‹ Du cancer du pavillon de l'oreilleChapitre 7 sur 15 · Demarquay id · texte numérisé non relu

Demarquay id

« Pour rentrer dans une catégorie de faits plus communs et moins étudiés, nous signalerons les cancers du pavillon de l’oreille. Cette affection est moins rare que ne le ferait supposer la pénurie des descriptions qui la constatent. Nous l’avons observé bon nombre de fois, tantôt comme le résultat de propagations morbides de lésions de cette nature développées dans les environs de l'oreille, notamment dans la région parotidienne ; tantôt et c’est le point qui nous intéresse, comme provenance directe ayant débuté et s’étant fixé dans la région même du pavillon. » En même temps il cite les observations de deux malades atteints de cancer du pavillon et guéris par l’amputation de cet organe, et il ajoute : « Les deux observations qui précèdent, et qui se rapprochent par beaucoup d'analogies peuvent servir à faire apprécier les conditions morbides les plus ordinaires qui atteignent le pavillon de l'oreille. C’est

le cancer qui représente évidemment la lésion à la fois la plus fréquente et la plus menaçante, soit qu’il débute d’emblée dans la région, soit qu’il ait été précédé d’irritations eczémateuses qui établissent une véritable disposition locale au travail hétéroplastique d’où résulte le cancer.

Comme on le voit, d- après l’habile chirurgien de Montpellier, le cancer du pavillon de l’oreille serait d’observation assez commune.

Trœltsch (1) se contente de dire après avoir parlé des fibroïdes cicatriciels du lobule, des néoplasmes vasculaires :

1. Trœltsch. Traité pratique des maladies de V oreille, traduit de l’allemand sur la 4e édition (1868) par les docteurs A. Kuhn et D. M. Lévi. Paris, 1870.

« L’épithélioma du pavillon est une maladie qu’on rencontre aussi assez fréquemment. »

Bonnefont (l), après avoir décrit sommairement la dégénérescence squirrheuse passe au cancroïdeet dit, à l’exemple de Trœltsch : t Les cantroïdes du pavillon de l’oreille ne sont pas très rares. »

Il ajoute : « Sédillot en cite deux cas qu’il a opérés avec succès par le fer rouge, et Demarquay en cite un autre qui a nécessité l’ablation du pavillon de l’oreille. Cet habile chirurgien s’est servi du bistouri et a également réussi. *

Nous avons déjà vu que Sédillot n’en cite qu’un cas; quant au malade de Demarquay il n’a pas été opéré.

En résumé pour les deux spécialistes précédents, et pour le professeur Bouisson, le cancer du pavillon de l’oreille serait une affection assez fréquente.

En est-il réellement ainsi?

Nous ne le pensons pas, ainsi que le prouvent les trois statistiques suivantes que nous avons pu recueillir dans les Arch. gèn. de mèd. f§|

Ain si Harrisson (2) sur 190 cas n’a pas observé un seul cas de cancroïde.

Les 2000 cas de maladies de l’oreille que Kramer (3) a examinés se sont répartis de la manière suivante : 5 ou 1/400 maladies du pavillon ; 281 ou 1/7 maladies du con-

1. Bonnefont. Traité théorique et pratique des maladies de l'oreille et des organes de V audition , 2e édit., 1873, p. 113.

2. Harrisson. Recherches st distiques sur les maladies de l'oreille {Arch. gèn. de mèd ., 4 e série. XI, 1846).

3. Kramer. Recherches statistiques sur les maladies de l'oreille. Berlin, 1845 {Arch. gèn. de mèd. 4e série, t. XV, 1847).

duit auditif externe, etc. etc. Parmi les maladies du pavillon, Kramer compte trois cas d’induration avec épaississement, un érysipèle et un abcès.

Wilde (1) sur 708 observations de maladies de l’oreille n’a pas un eus de cancer du pavillon.

A ces statistiques nous pouvons ajouter que de Vernig (2) et Lincke (3) ne rapportent aucune observation d’épilhéliome du pavillon.

Aussi tout en reconnaissant que les cas observés jusqu’à ce jour peuvent ne pas être consignés dans les recueils périodiques partageons-nous l’opinion de M. Duplay (4) quand il écrit :

« Le cancer du pavillon paraît être assez rare, si l’on s’en rapporte au silence gardé par les auteurs. »

Il cile en même temps une nouvelle observation.

John Roosa (5) ne nous renseigne guère mieux que ses devanciers sur le cancer du pavillon de l’oreille : « Le pavillon de l'oreille, dit-il, est souvent quoique non fréquem-

1. Wilde. Recherches statistiques sur les maladies de V oreille. (Arch. gèn. de méd. 4e série, t. XVI, 1848).

2. Aphorismen uber Ohrenheilkunde : Aphorismes sur lesmaladies de l'oreille ; par le chevalier J. de Vernig, docteur médecin à Vienne. Vienne, 1834 ( Arch . gèn. de méd. 2e série, t. X, 1836).

3. Sammling auserlesener Abhlandlungen und Beobbachtungen aus dem Gebiete der Ohrenheilkunde : Recueil de mémoires et d'observations sur les maladies de l'oreille , publié par le docteur Lincke, lr« partie. Leipsig 1836. [Arch. gén. de méd., 2e série, t. X, 1836).

4. Follin et Duplay. Traité élémentaire de pathologie externe , t. IV. Paris, 1875.

5. John Roosa. — Traité pratique des maladies de l'oreille , publié en 1876, William Wood, à New-York.

— liment le siège des affections malignes. J’ai observé un cas d’épithéliome dans lequel le pavillon tout entier était détruit, et le mal avait envahi le conduit auditif. J’ai perdu de vue le patient quelques semaines après et je ne puis me rendre compte du cours subséquent de la maladie contre laquelle l’acide nitrique s’était montré impuissant. »

11 cite en même temps, le docteur Orne Green de Boston, comme en ayant rapporté un cas.

Tel était l’état de la science, lorsque en 1879, le docteur Lafargue dans sa thèse inaugurale (1), publia deux cas nouveaux d’épilhéliome du pavillon de l’oreille.

Nous sommes heureux de pouvoir joindre à ces faits deux observations inédites qui, nous l’espérons, ne le cèdent en rien à aucune autre par l’exactitude, la netteté des détails et la sûreté du diagnostic.

Nous les devons à l’amitié particulière dont veut bien nous honorer M. Tédenat, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Montpellier. Nous le prions d’accepter ici l’expression de nos plus vifs remerciements pour sa précieuse communication et les bons conseils qu’il n’a cessé de nous donner durant le cours de nos études.

ÉTIOLOGIE

Comme dans toutes les affections de celte nature, l’étiologie du cancer du pavillon de l’oreille est fort obscure.

1. Th. R. Lafargue. — Des tumeurs malignes du pavillon de l'oreille. Thèse Paris, 1879.

Nous distinguerons les causes prédisposantes et les causes efficientes.

Parmi les premières, nous citerons l’âge, le sexe, la constitution, l’hérédité, les mauvaises habitudes hygiéniques, les maladies générales et locales, etc.

Au point de vue de l’âge, on peut dire que le cancer du pavillon de l’oreille est surtout une maladie de l’âge mûr; rare avant 50 ans, c’est principalement de 60 à 70 ans qu’il a été donné de l’observer. Bouisson, cependant, a vu un cancroïde du pavillon de l’oreille chez un homme de 26 ans et le malade de Kramer n’avait pas 20 ans.

Toutes les observations que nous avons recueillies ont trait à des hommes. Cependant chez la femme, ce ue sont pas les causes d’irritation qui manquent, étant donné l’usage de porter des boucles d’oreille, quelquefois très lourdes,

lesquelles irritent, ulcèrent, fendent même le lobule et le

maintiennent souvent dans un état de congestion permanente. Peut-être en est-il du pavillon de l’oreille comme des lèvres et de la langue ; c’est-à-dire que là aussi, la femme jouirait d’une immunité relative vis-à-vis de l’épithéliome.

Les anciens attribuaient, plutôt d’après les vues théoriques que d’après l’observation des faits, une grande influence sur la production du cancer au tempérament bilieux, mélancolique. Plus tard, on trouva émise dans les auteurs l’idée qu’une constitution lymphatique prédispose à cette maladie. La vérité est que le cancer se montre à peu près indifféremment chez tous les sujets quels que soient leur costitution et leur tempérament, et qu’il n’épargne pas ceux qui sont les plus robustes et jouissent de la

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meilleure santé habituelle. Ainsi le malade de Kramer était un paysan robuste ; chez celui de Velpeau, l’état général était excellent et le malade m'avait rien perdu de son embonpoint. Celui de Demarquay était encore, malgré son âge, assez robuste, etc. De telle sorte que nous ne voyons entre la nature de la constitution et l’affection morbide qu’une coïncidence et non une corrélation pathogénique d’une valeur appréciable.

On manque de données positives sur l’influence des diverses conditions de l’existence, telles que les professions, la manière de vivre, les habitations. On lit partout que les privations des choses de première nécessité, les peines morales, les chagrins profonds et prolongés, l’habitation dans les lieux humides et malsains, surtout dans les grandes villes, sont autant de conditions favorables au développement du cancroïde. Tout cela est possible, mais non démontré : il n’est pas nécessaire d’avoir une grande expérience pour savoir que cette affreuse maladie fait des victimes dans tous les rangs de la société, au village aussi bien que dans les villes, parmi les plus riches, les plus élevés, les plus heureux, ceux qui mènent la vie la plus calme et la plus tranquille, tout comme parmi les pauvres, les malheureux, et ceux dont la vie se consume dans le souci des affaires et les tourments de l’ambition.

C’est une opinion généralement répandue dans le monde que le cancer est une maladie héréditaire, susceptible de se transmettre de génération en génération, et cette opinion compte parmi les médecins un grand nombre de partisans dont l’autorité est imposante. Pour nous, nous croyons

que l’hérédité doit être prise en sérieuse considération bien que des faits nous manquent à l’appui.

« Cette maladie, dit Kramer (1), est due le plus souvent à une diathèse dartreuse ou lépreuse qui s’étend au pavillon et produit la dégénérescence squirrheuse de cet organe.

« La malpropreté, ajoute-t-il, les frottements rudes, l’habitude de se gratter favorisent cette altération qui est rendue plus facile par la nature vasculaire et celluleuse de ces organes. Si l’on y joint une nourriture malsaine, des aliments âcres, irritants, on aura réuni toutes les conditions de son développement. »

Les diathèses, telles que les diathèses rhumatismale, dartreuse, scrofuleuse, herpétique, paraissent exercer la plus grande influence prédisposante sur le développement de l’affection qui nous occupe.

« Il est plus fréquent, dit Bouisson (2), de voir le cancer du pavillon être précédé d’états morbides primitivement distincts et appartenant à différentes manifestations de la diathèse herpétique. »

Chez la plupart des malades dont nous rapportons les observations nous rencontrons des antécédents scrofuleux. Le malarlq de Demarquay avait été amputé d’une jambe pour tumeur blanche du cou de pied ; les deux dernières phalanges de son indicateur gauche avaient été enlevées à la suite d’une carie de ces os. Le premier malade de

1. Kramer. Traité des maladies de V oreille, traduction française par Ménière. Paris 1848.

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