CHAPITRE PREMIER
De Paris à Lisbonne. — Un accident à la frontière. — A travers l’Espagne et le Portugal à tonte vapeur. — Le Dunotar-Castle .
— Notre voyage. — Madère. — Comment je m’imaginais le Cap.
— La réalité. — La ville, son aspect. — Quelques mots sur son historique. — Géographie, topographie, altitude; climat, population, commerce.
J’ai quitté Paris le 8 mars 1891 au soir, me rendant à Lisbonne , pour m’y embarquer sur un paquebot du « Castle-Mail » , le Dunotar-Castle , où mon passage était arrêté d’avance.
Comme d’habitude, je m’éloignais de notre beau pays le cœur plutôt serré : en allant vers l’inconnu, on ne peut s’empêcher de penser à tout ce que l’on quitte, et l’on se demande ce que l’on trouvera qui vaille le sacrifice. Mais ces tristes pensées s’envolent vite!... Le lendemain, à l’aube, le train traversait un décor charmant; le soleil brillait, le printemps avait mis son costume de fête. Autour de moi, les visages nouveaux de mes compagnons de voyage, à peine entrevus la veille sous leur coiffure de
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nuit, m’offraient autant d’énigmes à déchiffrer : que peut être chacun de ces inconnus? Quelle part a-t-il sur la grande scène de la vie? Quelle est l’importance de son rôle? L’esprit se distrait ainsi, dans des suppositions souvent ridicules, mais qui sont inévitables en pareil cas .
Nous traversions la France à toute vapeur ; les petites stations passaient rapides, à peine entrevues, ainsi que les gardes-barrières, immobiles à leur poste, leur drapeau roulé à la main. Que c’est donc monotone! Le chemin de fer offre à l’homme d’affaires un moyen de transport commode; mais l’artiste, le poète, doivent regretter l’ancienne diligence, aux relais interminables, à l’allure lente, qui permettait de rêver et d’admirer tout à loisir le panorama . I)e la portière d’un express, on voit l’horizon qui court, les arbres, les maisons, les rivières, les lacs, les étangs qui fuient, se poursuivant dans une sarabande échevelée, les premiers plans qui tournent en sens contraire et les fds télégraphiques qui lentement descendent et remontent pour retomber encore brusquement : un arrêt subit, quelques sifflets, un jet de vapeur, des marchands de journaux, des chariots à roulettes, de nouvelles figures, et on repart. Et c’est ainsi jusqu’à destination.
-A la frontière espagnole, quelque chose rompt la monotonie du voyage : nous avons notre petit accident de chemin defer. C’est un éboulement qui force le train à s’arrêter à Lisages ; la voie est complètement couverte des débris d’une tranchée sur un parcours de quatre-vingts mètres ; il faut revenir sur ses pas et aller rejoindre le prochain embranchement. Tout le monde descend dans un village. On cherche , à quelque distance, deux ou trois vieilles diligences espagnoles, aux essieux grinçants, aux ferrures rouillées , guimbardes qui ne s’attendaient certainement pas à travailler encore sur leurs vieux jours. On y attelle
pêle-mêle grands ou petits chevaux et mulets, sous des harnais étranges, et les voyageurs montent à l’assaut des véhicules. Une charmante miss anglaise s’insère de vive force entre le cocher et un autre voyageur.
N’ayant pas trouvé place dans cette première expédition, je regarde partir nos compagnons. La première diligence a pris l’avance, elle traverse le petit défilé au has de notre colline. Le tableau est très réussi : nous voici ramenés au temps de nos pères, en Espagne. Je cherche de l’œil les brigands qui ont dû arrêter autrefois la vieille voiture, dans ce même défilé. Que ne donnerais-je, en ce moment, pour entendre le bruit de leurs carabines et les cris des voyageurs, pour voir le désordre, les chevaux renversés? Je volerais au secours de la miss anglaise, je la sauverais !... Hélas ! les brigands sont bien malades depuis le jour où est née la première locomotive. Peut-être sontils morts.
Notre tour de partir ne tarde pas à venir, et, au bout de quatre heures, tout le monde est rendu à Saint-Sébastien où l’express nous attend. Le steeplc-chase recommence à travers l’Espagne. A Irun, visite de nos bagages, qui sont scellés jusqu’à la frontière portugaise. Nous sommes des colis en transit.
A Madrid, deux heures d’arrêt, avec les joies d’un voyage par le chemin de fer de ceinture, afin de changer de station et de train. Le pays que nous traversons depuis la frontière est rocailleux et sauvage, les habitations rares, souvent l’aspect désolé; j’ai compté vingt et un tunnels. Après Madrid, et au fur et à mesure que l’on se rapproche du Portugal, les montagnes s’éloignent avec leurs cimes couvertes de neige; les prairies et les cultures deviennent de plus en plus fréquentes; les oliviers, les vignes, les paysans au travail donnent au pays un air plus riant. La végétation sauvage reparaît de temps en temps sur son fond
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pierreux ; puis voici les derniers villages espagnols avec quelques costumes aux vives couleurs.
Après avoir traversé pendant une journée des gorges profondes et côtoyé des précipices inquiétants, nous entrons dans le royaume de Portugal. C’est décidément beaucoup plus gai, sinon aussi pittoresque, que la partie de l’Espagne que nous venons de parcourir. La population semble ici très agglomérée, et elle tire parti de tout. Des cultures, des plantations d’arbres fruitiers au milieu desquelles apparaissent des maisonnettes blanches, des troupeaux de chevaux en liberté gardés par un berger à la -cap a multicolore, du bétail en quantité, dédient sans interruption sous nos yeux .
Nous voici à Lisbonne le 1 1 au soir, après soixante-dixhuit heures de chemin de fer.
Le Dunotar- Castle n’étant pas arrivé, je me mets à visiter la ville. Les Portugais me reçoivent avec leur amabilité habituelle. Partout ils m’ont toujours fait l’accueil le plus cordial et offert la plus franche hospitalité, aussi bien dans la capitale que dans les colonies : ma seule qualité de Français a toujours suffi, que j’eusse ou non des lettres de recommandation .
Lisbonne rappelle les villes d’Italie, avec leur beau soleil et leur population au teint brûlé. Vue du T age, la ville se présente comme une longue bande blanche, placée légèrement en amphithéâtre. Ses environs sont charmants.
Le 13, enfin, le paquebot attendu arrive sur rade pour repartir quelques heures après ; je n’ai que le temps de prendre congé de mes nouveaux amis et de me rendre à bord de ce superbe navire, le plus beau que possède la Castle-Mail C°. Il jauge cinq mille cinq cents tonnes et contient d’amples appartements où deux cents passagers de première classe tiennent à l’aise et jouissent des derniers perfectionnements inventés pour leur bien-être.
On part. Nous sommes cent trente-cinq passagers. Personne ne se connaît. On reste en petits groupes éloignés les uns des autres; chacun étudie son voisin à la dérobée, échange des impressions avec un parent ou un ami, ou les garde pour soi, s’il est seul. Dans un coin, quelques-uns des plus curieux et des moins patients se font désigner par les stewards les propriétaires des noms inscrits sur la liste imprimée des passagers.
lie pont est si vaste qu’il n’y a aucune promiscuité ; tout le monde a de l’espace. Le soir, une bande de musiciens écorche d’une façon lamentable quelques morceaux invariables ; mais ne nous plaignons pas trop et rappelonsnous que nous sommes en plein Océan, loin des concerts Lamoureux; c’est un orchestre de voyage.
Nous filons entre quatorze et quinze nœuds à l’heure : nous avons six mille quatre-vingts milles marins à parcourir pour atteindre le cap de Bonne-Espérance, plus de la moitié du globe !
A Madère, je retrouve mes vieux souvenirs. Plusieurs fois, à plusieurs années d’intervalle, au cours.de mes pérégrinations en Afrique, j’ai foulé ce sol, visité ces sites charmants. Je ne connais rien de plus joli que Madère, avec ses collines toujours vertes, ses coquettes maisons perdues dans la verdure, ses paysans avenants et ses jolies paysannes. La nature a été généreuse pour la petite île. Elle l’a dotée d’un climat agréable, d’une température presque égale toute l’année, d’une abondance de production extraordinaire. Toutes les plantes exotiques, si délicates dans nos serres, s’y acclimatent en pleine terre : des fruits innombrables et exquis, une vue admirable, rien ne manque à Madère. Si je pouvais admettre qu’on pût vivre et être heureux ailleurs qu’à Paris, c’est à Madère que j’irais planter ma dernière tente.
Nous nous rembarquons après quelques promenades en
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voiture à bœufs et en traîneaux. Ce dernier genre de locomotion est une des originalités du pays : point n’est besoin de neige ni de verglas. Le pavage des rues est fait de petits cailloux ronds et très bien nivelés sur lesquels on glisse beaucoup mieux qu’on ne roule. Les insulaires ont un traîneau très simple et peu coûteux : c’est une planchette sur laquelle ils se tiennent debout, les rênes à la main ; un animal y est attelé, àne, bœuf ou cheval, et ils glissent silencieusement par la ville.
Après Madère, la glace fond déjà un peu dans les relations entre compagnons de voyage; on commence à se connaître. Il y a plus de quarante dames, dont quelquesunes sont charmantes, des demoiselles à marier, des officiers anglais au monocle vissé dans l’arcade, des ingénieurs rêvant mines d’or au Mashonaland, de riches propriétaires du Cap, un célèbre joueur de billard, champion anglais en tournée, avec sa femme et ses deux filles, un Hollandais qui ne dit jamais que ce Kaapstad 55 et qui déblatère à tout propos contre les Anglais et leur invasion, un riche directeur de mine d’or de Johannisburg avec toute sa famille (à peu près quinze personnes, dont chacune a, selon son sexe, un domestique ou une femme de chambre, ce qui fait trente individus) , un jockey qui veut faire connaissance avec les hippodromes de l’Afrique du Sud, une veuve intéressante, un docteur et sa femme, couple charmant, deux jeunes Anglais, les frères Beddington, qui vont entreprendre une tournée de chasse, une jeune fille sous la garde d’une tante allant retrouver son fiancé au Cap, et une foule de gens dont je n’ai pas fait la connaissance.
Le temps est magnifique, la température très douce. Le soir, on danse sur le pont jusqu’à onze heures et demie ; la gaieté et l’entrain se mettant de la partie, on organise, dans la journée, des sports avec prix : courses au pas, au pas de gymnastique, saut, criquet, cock-fighting. Ce der-
nier exercice est assez amusant à voir : deux messieurs s’assoient sur le pont en chien de fusil; un manche à balai est passé sous leurs jarrets et repose sur les deux avantbras, les mains sont croisées en avant des genoux. Dans cette position, on met les adversaires face à face, et c’est avec la pointe des pieds qu’ils cherchent à se culbuter mutuellement, ne pouvant remuer ni bras ni jambes sous aucun prétexte ; le vaincu roule piteusement sur lui-même d’une façon assez bouffonne pour l’assistance. Les Anglais appellent ce jeu le combat de coqs.
En dehors des repas, les officiers du bord apparaissent peu sur le pont des premières, sauf le jeune docteur, qui est réellement encombrant. Quant au capitaine, chose rare à bord des grands paquebots, il ne témoigne à ses passagers qu’une médiocre sympathie.
Nous faisons la visite inévitable dans la machine. Les mécaniciens nous mènent au fond du navire admirer ces engins gigantesques qui fonctionnent irréprochablement nuit et jour ; ils nous en expliquent les principales qualités, les derniers perfectionnements : c’est, nous disent-ils, une machine à triple expansion, dont la chaudière dévore cent dix tonnes de charbon par vingt-quatre heures ; pour en graisser l’énorme mouvement, on n’use pas moins de cent vingt litres d’huile dans le même espace de temps ! Une machine adjacente de dix-huit chevaux alimente deux énormes dynamos qui nous distribuent à profusion la lumière électrique. Nous visitons ensuite les chaudières, puis la chambre et les appareils frigorifiques, les étables du bord, les basses-cours, etc.
Vers le 25 avril, nous voyons la terre pour la première fois depuis Madère; c’est le pays des Namaquas ou Damaraland. Un petit cap se distingue dans l’éloignement, c’est Walfish-Bay; le tout disparait bientôt.
Les relations deviennent plus amicales entre passagers.
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Je me suis lié avec les frères Becldington ; il est entendu avec eux que nous tacherons de faire ensemble une partie du voyage par terre. Les demoiselles à marier flirtent en toute liberté, les filles du champion sourient chacune aux saillies plus ou moins spirituelles d’un prétendant : l’aînée a adopté un des officiers à monocle; la cadette, un ingénieur. La veuve intéressante ne quitte plus le jeune docteur ; leurs fauteuils étroitement joints dans un coin du pont, ils échangent des conversations interminables; on se demande ce qu’ils peuvent se dire. Le Hollandais voltige de l’une à l’autre comme le papillon sur les fleurs. Le soir, on s’invite à dîner par petits paquets à de petites tables, les dames en décolleté, les messieurs en habit; cela devient charmant, il est regrettable que nous soyons sur le point d’arriver.
Car nous devons arriver le 25 ou le 26. Le voyage aura duré dix-huit jours de Darmont au Cap : c’est le plus rapide qui ait été accompli par la Compagnie. Les passagers regrettent de se quitter ; des larmes brillent dans les yeux de plusieurs misses ; on échange son adresse, on se promet des nouvelles, sauf à s’oublier, quelques minutes après avoir débarqué, aussi totalement que si l’on ne s’était jamais connu.
Le 26, à minuit, au moment où nous nous y attendions le moins, la machine s’arrête, un bruit de voix se fait entendre sur le pont, puis des chaînes d’ancre et des commandements partent de la dunette. Nous montons sur le pont. Dans la nuit noire, on aperçoit à deux ou trois cents mètres une raie de lumière. C’est la ville du Cap.
Un remorqueur s’approche aussitôt : on lui jette deux cent trente-cinq sacs de correspondance. C’est la Royal Mail. Le petit vapeur s’éloigne aussitôt avec sa proie, et tout rentre dans le calme.
Etrange, l’impression qu’on éprouve sur le navire
désormais immobile. Plus de mouvement, plus de ces trépidations ni de ces oscillations auxquelles on commençait à s’accoutumer. Plus de vie : tout est calme. Seul, dans la machine, le bruit d’une petite pompe, comme les derniers battements de ce grand cœur. Les passagers ont disparu dans leurs cabines. Personne ne se voit plus. Quelques voix au loin ; des barques qui passent sous la poupe avec des gens au langage inconnu.
Je cherche à me figurer la ville que j’aurai demain sous les yeux : quelques maisons, une civilisation naissante, des Européens et la population bariolée des poids de mer africains. Quant au décor, sans doute cette belle végétation du Gap qui marie les plantes des tropiques à celles des régions tempérées. Je rentre dans ma cabine sur cette consolante perspective. Consolante, mais, hélas! trompeuse, comme il arrive fréquemment en pareil cas.
A l’aube, en effet, il pleuvait. Pendant la nuit, le Dunotar s’était rapproché; nous étions à quai. Du haut du pont, j’aperçus de nombreux parapluies, une boue jaunâtre et liquide, de grands fiacres à deux chevaux, éclaboussés jusqu’aux lanternes, des baraquements, des hangars encombrés de marchandises, une foule de blancs qui allaient et venaient déjà le carnet à la main, des charbonniers amenant des charrettes de houille, des commissionnaires, des interprètes (d’après ce que disait leur casquette), des courtiers d’hotels, des camions, des brouettes, des chariots à bras : en un mot, tout cet encombrement de quais, cette agitation qui indiquent une civilisation des plus avancées. Au fond, dans le lointain, une ville européenne. Gomme décor, une grande montagne grise couronnée de nuages surplombant la ville, qu’elle semble écraser. Au-dessus, un ciel gris et triste.
Mes illusions s’étaient évanouies. Un peu plus tard, arrivèrent des omnibus crottés, chargés de voyageurs éga-
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lement crottés, aux parapluies nombreux, aux figures sérieuses d’Anglais affairés. Dès qu’on eut posé la passerelle, après les formalités sanitaires, le pont fut envahi par une foule de gens de toutes sortes, parents ou amis de nos compagnons de voyage, industriels divers, simples curieux venus pour gêner la circulation.
Nous débarquons et nous sommes immédiatement saisis par les griffes inquisitoriales de la douane. Cette respectable administration a une peur effroyable de la dynamite. Tout nouvel arrivant est considéré , en principe , comme en ayant caché jusque dans sa canne ou la coiffe de son chapeau. Un rouleau de documents que le Hollandais tenait à la main fut emporté soigneusement dans le bureau de U inspecteur : c’était sans doute une cartouche dissimulée.
Après un examen minutieux et le règlement intégral de nos droits, nous sommes libérés.
La douane du Cap perçoit 25 francs d’entrée par canon de fusil. Pour un revolver et cinq fusils (dont un à un canon) j’ai à payer la modique somme de 250 francs! On comprend aisément que la colonie n’ait pas pécuniairement besoin de la métropole.
Nous montons dans un des grands fiacres à quatre places ; avec un bruit de ferrailles et un tremblement de vitres assourdissant, l’automédon nous conduit en ville. Le trajet entre les docks et le centre dure environ un quart d’heure, le long des docks, à travers des chantiers, des terrains vagues et des embranchements de voies ferrées.
Je cherche toujours des indigènes : j’en aperçois quelques-uns, vêtus à l’européenne, parlant un mauvais anglais, n’ayant du noir que la couleur.
Les rues du Cap sont très propres et très gaies. Les maisons sont très bien alignées ; la plupart des constructions neuves, dans la rue principale, sont ornementées d’une façon originale ; leur architecture est tout à fait fantaisiste :
ce sont des bâtiments à un ou deux étages surmontés de clochetons, agrémentés de guirlandes, d’encadrements agréables à l’œil et peints en rouge, en rose, en bleu clair ou en jaune imitant la pierre de taille.
La plupart de ces monuments ont une multiple destination. La Banque, le Club, des magasins de nouveautés, le Muséum et quelques maisons particulières sont dans ce cas : ce sont, pour ainsi dire, des corps de batiment. Les Anglais les désignent sous le nom général de « buildings | .
Au fond de la rue principale, le Jardin botanique jette une note gaie sur l’ensemble. Malgré la pluie, les trottoirs sont encombrés de passants. Voici des vitrines arrangées avec assez d’art, entre autres celle d’un magasin de produits africains, qui est vraiment ravissante avec ses plumes d’autruche, ses coffrets de bois rares, ses bijoux du pays, et une foule de menus objets, griffes de lion montées sur or, sculptures sur bois, travaux en ivoire, le tout disposé avec goût, ce qui est fort rare pour un magasin anglais, car, en général., on y possède bien peu l’art de l’étalage. Mais sachons gré aux étrangers des efforts qu’ils font pour nous imiter.
Toutes ces jolies choses coûtent, d’ailleurs, des prix exorbitants : beaucoup plus qu’à Paris.
Les hôtels de la ville sont affreux : tout est sale, mal administré; quant à leur cuisine anglaise, je m’abstiendrai d’en décrire les nombreux défauts : elle est ignoble. Dans la guinguette de nos faubourgs, chez le dernier de nos marchands de vin, on mange mieux qu’à bord des fastueux paquebots anglais. Pendant la traversée, je me suis fait un régime à moi. Mon alimentation a consisté en quelques farineux avec du café et du thé, du plum-pudding, du homard et des tartelettes. J’ai dû abandonner à leur malheureux sort des mets que je connaissais de longue date : dinde à la colle de pâte (caper sauce), navets en compote,
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colle de pâte sucrée et parfumée (lisez blanc-manger) , et une foule d’autres délicatesses qui font les délices de nos voisins d’ Outre-Manche et dont rénumération serait fastidieuse.
Il y a bien au Cap un hôtel où on est convenablement logé : c’est 1’ « International « ; mais il est situé beaucoup trop loin de la ville pour ceux qui y ont des occupations.
Le directeur du Muséum, pour lequel j’avais une lettre d’introduction, eut l’amabilité de me laisser visiter à mon aise les collections, la bibliothèque et les ateliers d’empaillage. Son établissement possède des spécimens magnifiques et très complets de la faune locale en général et d’antilopes en particulier. M. Perringuet, un de nos compatriotes, a bien voulu nous en faire admirer tous les détails.
J’eus le plaisir de rencontrer à Cape-Toivn deux autres Français : M. Batérat, gérant d’une maison anglaise, et le comte de Vasseîot, inspecteur des eaüx et forets, chargé d’une mission par notre gouvernement et auquel j’étais recommandé. Ces messieurs m’ont fait un accueil on ne peut plus cordial ; ils m’ont beaucoup facilité les recherches que j’avais à faire et m’ont même remis des lettres d’introduction pour d’autres Français en résidence à Kimberley et au Transvaal.
Sans essayer, moi simple passant, de faire l’historique du Cap, je voudrais donner ici un aperçu de la formation de la colonie.
On sait qu’elle était autrefois une des possessions de la Hollande, qui en confia l’administration, en 1652, à la Compagnie néerlandaise des Indes; c’est à cette époque que celle-ci créa au cap de Bonne-Espérance la première station de ravitaillement destinée à ses navires.
En 1795, à la suite de plaintes adressées au gouvernement contre la tyrannie de la Compagnie et les désordres de son administration, l’Angleterre intervint et obtint une première fois le Cap, qu’elle garda, sans trop y faire de
natal
négresse blonde
changements, jusqu’en 1803, et qu’elle consentit alors à rétrocéder à la République de Batavie parce que, ayant à sa propre porte de grands intérêts à défendre, il lui était impossible de s’en occuper. Mais, en 1807, le Royaume- Uni reprit le gouvernement de l’ex-colonie hollandaise, et il l’a gardé depuis.
Les Hollandais ont toujours formé la majorité de la population blanche du Cap. Les Boers d’aujourd’hui sont les descendants, pour la plupart, de ces premiers occupants, croisés soit avec des Anglais, soit même avec des Français, anciens huguenots qui émigrèrent à la suite de la révocation de l’édit de Nantes et se réfugièrent dans ce pays, lequel devint pour eux une seconde patrie. C’est ce qui explique que tant de Boers aient des noms français, tels que Durand, Mar et, Dupuy, etc. Quant au mot boer, qui veut dire fermier, paysan, en hollandais, il provient de ce qu’ils s’adonnèrent exclusivement à la culture.
Tant que l’Angleterre se borna à administrer le Cap avec modération, à n’y introduire que des réformes raisonnables, les Boers vécurent en paix avec tous, s’occupant de leurs fermes et de leur bétail plutôt que des affaires gouvernementales ; mais lorsque les abus commencèrent, les premières plaintes se firent entendre, la bonne harmonie cessa de régner.
Des réclamations inutiles on en vint aux protestations et même à l’insurrection. Après s’être soumis au gouvernement anglais et avoir fourni des soldats aux contingents locaux, les Boers s’y refusèrent plus tard, et une dernière mesure (je veux parler de l’abolition de l’esclavage, qui fut décrétée en 1834) rendit toute entente impossible entre eux et l’Angleterre.
Tous ceux d’entre eux qui étaient riches avaient un grand nombre d’esclaves; ces travailleurs, qui composaient presque entièrement leur fortune, étaient indispen-
sables à leur prospérité de grands propriétaires cultivateurs, Le gouvernement de Sa Majesté avait bien décidé qu’une indemnité serait attribuée à chaque fermier par tête d’esclave libéré, mais ce prétendu dédommagement était dérisoire et ne représentait pas le quart de leur perte.
Un grand mouvement d’opposition se manifesta. A sa tête se mirent tous les riches que ruinait la décision du gouvernement. Celui-ci ayant refusé d’apporter aucune modification aux conditions de l’émancipation, ils résolurent d’abandonner leur patrie adoptive et d’aller en chercher une autre. Plus de dix mille mécontents, emmenant leur famille entière, leur bétail et leur matériel, passèrent la rivière Orange, qui formait la limite nord de la colonie du Cap, et ils fondèrent le ce Vrij Staat » ou ce État libre d’Orange » . Ce fut le début du grand mouvement d’émigration d’où sortit également et un peu plus tard le Transvaal, dont nous parlerons plus loin.
Un grand nombre de Boers cependant restèrent au Cap, et même, aujourd’hui, ils y sont plus nombreux que les Anglais.
La paix s’est d’autant plus facilement établie entre eux, que ceux qui n’avaient pas émigré en 1834 avaient peu d’esclaves : ils ont donc eu moins à souffrir de l’émancipation, et ils en ont conçu moins d’irritation que leurs compatriotes des États voisins.
Le gouvernement du Cap est autonome depuis 1872 : il est composé de cinq ministres et d’un parlement qui en est responsable vis-à-vis du Royaume-Uni. Le gouverneur occupe, comme la reine en Angleterre, des fonctions purement honorifiques et représentatives.
Tels sont, en ce qui concerne les Européens, les principaux événements qui eurent lieu dans la colonie depuis qu’elle existe.
Quant aux rapports avec les indigènes, sauf quelques campagnes contre leurs voisins, les Basoutos et les Cafres, les premiers colons ne semblent pas s’en être beaucoup préoccupés.
La population noire se composa, surtout dès le début, de Hottentots, de Basoutos, de Béchuanas et, pour une moindre part, des vrais aborigènes du Cap. L’invasion européenne les chassa tous peu à peu des centres de civilisation, et, si on en compte encore aujourd’hui une population d’environ soixante-quinze mille, on voit fort peu de noirs dans les villes civilisées telles que le Cap, Port- Elisabeth, East-London, etc. Et pourtant, sans les indigènes, il eût été impossible aux premiers Boers de mettre en valeur les immenses étendues de terrain pour la culture desquelles tous leurs esclaves étaient insuffisants. Le gouvernement, dès 1859, eut besoin du concours delà population locale pour les premiers travaux qu’il entreprit : ro utes, quais, ports, et plus tard pour le chemin de fer du Cap aux mines de diamant de Kimberley et à Port-Elisabeth.
L’indigène du Cap s’est rapidement poli à ce contact prolongé avec les Européens. La civilisation est aujourd’hui fort avancée chez lui, et, presque partout dans la colonie, on parle anglais plutôt que hollandais.
Les villes se multiplient et prennent chaque jour plus d’importance; le pays se couvre de voies de communication, et, sauf au nord-ouest, dans la partie sud du Namaqua, dans le Great Bushmanland et le Kaarenveld, ou il n’y a encore que des fermes, le reste du Cap peut être considéré comme civilisé.
D’après les dernières conventions internationales, la colonie du cap de Bonne-Espérance est bornée : au nordouest, par l’Ovampo, Damara ou Namaqualand, le Béchuanaland, l’Etat libre d’Orange; au nord-est, par le Basoutoland; à l’est, par le Griqualand.
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Le British Béchuanaland, le West Griqualancl, le Basoutoland, le Griqualand et le Pondoland ne sont que des protectorats auxquels F Angleterre tient d’ailleurs énormément. Elle ne les annexe pas à sa colonie, parce que les rendements de ces divers territoires, encore peu civilisés, n’atteindraient pas le chiffre des dépenses résultant de F administration civile. Elle préfère attendre. On a d’ailleurs tenté d’annexer le Basoutoland après de sanglantes guerres en 1879 ; on a vite compris que c’était une sottise, et que mieux valait laisser ce pays progresser de luimème, ce qui arriverait sûrement par le contact des voisins. On le laissa peu à peu tranquille, et il se développe aujourd’hui sous l’œil protecteur du gouvernement britannique, prêt à le happer quand il sera bon à quelque chose.
L’étendue du territoire du Gap proprement dit est d’environ cent soixante-six mille kilomètres carrés. Deux grandes ehaines de montagnes le traversent en diagonale du nord-ouest au sud-est. Elles forment les dernières ramifications des monts Drakensberg, et, sous le nom de monts Nieuiveveld, Kouga Hills, etc., elles se terminent par quelques massifs épais tels que la Table-Mountain au Cap et le Corkscomb près de Port-Elisabeth. Les altitudes des diverses ramifications de cette chaine ne dépassent pas 1,580 mètres (Colesburg). D’autres montagnes ou pics se rencontrent ayant une certaine élévation : Grahamstown (567), Bedford (850), Graddock (1,000), Middleburg (1,400), etc.
La capitale, Cape-Town, l’ancienne Kaapstad des Hollandais, est située par 35°5 latitude sud et 18°27 longitude est du méridien de Greenwich, au fond d’une petite baie ouverte au nord, ayant environ deux milles et demi de largeur et à peu près la même profondeur : c’est Table- Bay. Ce petit golfe est formé par un promontoire terminé par deux petits caps, Mouille et Green-Point.
Table-Bay est situé à trente milles au nord du vrai cap de Bonne-Espérance. Cette ville est née et s'est développée au pied d'une grande montagne allongée, dont les parois presque verticales portent un plateau aussi large au sommet qu'à la base. De cette forme vient son nom : Table- Mountain. Les habitants ajoutent que la nappe y est toujours mise, à cause des nuages qui en quittent rarement le sommet. Son altitude est de 1,185 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Elle domine la baie à laquelle elle a donné son nom et se présente en diagonale du nord-ouest au sud-est.
A l’extrémité de Table-Mountain, isolé d’elle et exactement au sud de la baie, se dresse le pic du Diable, presque aussi élevé que la montagne voisine (1,100 mètres), et, au sud de la ville, un autre mont terminé par un pic double que l’on compare à un lion couché : c’est le Lion’s Head et le Lion’s Bump (710 mètres).
La température y est excessivement douce en toutes saisons, m’a-t-on dit. Lors de mon passage, en avril, c’est-àdire déjà à la fin de l’automne, — c’était l’époque de la vendange, — j’ai constaté en moyenne 26° à midi, à l’ombre, les jours de soleil, 17° la nuit et 23° les jours de pluie. Les saisons sont ici, comme on sait, à peu près l’inverse de celles de l’hémisphère boréal. Le printemps comprend août, septembre et octobre; l’été, novembre, décembre et janvier; l’automne, février, mars et avril; l’hiver, mai, juin et juillet. En réalité, on peut décomposer les saisons en saison sèche, d’avril à août, et en saison des pluies, de septembre à mars.
Les jours les plus longs atteignent quatorze heures; les plus courts sont de dix.
Les environs de Cape-Town sont ravissants : derrière Table-Mountain, un vaste plateau s’étend vers le sud-ouest, couvert de villas et de fermes prospères. La vigne croit sur
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les collines. A Wynberg, à quelques heures de distance, l’élite de la société se donne rendez-vous.
Quelle que soit leur patrie, Asie, Amérique, Europe, Afrique tropicale ou septentrionale, les fruits du monde entier croissent ici merveilleusement. La flore locale, si riche en tous genres, est unique pour la variété et la beauté des orchidées. J’en ai pu admirer de très beaux spécimens au Jardin botanique de la ville.
La population de Cape-Town s’élève, d’après les dernières statistiques, à soixante-trois mille habitants. Celle de la colonie atteint aujourd’hui plus de deux millions six cent mille âmes.
Le commerce du Cap tend à augmenter de jour en jour, au fur et à mesure que des débouchés nouveaux se créent au nord. C’est par là et par le Natal que s’alimente aujourd’hui toute l’Afrique australe jusqu’au bassin du Zambèze. Les importations et exportations, qui n’étaient respectivement, il y a dix ans, que de 75 et 58 millions à peine , ont monté l’année dernière , les premières à 274,625,000 francs et les secondes à 219,432,000 francs. Cela tient en grande partie à l’ouverture du B échu an aland, du Matabéléland et à l’exploitation du Mashonaland,, qui ont attiré ces dernières années dans leurs régions une population exotique très nombreuse.
Une des principales industries est, comme on sait, l’élevage des autruches.
J’ai visité pendant mon voyage plusieurs de ces fermes, dont l’administration est très intéressante.