GUERRIERS ZOULOUS
pendant de longues années, et il sut en profiter avec le sens pratique d’un commerçant anglais. Un exemple entre mille : les Zoulous ont eu de tous temps et ils ont encore le dédain des armes à feu : ils n’en veulent pas. A cette époque, personne n’avait un fusil au Zoulouland. Les combattants n’usaient que de la sagaie, du casse-tête et du bouclier. Le nouvel ami de Ketcîiouaio lui démontra qu’il était dans un état d’infériorité marquée, et qu’en cas de guerre avec les Anglais, il ne pourrait lutter avec eux, qui possédaient des armes à feu portant loin ; que feraient alors les Zoulous avec leurs sagaies? Ils mourraient sans avoir trempé leur fer dans le sang de l’ennemi! Ketchouaio, convaincu, donna à J. D. . . l’ordre de lui fournir des fusils. L’histoire ajoute que ces armes, achetées à 12 fr. 50, étaient vendues au prix de dix têtes de bétail, ce qui faisait à peu près 2,000 pour 100 de bénéfice. On comprend que le marchand ait rapidement fait fortune. Aussi est-il aujourd’hui fort riche; il a quatre-vingt- deux femmes pour lesquelles il a fait bâtir quatre-vingt-deux maisons européennes en briques ; toutes ces dames anglozoulous s’habillent, mangent et boivent à l’européenne. Ses enfants, au nombre de plus de deux cent cinquante, sont tous admirablement élevés par des précepteurs ou des gouvernantes de marque; il les envoie aussi dans les meilleurs pensionnats d’Angleterre et de l’Afrique du Sud. Tous vivent comme des enfants de la meilleure aristocratie.
En somme, J. D. . .jouit d’une réputation irréprochable ; son honorabilité est reconnue; il possède des milliers de bestiaux répandus sur tout le territoire, fait la charité en grand et a toujours la main ouverte pour le pauvre noir ; le voyageur qui passe près d’une de ses nombreuses résidences est sûr, connu ou non, de trouver chez lui un accueil des plus cordiaux. La société, ou du moins les conventions sociales, lui tient rigueur à cause de sa polygamie,
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mais tout le monde sait que c’esi un bon et brave homme.
J’ai entendu dire depuis que ce J. D. . . avait été chargé par les Anglais d’une sorte de surveillance sur le pays, et qu’il avait de plus le droit de prélever des taxes, droit dont il usait d’autant plus largement que les cinq premières années lui appartenaient, de par son contrat avec le gouvernement britannique.
Nous avons passé deux jours chez lui, malgré son insistance pour que notre séjour fût d’une semaine au moins. Son habitation est des plus confortables, sans luxe criard, mais avec toutes les commodités qu’un Anglais aisé peut se procurer quand il copie les autres nations. Nous avons visité à cheval et en voiture une partie de son domaine, et nous y avons alternativement chassé et pêché.
Nous sommes allés à cheval, sur ma demande, voir le théâtre du combat du mont ïsandlouana, si funeste aux Anglais (22 janvier 1879). Il est en vue du Rorkès Drift, à quelques milles de la rivière des Buffles, près du confluent de cette dernière avec la Tugela. C’est à quelques milles de là que le fils de Napoléon III fut tué dans une reconnaissance.
On connaît les détails de sa malheureuse fin. Quelques noirs et deux ou trois officiers à cheval étaient avec lui ; ils ne se gardaient aucunement, ne pensant pas à l’ennemi, qui était dans les environs ; le prince et les officiers eurent l’imprudence de descendre de leurs montures et même de relâcher les sangles de leurs selles ! Ils se reposaient sans méfiance et faisaient une légère collation quand ils furent surpris; chacun pensa à sa propre sûreté, sauta sur son cheval et s’éloigna au plus vite dans la direction du camp : ce ne, fut qu’un peu plus loin que les fuyards s’aperçurent que deux hommes manquaient, ainsi que le jeune prince.
Ce dernier avait bien essayé de fuir comme ies autres ; mais, en mettant le pied à F étrier, il oublia que sa sangle était desserrée : la selle tourna, et il n’eut que le temps de faire face à F ennemi. On retrouva son corps percé de quatre coups de sagaie, le ventre ouvert, un œil enlevé. Les deux hommes avaient eu le même sort. Triste fin pour un brillant officier, qui cherchait la gloire sur les champs de bataille, de mourir assassiné, seul, loin des camarades, au coin d’un champ de maïs !
Ses restes ont été transportés en Angleterre, mais un petit monument marque la place où son corps a été trouvé.
Le lendemain, nous prenions congé de M. D. . . pour nous rendre à Ouloundi, capitale (anglaise) du Zoulouland.
Là, je n’ai rien remarqué de notable : quelques kraals comme les autres et , en plus , des traitants anglais ou hollandais , enfin quelques maisons européennes dont plusieurs à J. D..., notre aimable amphitryon de l’avantveille.
Ouloundi tomba au pouvoir des troupes anglaises le 3 juillet 1879. Un fort y fut construit. Ce retranchement, baptisé Fort-Napoléon, existe toujours. On y hisse le pavillon; mais, lors de mon passage, il n’y avait pas de garnison. Il existait également auparavant un club du même nom que le fort, où le seul jeu de cartes permis était le nap, toujours en l’honneur du prince impérial.
En quittant Ouloundi, nous rentrions sur le territoire du Transvaal, qui n’est qu’à dix milles de distance : enfin nous arrivâmes à Wackerstroom juste quinze jours après notre départ de Victoria, ayant passé deux villages, Ilaniana et Vryheid, qui étaient sur notre itinéraire.
- Je quittai là mes camarades de voyage en remerciant vivement M. P... de son amabilité et de l’intéressant détour qu’il m’avait permis de faire; je lui souhaitai un
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bon voyage jusqu’à Pretoria, où il me trouverait à son arrivée et où il m’indiqua l’hôtel réputé le meilleur de la ville.
Pour la troisième fois, — ce fut, grâce au ciel, la dernière, — je montai dans le coach de cahotante mémoire ; j’avais encore un joli morceau de chemin à faire de W ackers t room à Prétoria, avec arrêt de vingt-quatre heures à Johannisburg : environ deux cents milles.
J’épargnerai au lecteur la description de mes dernières contusions : bosses et bleus ont disparu, mais le souvenir du coach m’est resté pour toujours. Cette façon de voyager entrera peut-être dans les sports, le jour où l’homme, las de jouer au foot-ball, voudra être lui-même la balle projetée; auprès des blasés, cela pourra remplacer avantageusement les montagnes russes démodées. En tout cas, c’est de la belle et bonne gymnastique de voyage, tout à fait involontaire et assez ridicule pour le spectateur. Je conseille à ceux qui veulent jouer un bon tour à leurs amis de leur faire faire la traversée en coach-express de Kimberley à Johannisburg. J’ai déjà dit qu’aujourd’hui le chemin de fer a détrôné la désagréable voiture : je suis certain que personne, y compris la race chevaline, ne la regrettera jamais.
J’arrivai à Prétoria en soixante-douze heures.
Qui a vu Johannisburg a vu Prétoria : avec un peu plus de prétention et d’ancienneté, la capitale du Transvaal a tout à fait le même caractère : monuments fantaisistes, grande agitation, énorme mouvement financier, marché très important pour les besoins locaux, prix exorbitants, argent gagné à pleines mains et dépensé de même, bar-maids nombreuses, et rastaquouères aussi.
C’est de Prétoria que se sont envolés vers le Mord des milliers d’ émigrants : aventuriers, diggers et prospectors. Ces mots-là sont à peu près synonymes, s’appliquant à des variétés de gens qui n’ont qu’un but : l’or.
Lors de mon passage à Pretoria, j’ai assisté personnellement au départ de plus de quatre-vingts chariots à bœufs, portant en moyenne chacun trois personnes, des ustensiles de toutes sortes, des provisions, des marchandises, et se rendant tous au Mashonaland, en traversant la rivière des Crocodiles et une partie du Matabélé.
Cette fièvre nouvelle, depuis que des mines d’or avaient été découvertes dans les territoires sud du Zambèze, datait de quelques mois à peine. C’était une véritable population qui courait vers l’ancien Monomotapa, le pays d’Ophir de la Bible. Chacun voulait arriver premier dans ce steeplechase d’aventuriers, comme si, dans ce pays de' plusieurs centaines de milles carrés, il n’y avait pas place pour tout le monde !
Une Compagnie, la « South Africa » , a obtenu du gouvernement anglais une charte qui lui en octroie la souveraineté et qui la charge en même temps de l’exploitation et de l’administration du pays. Elle possède une police montée et un service des postes.
Sa sphère d’action est immense. Elle sert de masque, actuellement, aux projets d’annexion de l’Angleterre, et celle-ci lui a laissé, comme de juste, toutes facilités pour agrandir son territoire. Si elle y emploie des moyens licites, le gouvernement britannique l’appuie ostensiblement; au cas contraire, il devient aveugle et sourd, dégageant totalement sa responsabilité de ce qu’elle fait. C’est sous le couvert de la Compagnie que nos voisins d’ outre-Manche ont encore trouvé moyen de rogner au Portugal une partie du territoire qui est à l’ouest du Manica et de lui intimer ce fameux ultimatum de 1891 qui a soulevé l’indignation de quiconque met la loyauté au-dessus de l’ambition.
Le Portugal se trouve aujourd’hui en face des autres puissances dans un état de faiblesse marqué qui eût dû suffire à rendre sacrés les territoires qu’il a conquis autre-
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fois et qui sont tout ce qui reste de son ancien domaine. Qu’on fasse avec lui des traités, qu’on démembre son territoire avec son consentement, rien de plus juste; mais lui prendre son bien parce qu’il ne peut se défendre, ce n’est ni très beau ni très brave.
Le premier pas de la « South Africa Company » vers le Nord fut la conclusion d’un traité par lequel Lo-Bengoula, chef des Matabélés et du Mashonaland, mettait son territoire sous la protection de l’Angleterre. Ce traité, dont le signataire ignorait la teneur, a été conclu le 1 1 février 1888 .
A l’époque où j’étais à Prétoria, tout le monde avait les yeux tournés vers ces nouveaux pays, où il y avait de l’or. C’est tout ce qu’on en savait. Dans les récits de Livingstone, on trouvait à ce sujet fort peu de renseignements : le mieux était d’aller y voir, et tous couraient au Mashonaland, au nord du Matabélé. Le voyage avait beau être long et coûteux, le but incertain, des centaines de diggers n’en partaient pas moins chaque semaine, comme je l’ai dit, en quête du métal précieux.
Puisque je parle du Mashonaland, voici tout ce que j’en ai appris, soit en traversant les pays voisins, soit en me trouvant plus tard fréquemment en contact avec des gens qui en venaient. D’abord, je crois qu’on a beaucoup exagéré l’importance et la richesse de ses placers aurifères ; il est probable que l’avenir nous fixera à ce sujet : sans aucun doute, le pays contient de nombreux gisements du métal précieux ; mais les résultats sont encore insuffisants : de nos jours, avec les dépenses énormes qu’entraîne l’exploitation, surtout dans des pays hors de toute communication, une mine d’or doit donner par tonne de minerai une moyenne assez élevée pour laisser aux actionnaires, une fois les dépenses payées, un bénéfice qui vaille la peine de risquer des capitaux. Il semble que ce ne soit pas le cas de
tous les placers ou filons du Mashonaland : les uns ne valent pas les frais d’exploitation en grand ; les autres ne les couvrent même pas. Il en existe pourtant de fort avantageux.
Les principaux champs d’or reconnus aujourd’hui sont très étendus : les plus intéressants, au point de vue de l’avenir qu’ils promettent, sont, en premier lieu, le district de la Mazoé, qui est reconnu payable , comme disent les diggers, puis ceux de Victoria, d’Hartley Hill et de Manica.
Sauf le dernier, tous ces districts contiennent un grand nombre de gisements dont la valeur jusqu’à présent n’a pas été évaluée.
Les règlements auxquels doivent se soumettre les prospecteurs qui entrent sur les territoires de la « South Africa Company » sont, en résumé, les suivants :
Chacun peut obtenir une autorisation de prospecter en s’engageant par écrit à observer lesdits règlements.
Tout prospecteur peut piqueter (peg) un claim d’alluvial et dix claims de quartz à filon : il doit ensuite les enregistrer contre reçu : coût 2 schellings 6 pence.
L’étendue d’un claim d’alluvial est de cinquante mètres, celle du claim sur quartz à filon est de cinquante mètres, dans le sens du filon, sur cent trente-cinq de largeur.
La Compagnie est copropriétaire des claims sur quartz avec le prospecteur : s’il organise une sous-compagnie ou un syndicat pour l’exploitation, elle a droit à la moitié des actions.
Tout claim d’alluvial n’est valable que pour un certain nombre de mois ; la Compagnie n’exige aucune part dans les résultats, mais seulement une livre sterling par mois d’exploitation.
Toute personne qui découvre un gisement d’alluvial, à plus de dix milles des gisements connus, a droit à deux claims en plus de ses autres privilèges.
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Toute personne possédant des claims sur quartz doit les mettre en exploitation dans l’espace de quatre mois à partir du jour de l’enregistrement : à défaut d’autres travaux, elle doit au moins avoir creusé un puits de dix mètres soit au-dessus du dernier filon, soit à côté, avec une galerie latérale y conduisant. Ce travail achevé, elle reçoit un certificat de la Compagnie lui déclarant si son claim donne ou non un rendement valable. En cas de non-exécution des travaux ci-dessus, le claimholder (concessionnaire) perd ses droits, et l’enregistrement de son claim est annulé.
A partir du moment où le concessionnaire forme une sous-compagnie ou un syndicat pour l’exploitation de son claim, il doit à la Compagnie 12 fr. 50 de droits mensuels, sans compter ce que celle-ci prélève sur le rendement, c’est-à-dire la moitié.
En outre, il ne peut former cette sons-compagnie que si la « South Africa » refuse d’exploiter pour son compte, ce qui n’a lieu que lorsque le filon n’a pas de valeur.
De toutes façons, le malheureux prospecteur est englouti un jour ou l’autre : il a d’abord autour de lui un véritable réseau de règlements et d’obligations à observer envers la Compagnie : il arrive le plus souvent qu’il ne peut couvrir les frais de son exploitation, et dans ce cas la « Chartered South Africa » , loin de lui avancer de l’argent, fait la sourde oreille : le malheureux a mangé les 4 ou 5,000 francs qu’il a apportés : le voici concessionnaire d’un claim qui vaut beaucoup d’argent, dans lequel un gros capital est enterré, et que la Compagnie lui enlève s’il ne travaille pas. Or, au Mashonaland, la Compagnie est seule : elle éloigne à dessein les capitalistes ; le prospecteur n’a donc personne à qui s’adresser pour une avance de fonds garantis largement par la valeur de son claim : c’est alors qu’une petite société, créée à cet effet, vient lui faire des offres. Quoi-
MATABELES ARMÉS DEjp’USILS
qu’elle n’ait pour le public absolument aucun lien avec la« South Africa f et qu’elle semble être une Compagnie particulière autorisée par la ce Chartered » à résider sur son territoire, c’est en réalité une agence à ses gages.
Elle vient donc trouver le prospecteur qui lui est signalé comme étant dans l’embarras et dont elle sait que le claim vaut au bas mot 300,000 ou 400,000 francs. Elle lui en offre trois ou quatre mille. Le malheureux n’a que deux alternatives : ou refuser et se voir déchu de ses droits s’il ne continue pas l’exploitation, ou aliéner ces mêmes droits contre la somme proposée. C’est généralement à ce parti qu’il se résigne, et le claim fait retour à la Compagnie, qui connaît sa valeur, grâce aux travaux du prospecteur.
Et il y en a beaucoup, il semble même qu’il y en aura toujours, de ces braves gens, prêts à tirer les marrons du feu pour le compte de la « South Africa Company » !...
Avant de quitter ces régions, deux mots encore sur les Matabélés et les Béchuanas. On prétend que les premiers peuvent amener soixante mille guerriers sur le champ de bataille : cette tribu puissante est composée, comme je l’ai dit, de purs Zoulous. J’en ai vu quelques-uns sur les frontières du Transvaal, et j’ai retrouvé chez eux les mêmes types et les mêmes mœurs que dans le vieux Zoulouland. Je n’ai pu juger du langage, sauf un certain nombre de clics ou claquements de langue que j’ai reconnus et qui sont fréquents : les spécialistes assurent que c’est bien le pur zoulou.
Le vrai nom de ceux qu’on appelle Matabélés est Amandébélés, avec le même préfixe que pour les tribus du Sud, Amazoulous, Amatongas, Amasouasis, etc.
Les Amandébélés possèdent tout le territoire qui s’étend de la rivière Chachi (affluent du Crocodile River) jusqu’au 18e degré de latitude sud; le pays de Gaza le limite à l’est, et le désert de Kalari à l’ouest. Leur tribu englobe deux
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autres peuplades de même race, qui sont des tributaires : les Makalakas au sud-est et les Mashonas au nord.
Le roi, Lo-Bengoula,est le descendant des premiers princes Amandébélés : il a une puissance incontestée, et ses indounas (ministres) sont également craints, respectés et obéis.
A la suite du document par lequel il donnait inconsciemment aux Anglais des droits sur son territoire, Lo-Bengoula écrivit à la reine d’Angleterre, le 23 avril 1889, une lettre lui disant, en mauvais anglais, que l’on avait surpris sa bonne foi en ne lui parlant que d’une mine à exploiter, pour laquelle on voulait son autorisation, moyennant quelques cadeaux ; il n’avait appris que plus tard qu’on lui avait fait signer un acte par lequel, devant témoins et au nom de ses indounas, il concédait sur tout son territoire le droit d’exploiter l’or, de faire du commerce, etc. Il terminait en disant que ni lui ni ses ministres ne reconnaissaient un document sur la teneur duquel on les avait trompés.
Cette déclaration donna lieu à une certaine agitation entre le Foreign Office et le Comité, alors embryonnaire, de la u Chartered South Africa Company » . On ne sait pas au juste comment l’affaire s’arrangea; toujours est-il que Lo-Bengoula ne réclame plus : on lui a clos la bouche avec des cadeaux, des démonstrations d’amitié, de bonnes paroles : il ne dit rien, mais peut-être n’en pense-t-il pas moins. Un jour ou l’autre, il mourra, car il est vieux, et son successeur adoptera une autre ligne de conduite. Lo-Bengoula n’est pas l’ami des Anglais ; il les tolère, il les supporte ; après sa mort, on ne sait ce qui arrivera : il se pourrait qu’il y eût du sang versé, et beaucoup encore, dans les plaines du Matabélé. C’est l’opinion de tous ceux qui voient clair dans les choses. Dans le cas d’un soulèvement, gare aux malheureux pionniers épars sur cet immense territoire !
Lo-Bengoula est aujourd’hui un homme de plus de
soixante ans ; les Anglais lui donnent 2,500 francs par mois, payés régulièrement et en livres sterling. Ses moindres caprices sont satisfaits : étalons pour la reproduction du bétail, chevaux, armes, objets les plus divers et les plus coûteux lui sont donnés, s’il en témoigne le désir : aussi se trouve-t-il bien ; mais ses impis (régiments constitués formant autant de corps dans l’armée zoulou, indépendants les uns des autres et ayant des chefs puissants à leur tête), ses impis, dis-je, ne reçoivent aucun présent, eux, et leur sang bouillonne à la vue de l’invasion étrangère, à la vue de ces hommes qui leur prennent leur territoire sans lutte, sans droit, sans raison apparente. Et, le jour où le pouvoir de Lo-Bengoula s’éteindra avec lui, il n’y aura plus d’influence capable de les contenir; dans les rangs des impis, des milliers de jeunes gens attendent pour se marier d’avoir trempé leur sagaie dans le sang de l’ennemi.
Pourquoi supposer, d’ailleurs, que les Amandébélés, qui sont des guerriers par excellence et qui mourront pour défendre leur indépendance, laisseraient prendre leur pays sans coup férir, quand aucun roitelçt nègre, si faible qu’il soit, n’a jamais donné le sien sans y être contraint par les armes?
La résidence de Lo-Bengoula est à Boulaouaio. Il reçoit bien les Européens qui viennent le voir, mais il ne leur donne jamais de chaise : il se contente de faire étendre à ferre une peau de lion sur laquelle ils s’asseyent. Dans les réceptions officielles, il siège sur une espèce d’escabeau sculpté qui lui sert de trône. En pareille occasion, il a toujours avec lui quatre ou cinq cents hommes.
Lors de mon passage dans ces régions, son général en chef s’appelait Ksoutonaio, et son premier ministre et représentant légal, Oumtlaba. Ces deux hommes sont les plus puissants après le roi.
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Le Béchuanaland, duquel dépend la tribu des B am a ngouatos, s’étend à l’ouest et au nord du Transvaal; dans cette dernière région, il ne va que jusqu’au confluent de la rivière Makloutsi et de la rivière des Crocodiles. Il y a même entre cette limite et la rivière Chachi (qui borne le Matabélé au sud) un territoire dont la possession est contestée par les deux rois.
Le souverain du Béchuanaland est Kama, roi très chrétien, élevé à l’européenne et qui possède une très bonne instruction pour un noir. Il vit d’une façon tout à fait civilisée, ainsi que son unique épouse.
Les Béchuanas et les Matabélés sont les seuls voisins indigènes du Transvaal, au nord et à l’ouest. J’ai déjà parlé de ceux de l’est, les Souazis.
Et, maintenant, j’en reviens à mes préparatifs pour quitter le Transvaal.
Arrivé à Prétoria, quinze jours avant M. P..., que j’avais laissé avec mes caisses de matériel et de provisions, je m’occupai d’abord de choisir mon itinéraire, puis de me procurer des moyens de transport.