CHAPITRE II
Du Cap ii Kimberley. — Description succincte de la ville. — Visite aux mines de diamants. — L’extraction du minerai. — Les floors, le lavage, le triage. — Production moyenne et prix. — Quelques mots sur la couleur du diamant. — Comment je fus sur le point de devenir propriétaire.
Quelques jours après notre arrivée au Cap, nous nous mettions en route pour Kimberley. Les frères Reddington s’étaient joints à moi dans ma marche vers le Nord.
Nous pouvions profiter du chemin de Ter jusqu’à Kimberley. A cette époque, la ligne ne dépassait que de quelques kilomètres l’emplacement de la ville.
Ce railway, qui est à voie étroite, parcourt un pays fort accidenté. Les rampes sont beaucoup plus dures que nous n’avons l’habitude d’en voir en Europe, les courbes plus petites de rayon ; il en résulte que la vitesse ne dépasse pas quinze à seize kilomètres à l’heure, et que les trains s’arrêtent, pour ainsi dire, à chaque instant.
Les wagons sont tout petits, du système à couchettes. Chaque compartiment forme quatre lits superposés par deux, perpendiculairement à la voie.
Il n’y a pas encombrement de voyageurs, ce qui est fort agréable, au moins pour ceux qui prennent le train, car la Compagnie doit être certainement d’un avis contraire.
Le pays traversé a je ne sais quoi de nouveau, de diffé-
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rent; cela doit provenir, sans doute, de la nature de la végétation et de la constitution géologique du sol. Le paysage est, en général, assez accidenté au début, et il garde cet aspect pendant tout le parcours.
Vers neuf heures du matin, dix heures après notre départ, nous arrivons au pied de la grosse ramification des monts Drakensberg, qui s’appellent ici les monts Nieuwevdd. Une petite station avec buffet (?), Mayes-Fontain, nous offre un déjeuner anglais : le porridge fume dans des assiettes grasses portant des marques de doigts ; on se bâte, on se bâte tellement que l’un de mes compagnons grimpe en wagon en oubliant son pardessus : je le console en lui affirmant que ce vêtement sera de la plus grande utilité au barkeeper, par les froides matinées d’hiver.
Un peu plus loin, nous entrons dans des gorges abruptes, extrêmement pittoresques. La construction du chemin de fer a dû coûter bien des peines et demander un dur labeur, à travers ces régions accidentées. De tous côtés, des collines pierreuses, couvertes de bouquets de fougères à demi desséchées. Pende végétation. Au loin, semblant nous cerner, de grandes montagnes bleuâtres, plongées encore dans la brume du matin.
La température moyenne est de 15 à 18 degrés pendant les vingt-quatre heures.
A la sortie des gorges, quelques plaines jonchées de débris calcaires, d’éclats de quartz granitique, avec des troupeaux d’ànes, de bestiaux, de moutons ou de chèvres, gardés par des Malais. Çà et là, une maisonnette où, parfois, sèchent au soleil des débris d’antilope. Peu de faune sauvage.
Arrivée à onze heures à Grootfontain. Il est à remarquer que la plupart des noms du pays se ressemblent. Ici ce ne sont partout que des « fontain » ; au Transvaal, des « berg » ou des u burg » . Les rivières ont toutes changé leurs noms indigènes pour des appellations de bêtes ; nous verrons plus
tard la rivière des Buffalos, celle des Élands, celle des Crocodiles, celle des Eléphants, etc.
Le train décrit, grâce à l’exiguïté de ses wagons et à son peu de rapidité, des courbes excessivement prononcées. La voie ferrée est un véritable zigzag accidenté de rampes et de descentes très fréquentes.
Tantôt d’une portière, tantôt de l’autre, nous voyons passer notre locomotive, accomplissant péniblement ses détours laborieux. Haletante, essoufflée, elle lance par hoquets entrecoupés ses flocons de vapeur blanche.
Le pays semble désert; pas un habitant, pas un village, pas un toit ne s’offre à la vue. Vers le milieu du deuxième jour, nous apercevons, sur une éminence, un petit groupe d’habitations malaises : quatre ou cinq cases carrées en paille et en bois couvertes de chaume, un chariot a bœufs sans attelage, au brancard couvert de loques, de la viande séchant au soleil, quelques ustensiles de ménage et deux ou trois habitants composent le. tableau.
Haltes à Prince Albert Road et F riederburgroad : à quatre heures, arrivée à Beaufort-West : buffet. C’est la première ville ou plutôt le premier village que nous voyons depuis notre départ. Il est plein d'animation. Les environs sont cultivés, il y a quelques fermes aux alentours et un peu plus de gaieté.
Nous passons notre temps fort agréablement. Dans notre compartiment, nous sommes seuls. Nous mangeons toute la journée; c’est peut-être l’air du pays qui nous ouvre l’appétit. Entre Mayes -Fontain et Beaufort-West, c’est-àdire en dix heures, nous avons consommé, à trois, quatre kilos de gruyère et une quinzaine de livres de raisin, le tout avec beaucoup de pain.
La nuit suivante ou plutôt le matin, il m’arrive un accident qui eût pu être fort désagréable. A défaut d’oreiller, j’avais mis sous ma tête ma pharmacie de voyage. Or,
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nous dormions avec les fenêtres ouvertes, et mon traversin improvisé se trouvait de niveau avec F ouverture de la vitre de côté. La couchette étant un peu courte pour moi, il est probable que j’ai poussé, en m’étendant, ma pharmacie vers la fenêtre, et, au moment où je m’éveillai, je la sentis qui glissait et tombait sur la voie.
Le train allait de son allure de tramway : je calculai en une seconde les chances que j’avais; j’ouvris la portière, je me laissai tomber sur le ballast, je courus ramasser ma pharmacie et, après une course assez vive, je rattrapai le wagon, tout cela sans que ni chef de train ni mécanicien ait seulement remarqué mon escapade !...
Le télégraphe suit la voie ferrée : il y a cinq fils montés sur des poteaux en fer.
La distance qui sépare Cape-Town de Kimberley est d’environ douze cents kilomètres. Peu après le village d’Orange, nous passons la rivière de ce nom sur un pont qui a trois ou quatre cents mètres de longueur. Les rives sont couvertes de verdure, de fleurs, d’oiseaux. 11 y a dans les environs, nous dit-on, beaucoup d’antilopes et de gibier.
A Belmont, autre ville assez importante, nous apprenons qu’il y a un champ de courses. Où le sport va-t-il se nicher? Je croyais que l’on commençait par bâtir les villes et par se civiliser avant de créer des hippodromes ; mais il paraît qu’ici c’est le contraire. Amusons-nous d’abord, dit-on, nous penserons ensuite à notre bien-être.
Le pays n’a plus cet air sauvage qu’il avait au début de notre parcours ; mais il est encore loin d’être plat : ce sont des vallées et des collines, les unes et les autres peu accentuées. Les Anglais ont un terme qui définit bien ce genre de pays, en le comparant à la mer dans ses ondulations : ils l’appellent ce a Zolling country » .
Les pierres et les blocs granitiques deviennent de plus
en plus rares : c’est, après Belmont, de la bonne terre noire à culture ; mais le pays semble peu doté par la nature en ce qui concerne les cours d’eau.
De nombreuses fourmilières ou taupinières, ayant la forme de petits dômes, s’élèvent à perte de vue dans les plaines.
Beaucoup de chevaux en liberté paissent de tous côtés.
Nous apercevons à quelque distance la route qui conduit à Kimberley : au milieu d’un nuage de poussière, une petite carriole du pays, que nous perdons bientôt de vue, en suit les sinuosités.
Après Wimbledon et une autre petite rivière, la « Modder » , nous arrivons à Beaconstield, qui touche à Kimberley, et où sont les premières mines de diamant.
Nous voici enfin dans la ville après un voyage de trois jours. Kimberley est l’activité même : on n’y voit pas, comme au Cap, des monuments fantaisistes, des constructions coûteuses : au contraire, la plupart des maisons sont en terre rouge, couvertes de quelques feuilles de zinc ; il est clair que la population considère ici le côté pratique des choses.
La ville, qui parait déjà ancienne, n’est pas très grande, surtout si on 11e tient compte que de Kimberley proprement dit : les rues sont pour la plupart sinueuses, les maisons avançant plus ou moins, au gré de leurs propriétaires; le pavé n’existe pas, et la chaussée est plutôt une route poussiéreuse qu’une rue. Les magasins ont peu d’étalage ou n’en ont pas, sauf quelques devantures de marchands de nouveautés avec leurs mannequins, et deux ou trois boutiques modernes. Les différents entrepôts ou lieux de commerce sont dans de simples maisons d’habitation ; ces dernières ont rarement plus d’un étage, la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée. Les voitures sont rares, les distances étant courtes dans la ville ; mais il y a de nombreux loueurs
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de chevaux et de véhicules de tous genres, pour les promenades d’affaires ou de plaisir dans les environs. La poste, autant que je puisse me souvenir, est le seul édifice nouveau, à l’exception de la maison appartenant au Club; elle est construite avec luxe et confort, entourée d’un joli jardin et d’une grille qui borde la rue principale. Un service de tramways mène de la ville à ses différents faubourgs, car le vieux Kimberley est toujours le centre des affaires, bien qu’ayant cessé d’etre le théâtre de l’extraction du diamant.
Les gisements de diamants sur lesquels la ville est construite furent mis en exploitation en 1871 par la Compagnie de Beers, puis abandonnés, soit parce que d’autres mines donnaient un rendement supérieur, soit aussi parce que l’on s’exposait à détruire la ville à force de creuser sous son emplacement.
En désertant ces chantiers, on y a laissé des trous qui sont de véritables précipices mesurant cent ou deux cents mètres de large sur autant de profondeur ; de minces garde-fous en fil de fer garantissent seuls d’une chute les étrangers qui se promènent isolément la nuit dans la ville mal éclairée.
Autour du vieux Kimberley, séparés de la ville par ces précipices, se sont créés peu à peu, au fur et à mesure de l’accroissement de la population et du développement des affaires, une foule de faubourgs ou centres d’exploitation dont les principaux appartiennent presque en entier à des Compagnies plus ou moins puissantes.
Parmi les premières, nous citerons de Beers, The Kimberley, The Buîfontain, The Consolidated, et, parmi les autres, Otto’s Kopje, Sainte-Augustine Mine, Kampfer’s Dam, Taylor’s Kopje, Boyl’s Kopje, Olifant’s Kopje. Des milliers de noirs et de blancs sont à leur service.
Sans compter le personnel nombreux attaché aux Corn-
DU GAP AU LAC A Y A S S A
pagnies minières, il y a à Kimberley une foule de « diggers » , qui y forment une véritable population flottante.
Le digger est un type que Ton devait rencontrer dans l’ancienne Californie; il n’existe plus guère aujourd’hui que dans l’Afrique du Sud, où la liberté d’action, la demicivilisation et les chances de gain sur un sol riche sont faits pour l’attirer.
Le digger, c’est le vieux pionnier : à l’écouter, il a toujours découvert de nombreux filons dont on l’a frustré, ou bien il n’a pas eu de chance : c’est son voisin qui les a trouvés. Il a généralement à vendre ou à négocier un terrain où il sait qu’il y a des diamants. Il essaye ainsi de soutirer de l’argent aux gogos qui veulent bien le croire sur parole.
Le digger est toujours vieux ou d’un certain âge; il est généralement d’un caractère tellement intraitable et si indépendant qu’il ne peut rester sous les ordres de personne; il préfère errer seul à l’aventure, sur son chariot, ou la pioche sur l’épaule, en quête de richesses dont il n’a jamais su profiter et ne profitera jamais. S’il gagne de l’argent, et il en gagne souvent énormément, il le dépense aussitôt d’une façon stupide, sans compter, cessant de travailler jusqu’à ce qu’il retombe de nouveau dans la misère. C’est pourquoi, au Transvaal et partout ailleurs où les diggers s’abattent, toutes choses atteignent des prix ridicules par leur exagération ; la population minière vient dépenser ses économies au fur et à mesure qu’elle en réalise; l’argent n’a point de valeur pour elle : il est si vite gagné! J’ai vu des diggers vendre à une Compagnie tel filon qu’ils avaient mis quelquefois à peine deux semaines à découvrir et qui leur rapportait 1,000 ou 2,000 livres sterling. Huit jours après, ils avaient mangé l’argent et parcouraient de nouveau le pays, fouillant le sol de leur œil scrutateur et exercé.
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Au demeurant, les diggers sont sans patrie : ce sont des aventuriers ; on ne sait ni d’où ils viennent ni ce qu’ils ont fait dans leur vie. C’est, en général, l’écume de toutes les nations, le rebut de la société, des échappés du bagne ou des déserteurs, qui se sont lancés volontiers dans cette vie aventureuse que l’on mène dans l’Afrique du Sud, ce paradis de l’indépendance : personne ne peut venir les troubler; ils jouent du couteau et du revolver quand le wiskey a coulé trop abondamment, et ils meurent un jour au coin d’un bois, seuls et misérables, sans que personne se soucie d’eux ou s’inquiète de leur disparition.
Au milieu de la ville de Kimberley existe une immense place où se tient, à certaines dates, un marché de toutes espèces de choses. On y voit arriver des centaines de grands chariots attelés de douze, quinze, dix-huit et jusqu’à vingt bœufs. La plupart de ces véhicules sont à vendre, et il est rare qu’ils ne trouvent pas preneur le meme jour. Il y a un tel va-et-vient de population entre Kimberley, le Transvaal et les contrées intérieures, que ces marchés sont toujours excessivement animés. On y vend tous les articles de ménage, vêtements, armes, outils, machines qui ont rapport à l’exploitation privée, c’est-à-dire au « prospecting 5) .
Le ce prospecteur ». est un individu qui a généralement une grande connaissance pratique des quartz aurifères ou des terrains susceptibles de contenir de l’or. 11 va à travers le pays, examinant les divers terrains, tenant compte de tout ce qui peut le confirmer dans sa supposition que tel ou tel endroit renferme un filon. Comme, pour s’en assurer, il a besoin d’examiner les couches inférieures du sol, il creuse des trous ronds d’environ un mètre cinquante de diamètre, qui atteignent quelquefois six et sept mètres de profondeur; à l’aide d’une poulie et d’un seau, il remonte à la surface et examine minutieusement la terre et les déblais. L’examen, tant des matériaux extraits que
des parois du puits, lui démontre-t-il qu’il s’est trompé, il va recommencer ailleurs.
Mais certains prospecteurs ont pour ainsi dire le flair : ils travaillent presque à coup sûr. Les diggers s’y entendent pour la plupart à merveille.
Je reviendrai plus tard sur les intéressants travaux des prospecteurs, car ils ne visent que l’or, les mines de diamants étant si rares qu’on ne tente même pas d’en découvrir. On connaît aujourd’hui à peu près tous les gisements diamantifères du Cap et des environs, et leur emplacement appartient à des Compagnies ou à des particuliers depuis le lendemain même de leur découverte.
En dehors de Kimberley, qui embrasse une vaste mine ayant plus de cent kilomètres carrés, il n’y a pas d’autres gisements connus dans la colonie du Cap proprement dite.
L’État libre d’Orange est bien mieux doté sous ce rapport. Il a été trouvé des mines à Fauresmith, à Jacobsdal, près de la rivière ilict, à la même longitude que Kimberley, un peu plus au sud, enfin sur les bords de la rivière Vaal, des deux côtés ; l’occupation de la rive droite assure donc des champs diamantifères au Transvaal, qui possède déjà des mines d’or en pleine prospérité.
Je n’ai visité que Kimberley. Je ne connais donc que les mines qui s’y trouvent.
Les précipices dont j’ai parlé marquaient les travaux d’exploitation de la Compagnie Old de Beers, en 1871. La nouvelle mine est à quelque distance de la ville. Elle est la plus intéressante de toutes, non seulement parce qu’elle a donné les plus beaux résultats, mais aussi parce que ses travaux ont atteint une plus grande profondeur que ceux de ses concurrentes.
Grâce à de bonnes lettres de recommandation de Londres, j’obtins à Kimberley une autorisation personnelle pour visiter les mines de Beers dans tous leurs détails. Cette
faveur est très difficile à obtenir, surtout pour des étrangers; et, même lorsqu’on l’a obtenue, on est encore soumis à une foule d’ennuyeuses formalités qui se renouvellent chaque matin, si la visite dure plusieurs jours.
Le directeur des mines de Beers à Kimberley voulut bien charger un des ingénieurs de me montrer tous les détails de l’exploitation du diamant, depuis le moment où on l’extrait de la terre jusqu’à celui où il est mis en vente.
Avant de visiter les mines, nous sommes allés voir l’habitation du personnel, profitant ainsi de la matinée du dimanche, jour où l’on ne travaille pas.
Dans une enceinte close de hauts murs, fermée par des corps de batiment et dont on ne peut sortir sans passer par des corps de garde, se trouvent réunis plus de trois mille noirs de toutes les races des environs : Delag.oas, Griquas, Bechuanas, Zoulous, Gafres, Hottentots, etc. C’est le compound ou kraal des mineurs.
L’enceinte immense est de forme carrée; tout autour, des batiments n’ayant qu’un rez-de-chaussée encadrent une grande cour de près de cent mètres de côté.
On y remarque une chapelle, une école pour les enfants et des magasins vendant toutes les denrées à l’usage des noirs du kraal. Ils ne peuvent acheter que contre des fiches spéciales que délivre la Compagnie; aucune monnaie n’a cours.
Le compound comprend, en outre, un hôpital et une salle de spectacle , où les indigènes se donnent à euxmêmes des représentations.
Ces hommes sont engagés par la Compagnie de Beers pour travailler dans ses mines pendant un an ; ils signent des contrats en règle. C’est une détention de douze mois qu’ils acceptent, car ils ne peuvent plus quitter le compound sous aucun prétexte.
Leurs salaires sont de 15 à 30 schellings par semaine
(18 fr. 75 à 37 fr. 50), selon leur travail et leur spécialité. Ils doivent se nourrir eux-mêmes, ils se procurent au bureau de la Compagnie les ticlies-monnaie dont ils ont besoin et achètent ce qui leur est necessaire aux magasins dont j’ai parlé, qui sont de véritables bazars.
On sait le peu qu’il faut au noir pour se nourrir et le prix modique de sa nourriture. Il peut donc économiser les trois quarts de son salaire, épargne qui est considérable, si on compare le prix de la main-d’œuvre de toutes les autres exploitations à celui des mines.
Aussi les Compagnies trouvent-elles autant de noirs qu’elles en, veulent, malgré la dureté du métier, malgré la détention continuelle et les mesures de précaution auxquelles elles les soumettent.
La Compagnie possède également une petite milice formée de sujets éprouvés, qui fait la police, monte la garde, et procède, quand il y a lieu, aux exécutions.
La milice vient chercher les mineurs au compound et les conduit au travail. Elle veille nuit et jour aux abords de la mine. Le travail terminé, elle conduit les travailleurs désignés pour la visite de précaution et elle les ramène ensuite au kraal.
Cette visite de précaution a pour but de s’assurer si certains noirs, chargés d’un travail délicat, n’ont pas volé de diamants pendant la journée. On les conduit, entièrement nus, dans une pièce, où se renouvelle la scène que l’on voit dans certains conseils de revision, quand il y a un major minutieux.
Après cette visite (visite s’il en fut jamais) a lieu celle des condamnés. Ces derniers sont tous des noirs qui, ayant volé des diamants, accomplissent leur temps de travaux forcés dans la mine même. Au moindre mouvement suspect, les gardes, qui ont toujours l’arme chargée, ont ordre de tirer sur eux.
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Malgré toutes ces précautions, des vols considérables ont continuellement lieu. Les Compagnies s’y sont résignées après de vaines tentatives pour les empêcher ; dans leur bilan de fin d’année, elles font la part des vols, estimés à au moins 10 pour 100 du rendement.
Après le compound, je continue ma visite le lendemain par une descente dans le puits. Vêtu d’un complet de mineur européen, j’entre dans un ascenseur qui s’engouffre avec une rapidité inquiétante dans les profondeurs de la terre en suivant un plan incliné; nous descendons, nous descendons toujours. La flamme de nos lampes devient de plus en plus terne au fur et à mesure que la composition de l’air se modifie; on sent aussi comme une oppression, un poids sur la poitrine; on voudrait déjà être dehors pour respirer le grand air à pleins poumons.
Cette sensation désagréable ne dure fort heureusement que quelques instants. Arrivé dans les galeries, on s’habitue un peu à cette atmosphère humide et lourde. A la profondeur de trente-cinq à quarante mètres, nous faisons un tour dans les couloirs, remplis d’agitation, où circulent les wagonnets, où les pics travaillent à briser le dur minerai, au fond d’une foule de détours en cul-de-sac.
Soudain, un éclair livide jaillit de l’ombre, une explosion formidable se fait entendre, produisant une commotion qui vous arrête le cœur et la respiration, en même temps qu’elle vous secoue ou vous fait trébucher. Ces coups de mine souterrains, dans un étroit espace, produisent une sensation nerveuse des plus désagréables ; un coup de canon n’est rien auprès de ce bruit, que j’ai entendu à plusieurs reprises ; non seulement le tympan semble vouloir éclater, mais le pouls cesse de battre et le souffle est brusquement refoulé dans la poitrine par l’expansion des gaz. Toutes les lampes sont généralement éteintes dans un rayon de plus de cinquante mètres ; on est plongé dans
l’obscurité la plus profonde ; l’idée que vous venez d’échapper à une catastrophe vous traverse l’esprit. Mais la voix de votre guide vous rassure : ce n’est rien, un peu de dynamite pour détacher un bloc rebelle.
Toutes les lampes se rallument, le bruit des pics reprend de nouveau dans la pénombre avec quelques fragments de conversation entre mineurs, entrecoupés de coups de pioche, du bruit des chariots qui roulent, du grincement des ascenseurs, des éclats de voix des ingénieurs et des contremaîtres.
Après une promenade sur ce qui peut être considéré comme le premier étage, à rebours, nous reprenons place dans la cage et nous descendons au second (toujours à rebours!). Nous voici à environ soixante ou soixante-dix mètres de la surface. Même sensation, mêmes coups de dynamite, lampes encore plus vacillantes et humidité plus considérable.
Nous continuons notre descente ei nous nous arrêtons enfin à cent dix-huit mètres. Les travaux 11e dépassent pas cette profondeur. L’ascenseur 11e vient pas jusqu’ici : on achève le trajet à l’aide d’échelles.
Bien que le spectacle soit on ne peut plus intéressant, je commence à désirer vivement me trouver dehors ; il me semble que ce sera un immense soulagement pour moi que de respirer le grand air. On se sent moralement écrasé, enterré vivant dans ces couloirs : ce n’est là évidemment qu’une impression causée par une première descente sous terre. Il n’y a à craindre, dans ces mines, aucun des dangers que l’on rencontre dans les exploitations de houille : en général, les galeries se soutiennent d’elles-mêmes, étant taillées dans une matière que le pic a de la peine à entamer, et les lampes n’ont pas de protection. A certains intervalles, pourtant, on a constaté dans la mine de Beers la présence du grisou : les hommes du métier l’attribuent, soit à de
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minces couches de charbon que Ton rencontre dans la coupe du terrain, soit à de la pyrite, qui se trouve en certaine quantité dans la formation des couches profondes et qui prend feu au contact de l’air. Il est aussi certaines galeries où la prudence a exigé que l’on étayât les parois. Des éboulements se sont produits à plusieurs reprises, tuant des centaines de travailleurs.
Nous reprenons notre échelle et nous nous rapprochons de la surface. En revenant sur nos pas, nous prenons des échantillons des diverses couches géologiques que je désire garder.
Avec une amabilité et une patience rares, l’ingénieur m’a fait un véritable cours technique pendant près de trois heures que nous avons passées dans les galeries, et j’essayerai de faire profiter le lecteur de ce qu’il m’a expliqué avec beaucoup de clarté sur la composition géologique des mines de diamants. Vu mon incompétence, je ne me permettrai pas la moindre supposition sur la formation primitive, d’autant plus que c’est presque une énigme, même pour des ingénieurs qui ont passé de longues années à l’étudier. On admet seulement que l’origine des gisements diamantifères est due à une éruption volcanique, à une poussée de bas en haut.
A la surface, est un terreau rouge et argileux, que j’ai rencontré souvent en Afrique; il produit une poussière fine et pénétrante qui donne à tout une teinte rougeâtre. C’est le sol superficiel de Kimberley.
Cette couche de r echo'd, comme on l’appelle ici, a environ un mètre d’épaisseur. Au-dessous, se trouvent environ quatre-vingts mètres de schiste de diverses couleurs, peu résistant au pic, qui prend le nom de ce black-shale » . A la surface, ces schistes sont de couleur claire jaunâtre ou gris, entremêlés de dolérite et de diorite, puis noirs audessous. Ils sont mélangés ou entrecoupés par des couches
d’une foule d’autres matières, telles que argile noire, carbonates de fer et de chaux, pyrite, etc.
Enfin, au-dessous encore, à une profondeur de soixantedix à cent trente mètres, suppose-t-on, se trouve le ce hardrock 5) , qui est une couche de mélaphyre ou roche pyroxanique qu’on n’a pas encore traversée entièrement.
La couche intermédiaire de quatre-vingts mètres dont je viens de parler forme le véritable terrain diamantifère et porte le nom de ce blue-ground » , à cause de sa couleur bleu foncé, verdâtre ou vert clair.
Il paraît meme que le terrain diamantifère offre plusieurs autres variétés. Son aspect, sa composition, sa couleur et sa consistance diffèrent selon les endroits. Néanmoins, il est à remarquer qu’il se distingue essentiellement des terrains environnants, et qu’il offre à un œil exercé certains caractères qui ne laissent aucun doute sur les richesses qu’il contient.
Ce blue-ground se décompose avec le temps au contact de l’air et prend une teinte jaunâtre ou gris clair. Gomme on le verra plus loin, c’est sur ce phénomène qu’est basé le système d’exploitation de la mine. Il s’ensuit que les couches supérieures, les schistes de couleur claire de la surface, ne sont en somme que du blue décomposé : c’est ce qu’on appelle le « yellow-ground » .
Les machines d’extraction, auxquelles nous rendons visite ensuite, nous offrent le spectacle d’une énorme quantité de minerai sortant des entrailles de la terre. De puissants treuils mettent en mouvement un va-et-vient de récipients cylindriques à poulies glissant sur quatre cables ronds en fils d’acier, parallèles au plan incliné dont j’ai déjà parlé. Grâce à un ingénieux mécanisme, le tub arrive, bascule, décharge son contenu (environ trente pieds cubes de minerai) et repart sans l’aide de personne. Au-dessus des immenses fosses dont j’ai parlé, des centaines de cables,
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tendus comme un gigantesque filet, sont couverts de tubs qui montent et descendent, donnant au coup d’œil une animation extraordinaire, un air de fourmilière indescriptible.
Il est assez original de se faire transporter par un de ces véhicules aériens. On y éprouve une sensation analogue à celle que donne une ascension en ballon. En bas, au fond, semblables à de petits êtres microscopiques s’agitant dans tous les sens, on voit les travailleurs préposés au service de l’énorme entonnoir.
Lorsque le minerai arrive de la mine, il est chargé sur des wagonnets de chemin de fer. La voie ferrée conduit aux terrains de dépôt qu’on appelle « floors » .
Sur ces floors, le chemin de fer apporte les matières et les hommes les éparpillent en une couche d’épaisseur régulière, les gros morceaux debout. On expose ainsi le blueground à l’air et aux intempéries afin qu’il se décompose. Il perd graduellement sa couleur, pâlit et prend une teinte jaunâtre ou gris clair. Lorsqu’il est désagrégé, il se brise plus facilement et peut être utilisé.
La décomposition peut durer de dix jours à six mois, selon la quantité d’eau que l’on jette dessus à défaut de pluie.
Le cc yellow-ground » n’a pas besoin de cette préparation, puisqu’il est déjà tout décomposé naturellement. II y a fort longtemps que les Compagnies ont épuisé la couche qu’elles ont trouvée à la surface des schistes noirs.
Les ce floors » demandent à être fort étendus. Quand on pense que les machines d’extraction amènent journellement à la surface une moyenne de cinq cents loads par jour, ce qui fait environ trois cent douze tonnes (à six cent vingt-cinq kilos le load), et que certaines Compagnies travaillent jour et nuit, on a une idée des terrains qui sont nécessaires pour étaler une aussi énorme quantité de mine-
rai. Aussi a-t-on été obligé d’étendre ces ce floors 5) jusqu’à de grandes distances de la ville. Le chemin de fer particulier de la Compagnie y emporte le blue-ground et rapporte celui qui, déposé là quelque temps auparavant, se trouve décomposé et prêt à subir la troisième opération, qui est le lavage.
Les machines à laver (depuis 1878 tout se fait à la vapeur) sont destinées à séparer les graviers, pierres, minéraux, etc., de la matière qui les tenait agglomérés, ainsi que des calcaires plus légers. Ce mortier est dissous par des agitateurs : des courants d’eau le délayent et l’emportent, tandis que la partie solide et non soluble reste dans l’appareil.
Pour définir d’un mot les laveuses, on peut dire qu’elles se composent d’une succession de tamis aux mailles progressivement serrées, qui laissent passer le minerai pendant que des agitateurs et de grands jets d’eau le débouchent et nettoient ses résidus, qu’ils classent par taille.
La première grille ou tamis arrête les gros blocs non décomposés ; la dernière retient les plus petits fragments solides. Le courant entraîne les matières légères, tandis que les pierres précieuses, diamants, rubis, grenats, et les silicates restent au fond à cause de leur poids spécifique.
Ces résidus, très jolis à l’œil, offrent des pierres d’à peu près toutes les couleurs, exactement triées d’après leur taille.
Au sortir des laveuses, ils sont passés dans un berceau ou craddle (c’est l’appareil des anciens laveurs d’or) qui achève leur nettoyage et classe de nouveau les pierres par poids. On trouve déjà pendant cette opération bon nombre de beaux diamants. Des Européens surveillent continuellement le travail du ce craddle » .
Après ce dernier nettoyage mécanique, les résidus, placés dans des wagonnets doublés en zinc et fermés à clef, sont portés aux ateliers de triage.
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Là, dans une grande pièce bien éclairée de face, sont des tables couvertes de tôle sur lesquelles on place les graviers en tas.
Un ouvrier blanc pour les gros, des noirs pour les petits, procèdent à l’opération si minutieuse du triage. Muni d’une lame de fer, le trieur amène une petite quantité de pierres prises au tas; il les écarte d’un coup sec, regarde, pose sa lame et prend par-ci par-là un diamant qu’il jette dans une tire-lire en fer-blanc fermée à clef, placée devant lui ; il jette un nouveau coup d’œil et pousse le tout à gauche.
Lorsqu’il a examiné tout le tas, un autre ouvrier prend sa place et recommence le même travail de gauche à droite. Les détritus qui restent après ces deux examens sont jetés dehors, formant de véritables collines, où l’on remarque des grenats en abondance; mais ils n’ont, parait-il, aucune valeur.
A la fin de la journée, le chef du service de triage recueille le contenu des tire-lires dont il a la clef.
La proportion du diamant trouvé dans les « Diamond Field’s » du Cap varie de un à huit carats par mètre cube de blue-ground.
Les diamants du Cap ne peuvent lutter, comme éclat, avec ceux du Brésil ou de l’Inde. On y trouve fort rarement un diamant vraiment blanc; il s’y mêle toujours, si beau qu’il soit, un reflet de couleur quelconque, le plus souvent jaune, et il parait que, seul, le diamant blanc peut produire de beaux feux.
En dehors des feux blancs, il y en a qui ont une couleur décidée : tels sont le brun foncé, noir, jaune paille, orange, vert, rose, bleu ou fumé {smoked).
A sa sortie des laveuses, il est terne, d’une apparence cornée ; cela tient à une mince couche d’une matière spéciale qui l’enveloppe : on l’en débarrasse en le plongeant dans l’acide azotique en ébullition.
Sa forme est excessivement variée, mais toujours régu-
Hère en elle-même : elle est hémiédrique, .dodécaédrique, octaédrique ; les arêtes en sont dures ou arrondies, les faces plates, concaves ou convexes. On en voit rarement de cubiques et peu de sphériques.
Quant à la grosseur, elle est très variable : on trouve des pierres depuis un trentième de carat, c’est-à-dire de la taille d’une petite tête d’épingle, jusqu’à quatre cent cinquante-sept, quatre cent soixante et quatre cent soixantedix-huit carats. Ces derniers, qui sont les plus gros qu’on ait trouvés, atteignent le volume d’un œuf de dinde.
Je terminerai le récit de ma visite aux ce Diamonds Fields » par quelques chiffres de statistique que je dois à l’amabilité de M. D..., un compatriote, un des plus importants courtiers en diamants de Kimberley, lequel m’a montré plus de dix millions de francs de diamants bruts.
La valeur moyenne du carat sur le marché de Kimberley était, à cette époque, de 24 schillings 9, ç’est-à-dirc à peu près 29 francs. Ce prix est soumis à des fluctuations continuelles, à cause des mouvements du marché en Europe. En outre, la valeur du carat diffère également selon la provenance, certaines mines produisant des diamants supérieurs à ceux de leurs concurrentes.
Le produit des quatre mines principales réunies avait donné, dans la dernière période de deux années, c’est-àdire de 1888 à 1890, les chiffres approximatifs suivants :