Bouisson. Loc. cit
Bouisson présentait les traits généraux de la diathèse scrofuleuse.
Le malade de M. Lannelongue était rhumatisant.
« Une part étiologique importante doit être faite à l’eczéma simple ou impétigineux, permanent ou à répétition, surtout lorsque la surface du pavillon est irritée par des pansements excitants, par des cautérisations incomplètes ou simplement par l’action des ongles sollicitée par d'insupportables démangeaisons (Bouisson). »
Il faut également accorder une mention spéciale au psoriasis qui précède parfois le développement du néoplasme, ainsi que le prouve le fait rappporté par M. Tédenat.
Sous Tinfluence de ces dermatoses, les parties constituantes du pavillon sont maintenues dans un état d’irritation nutritive et prolifératice qui ne peut qu’être éminemment favorable à l’apparition et au développement de l’affection.
Mais toutes ces causes, générales ou locales, aiguës ou
chroniques, de nature spontanée ou d’origine traumatique, ne sont que des causes prédisposantes, c’est-à-dire incapables de produire directement et par elles-mêmes une dégénérescence des tissus, de nature cancroïdale, par exemple. Pour que cette transformation s’opère, il faut admettre l’existence d'une cause occulte, une disposition particulière des sujets à être affectés de cancer, une diathèse cancéreuse , en un mot, à l’égard de laquelle les circonstances précitées jouent seulement le rôle de causes occasionnelles ou déterminantes, de telle sorte que seules elles ne pourraient agir. Sans toutefois oser affirmer qu’il en soit toujours ainsi, nous pensons qu’on ne saurait, en effet dans l’im-
mense majorité des cas, se rendre compte du phénomène, si l’on ne commence par admettre la diathèse, disposition que nous ne chercherons ni à expliquer, ni à définir, qui est et sera peut-être toujours inconnue dans son essence, mais qu’il faut cependant accepter comme cause d’effets constamment les mêmes.
SYMPTOMATOLOGIE
L’épithéliome du pavillon de Toreille peut être le résultat de la propagation d’une lésion de même nature siégeant dans le voisinage, comme la région parotidienne, ou bien, et c’est le point qui nous intéresse, il peut apparaître d’emblée sur un point quelconque du pavillon, lobule, tragus, etc.
Le début de Pépithéliome est très variable, ainsi qu’on peut en juger par les observations annexées à ce travail. Tantôt il succède directement à des plaques de psoriasis, à des îlots d’eczéma scrofuleux, herpétique, impétigineux, et Ton voit à la chute artificielle ou spontanée des squames ou des croûtes, une petite ulcération superficielle, grenue et rosée ou lisse et grisâtre. Cette surface ulcérée laisse quelquefois s’écouler deux ou trois gouttes de sang ; elle fournit toujours une faible quantité d’une humeur claire, citrine, qui se concrète à la surface et donne lieu à la production de croûtes n’offrant plus la même apparence que les squames épidermiques du début; leur surface est inégale, leur couleur jaune ou grisâtre, quelquefois même
presque noire, quand une petite quantité de sang a été versée par les capillaires de la partie malade.
Tantôt Pépithéliome débute par une pustule, par une engelure, par une verrue, ainsi qu’on en voit un exemple chez le malade de Demarquay, tantôt par une fente linéaire et saignante, à bords durs, saillants et hypertrophiés.
D’autres fois, enfin, on voit naître sur un point quelconque du pavillon de Poreille, une petite tumeur de volume variable, formée par le développement exagéré, l’hypertrophie de quinze à vingt papilles; dure au début, plus ou moins mobile,, recouverte sur toute sa périphérie d’une
couche épidermique épaisse, de couleur grisâtre, cette
tumeur transforme une partie ou la totalité du pavillon en une masse irrégulière, charnue, présentant de nombreuses éminences qui, sur une coupe, répondent aux sommets des papilles hypertrophiées. Entre ces éminences, on distingue des sillons plus ou moins profonds et irréguliers,, qui parcourent toute la masse morbide et sont en partie comblés par un détritus jaunâtre ou jaune rougeâtre, formé d’un mélange de pus, de sang et de débris épithéliaux. Quant aux parties charnues, elle laissent suinter une sérosité d’abondance et de densité variables, habituellement très ténue.
Au début, la lésion quelle que soit sa forme primitive, n’est généralement pas douloureuse ; mais elle est le siège de petits picotements, de démangeaisons vives ; le malade ne peut se défendre d’y porter les doigts, l’irrite et la tourmente sans cesse, détache les croûtes d’épiderme qui se reproduisent rapidement jusqu’au jour où sous l’influence de ces attouchements répétés la tumeur fait place à une petite plaie qui ne montre plus aucune tendance à la cica-
trisation. A partir de ce moment la maladie entre dans une période nouvelle, la période d’ulcération.
L’ulcération de l’épilhéliome, parfois régulière et arrondie, est plus souvent sinueuse et comme déchiquetée ; ses bords ont la forme de bourrelets saillants, rugueux, inégaux, taillés à pic. Au delà de ces bords indurés, fréquemment la peau est marquée de stries vasculaires qui peuvent s’étendre au loin.
Le fond de l’ulcère excavé ou couvert de bourgeons charnus, saignant au moindre contact, repose sur une base indurée, d’une étendue beaucoup plus considérable que la sienne. La surface tantôt rouge, terne et violacée, tantôt risâtre, pontillée de rouge, ou couverte d’un enduit pulpeux, sécrète un liquide ichoreux, fétide qui se dessèche à l’air, et qui, mélangé à des éléments épidermiques, à des matières grasses et sébacées, à du sérum ou à du sang forme des croûtes épaisses, noirâtres, plus ou moins adhérentes. Il n’est pas rare alors qu’à l’indolence du début succèdent des douleurs lancinantes, revenant par accès irréguliers ; bon nombre de malades cependant n^aceusent autre chose que des sensations de picotement, de brûlure au niveau des points envahis par le néoplasme.
Quoi qu’il en soit, Pépithéliorae d’abord superficiel, gagne peu à peu les couches profondes, en même temps qu’il prend en largeur une étendue plus ou moins grande. Tantôt bornant son action à la destruction successive des tissus, tantôt s’accompagnant d’un développement énorme de bourgeons de mauvaise nature, l’ulcération cancroïdale étend ses ravages dans tous les sens. Limitée jusqu’ici au lobule, au tragus ou à l’hélix, elle envahit de proche en
v —re¬
proche tous les éléments anatomiques du pavillon, sans en excepter le fibro-cartilage, qui, tout en résistant davantage, cède comme le fibro-cartilage du nez au travail de substitution organique, de telle sorte que le pavillon finit par disparaître en totalité, et à la place on a sous les yeux une vaste surface ulcérée, infundibuliforme dont le fond est représenté par le conduit auditif recouvert de végétations rougeâtres et saignantes. La suppuration devient de plus en plus abondante, les hémorrrhagies se répètent à de plus courts intervalles et l’ulcération envahit les régions voisines. Les ganglions sont à leur tour envahis, du moins ceux qui sont dans le voisinage immédiat du siège de la maladie. La glande parotide elle-même et les ganglions souso-ccipitaux n’échappent pas à l’infection. Le travail de destruction continuant toujours s’empare des parties les plus profondes, attaque même le tissu osseux de la face et du crâne, le corrode à tel point que le stylet arrive, à travers des tissus dégénérés sur des surfaces osseuses dénudées, rugueuses et friables qui se laissent rompre et détacher en parcelles ténues. Ce travail de destruction ne s’accompagne pas toujours de douleurs très vives : il est des cas où une grande partie du pavillon est détruite, sans que le malade ait accusé autre chose qu’une sensation de chaleur, de cuisson, de brûlure ; d’autres, où la douleur, quoique peu intense, s’accompagne d’accidents névralgiques dans l’oreille, à la face, aux arcades dentaires et même à la langue, probablement par irritation de la corde du tympan, tandis que d’autres sont en proie à des souffrances horribles et ressentent des douleurs lancinantes aussi aiguës que celles des tumeurs squirrheuses et encéphaloïdes.
L’ouïe est en général conservé.
Pendant longtemps, le cancroïde se borne aux désordres locaux qui viennent d’être décrits ; mais il arrive un moment où il étend sa sphère d’action et retentit sur l’économie. Cette réaction du cancroïde sur l’économie se manifeste sous deux formes : l’infection ganglionnaire et la cachexie.
L’infection ganglionnaire n’est pas constante. Elle se rencontre à une époque très variable et d’autant plus promptement que la maladie elle-même a une marche plus rapide. Mais elle est généralement rare au début. Lorsqu'elle existe,, les ganglions situés au devant du tragus, sous le lobule et du côté de l’apophyse mastoïde, forment de petites tumeurs arrondies, mobiles, à surface lisse, tout à fait indolentes à la pression et de consistance ferme. A la simple vue rien ne révèle leur existence, car la peau conserve sa coloration naturelle et les tumeurs ne sont pas eticore assez volumineuses pour soulever les téguments; mais il suffit de palper la région pour s’assurer de leur existence. Généralement, à la période dont il s’agit, celte adénite péri-auriculaire n’a d’autre signification que celle d’une inflammation de voisinage, non spécifique,, exactement analogue à celle qui accompagne une lymphangiîe consécutive à une écorchure. C’est là, si l’on veut, l’adénite sympathique, ainsi nommée par beaucoup de cliniciens.
L’état général du malade n’offre encore rien de particulier.
A une période plus avancée, l’état des ganglions situés au devant du tragus, sous le lobule, sous l’apophyse mastoïde, varie, suivant les cas, au point de vue de l’examen
Treillet ^
clinique. Tantôt, ils paraissent encore dégagés de toute influence morbifique, tantôt, ils augmentent de volume, soulèvent les téguments, sont sensibles ou indolents à la pression, adhèrent intimement aux parties voisines ou conservent leur mobilité et leur indépendance antérieures. Mais on ne connaît pas encore de faits où l’engorgement ganglionnaire soit allé jusqua l’ulcération des téguments correspondants.
Quant à l’état général des malades, il est également variable pendant la durée de cette période. Néanmoins, chez la plupart des individus affectés, la nutrition ne paraît pas subir encore d’altération générale. On n’observe rien d'anormal du côté de la respiration, de la circulation, de la digestion ; seul, le système nerveux paraît entrer en cause, en ce sens que le malade est généralement inquiet sur la persistance et l’aggravation de son mal, que son caractère devient plus ou moins irritable, que ses préoccupations empêchent, interrompent, agitent son sommeil. Cette anxiété n’est toutefois pas constante et on voit des malades ne réclamer l’assistance du médecin que sur les instances des parents ou des connaissances pour qui la vue de la maladie est un objet de répugnance.
La cachexie n’arrive ordinairement qu’à une époque fort avancée. Les accidents dont nous avons parlé précédemment s'aggravent de jour en jour, les souffrances deviennent plus vives et continues ; les hémorrhagies se répètent à de plus courts intervalles. Les malades, épuisés par l’insomnie, perdent leurs forces et maigrissent ; leur teint prend une couleur jaune paille. La peau sèche et terreuse se couvre par moments d’une sueur visqueuse et
gluante ; la figure exprime la souffrance et rabattement, l’ensemble de l’économie, en un mot, présente les signes d’une déchéance manifeste. Les malades, plongés dans la tristesse et le désespoir, se plaignent de tintements d’oreille, d'affaiblissement de l’ouïe. Mais bientôt les troubles digestifs, la fièvre hectique, la diarrhée colliquative achèvent de les épuiser et la mort vient enfin clore cette scène de douleurs.