OBSERVATIONS
Observation I
( Arcli . gén. de méd ., 2e série, t. VI, 1834). Tumeur de l’oreille, maladie
endémique dans la vallée de Nipal par le DT Campbell.
Les habitants de la vallée de Nipal, et surtout ceux qui sont affectés de goitres, sont sujets à avoir une tumeur assez volumineuse qui se développe sur la conque de l’oreille et que le Dr Campbell désigne sous le nom de pendulous tumour of the external ear , ce qui fait croire qu’elle ne tient à l’oreille que par un pédicule peu volumineux. Ce médecin envoya, à la réunion du 2 mars 1833 de la Société de
Calcutta, deux de ces tumeurs qui s’étaient développées sur les hélices
des oreilles d’une femme de cet endroit, attiraient les oreilles en bas et recouvraient le méat auditif externe au point de nuire beaucoup à l’audition. Réunies, elle pesaient vingt-quatre onces. La surface de ces tumeurs était inégale ; elles étaient charnues, mais fermes ; leur tissu, suivant le Dr C., ressemblait à celui du mammary sarcoma. Elles avaient été enlevées par un simple coup de bistouri ; les plaies s’étaient cicatrisées promptement et les oreilles avaient repris leur position normale. La femme qui portait cette tumeur, est atteinte d’un bronchocèle volumineux. Sa tille aînée, âgée de 9 ans, porte une tumeur de la grosseur d’une noix à chaque oreille, et son autre fille, âgée de 6 ans, a, depuis trois ans, un goitre qui a atteint la grosseur d’une orange. Le même médecin ajoute qu’à Nipal le bronchocèle est très commun chez les animaux. Les agneaux et les chevreaux naissent souvent avec un développement morbide considérable de la glande thyroïde. Il a
envoyé, en même temps que les tumeurs dont il a été question cidessus, nue tumeur stéatomateuse, de la grosseur d’une petite orange qui avait été enlevée de la peau qui recouvre le gland, chez un chien : ce chien avait été amené des plaines du Eengale à Ni pal, en mars 1832, et en juillet, la maladie était arrivée au point indiqué (Trans. of med. and phys. Soc. of Calcutta , t. VI, 1833, et the amer. Journ., mai 1834).
Observation II
Kramer. Traité des maladies de l’oreille, traduction française par Ménière.
Paris, 1848, p. 34. Dégénérescence squirrheuse du pavillon de l'oreille.
Un jeune paysan, affecté de la teigne, éprouva vers Page de 8 ans une démangeaison à l’oreille droite parce que la peau de cet organe avait été envahie par la maladie du cuir chevelu. Par suite de grattements répétés, la peau du pavillon s’ulcéra, s’épaissit et acquit un volume considérable. Le jeune garçon était robuste. L’oreille rouge et gonflée resta dans cet état pendant plusieurs années. Vers l’âge de 15 ans, le mal fit de nouveaux progrès, et à 20 ans le pavillon tout entier n’offrait plus qu'une masse informe parsemée de tubercules à tous les degrés de développement. Il y avait de la suppuration vers la partie antérieure et supérieure de l’anihélix. Le docteur Fischer enleva l’oreille entière avec le bistouri et la plaie qui résulta de cette ablation fut guérie au bout de six semaines ; ce chirurgien ne dit rien de l’influence que l’opération dut avoir sur l’ouïe.
Comme nous l’avons déjà fait remorquer, cette observation est douteuse. S’agissait-il réellement d’une dégénérescence squirrheuse? L’examen histologique n’ayant pas été fait, il nous est impossible de nous prononcer catégoriquement. Mais si l’on songe combien le squirrhe apparaît ra-
Treillet 6
rement au pavillon de l’oreille, Ton voit que la chose est peu probable. En tous cas, il est vraisemblable que le cas de Kramer appartenait à la catégorie des tumeurs malignes.
Observation III
(Compte rendu de l’Académie des sciences, 25 juillet 1859). Du traitement des cancers épithéliaux ou cancroïdes par l'application du cautère actuel , par C. Sédillot.
« Un de mes malades de la clinique, âgé de 55 ans, dit C. Sédillot, avait eu la totalité du pavillon de l’oreille détruite, en moins de trois semaines par un cancroïde à marche aiguë. Le conduit auditil allait être envahi. Nous appliquâmes le feu à plusieurs reprises sur l'ulcération et nous obtînmes une cicatrice solide et persistante. Le malade malgré mes instances, quitta l’hôpital et nous ne l’avons plus revu. Mais aucun autre procédé n’eût pu nous donner un résultat aussi prompt et aussi heureux. »
Observation IY.
(Vulpian, Gazette des hôpitaux. 1865. p. 106) Cancroïde du pavillon de
l’oreille.
Un malade de 67 ans, couché au n° 16 de la salle Sainte- Vierge dans le service de M. Velpeau, à l’hôpital de la Charité, a été opéré pour une tumeur cancéreuse située au niveau du tragus.
Une petite tumeur du volume d’une aveline, d’une consistance charnue, ulcérée à la surface dans une étendue de 7 à 8 millimètres, mobile avec la peau sur les parties profondes, ne saignant pas, s’était développée depuis deux mois et avait apparu sous forme d’un petit bou-
ton que le malade avait arraché. En province un médecin avait été consulté et avait pratiqué une ablation de la petite tumeur/
Sans doute le mai n’avait pas été enlevé en totalité, car la production morbide s’était accrue avec une nouvelle intensité. L’état général du malade était excellent, il n’avait rien perdu de son embonpoint; il n’y avait pas de retentissement du cancroïde sur les ganglions voisins et quelques rares douleurs lancinantes existaient.
Velpeau, d’après Ja rapidité du développement, diagnostique une tumeur cancéreuse, contenant très probablement du tissu fibro-plastique et des éléments de cancer encéphaloïde.
La tumeur saisie par une erigne double a été circonscrite à sa base par deux incisions semi-elliptiques, emportant avec la tumeur une portion de peau saine. Une petite artériole a été ouverte pendant l’opération et a donné un peu de sang. La tumeur était bien circonscrite à la peau ; il n’y avait pas d’adhérences profondes, si ce n’est avec le sommet du tragus. Des bandelettes de charpie ont été placées dans la plaie pour arrêter l’hémorrhagie produite par l’artériole divisée. Un pansement à plat a été fait. Le malade très courageux n’avait pas voulu être endormi, et soit qu’il fût réellement très courageux ou qu’il jouît d’une insensibilité locale toute spéciale comme cela se voit chez certains malades opérés de lipomes, il n’a pas laissé échapper une seule plainte.
La tumeur enlevée présentait h la coupe une disposition lobulée un peu rameuse et ne laissant suinter aucun suc. Elle était peu vasculaire. La partie du cartilage du tragus enlevée avec la tumeur était un peu jaunâtre et ne semblait pas altérée.
Observation V
(Demarquay. Gazette des hôpitaux , 1869, n° 114, p. 449). Cancroïde du pavillon de l’oreille.
X..., âgé de 70 ans, entre à la Maison Municipale de santé dans
le service de M. Demarquay, le 12 juillet 1869. Malgré son âge cet homme est encore assez robuste.
Il y a trente ans, on lui a fait l'amputation de la jambe pour une tumeur blanche du cou-de-pied. A la main gauche les deux phalanges du doigt indicateur ont été enlevées à la suite d'une carie de ces os. Il a donc eu des accidents scrofuleux assez graves.
Il n’accuse aucun antécédent cancéreux dans sa famille. Au mois de février dernier, il a eu une hémiplégie à droite, de laquelle il reste encore un léger affaiblissement.
Depuis deux ou trois ans, il avait à la partie moyenne de l’hélix du côté gauche, une petite verrue qu’il arrachait souvent avec l’ongle et qui se reproduisait ensuite, toutefois sans augmenter de volume. Plusieurs fois il l’a cautérisée lui-même avec l’acide nitrique.
Mais il y a sept ou huit mois, cette petite tumeur s’est étendue; elle a changé d’aspect. Sous l’influence de l’irritation de l’ongle et de l’acide nitrique, il s’est formé une croûte brunâtre dont la base est dure et dense. Si l’on enlève cette croûte avec l’ongle, la surface ulcéiée, rougeâtre, devient un peu douloureuse, et elle est le siège d’un écoulement de sang. D’abord grosse comme un haricot, elle acquiert bientôt un volume double et même triple.
L’application de pommades irritantes et la cautérisation au perchlorure de fer n’entravent pas les progrès de la lésion.
A l’entrée du malade dans le service, on constate sur l’hélix de l’oreille gauche une tumeur allongée, occupant, un peu plus de la moitié supérieure de la circonférence externe du pavillon, ayant six centimètres de long sur un centimètre et demi de large; elle est cependant plus large à la partie moyenne qu’aux extrémités. La base : en est indurée et adhère au cartilage, le relief de la tumeur à la sur- i face de 1 hélix est à peine d’un demi centimètre. Les bords sont bien i limités, durs, rougeâtres, ils avancent en avant sur la racine de j l’hélix. La surface est rugueuse, mamelonnée, irrégulière; elle présente par places de légères anfractuosités, et elle est, recouverte de j croûtes noirâtres à la partie supérieure, grisâtres à la partie infé-
rieure. Du reste, il n’y a pas de suintement, elle est complètement sèche.
Cette tumeur n’est jamais le siège de douleurs marquées; le toucher, la pression ne sont pas sensibles. Quand on enlève les croûtes qui en recouvrent la surface, celle-ci est ulcérée et exposée au contrat de l'air; k peine le malade perçoit- il alors en ce point quelques légers picotements. Quelquefois cependant, dit-il, il a éprouvé quelques élancements autour de l’oreille, mais jamais sur le point affecté.
L’état général n’est d’ailleurs pas mauvais, à part quelques troubles cérébraux consécutifs à son attaque d’apoplexie. Il n’y a pas d’engorgement ganglionnaire.
Les caractères de la tumeur, ajoute M. Rigaut, interne du service, qui a recueilli l’observation, son. trop nettement accentués pour permettre un seul instant de doute sur sa nature. Aussi pose-t-on immédiatement le diagnostic : cancroïde du 'pavillon de V oreille.
M. Demarquay, en présence de cette affection, se propose d'exciser avec les ciseaux toute la partie de l’hélix sur laquelle repose la tumeur. Mais effrayé de cette opération, quelque bénigne qu’elle doive être, le malade quitte la Maison de santé peu de jours après son entrée.
Observation VI
Bouisson. Montpellier médical , juillet 1869, p. 12).
M. V.. ., âgé de 26 ans, directeur d’un établissement lithographique à Cette, vint nous consulter au mois de juillet 1849, pour une tumeur ulcérée de l'oreille droite, occupant toute l’étendue de pavillon, et dont l’origine remontait à quelques années. Cette origine indiquait primitivement un caractère moins grave. La lésion de l’oreille avait en effet revêtu dès le début la forme d’une scrofulide eczémateuse. Le sujet qui présentait les traits généraux de la diathèse scrofuleuse avait eu dans son enfance une dermatite exsudative du cuir chevelu. Il avait
été atteint d’otorrhée qui avait produit un certain degré de surdité, et après la disparition de l’otorrhée, il était resté sujet à un suintement du pavillon de l’oreille. Parfois la surface rouge et surexcitée de cet appendice prenait i’apparence granuleuse et donnait lieu à une exsudation séro- purulente entraînant des débris d’épiderme ramolli d’une odeur très forte et qui cédait à des lotions émollientes et détersives. D’autres fois c’est le caractère dartreux qui prédominait et qui après
une apparition plus ou moins durable, accompagnée de vives démangeaisons, aboutissait à la formation de squames épaisses qui tombaient pour se reformer avec plus ou moins d’obstination.
Ces envahissements inflammatoires étaient séparés par des intervalles de plus en plus courts; et dès l’année indiquée, l’ensemble du pavillon de l’oreille ne cessa d’être dans des conditions pathologiques indiquant une transformation dans la nature de la maladie. La totalité de l’appendice avait acqius une épaisseur triple de celle qui lui est ordinaire: des fentes à bords indécis divisaient la peau de la région. Les replis du pavillon ne s’accusaient plus avec leurs saülies naturelles, mais étaient confondus en une masse plus ou moins inégale, résistante et douloureuse. Le lobule était envahi. Les bords d’une fente principale à la hauteur de la division supérieure de l’anthélix étaient écartés et circonscrivaient une surface ulcerée, d’aspect eancroïdal. Les douleurs avaient perdu le caractère pongitif pour prendre le caractère lancinant. Il était évident qu’une dégénérescence locale avait envahi F ancienne surface eczémateuse, et que désormais on pouvait craindre un envahissement plus profond, soit du côté du conduit auditif externe qui était respecté, soit du côté des ganglions lymphatiques voisins qui étaient aussi intacts. Dans de semblables conditions, je ne comptais ni sur la persévérance à varier les moyens généraux de traitement dont le malades faisaient inutilement usage depuis longtemps, ni sur les moyens locaux qui jusqu’alors s’étaient montrés infidèles. La cautérisation elle- même ne pouvait se faire avec assez d’exactitude. Je n’eus aucune peine à le faire comprendre au malade et telle fut aussi l’opinion de mon confrère le Dr Leguy qui l’avait longtemps dirigé. L’amputation du pa-
villon de I oreille fut résolue et pratiquée au commencement du mois de septembre.
Le malade préalablement anesthésié fut couché sur le côté opposé à la maladie et le pavillon fut circonscrit par deux incisions semi-elleptiques se regardant par leur concavité. La première, étendue depuis l’incision de l’extrémité antérieure de l’hélix jusqu’à la partie antéro-supérieure du lobule et comprenant le tragus dans sa concavité, fut poussée jusqu’au demi -cercle antérieur de l’ouverture du conduit auditif.
La seconde incision circonscrivant en arrière le relief de la couquç, partit de l’extrémité supérieure de la première pour la rejoindre en dessous du lobule. Portée un peu plus profondément dans l’épaisseur des tissus, elle atteignit nécessairement le tronc de l’artère auriculaire postérieure qui était hypertrophié et donna un jet de sang très considérable. Le retrait de cette artère, assez rapproché de son origine à la carotide externe, ne laissa pas que de susciter quelque difficulté pour la ligature. Il fallut n’en mettre que plus de soin à rechercher ce vaisseau et à l’étreindre convenablement par un fil ciré. Après ce temps, tout parut simple; quelques ligatures complémentaires posées^ sur les rameaux auriculaires antérieurs, que la compression de la temporale avait empêchés de donner, permirent, en tarissant tout écoulement sanguin, de se rendre bien compte du résultat de l’opéra- ♦ tion. Aucun prolongement morbide n’existait ni dans la direction du conduit auditif ni dans la direction des ganglions parotidiens ou de la parotide elle-même. Il devint suffisant d’absterger convenablement le conduit auditif externe et de panser à plat avec des plumasseaux de charpie soutenus par une compresse et une bande à jets alternativement horizontaux et verticaux. Aucun accident ne contraria les suites de l’opération. La cicatrisation était complète le quinzième jour : le malade restra chez lui parfaitement guéri.
L’examen de la tumeur fait immédiatement après l’opération indiqua tous les caractères de la dégénérescence cancéreuse. Tous les tissus normaux, y compris le cartilage, avaient disparu sous l’action substitutive de la substance épithéliale. Dans quelques
points seulement et surtout près des attaches de i’oreille la peau conservait son intégrité qui était complète au niveau même de la section.
Nous avons eu l’occasion de revoir notre opéré plusieurs fois depuis l’opération qui date aujourd’hui de vingt ans et qui n’a donné lieu à aucune repullation morbide de la région auriculaire. Mais nous avons dû pratiquer une autre opération au même sujet pour le délivrer d’une tumeur fongueuse de la région dorsoscapulaire gauche.
Celte tumeur à la fois vasculaire et cancéreuse avait acquis le volume du poing d’un jeune sujet et ne dépassait guère les limites de la peau. Son’ ablation ne donna lieu à aucun accident et le malade délivré de cette nouvelle manifestation cancéreuse, n’a cessé de jouir depuis d’une bonne santé.
Observation YÏI
Bouisson, Montpellier médical , 1869, p. 15.
Altération cancéreuse de la partie postérieure du pavillon de l’oreille.
Section de l’organe. Prompte guérison.
M. S..., officier supérieur en résidence à Antibes, vint à Montpellier au mois de février 1868 pour se faire traiter d’une tumeur ulcérée de l’oreille droite occupant toute la portion moyenne du pavillon et ayant détruit le lobule. Cette affection datait de plusieurs années. Le sujet qui était âgé de 58 ans et d’une bonne constitution était exempt de diathèse syphilitique et d’antécédent scrofuleux ; mais il avait eu à plusieurs reprises un eczéma du pavillon, et depuis deux ans, des élevures tuberculeuses ayant pour base les tissus de l’oreille à une petite distance de l’excavation de la conque, avaient é!é envahies par un travail ulcéreux. Des traitements internes variés et empruntés pour la plupart à ces infidèles moyens altérants qu’à defaut de meilleurs on adresse aux differentes formes du cancer, avaient été obstiné-
ment administrés, et tous avaient échoué, y compris Tiodure de potassium et la ciguë. Le traitement balnéaire sulfureux n’avait pas produit de meilleurs résultats, et quant aux détersifs, aux pommades, aux lotions de toute nature, elles n’exerçaient évidemment aucune influence. Il avait fallu à plusieurs reprises attaquer les progrès du mal par la cautérisation. Mais, malgré l’emploi méthodique de la pâte de Vienne, de celle du chlorure de zinc et nous croyons aussi de la pâte arsénicale, on n’avait obtenu qu’une amélioration temporaire ; des indurations s'étaient manifestées de nouveau sur les bords ou le fond même de la plaie après la chute des eschares.
Au moment où nous avons examiné le malade à l’hôpital Saint-Eloi, le pavillon de l’oreille portait' les traces de la destruction partielle produite par le cancer ou les caustiques ; le lobule manquait et l’ulcération existant sur le pavillon s’étendait un peu sur la dépression sous-auriculaire. Les bords de la solution de continuité étaient indurés ; le fond rouge et inégal saignait facilement et l’ensemble de la surface affectée était douloureuse. Nous avons constaté qu’il n’existait d’engorgement ganglionnaire ni au niveau de la région parotidienne, ni dans les ganglions cervicaux, et qu'aucune propagation suspecte n’existait sur les téguments de la région temporale ou mastoïdienne ; mais l’ulcération ayant atteint la conque menaçait l’entrée du conduit auditif et c’est dans ce sens qu’on pouvait craindre de nouveaux progrès.
Ces diverses considérations suffisaient pour impliquer l’urgence d’une opération déjà pressentie par le malade qui ne fit aucune difficulté de se soumettre à l’ablation totale du pavillon. Elle fut pratiquée le 4 février à l’amphithéâtre de la Clinique, en présence de notre collègue M. le professeur René, ami du malade, et du chirurgien.
L’anesthésie préventive ayant été mise en usage et le malade étant couché sur le côté gauche, on attaqua la partie affectée. Le bord antérieur du pavillon étant sain fut respecté ; une incision verticale aboutissant au bas de l’oreille permit de conserver une portion de l’hélix et du tragus. La demi-ellipse postérieure tracée ensuite par le bistouri fut portée assez en bas pour dépasser convenablement le pro-
Treillet ^
longement de l’ulcération dans ce sens ; puis le bistouri fut dirigé de manière à former une sorte d’excavation aboutissant au point où le fibro-cartilage de l’oreille s’insère aux inégalités du conduit osseux.
Cette précaution était ici de rigueur, à cause de la profondeur à laquelle la lésion avait atteint, dans le but d’écarter toute chance de repullulation ultérieure dans la cavité même du conduit. L’incision postérieure et la dissection correspondante avaient été faites en dernier lieu, afin de ne diviser qu’à la fin de l’opération l’artère auriculaire postérieure qui est le vaisseau important de la région. Dans ce cas les dimensions de ce vaisseau n’excédaient pas le calibre normal , l’hémorrhagie fut médiocre et promptement arrêtée par la ligature.
Il avait déjà fallu lier au début de l’opération quelques rameaux avoisinant l’articulation temporo-maxillaire ; avec cette précaution, la surface mise à nu par l’opération fut complètement sèche et apte à recevoir les pièces du pansement. Il y avait trop peu de téguments pour faire la réunion, soit au-dessus du conduit auditif, soit entre la circonférence extérieure de l’incision et la section concentrique correspondant au pourtour du conduit. Un léger tampon cératé fut placé à l’entrée de celui-ci; un plumasseau de charpie recouvrit le reste de la surface, et une bande alternativement conduite dans le sens horizontal et dans la direction verticale servit à soutenir les différentes pièces de pansement.
L’examen de l’oreille immédiatement après l’opération ne pouvait que justifier un diagnostic déjà sûrement établi d’après l’inspection directe de la surface affectée. On s’assura seulement qu’une grande partie du tissu fibro-cartilagineux avait disparu dans la substance morbide qui s'écartait facilement dans certains points sous la pression des doigts, et qui, dans d’autres, conservait une dureté assez prononcée. L’examen microscopique indiqua les éléments ordinaires du cancer.
Quant aux suites dè l’opération, elles ne furent troublées par aucun incident particulier. Une suppuration modérée s’établit à la surface de la plaie. Celle-ci ne tarda pas à se couvrir de bourgeons charnus de bonne nature, qui après avoir subi leur organisation vasculaire et avoir adhéré ensemble, se recouvrirent d’un épithélium cicatriciel de
plus en plus dense, jusqu'à ce que toute la circonférence du conduit auditif fût réunie à la peau circonvoisine par un tissu de nouvelle formation, de couleur rosée, exempt d’inégalités et ayant toutes les apparences d’une réparation locale satisfaisante et ne laissant soupçonner aucun noyau de reproduction. Des pansements quotidiens et quelques cautérisations avec le nitrate d’argent avaient suffi pour régulariser le travail de cicatrisation. L’ouïe qui n’avait été que faiblement altérée parla lésion du pavillon était restée dans les mêmes conditions après l’opération. Un moyen de prothèse acoustique en forme d’oreille artificielle avait été conseillé à l’opéré dont nous regrettons de n’avoir pas eu de nouvelles depuis sa sortie de l’hôpital.
Observation VIII
(Empruntée à la thèse de M. Th. Lafargue). Rédigée par A. Routin.
Maurice R..., âgé de 58 ans. Tempérament lymphatique, teint coloré; pas de syphilis. N’a eu que deux maladies sérieuses dans sa vie, à 25 ans, une fièvre intermittente rebelle qui dura plusieurs mois ; à 40 ans, un rhumatisme articulaire aigu et généralisé. Au mois de juillet 1873 ce malade qui présentait déjà depuis quatre ou cinq ans une petite croûte d’eczéma impétigineux situé sur le lobule de l’oreille gauche, au-dessous de l’antitragus, est pris d’une fièvre ortiée, à la suite de laquelle l’eczéma de l'oreille se réveilla, distendit et colora toute la région. Des douleurs se manifestèrent, la croûte tomba, et une ulcération de nature atonique se montra à la place.
Plus tard et pendant quelques mois, c’est une croûte ou une ulcération qui occupe successivement la région malade. Pas d’engorgemeut ganglionnaire. Les émollients, les astringents, les caustiques mêmes sont alternativement employés. Rien n’agit. L’ulcération grandit toujours, et quand j’arrive à Paris vers le mois d’août je n'hésite pas à diagnostiquer un épithélioma du pavillon de l’oreille.
En septembre j’accompagne mon père au Castéra-les-Bains où M. le docteur Lannelongue procède à une prem-ère opération dont je ne donnerai pas les détails. L’état général qui s’était un peu altéré se relève sous l’influence de l’opération. Le mal paraît marcher vers une cicatrisation rapide. Il se cicatrise même en un ou deux jours, puis une nouvelle poussée eczématique se manifeste, l’oreille rougit, se tuméfie, et l’ulcération guérie pendant quarante-huit heures se reproduit et gagne assez rapidement.
Notez ce point qui m’a frappé pendant tout le cours de la maladie. Sous l'influence d’une opération ou d’un traitement, l’ulcération semblait se limiter lorsque tout à coup une poussée eczémateuse se produisait et faisait faire à la maladie des pas de géant.
Dès ce moment tout est employé : perchlorure de fer, cautérisation actuelle, bromure de potassium, poudre de ciguë, à l'extérieur; à l’intérieur, iodure de potassium, alcalins, arsénicaux. L’état général reste bon. Pas de ganglions pris.
Vers le mois de décembre, des hémorrhagies fréquentes et assez tenaces se produisent au niveau de la région ulcérée ; l’épithélioma gagne le pavillon et le conduit auditif externe. L’état général s’affaisse.
Voyage à Paris en janvier 1874. Le malade voit successivement les docteurs Lannelongue, Gubler, Lefort, Verneuil, Richet et Gosselin. Richet, Gosselin, Gubler et Lannelongue diagnostiquent un cancroïde et conseillent une nouvelle opération. Lefort et Verneuil partagent la même opinion ; toutefois ils recommandent un traitement mercuriel de quelques jours et provoquent l’examen histologique de la tumeur.
Le Dr Nepveu après avoir examiné les sucs au microscope se prononce pour un cancroïde papillaire.
Une nouvelle opération a lieu en février. Elle est pratiquée par M. le Dr Lannelongue en présence de MM. Budin, Ribemont, etc. Hémorrhagies multiples autour des flèches de chlorure de zinc. Néanmoins, amélioration momentanée, espoir de cicatrisation.
Tout à coup, deux mois après l’opération, nouvelle poussée eczémateuse, retour offensif de la maladie.
Hémorrhagies multiples, incessantes, trois ou quatre par nuit. Le perchlorure de fer ne suffît plus pour les arrêter. Le fer rouge est nécessaire. Affaiblissement marqué, engorgement ganglionnaire, teinte cachectique. L’ulcère creuse toujours et gagne du côté de la bouche et du cerveau.
Le malade meurt le 4 novembre 1874.
Observation IX
(Empruntée à la thèse de M. Th. R. Lafargue) (V. Ghalot, 1876). Epithéliome papillaire du lobule de l’oreille gauche.
Escharo Joseph, cultivateur, âgé de 62 ans, est entré à l’hôpital Saint-Eloi le 24 mars 1876, salle Saint-Eloi, ne 31, service de M. le professeur Courty.
Ce malade porte depuis trois mois une ulcération à la face postérieure du lobule de l’oreille gauche. L’ulcération, au dire du malade, aurait débuté par une petite fente linéaire et saignante, située dans la rainure qui sépare en bas et en arrière, le lobule de l’oreille de la peau circonvoisine. Aujourd’hui, on voit sur cette face une ulcération irrégulièrement ovalaire, à grand axe vertical, de la largeur d’une pièce de 0 fr. 50 centimes, les bords sont très durs, renversés, surmontés de petites élevures papillaires entre lesquelles existe une matière grisâtre pulpeuse ; celte ulcération saigne facilement au moindre contact. En arrière, elle ne dépasse pas une ligne verticale qui tomberait sur la susdite rainure ; en avant et en haut, elle n’arrive pas jusqu’à la portion cartilagineuse du pavillon. En d’autres termes elle est exactement limitée au lobule dont elle tend à gagner la face antérieure. Le malade ne souffre pas d’une manière bien sensible ; à peine éprouve-t-il de temps à autre quelques picotements au niveau de l’ulcération. Ce qui
l’inquiète, ce sont les progrès et la persistance de cette ulcération, ce sont aussi les petites hémorrhagies fréquentes dont elle est le siège. Tout autour de l’ulcération, la peau du pavillon est rouge, un peu tendue et douloureuse à la pression. Pas d’engorgement des ganglions voisins. Le pavillon de l’oreille malade ne présente ni croûte, ni ulcération sur le reste de son étendue. Rien non plus sur le pavillon de l’oreille droite.
Le malade présente un excellent état général. Il n’a jamais eu de dermatose herpétique ou autre et il ne se souvient pas qu’il y ait eu des dartreux dans sa famille. A l’âge de 25 ans, fièvres intermittentes qui ont duré un mois et quelques jours. Jamais de syphilis.
Le traitement consiste dans l’application de poudre de Rousselot sur l’ulcère cancroïdal et dans l’administration à l’intérieur d’iodure de potassium. La poudre de Rousselot a été appliquée quatre ou cinq fois à cinq ou six jours d’intervalle. Elle a détruit l’ulcération et avec elle le lohule qui en était le siège.
Le malade est sorti le 12 mai avec une cicatrisation parfaite et l’état des parties était tel qu’on pouvait espérer une guérison radicale. En tout cas on n’a plus eu de nouvelles du malade et l’on ignore si la guérison s’est maintenue.
Observation X (Communiquée par M. Tédenat).
Pascal Jean, cultivateur, âgé de 68 ans, demeurant à Lavacquerie (Hérault). Excellente santé habituelle. Depuis trois ou quatre ans cet homme éprouve des démangeaisons à la face interne du pavillon des deux oreilles; en hiver, il s’y forme des rhagades très-douloureuses qui parfois saignent. Il y a un an, une petite tumeur s’est formée à la partie moyenne du bord du pavillon. Elle a été irritée par des pansements malpropres (mélange de suie et de vinaigre....) Actuellement (avril 1874) toute la face interne du pavillon droit est occupée par
une tumeur végétante divisée par des fissures irrégulières en des mamelons formés de bourgeons grisâtres, saignant au moindre contact. Çà et là dans les fissures on trouve de petits caillots sanguins. Au niveau de la partie inférieure de la ligne d’implantation du pavillon, existe une ulcération profonde, à fond sanieux, à bords épaissis, végétants et indurés. L’ulcération est profonde de 18 à 20 millimètres et large de deux centimètres et demi environ. Les ganglions parotidiens et rétro-auriculaire sont tuméfiés, durs.
Malgré de vives douleurs, l’état général est satisfaisant. Solution de chlorate de potasse 8 gr. pour 250 gr. d’eau.
20 avril 1874. — L’ulcération a gagné en étendue et en profondeur d’une façon notable. Des hémorrhagies se sont produites à plusieurs reprises. Un ganglion voisin de l'apophyse mastoïde est devenu depuis deux ou trois jours, le siège d’un gonflement considérable et de vives douleurs. Aujourd’hui, il forme une masse nettement fluctuante du volume d’une grosse noix. A l’incision, il en sort du pus séreux strié de sang noirâtre.
L’appétit a diminué. Le malade est affaibli, sans teint cachectique.
22 août. — Le ganglion incisé est transformé en une masse végétante sortant par l’incision. Application d’une solution d’hydrate de chloral 4 gr. pour 200 gr. d’eau.
27 août. — Hémorrhagie abondante du fond de l’ulcère rétro-auriculaire. Le malade est très-affaibli.
Je cessai de voir le malade à cette époque, je tiens les renseignements suivants du docteur Tédenat, mon père : L'ulcération gagna rapidement tout autour de l’oreille, surtout en arrière. Vers le 10 septembre des douleurs très-vives se produisirent dans la région parotidienne qui devint le siège d’une tuméfaction aiguë considérable. Dans l’espace de trois ou quatre jours, la tumeur devint fluctuante, s’ouvrit spontanément et laissa couler une grande quantité de pus sanieux. Au bout de deux ou trois jours, nne masse fongueuse se produisit an niveau de l’ouverture et donna lieu à des hémorrhagies répétées. Le malade mourut le 6 octobre.
L’autopsie n’a pas été faite.
Observation XI Communiquée par M. Tédenat.
Jacques Dav... âgé de 62 ans, cordonnier, demeurant à Lyon, Guillotière.
Le malade a eu plusieurs poussées de psoriasis. Il n’en a pas eu depuis 6 ans. A la face externe du pavillon gauche, tout près de la partie moyenne du bord existe une tumeur dure, formée de petits nodules grisâtres séparés par des fissures saignantes. Les ganglions ne sont ni tuméfiés ni douloureux. Tout autour de la tumeur qui a les dimensions d’une pièce de 60 centimes la peau est un peu épaissie. Cette affection a débuté au mois de mars 1876.
Le 10 juin 1877 avec des ciseaux droits j’emporte toute les parties malades au moyen de deux incisions en V occupant toute l’épaisseur du pavillon. La base du Y dirigée en arrière a 3 centimètres de long ; son sommet occupe la partie moyenne de la conque.
Trois points de suture métallique suffisent pour obtenir une bonne juxtaposition des deux branches du Y. Le 17 juin, la réunion était complète. La déformation assez marquée du pavillon n’amena aucune diminution de l’acuité de l’ouïe.
L’examen microscopique démontra que la tumeur était constituée par un épithélioma lobulé.
En octobre 1880, Jacques Dav... jouissait d’une bonne santé. Rien n’annonçait qu’une récidive du cancroïde fût prochaine.