VINGT-SEPTIÈME OBSERVATION
Ablation de l’utérus cancéreux , par M. Récamier.
Madame B***, âgée de cinquante ans , à tempérament éminemment nerveux , a été réglée à douze ans et demi , devint mère à vingt-un , vingt-huit et trente-cinq ans. A quarante-cinq , ictère de six semaines , et dysménorrhée pendant quatre mois. A quarante-neuf ans, diminution et irrégularité des menstrues , avec douleurs obtuses dans le siège ; sentiment de lassitude dans les régions lombaires , écoulement successivement séreux, sanieux et fétide* Huit mois après l’invasion de ces accidens , M. Récamier trouva la lèvre antérieure du museau de tanche rongée postérieurement par un ulcère sordide et fongueux , qui avait détruit la lèvre postérieure et s’étendait sur la paroi recto-vaginale. Le toucher fit reconnaître deux tumeurs séparées par un sillon , et qui paraissaient être formées par buter us surmonté d’une bosselure , ou par le col tuméfié et le corps de l’organe.
Le 26 juillet 1829 , F opération est pratiquée de la manière suivante :
Position de la malade, comme pour l’opération de la taille. On fixe la lèvre antérieure du museau de tanche avec une forte pince érigne , placée d’avant en arrière. On abaisse l’utérus et , pour assurer le déplacement , on fixe une seconde pince
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e'rigne placée transversalement. Incision transversale du vagin seulement , et de droite à gauche , sur la partie anterieure et inferieure de la tumeur , au moyen d’un bistouri convexe boutonne' , dirige' par l’index de la main gauche. Dissection du tissu cellulaire , qui unit le vagin et la vessie a la face anterieure de l’utérus. Ouverture du repli du péritoine , le pl us près possible de la surface de la tumeur ; introduction de l’index dans l’ouverture péritonéale , et agrandissement de cette ouverture, à droite et à gauche , avec un bistouri boutonné herniaire , droit et peu tranchant.
Le meme bistouri sert à couper, de haut en bas , les deux tiers supérieurs du ligament large gauche , en rasant le bord correspondant de l’utérus , jusque vers le sillon qui le sépare du col ; immédiatement après , meme dissection du ligament droit.
L’index de la main gauche est aussi porté derrière le reste du ligament droit, et le pouce en même temps placé en avant et en dehors. Les doigts fixent le ligament et servent de conducteur a une aiguille courbe montée sur un manche , percée a la pointe et armée d’un fil fort , destiné à embrasser ce qui reste du ligament large ou se trouve l’artère utérine ; on serre ce fil à l’aide d’un serre-nœud. La ligature du côté gauche est appliquée de la même manière ; on achève ensuite la section des ligamens avec le bistouri herniaire , et Ton parvient au vagin, que Ton divise. L’ utérus sort alors de la vulve, et il ne reste plus qu^à diviser le repli péritonéal qui
est entre la matrice et le rectum ; enfin on coupe le vagin postérieurement.
Cette opération a duré vingt minutes. La partie la plus douloureuse fut l’abaissement de la matrice : il n’y a pas eu trente onces de sang perdu par la division des parties. L’épiploon s’était montré : on le réduisit. Les fils des ligatures furent relevés sur les aines. La malade fut placée horizontalement, et il n’y eut pas d’autre pansement.
Deuxième jour de Fopération. Pouls, quatrevingt-dix pulsations ; ventre un peu élevé , sans douleur ; cathétérisme répété. Saignée de six onces ; cataplasmes , tisane de lin ; sommeil.
Troisième jour. Pouls fréquent, ventre plus élevé et plus sonore , douloureux dans la région iliaque droite; constipation. Saignée le matin ; trois grains de calomel en trois doses ; quarante sangsues sur le côté droit du ventre .
Cinquième jour. Fièvre modérée , ventre ballonné , constipation. Sangsues , pilulles de calomel et d'extrait de belladone , de chaque un grain , de deux heures en deux heures. Augmentation du ballonnement du ventre , agitation. Bain dune demiheure . Pour la première fois, la malade rend des vents par bas.
Sixième jour. Un peu de sensibilité aux régions iliaques. Sangsues , bain. La malade a une selle.
Septième jour. La partie postérieure de la vessie adhère au rectum ; on la divise avec le doigt , et il s’écoule une once d’un fluide brunâtre et fétide*
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Lavemens ; vingt sangsues sur les flancs ; bouillons ; injections d'eau tiède dans le vagin , pour entraîner une sorte de bouillie fétide qui s’en échappait par la pression*
On retire les ligatures le dixième jour. A dater du quatorzième , F amélioration fait des progrès et , le vingt-septième , l’on reconnaît que le fond du vagin forme un anneau simple , pouvant a peine admettre le doigt , et communiquant avec un cul-desac de la profondeur des deux tiers de la première phalange de l’index, formé par la réunion de la vessie et du vagin.
Voilà les trois observations ou l’on prétend que l’opération a été couronnée de succès ; et cependant la malade de M. Sauter succomba, deux mois après, à une indigestion ; celle de M. Blundell fut emportée par la récidive de la maladie : reste la malade de M, Récamier.
Mais /ttvant d** examiner si cette opération est réellement dans les convenances et les possibilités de l’art de guérir , il convient de dire quelques mots sur le pansement et le traitement qu’il convient d’employer après son exécution. Ce pansement doit être le plus simple possible. Quelques chirurgiens ont introduit dans la cavité du vagin de simples bourdonnets de charpie, soutenus par un bandage en T. D’autres , et ce sont ceux qui nous paraissent avoir raison , conseillent de ne faire aucun tamponnement pour arrêter l’hémorrhagie , rendue impossible par la ligature des artères utérines; cette
compressaion serait d’ailleurs de peu d’utilité pour arrêter le sang qui s’épanche dans le ventre, et inefficace pour contenir les intestins , qui , retenus naturellement par le mésentère , ne peuvent descendre jusqu’à la vulve ; la situation horizontale suffisant d’ailleurs pour les faire rester au dessus du fond du bassin. Il suffit donc de veiller au cours des urines et des matières fécales , de faire dans le vagin les injections qui ont été indiquées dans la description des observations particulières.
Les malades seront tenues d’ailleurs très-sévèrement au régime qui convient à la suite des grandes opérations. On ne doit pas oublier que celle qui nous occupe est une des plus graves et des plus difficiles qu’on puisse pratiquer , et que , pour ces motifs , on ne saurait prendre trop de précautions pour en assurer le succès.
Si maintenant on jette un coup d’oeil sur les résultats obtenus à la suite de l’extirpation de la matrice, on les trouvera peu propres à encourager les praticiens à répéter cette opération. En effet , des trois guérisons obtenues et citées ci-dessus , deux sont plus ou moins contestables : on ignore le sort consécutif de la troisième malade ; toutes les autres opérées ont succombé. M. Langenbeck, qui opéra par le malheureux ^procédé de Gulbertat , vit sa malade périr en vingt-quatre heures. Ce meme praticien n’eut pas plus de bonheur par le procédé de M. Sauter : deux femmes qu’il opéra ainsi périrent , l’une le second jour et l’autre le quatorzième jour
après l’opération. Paletta et Moteggia ayant extirpé la matrice, en croyant n’agir que sur un polype , le sujet mourut en quarante et quelques heures. Deux malades, opérées par MM. Siebold et Holocher, périrent en moins de neuf heures. MM. Roux et Récamier, en France, n’ont pas été plus heureux : une des deux opérées périt en trente heures , la seconde au bout de vingt-quatre heures. En résumé, comme résultat général, une guérison jusqu’ici parfaite, deux rétablissemens suivis de la mort au bout de un et de cinq mois , et quatorze morts toutes promptes, toutes évidemment déterminées par l’ épuisement nerveux et par des inflammations péritonéales à la suite de l’ opération.
« D’après ce relevé statistique , cette opération doit être rejetée de la pratique d’un art dont le premier objet est de conserver ; la matrice cancéreuse ne doit être amputée en totalité que lorsqu’elle est déjà expulsée du bassin ou ébranlée dans ses connexions , de manière à pouvoir être attirée audelà de la vulve , lorsqu’elle est en partie détachée du reste de l’organisme et qu’elle a perdu jusqu’à un certain point son droit de domicile dans l’abdomen (1). x>
(1) Bégin , ouvr. cité.