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CHAPITRE VI

Préparatifs de voyage. — L’itinéraire. — Impossibilité de trouver des porteurs. — Achat d’un chariot et d’un attelage. — Macaron. — A la recherche des Bushmen. — Une journée de chasse. — Quelques mots sur le Bushman : ses mœurs, ses armes, sa façon de chasser, etc. — Arrivée de mes compagnons de voyage. — Matériel de l’expédition. — Départ de Prétoria.

J’eus le plaisir de rencontrer à Prétoria M. M . . . , qui avait été notre compagnon lors de notre voyage en coach de Kimberley à Johannisburg. Il m’apprit que les frères Beddington, que j’avais quittés dans cette dernière ville, avaient organisé une partie de chasse sur les bords du Crocodile River, et qu’ils étaient partis de Prétoria depuis environ une semaine.

En sa qualité de secrétaire du président de la République du Transvaal, M. M... se mit avec amabilité à ma disposition pour me fournir tous les renseignements dont je. pouvais avoir besoin. Je lui demandai à voir des personnes en mesure de me renseigner sur le meilleur chemin à suivre pour aller au Zambèze, et il me présenta à plusieurs négociants qui entretenaient des relations suivies avec le pays de Gaza. Tous me déconseillèrent de passer par le Matabélé et le Mashonaland, à cause des contestations qui avaient lieu entre Anglais et Portugais sur les frontières nord et ouest. D’un autre côté, j’avais plusieurs motifs pour ne pas tenir à suivre cet itinéraire : d’abord, il m’eût fallu demander

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comme une faveur, à la I Chartered Company » , T autorisation de traverser le pays, et je ne le voulais pas ; de plus, en suivant cette route, j’atteignais le Zambèze à Tête et ne pouvais étudier son cours depuis Quilimane. Je préférais gagner les bords du fleuve plus à l’est, et partant plus près, puisque son cours incline très fortement vers le sud-est.

Le pays de Gaza est peu connu, du moins pour nous, les seuls explorateurs qui Paient traversé ayant été jusqu’à présent des Portugais. De plus, on m’assurait que la route serait meilleure, le pays étant, en général, plus plat dès que l’on a franchi les monts Drakenburg. Il y avait bien des fly districts , c’est-à-dire des régions où se trouve la mouche empoisonnée; mais où ne s’en trouve-t-il pas?

En Europe, j’avais primitivement formé le projet d’organiser un convoi de porteurs engagés pour la durée du voyage : je comptais faire arranger mes provisions, bagages et marchandises monnaie, en colis d’un poids à peu près égal, et nous aurions voyagé à pied, moi et mes compagnons. Car j’attendais deux jeunes Anglais qui devaient faire partie de mon expédition : ils n’étaient pas prêts lors de mon départ de Paris, n’en ayant pas eu le temps; mais il était entendu qu’ils se rendraient directement à Prétoria. Lors de mon arrivée dans cette ville, ils n’étaient pas encore signalés; je devais recevoir, aussitôt qu’ils débarqueraient au Cap, une dépêche m’en avisant.

MAL Smith et Jones étaient deux jeunes gens pleins d’ardeur et de santé; mais ils n’avaient jamais vu l’Afrique, et ils allaient débuter fort durement par un voyage de six cent cinquante milles (douze cents kilomètres) sous les tropiques.

J’acquis, à Pretoria, la conviction que le voyage était irréalisable, tel que je l’avais projeté, et que je ne pourrais trouver de porteurs pour aller aussi loin : la coutume du pays n’était pas d’aller à pied : tout le monde se servait

des chariots à bœufs, et il me fallait en faire autant : un bullock-waggon remplacerait avec avantage les cent quatrevingts porteurs qui m’étaient nécessaires, et il m’éviterait les tracas causés par les désertions, la maladie, les blessures, ainsi que les autres inconvénients du voyage.

Cela ne changeait mes projets qu’en ce qui concernait les porteurs. Comme je l’ai déjà dit, on ne peut rester dans un chariot en marche sous peine de renouveler le supplice du coach : il vaut infiniment mieux aller à pied pour se dégourdir les jambes, pour gagner de l’appétit, pour éviter enfin de se mortifier inutilement.

Désirant m’informer des prix et des meilleures marques de fabricants de chariots, je me rendis sur l’immense place du marché de Prétoria, où régnait ce jour-là une animation extraordinaire. Je fus mis en rapport avec un Boerqui désirait vendre un de ces véhicules, et, après une expertise que je fis faire, nous tombâmes d’accord au prix de 84,8 livres sterling, soit 2,110 francs.

Ce bullock-waggon sortait de chez un des meilleurs constructeurs du Cap, Staunton and C° ; il ôtait presque neuf et avait coûté plus du double à son ancien propriétaire. J’achetai également aux enchères, et sur les conseils d’experts, toutes sortes d’accessoires indispensables : chaînes, pièces de joug, courroies, ferrures de rechange, fouets, etc.

Le lendemain, je me mis en quête de l’attelage. Tous les propriétaires, dans la capitale du Transvaal, demandaient des prix excessifs. On me conseilla d’aller dans les fermes des environs et on m’indiqua un Boer du village de Béthanien, à environ trente kilomètres de Prétoria. Je m’y rendis à cheval, accompagné par l’obligeant secrétaire du Président, et j’y devins possesseur, moyennant 185 francs pièce, de vingt-quatre magnifiques bœufs dressés à l’attelage et admirables de santé. Propres, reluisants, pansés avec soin, ils faisaient plaisir à voir. Désireux d’éviter toute

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mauvaise foi, M. M... m’invita à exiger que les bestiaux fussent attelés devant moi. Je pus ainsi me rendre compte de leur dressage : ils étaient tous très dociles et tiraient bien. Il n’est ni long ni difficile, pour ceux qui en ont l’habitude, de dresser un de ces ruminants au trait; mais lorsque l’on n’est ni Boer, ni Hottentot, ni fermier, on reçoit des coups de corne et on ne réussit pas du tout à maîtriser l’animal.

D’autre part, le vendeur me garantit par écrit que les bœufs n’étaient atteints d’aucune maladie ni infirmité.

Selon l’usage, je pris livraison immédiate de mes animaux, ce qui ne laissa pas de m’embarrasser, car je n’avais pas encore été pâtre ni vacher, j’en avais même vu fort peu en chair et en os, sauf dans les opéras-comiques, et il me fallait conduire vingt-quatre bœufs à Prétoria sans personne, absolument personne, pour m’aider.

Mais M. M... m’assura qu’à nous deux nous n’avions besoin d’aucun auxiliaire : nous fîmes au galop quelques mouvements autour du troupeau qui se mit en marche, et je me rappelle comme assez comique cette caravane de vingt-quatre bœufs conduite par le secrétaire du Président de la République du Transvaal et moi, avec un sérieux qui eût donné à croire que nous faisions ce métier tous les jours.

Nous rentrâmes à Prétoria, avec notre convoi, à trois heures de l’après-midi, suivant les animaux au pas de nos chevaux. Personne ne fît attention à nous. Dans tous ces pays, chez les Boers comme chez les Zoulous, c’est un bonheur que d’avoir du beau bétail et un honneur de s’en occuper.

Dès notre arrivée, je conduisis mes bœufs à leur hôtel. J’ai omis de mentionner qu’il y a un grand nombre d’endroits où l’on peut mettre un attelage en pension, aussi bien à Johannisburg qu’à Prétoria. Dans un pays où les voyages et les transports ne se font qu’au moyen du bul-

lock-waggon, c’est indispensable. Ces étables publiques reçoivent, moyennant 1 fr. 75 par jour, des pensionnaires auxquels elles s’engagent à fournir le foin, l’eau et la litière; quant aux soins, c’est l’affaire du propriétaire. Celui-ci place généralement un ou deux hommes pour surveiller ses bestiaux.

Pourvu de mon attelage, j’avais à chercher un cocher et ses deux aides-conducteurs ; il me fallait en outre deux domestiques et six hommes pour les travaux ainsi que pour les corvées en route.

Le cocher, un Hottentot naturellement, me fut spécialement recommandé par plusieurs personnes ; il avait un certificat crasseux, où chacun de ses maîtres avait ajouté un mot de satisfaction, en hollandais ou en anglais, en lui donnant un nouveau nom. Il s’était appelé Fox, Tarki, Pelox, Jony, Jack, Mosi et Jacket. Pour ne pas être en reste, je lui annonçai qu’à l’avenir il s’appellerait Macaron; il répéta le mot plusieurs fois et se retira avec cet air satisfait que donne l’annonce d’une bonne nouvelle. Je trouvai également à engager les autres hommes parmi les indigènes. Les deux sous-conducteurs étaient des Cafres, également expérimentés dans la conduite des bœufs et les soins à leur donner. Tous avaient passé des années à voyager à travers le pays avec des Européens et des Boers.

Mes préparatifs étaient achevés trois jours après mon arrivée à Prétoria : le chariot repeint à neuf, minutieusement réparé, bien graissé; les bœufs à l’étable; les conducteurs à leur poste; et je commençais à m’ennuyer horriblement à errer par la ville. J’avais télégraphié au Cap pour avoir des nouvelles de mes compagnons de voyage : ils n’étaient pas arrivés. Quant à M. P..., qui amenait mes marchandises, il ne pouvait être rendu avant huit ou dix jours au plus tôt, en admettant qu’il se dépêchât, ce qui est contraire à la nature des Boers, en général.

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Mon intention était de partir de Pretoria dans la direction du nord-est, de traverser la plaine entre la rivière des Eléphants et la source du Crocodile Hiver, de longer la première jusqu’aux monts Drakenburg, de laisser le Zoutpansberg au nord, d’entrer dans le pays de Gaza, de passer le Limpopo et d’atteindre Chinian, toujours en conservant presque régulièrement la direction nord-est.

Arrivé à Chinian, dans le Mazibli, je comptais aller au nord jusqu’à l’Aroangoua ou Poungoué et, de là, me diriger sur Séna, que je supposais au nord-nord-est.

Ce n’étaient que de grandes lignes. Impossible, d’ailleurs, d’entrer dans le détail, attendu que les cartes manquent de renseignements. De plus, faute de routes tracées, l’itinéraire devait varier suivant la topographie du pays, en raison des difficultés que présenterait le voyage en chariot dans les régions montagneuses : les ressources en eau, la profondeur des rivières, seraient autant de raisons pour modifier la route projetée sans connaissance du pays. L’accueil des indigènes, la présence de la mouche venimeuse, mille autres raisons imprévues étaient autant de motifs à des changements de direction.

Dans les pays nouveaux pour le voyageur, lorsqu’il ne peut profiter de l’expérience des autres, s’il coupe à travers le pays dans un chariot à bœufs, il ne sait au juste ou il va, et il faut qu’il se fie un peu à sa bonne étoile : l’important pour lui est la direction générale à suivre : le reste n’est que secondaire.

J’étais donc obligé d’attendre d’être sur les lieux mêmes pourvoir ce que j’avais à faire, et comme il me restait une douzaine de jours, au moins, à me promener à Prétoria, je les employai plus utilement.

Mon ami, le secrétaire de la présidence, m’avisa qu’il partait le lendemain pour aller visiter une de ses propriétés, près de la rivière des Crocodiles, juste au nord de

Pretoria, au bord du Hout River, à environ cent soixante milles de là : c’était quatre jours de cheval. Il me proposa de l’y accompagner, me promettant d’être de retour dans douze jours au plus. Pour me décider, enfin, il s’engagea à me faire voir des Ruslimen ; il m’en avait montré quelques-uns déjà, à Pretoria, à Johannisburg et sur notre route de Kimberley, en réponse aux questions continuelles que je lui posais sur ce peuple, qui m’intéressait beaucoup : mais cette fois j’en verrais bien davantage : impossible de résister à une pareille offre, et nous voici le pied à l’étrier.

Nos chevaux (des salted , bien entendu) étaient pleins d’entrain, un peu gras cependant, mais en parfaite condition au troisième jour du voyage. Le cheval de l’Afrique du Sud est un barbe presque pur; de cette race il possède la couleur gris fer, l’encolure empâtée, le trot vite et doux ; il a du fond et du sang tant qu’il n’attrape pas la terrible maladie : s’il en guérit, il devient plutôt mou, peu sensible à la jambe et généralement trop gros; sa croupe se remplit, son ventre fait saillie; il conserve, généralement, une grande solidité du devant et butte fort rarement. J’ajoute que, si les Boers montent bien, en ce qui concerne l’assiette et la position, en revanche, ils abusent des chevaux; ceux-ci ont tous les boulets excessivement fatigués, des éparvins ou des molettes : ils sont abrutis par leurs cavaliers. Ces chevaux seraient d’une grande utilité pour les voyages si on pouvait les préserver de leur terrible ennemi. Il faut espérer qu’on aura un jour à remercier les savants de ce bienfait ; au moment où tant d’inoculations sont couronnées de succès, ne finira-t-on pas par trouver un remède à ces deux grandes plaies de l’Afrique : le horse sickness et la piqûre de la mouche tsé-tsé?

Le trajet fut des plus gais et des plus rapides ; mon compagnon craignait bien que je ne fusse trop fatigué pour faire de longues étapes, mais je lui fis remarquer en riant

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que, dans mon pays, j’étais officier de cavalerie, et que les parcours de soixante et de quatre-vingts kilomètres ne me faisaient pas peur.

La propriété de mon ami se trouvait à quelques heures d’un petit hameau ou groupe de fermes appelées Katlachter, au pied des monts Zoutpansberg, à peu de distance de la rivière Limpopo ou des Crocodiles. Aussitôt arrivé, il me fit faire le tour du propriétaire, me montrant du magnifique bétail, des champs où la moisson venait d’etre faite et où il avait cultivé du blé, de l’avoine, du maïs, avec quantité de légumes de toutes sortes. La propriété contenait surtout d’immenses plaines naturelles, auxquelles ses animaux devaient leur bel aspect. Il y avait d’immenses troupeaux de moutons et une basse-cour très nombreuse, composée de volatiles européens.

Une petite rivière, ou plutôt un ruisseau, serpentait à travers le domaine, contenant dans ses eaux claires du bon et gros poisson ; un petit bachot enchaîné indiquait que les botes du lieu faisaient, sur ce fleuve en miniature, de la navigation de plaisance.

Le gibier était abondant; je tuai en deux journées une grosse outarde (otis tarda ) et trois petites gazelles appelées springbuck (gazella euchore).

L’outarde était énorme; elle mesurait près de quatrevingt-cinq centimètres de long de la naissance du cou à celle de la queue, et pesait vingt-deux kilogrammes : ces oiseaux sont, parait-il, assez rares.

Le lendemain, en route, à la recherche des Bushmen.

Pendant la première partie de mon voyage dans l’Afrique australe, je me suis occupé activement de me procurer sur les Bushmen tous les renseignements capables de donner une idée de leur origine et de leurs mœurs. Malheureuse-

ment, je n’ai trouvé que fort peu de chose dans les musées et les archives de Cape-Town, Natal et Pietermaritsburg.

D’après les dernières statistiques du Cap, datées de 1827, 1835 et 1848, les Bushmen étaient assez nombreux dans cette colonie. Ils étaient comptés parmi la population flottante, avec une mention spéciale en regard de leur nom, indiquant la localité où l’on supposait qu’ils se tenaient. Leur existence nomade, leur amour de la vie des bois, empêchaient d’évaluer au juste leur nombre, et ce nombre était remplacé par le mot tribes (tribus) ; on ne comptait pas moins de trente de ces tribus différentes, ou du moins distinctes les unes des autres. Peu à peu, au fur et à mesure de l’invasion européenne, les Bushmen ont été refoulés vers les territoires isolés où ils pouvaient mener en paix leur vie de chasseurs mi-sauvages.

Les auteurs qui parlent de ce peuple étrange ne font généralement aucune hypothèse sur P origine du Bushman. Divers indices prouvent qu’il appartient à la race nègre africaine : on signale cependant dans d’autres parties du monde une variété de l’espèce humaine qui a certains rapports avec lui. Je veux parler des Négritos ou Négrilles, dont des spécimens se retrouvent encore en Asie, en Malaisie, aux Philippines, aux îles Andaman, et qui se rattacheraient, selon les anthropologistes, à une origine commune.

Le Bushman est de petite taille : en moyenne, il ne dépasse pas quatre pieds cinq pouces (soit un mètre trentetrois centimètres) et ne pèse guère plus de trente-huit kilos. Son corps est bien proportionné à sa taille, sauf la tête, qui est quelquefois un peu grosse ; ses pieds et ses mains sont petits. Quoique la dolichocéphalie soit moins prononcée chez lui que chez le nègre, et que sa tête, vue par le vertex, semble presque ronde, il n’est pas brachycéphale : il a la face prognathe, le nez petit et plat, la lèvre inférieure prononcée, le front légèrement fuyant, les

yeux petits et écartés. Les dents sont belles : c’est la seule particularité physique du Bushman qui mérite ce qualificatif. (Comme il se nourrit exclusivement de viande,, on voit ce qu’il faut penser de la théorie d’après laquelle le système dentaire humain serait destiné à une nourriture végétale et qui attribue la carie au régime carnivore.) Des pommettes très saillantes, l’ensemble de la face ridé et fané donnent à ce petit être, quels que soient son sexe et son âge, l’air vieillot, sournois et méfiant. Sa couleur est rouge brun (bitume et ocre rouge), quelquefois plus claire ou tournant sur le jaune. Ses cheveux sont en petites touffes isolées, comme quelquefois chez le nègre, et arrangés de la façon dite en grains de poivre. Sa force musculaire doit être peu développée, du moins dans les membres supérieurs, car, au point de vue de la résistance à la marche, l’antilope n’est pas supérieure au Bushman.

L’acuité de sa vue et de son ouïe est extrême par suite de l’exercice continuel qu’il leur fait subir : à cet égard, bien peu de races humaines arrivent à un degré aussi parfait, et on peut dire qu’il se rapproche des animaux par la finesse de ces deux sens.

Celui du toucher doit être très peu prononcé chez lui, car ses mains sont très calleuses : en raison de la vie qu’il mène, étant obligé de ramper presque continuellement à la chasse, afin de diminuer la distance qui le sépare de son gibier, le Bushman a la paume des mains et les genoux transformés en corne dure et fendillée.

0 liant à son goût, à en juger par les éléments qui forment sa nourriture, il doit être des moins développés, ainsi que son odorat. Il est en cela un peu de la famille nègre , dont la plupart des individus sont incapables de choisir entre une charogne en décomposition et un flacon d’eau de Cologne.

L’iris de l’œil est noir, de ce noir brun vague, caracté-

ristique chez le nègre , dont les bords ne sont pas bien détachés sur la cornée opaque, foncée elle-même et légèrement injectée de sang aux coins. La pupille est invisible, confondue dans la nuance foncée de l’iris. J’ai remarqué quelques Bushmen qui avaient les yeux légèrement bridés, c’est-à-dire tirés vers les tempes, particularité qui résulte peut-être du gros développement des pommettes. Je l’ai constatée chez beaucoup de Hottentots ; ceux-ci offrent assez de ressemblance avec le Bushman, mais comme physionomie et comme couleur seulement, car au point de vue de la taille il n’y a entre eux aucun rapport.

L’oreille est plutôt grande, en comparaison de celle du Cafre; légèrement détachée de la tête, elle est penchée en arrière, en ce sens que le lobule est plus avancé que l’hélix.

Gomme je viens de le dire, on retrouve presque tous ces caractères particuliers chez les Hottentots : aussi certains anthropologistes pensent-ils que ceux-ci résultent d’un mélange de Bushmen et d’une autre race. Il faut que cette race ait été supérieure à celle des Bushmen, car le Hottentot est non seulement grand, mais encore intelligent, laborieux et sédentaire, qualités que n’a pas le Bushman. Le premier ne ressemble au second, je le répète, que par la couleur, qui est la même, et par l’expression de la physionomie, si on ne tient pas compte des rides et de cet air vieillot qui caractérisent le Négrille.

Au point de vue des qualités physiques, j’ai déjà dit que le Bushman est d’une agilité, d’une résistance exceptionnelles à la course : dès son âge le plus tendre, il est accoutumé à la vie des bois, à la poursuite du gibier, aux ruses nécessaires pour suppléer au manque de portée de sa petite flèche empoisonnée.

Son âge, de l’avis de tous ceux qui ont vu ce petit peuple, est très difficile à définir dès qu’il a dépassé quinze ans : on ne sait plus alors, à sa figure ridée et vieillie,

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s’il en a trente ou quarante. On m’a assuré qu’il ne vit pas plus de cinquante ans. Je ne sais si c’est vrai; mais il est admissible que la vie qu’il mène l’use plus vite et qu’il n’ait pas la longévité des races qui jouissent d’un certain confort.

Il se nourrit de gibier ; quand il ne peut en trouver, il change de localité. A défaut de viande, il mange de tout : vers, sauterelles, chenilles, escargots, racines et fruits, que ies bois lui donnent en quantité; il est friand de miel, et, quand il en découvre, il avale la cire et les larves en même temps, comme le font, d’ailleurs, les autres indigènes. Il se régale de gros vers blancs qu’il cherche dans les fentes de l’écorce de certains arbres (1). Sa sagacité et son adresse en matière de chasse sont sans rivales : il est le chasseur par excellence; c’est merveille de le voir suivre une piste; les autres noirs, même les plus experts , ne peuvent le faire qu’au pas , en s’arrêtant souvent de crainte de se tromper, en regardant bien les empreintes de l’animal , en cherchant sur leur chemin des indices qui confirment leurs recherches : le Bushman court pendant des heures, la tête baissée, au pas gymnastique, sans une hésitation, sans un regard de côté : il voit clairement écrit sur le terrain ce que les autres ont peine à déchiffrer. La nature du terrain, qui rend ce travail si difficile parfois, lui est absolument indifférente : pierres, cailloux, sable, terreau noir, herbes courtes, grandes futaies, broussailles épaisses, peu lui importe : il voit toujours et il voit bien, sans jamais s’arrêter. Il faut être du métier, pour ainsi dire, il faut être un chasseur expérimenté pour apprécier ce qu’il y a de merveilleux dans le flair du Bushman.

Il vit en petits groupes ou tribus, comprenant rarement

(1) J’ai rapporté deux spécimens de cet énorme ver.

plus de vingt individus ; sans voyager continuellement, il se déplace fort souvent : lorsqu’il a choisi un certain district où le gibier abonde, il s’y installe à la façon sommaire que comporte une résidence tout à fait provisoire : quelques branches appuyées contre un arbre, un peu de feuillage sur cet appentis improvisé, et voici son habitation terminée en dix minutes.

Comme les peuples de l’Afrique centrale, il allume du feu en frottant rapidement l’un sur l’autre deux morceaux de bois très secs, procédé que je décrirai plus loin avec quelque détail. Ses ustensiles sont plus que primitifs : des coquilles d’œufs d’autruche, percés à la partie supérieure, lui servent, comme à beaucoup de Hottentots, à aller puiser de l’eau. Il possède une ou deux marmites grossières, en terre, faites par les femmes, et qu’il transporte avec lui. Le reste lui est fourni par la nature; très friand de sel, il gratte les gisements de gemme qui abondent dans le pays, mêlés d’argile et degrés; il en recueille un sel rougeâtre et amer qui sert à son alimentation. 11 faut ajouter qu’il s’en passe fort bien, comme de tout, d’ailleurs.

On ne connaît guère chez le Bushman de couple ayant plus d’un enfant et exceptionnellement deux. Les petits ont, comme on pense, une éducation des plus rudes : livrés à eux-mêmes dès l’àge de quatre ou cinq ans, ils se développent au gré de leur instinct.

Le costume du Bushman est aussi sommaire que tout le reste : un petit morceau de peau, large d’un travers de main et fixé à une fibre tressée, va du bas-ventre au bas des reins; autour du cou et aux poignets, une foule de fétiches ou amulettes, de débris d’os, de racines, médicaments ou charmes, forment un chapelet crasseux. Jamais de peaux pour se garantir du froid, comme chez les peuples de l’Afrique centrale ; ce petit être ne paraît

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pas ressentir les intempéries : le soir venu, il se pelotonne autour du feu et reste ainsi des heures entières, immobile, plongé en apparence dans ses réflexions, mais, en réalité, 11e songeant à rien. Il peut se passer de sommeil pendant plusieurs jours de suite, même après de grosses fatigues, et, quand il dort, le moindre bruit suffît pour l’éveiller.

Habitué aux ténèbres, ayant conscience de sa propre adresse et de son agilité, il ne connaît pas la peur; il a une telle inconscience du danger, que tuer un lion est pour lui une chose de tous les jours. Ses armes, qui semblent insignifiantes, sont des plus redoutables : c’est un petit arc et de mignonnes flèches qu’on prendrait pour des joujoux d’enfant, mais qui portent un poison terrible dans le sang de l’ennemi, poison si foudroyant que celui-ci expire un instant après, quelles que soient sa taille et sa force. La portée de l’arc du Bushman n’excède pas quinze mètres : aussi que de ruse, que de savoir, que de patience il consomme pour ramper et se rapprocher insensiblement de la bête si méfiante dont l’ouïe en éveil perçoit les moindres bruits et dont l’œil découvre les moindres détails à de grandes distances !

Tantôt, dissimulé derrière des broussailles, il attend que l’animal, confiant dans sa sécurité, soit occupé à paître; d’autres fois, au contraire, avec les animaux qui affectionnent la plaine découverte, il a recours à des déguisements pour s’en rapprocher : par exemple, pour tuer une autruche, il se déguise lui-même en autruche. Il couvre de plumes sa tête et ses épaules ; il étend son bras en l’air pour figurer le cou, et son poing remplace la tête; ce mannequin vivant s’avance en imitant la démarche et le dandinement de l’oiseau. Le cou et la tête sont reproduits si au naturel que la stupide autruche accourt souvent à la rencontre de ce soi-disant camarade, qui soudain s’accroupit et la tue.

Le lion offre une proie aisée pour le Bushman qui le guette de loin et le surveille pendant des heures entières; dès qu’il le voit dévorer sa nourriture, il se rapproche et attend; le fauve, repu, va se coucher en rond et s’endort d’un sommeil profond. Le petit chasseur s’approche alors, comme lui seul peut le faire, sans un bruit, sans un froissement, quelle que soit l’épaisseur du feuillage dans lequel il rampe; arrivé à quelques mètres, il décoche au redoutable animal une de ses petites flèches et prend la fuite ou se dissimule avec prestesse. L’agonie de la bête est immédiate; elle fait des sauts prodigieux, ses regards cherchent à découvrir l’ennemi qui l’a frappé, ses rugissements ébranlent la forêt; bientôt sa voix faiblit, son regard s’éteint, et il se couche pour ne plus se relever. Dès que tout est calme, le Bushman reparaît, il s’accroupit auprès de son ennemi, le dépèce sur place à l’aide d’un vieux morceau de fer, fait cuire sa chair tout à côté et ne se relève que lorsqu’il est rassasié à son tour. Il met ensuite delà viande sécher au soleil, coupée en bandelettes, et s’en va portera sa famille une part du festin, quelquefois -à cinquante ou soixante kilomètres de là. Il faut ajouter que la femme et l’enfant du Bushman ne comptent pas sur leur père, celuici s’en allant souvent, au gré de sa fantaisie, pendant des semaines entières et quelquefois pour toujours.

Les femmes bushmen ont à peu près le même costume que les hommes ; j’en ai vu une qui avait les cheveux longs de plusieurs centimètres et une autre dont la tête avait été rasée. Le petit, à l’àge de cinq ou six ans, est déjà fort laid;, il n’a aucun des charmes de l’enfance; son petit visage vieillot est encore plus laid, plus simiesque que celui du père.

Dans les pays montagneux, où la configuration du sol le permet, les Bushmen préfèrent comme habitation les creux des rochers aux huttes de feuillage, ce qui leur a

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valu, de la part de quelques voyageurs, le surnom d’habitants des cavernes ; on a même trouvé dans la plupart de ces cavernes des dessins grossiers, assez curieux, représentant ou voulant représenter des oiseaux, des insectes, des fleurs, des animaux, etc. Le musée de Pietermaritsburg en possède quelques-uns dont le seul intérêt est de montrer l’infériorité intellectuelle de leurs auteurs.

Le Bushman, après sa chasse, et lorsque sa provision de viande est suffisante, ne fait absolument rien; ses dessins ont dû naître de cette inaction intermittente.

Ses petites flèches méritent une description succincte : c’est un petit roseau dans lequel est enchâssé un tuyau de plume bouché hermétiquement par une épine percée. Le tuyau est rempli de poison. Au moment où l’épine pique un animal, elle recule légèrement, comprimant le poison qui pénètre dans le canal de l’épine et de là entre dans la chair, à la façon dont agissent les crochets des serpents venimeux. La blessure n’a pas besoin d’être grande ni profonde ; une piqûre suffit. Le poison employé est inconnu. Dès qu’un Bushman entre au service des Européens, il laisse son arc et ses flèches dans les bois ; aussi n’en voiton jamais dans les milieux fréquentés. A Sélika, dans le Béchuanaland du Nord, j’ai voulu acheter quelques flèches à des Bushmen qui se tenaient dans les environs. Un d’eux consentit à m’en vendre plusieurs, mais il se sauva en emportant ses flèches avec mon argent , c’est-à-dire avec plusieurs mètres de foulard. Il paraît que ces cas de malhonnêteté sont excessivement rares.

Au fur et à mesure que l’on s’avance vers le Nord, c’està-dire vers les territoires où ils ont été refoulés graduellement, on trouve les Bushmen en plus grand nombre, et beaucoup d’Européens qui fréquentent ces régions sont avec eux en contact constant : les chasseurs de profession surtout, comme MM. Selous, Greef, Lee, Mac Donald, ont

toujours eu des Bushmen à leur service, et ils ont trouvé en eux d’excellents auxiliaires.

Le contact de la civilisation commence même à modifier le Bushman; on m’a assuré que, dans le Matabélé et le Béchuanaland, il consent aujourd’hui à garder les bestiaux, ce qui est déjà un grand progrès : on le paye 5 schellings par mois (6 fr. 25), et on se loue généralement de ses services. 11 est très sobre et toujours content, quelle que soit la nourriture qu’on lui donne.

C’est au moyen des renseignements recueillis auprès d’un grand nombre d’Européens et qui corroborent mes propres observations, que j’ai pu réunir les quelques notes que je viens de résumer concernant ce peuple étrange.

Nous sommes allés voir quelques Bushmen avec le secrétaire du Président du Transvaal. Pour cela, nous avons passé la rivière des Crocodiles, à quelque distance d’un village nommé Mcombou, et près de l’embouchure du Chacha et de la Macloutsi. Au premier village que nous avons rencontré, Sélika ou Slika, nous nous sommes informés, et, moyennant un cadeau, deux Bushmen, au service d’un Européen, consentirent à nous conduire auprès de quelques amis.

Au milieu d’une forêt, à peu de distance du village, nous avons rencontré huit de ces petits êtres, deux femmes, cinq hommes et un jeune garçon; à côté d’eux, nous avions l’air de géants, le Boer et moi; il était très curieux d’étudier leurs petits yeux mobiles, allant tour à tour de notre visage à chacun de leurs camarades, comme s’ils se demandaient ce que nous voulions. Très méfiant au début, de sa nature, le Bushman finit par se familiariser avec l’Européen : on en a vu de très attachés, de très fidèles à leurs maîtres. On m’a cité le cas d’un chasseur fort connu qui, voulant éprouver ses Bushmen, vieux compagnons de fatigue, leur annonça qu’à l’avenir il ne les payerait plus

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et leur permit de quitter son service s’ils le voulaient : ils répondirent qu’ils resteraient quand même.

L’Européen, dans l’Afrique du Sud, n’a pas toujours traité le Bushman comme le méritaient sa faiblesse et son infériorité intellectuelle; un être aussi inoffensif, en somme, eût pu être laissé en paix ; au contraire, dans les conquêtes des territoires nord du Cap, des Bushmen furent massacrés sans raison par quelques Boers ; ils se vengèrent à leur façon et avec leurs armes : de là, une guérilla où l’Européen eut souvent le dessous, malgré tous ses avantages. Les Boers ne voyaient jamais un Bushman sans l’envoyer à la mort d’un coup de leur carabine impeccable ; lui, en revanche, se cachait, et plus d’un Afrik anfer disparut ainsi dans les premières années des Républiques africaines. Tout cela est passé, bien entendu, mais Boer et Bushman ont conservé, par tradition, une certaine aversion l’un pour l’autre ; aussi est-ce au Transvaal que l’on rencontre le moins de ces petits Négrilles. En 1887, le Président de la République rendit une ordonnance dans le but d’encourager les Boers à admettre les Bushmen au nombre des travailleurs, gardiens de bestiaux et autres, qui abondent dans les fermes, ce qui était une façon indirecte de les civiliser ; mais on n’en continue pas moins à maltraiter ces malheureux.

J’avais photographié plusieurs de ceux que j’ai rencontrés à Sélika et ailleurs dans le Transvaal, mais le voyage en coach n’a laissé entière qu’une seule de mes plaques. J’ai profondément regretté la perte des autres : elle m’a privé de quelques-uns des plus intéressants documents ethnographiques rapportés de mon voyage.

Aujourd’hui, le Bushman se trouve encore dans les régions suivantes : le désert de Kalahari (1), le Béchua-

(1) Ce qu’oii appelle le désert de Kalahari, soit dit en passant, est couvert de végétation et de gibier ; les plantes y sont rabou-

naland ou pays de Kama et le nord-ouest du Cap qui est encore à peu près sauvage. On n’estime pas ce qui en reste à plus de trois cents individus.

Il est probable que les Hottentots se sont mélangés avec les Bushmen, depuis qu’ils sont en contact. On m’a cité des cas exceptionnels de stéatopygie chez les femmes bushmen, ce qui semble une preuve suffisante de croisement : celles que j’ai vues étaient tout à fait proportionnées.

J’ai quelque peine à croire que cette particularité des femmes bottentotes provienne d’un mélange de Bushmen et de Cafres, ces deux peuples n’offrant, à ma connaissance, aucun cas de stéatopygie : il y a certainement une troisième race qui a dû apporter cette difformité, car j’hésite à admettre que ce développement extraordinaire d’une partie du corps puisse s’obtenir artificiellement. En résumé, je serais tenté de supposer que les Hottentots résultent d’un triple mélange de Bushmen, de Cafres et d’un autre peuple : aux premiers, ils auraient pris la physionomie et la couleur; au second, les qualités physiques; le troisième, enfin, aurait doté les femmes de... ce qui constitue la beauté sur les bords de la rivière Orange.

Comme on sait, les Bushmen ne sont pas les seuls représentants d’une petite race d’hommes que les anthropologistes déclarent avoir existé avant les autres dans ces régions. M. Stanley a fait connaître les pygmées de l’Afrique centrale, qui ne sont, en somme, que les Akkas, autre genre de Bushmen. Dans la même espèce, je citerai, à titre de renseignement : au nord du Victoria Ny.anza, les Dokos, les Cincalés, les Areyas, les Wamboutis; au Congo

gries, il est vrai, et on n’y voit point de grands végétaux, ou à peine ; mais le nom de plaines de Kalahari serait plus juste que celui de désert.

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central, les Outouas, les Capotes, les Tcliobés, les Caroumbis, qui se rencontrent jusqu’au nord-ouest du Tanganika; au Congo ouest, les Akoas, les Obougos, les Babougos ; au sud d’Angola, les Moukassékérés de M. Serpa- Pinto, les Mossaros, etc. Toutes ces tribus sont peu nombreuses et éparpillées. Elles sont appelées naturellement à disparaître peu à peu, sans laisser à l’etbnographie autre chose que des données très sommaires...

Quatorze jours après notre départ, nous étions de retour de notre excursion à Sélika. A Prétoria, une dépêche du Cap m’annonça que mes compagnons étaient depuis cinq jours dans cette ville; ils avaient pris, le soir même, le chemin de fer pour Kimberley, et je devais m’attendre à les voir d’un moment à l’autre. Quant à M. P..., qui amenait mes bagages, il arriva le lendemain et me remit mes colis contre la somme convenue pour le transport de Natal.

Avant de nous mettre sérieusement en marche, je voulus essayer mon chariot et j’invitai M. M... à faire une promenade dans ma nouvelle voiture. Macaron et ses aides nous conduisirent sur la route de Johannisburg, où nous fîmes à vide des essais de montée et de descente. Mes bœufs étaient en parfait état, resplendissants de santé et de vie. J’avais bon espoir d’arriver au terme de mon voyage, et j’avoue que je commençais à être fort impatient de m’en aller. Prétoria n’a pas l’air anglais de Johannisburg. C’est bien une ville boer. Mais ni l’une ni l’autre ne sont intéressantes au delà d’une semaine.

Je ne savais plus que faire de mon temps : rien n’est ennuyeux comme d’être forcé de rester les bras croisés quand on veut s’occuper et qu’on a beaucoup à faire. Mon ami le secrétaire m’invita à venir chez lui, où je passai quelques bonnes soirées avec lui et sa femme ; nous allâmes dans les environs voir des courses de rossinantes, peu

palpitantes d’intérêt; un autre jour, j’assistai à un match de boxe anglaise. C’est tout à fait charmant et si délicat! Quand les deux antagonistes se séparèrent, ils ne pouvaient plus se voir : l’un avait la bouche sous l’oreille, le nez écrasé et une joue si enflée qu’elle couvrait l’œil ; l’autre avait craché une demi-douzaine de molaires ; ses lèvres étaient enflées comme celles d’un nègre, et un de ses yeux était fermé : l’ensemble de la figure d’un boxeur anglais, après la lutte, rappelle l’aspect d’une pomme de terre aux contours accidentés et informes. L’assistance paraissait enchantée, ravie; on a joué des milliers de sous pendant le quart d’heure qui s’est écoulé entre la première chute de molaires et l’écrasement du dernier nez. Des amis particuliers sont venus prendre les combattants dans l’arène, et lentement, soutenus sous les bras, le mouchoir sur la figure, les nobles athlètes se sont éloignés pour aller se faire mettre des compresses. Le sport est une bien belle chose, quand on le comprend ainsi!

Enfin! MM. T. Smith et H. Jones arrivèrent à Prétoria au moment où je me disposais à leur envoyer une dépêche à Johannisburg, pour les prier de se hâter.

Tous deux en étaient, comme je l’ai dit, à leur premier voyage en Afrique et pleins de santé et d’enthousiasme. M. Smith était un grand blond, type tout à fait anglais, très brave garçon et excellent compagnon de voyage ; son seul défaut était d’être plutôt taciturne. Son camarade était l’opposé en tout : brun, vif, exubérant, très gai.

Smith avait été mécanicien, mais il possédait, néanmoins, une excellente éducation. Jones n’avait fait que de la télégraphie, et il avait abandonné la vie de bureau pour me suivre dans mes aventures. J’avais moi-même présidé à leur équipement à Londres avant de les quitter, et j’avais veillé à ce que rien ne fût oublié.

A titre de curiosité, je donne ci-après une liste de mon

matériel avec le poids approximatif de certaines parties, pour une expédition destinée à durer deux ans et demi environ.

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