en condamnant la malade à un repos absolu dans la position couchée. M. Lisfranc observe très-judicieusement, à cet égard, que le séjour au lit ennuie, échauffe et détermine des congestions sur le bassin; il peut occasioner chez la femme, comme il fait chez Phomme, des excitations des organes génitaux qu’on doit chercher à prévenir. Aussi le repos sera-t-il pris sur un canapé, sur lequel on porte la malade de son lit, pour lui éviter de marcher, et ou elle passe la journée étendue et non assise.
Les injections y variées selon l’état maladif qu’on se propose de traiter, et sur lesquelles nous reviendrons ailleurs , peuvent contribuer à la résolution des engorgemens utérins et à la détersion des ulcères cancéreux.
Ces injections ont encore été administrées dans un autre but , celui d'amener la résolution des indurations squirrheuses du col de l’utérus. Elles sont alors de véritables douches, dont l’usage demande une attention particulière. Ce moyen est un résolutif puissant et un excitant énergique. On ne doit y avoir recours que lorsque l’organe est dans un état d’indolence complète , et encore pensons-nous que son usage doit être borné aux indurations chroniques qui n’ont point le caractère squirrheux.
Y oici néanmoins un fait rapporté par le professeur A libert(l), qui infirmerait notre opinion, et que nous rapportons textuellement pour ne rien faire perdre au lecteur du charme que ce brillant écrivain sait répandre sur tous les sujets qu’il traite.