CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION HISTORIQUE. — APPRÉCIATION DES TRAVAUX LES PLUS RÉCENTS SUR L'ANATOMIE PATHOLOGIQUE DU CANCER.
C’est au commencement de notre siècle, avec les travaux qui immortalisent les noms des Hunter, Rayle (2), Laennec (3), Andral (4),
(1) Voyez Bulletin de V Académie de médecine, 1865-1866, t. XXXI, p. 220. — Mémoires de V Académie de médecine , l. XXVII, p. ccxii.
(2) Bayle, Dictionnaire des sciences médicales, 1812, t. III, article Cancer.
(o) Laennec, Dictionnaire des sciences médicales , t. XII et t. XLV, articles Encéphaloïde et Productions morbides.
(A) Andral, Précis d'anatomie pathologique, 1829. xxvir.
CORNIli* — DU CANCER
Cruveilliier (i), Velpeau (2), que remontent les premières études sérieuses sur le cancer. C’est qu’alors seulement s’introduisait dans la médecine la science qui devait en être la base, l’anatomie pathologique. En 1827, notre grand anatomo-pathologiste M. Cruveilhier appelait l’attention sur un caractère distinctif pour lui de toutes les tumeurs cancéreuses, sur le suc cancéreux, et nous verrons, dans le courant de ce mémoire, que c’est là encore le meilleur des signes anatomiques que fournit la simple vue.
Mais bientôt, l’admirable découverte des instruments grossissants appliquée à l’anatomie vint ajouter un nouveau sens à l’observateur et lui permit de pénétrer plus avant, dans ses plus petits détails, la structure des tissus. C’était là l’instrument d’une révolution dans les sciences biologiques : car il ne faut pas s’y tromper, le microscope ne fait pas seulement apprécier mieux les détails d’une chose connue; l’histologie n’est pas seulement le complément de l’anatomie normale et pathologique : tout au contraire, elle en est la base. Des exemples rendront manifeste ma pensée. Lorsqu’on aura constaté qu’un viscère, le foie, ou une tumeur, un cancer du sein, par exemple, sont constitués dans les quatre cinquièmes de leur masse par des éléments visibles seulement au microscope; lorsqu’on saura que ces éléments ou cellules sont de petits corps dans lesquels, en dernière analyse, s’individualise la vie, qu’ils naissent, se nourrissent, se reproduisent, s’altèrent et se détruisent; quelle conclusion en tirerons-nous relativement à la physiologie et à la pathologie, en ce qui touche la glande hépatique ou la tumeur cancéreuse?
Ne devrons-nous pas rigoureusement conclure que ce sont les cellules qui jouent le rôle capital en physiologie et en pathologie dans ces deux cas? C’est là une vérité évidente : mais alors les données histologiques ne sont pas des détails complémentaires dont on pourrait au besoin se passer; tout au contraire, elles nous montrent l’élément fondamental où nous devons concentrer l’étude de la physiologie normale et pathologique. Dans cette voie féconde sont entrés résolûment les jeunes travailleurs qui veulent déchiffrer et lire le grand livre de la
(1) Cruveilhier, Anatomie 'pathologique du corps humain. Paris, 1830-1842, in-fol. — Traité d’anatomie pathologique générale. Paris, 1864, t. V.
(2) Velpeau,* Traité des maladies du sein, 2e édition. Paris, 1858.
vie : les études microscopiques ont refait l'anatomie générale, et elles ont constitué des sciences nouvelles, l’embryologie et l’histogenèse ou histoire du développement des éléments anatomiques dans l'embryon.
Appliqué à la pathologie, le microscope a promis d’abord bien plus qu’il ne pouvait tenir; on était pressé de conclure, on étudiait l’histologie pathologique avant de bien connaître l’histologie normale. On voulait trouver des éléments spécifiques là où la clinique enseignait que l’on avait affaire à des espèces pathologiques bien tranchées. Aussi les premières applications du microscope à l’étude du cancer ne furent pas heureuses. Lebert (1) vint affirmer l’existence d’un élément spécifique dans le cancer, la cellule cancéreuse. Entouré du prestige que lui donnaient son ardeur pour la science et son infatigable activité, appuyé par la jeune génération de savants, aujourd’hui nos maîtres, dont il avait fait ses élèves et ses amis, il fit, pour un temps, triompher ses assertions qui semblaient être le dernier mot de la pathologie du cancer.
Mais la réaction fut prompte : Velpeau démontrait la récidivité de tumeurs que Lebert séparait du cancer ; Virchow (2) présentait des observations de généralisation de cancroïde, et montrait que la cellule prétendue spécifique existe à l’état normal sur la muqueuse des uretères : Gubler (3), Ch. Robin (4), Luys (5), ne tardèrent pas à se déclarer contre la spécificité des éléments du suc cancéreux.
Qu’est-il résulté du débat? c’est qu’il ne fallait pas se hâter de conclure sur les données fournies par un instrument nouveau, ni d’étudier l’état pathologique avant de bien connaître l’état sain; au début des études microscopiques, de pareilles erreurs étaient bien difficiles à éviter. Mais il en est ressorti un autre enseignement, d’une importance capitale, en rapport avec tout ce que nous apprend la physiologie; c’est que l’organisme ne peut produire, à l’état pathologique, d’autres éléments que ceux qui s’y trouvent à Tétât normal. En d’autres termes, les
(1) Lebert, Traité pratique des maladies cancéreuses. Paris, 1851.
(2) Virchow, Gazette médicale de Paris , 7 avril 185,5.
(3) Gubler, Comptes rendus de la Société de biologie.
(A) Robin, Dictionnaire dit de Nysten, 11e édition, 1858.
(5) Luys, Du microscope , mémoire récompensé par l’Académie de médecine le 16 décembre 1856, inédit ; — et Traité clinique des maladies de l'utérus et de ses annexes , par Becquerel, article Cancer de l’ütérus. Paris, 1859.