Mémoires sur quelques papyrus du Louvre, p. 59 sqq
vigilance sur le Pharaon v. s. f. Il est un de vous, puisqu’il est dans la forme d’Amon-Râ seigneur de Karnak Ohi seul unique, issu du Noun, plus lumineux que les lumineux, plus dieu que les dieux, conçu hier, né aujourd’hui, grand lion mystérieux qui résides dans Manou, lion de Manou qui résides dans Edfou, toi dont l’âme est au ciel, et le cadavre dans riladès *, grande forme vivante dans Hermonthis, viens en ta forme d’orage que tu délivres le Pharaon v. s. f,, défends-le de tout adversaire, de toute omhre mauvaise. » La clausule ajoute : « C’est un talisman efficace au ciel, sur la terre, dans la double maison de vie » ^
Tels étaient les moyens d’action du Pharaon vis-à-vis des divinités hostiles qui attaquaient en lui le dieu osirien. Autant que les adoi’ations des dieux et des hommes, les maléfices des esprits du mal constataient et justifiaient sa divinité. Fils du soleil, paré des couronnes solaires, armé des armes solaires*, les dieux et les hommes l’adoraient comme Râ, le défendaient comme Râ d’attaques menaçant eu lui l’être divin, qui durant son existence humaine connaissait déjà la gloire et les dangers d’être « un soleil incarné » et « l'image vivante sur terre de son père Toum d’iléliopolis* ».
1. La formule est fréquemment employée pour caractériser l’état des morts osiriens et des dieux auxquels le Pharaon est identifié. Cf. liitiiel du culte divin, p. 83, n. 1.
2. Maspero, Mémoires siir quelques papyrus du Louvre, p. 65-67. Un autre « livre royal », acquis par le Musée de Lcyde a été récemment publié. 11 est rédigé en écriture démotique, et nous reporte par conséquent aux derniers temps de la civilisation égyptienne.
3. Les hymnes à Râ ou <à Amon-Râ {Todtenbuch, ch. XV, 1. 4; Gréhaut, Hymnes A Amon-Ld, p. 8-9, 14-15) nous apprennent que le pschent, les plumes, ruræus, le bandeau seshed, la couronne atef, les sceptres et le fouet, sont donnés aux dieux comme au Pharaon.
4. Ce sont les expressions de la stèle de Kouban, à propos' de Ram-
ses II
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ClfAPITRE X
Conchision
I. Résumé de la thèse. — II. En quoi la royauté religieuse du Pharaon se distingue de la théocratie sacerdotale égyptienne, chaldéenne, juive. — III. Quelle part on peut attribuer à la théologie et à la croyance populaire dans la doctrine de la royauté divine en Égypte.
I. A la fin de cotte enquête sur le caractère religieux de la royauté pharaonique, il n’est pas inutile de résumer en quelques lignes les résultats acquis.
à) L’examen des titres choisis par le Pharaon permet de dire qu’il se désigne avant tout comme le fils des dieux et leur héritier. Los dieux ont régné avant lui et lui ont constitué testament de leur domaine. Il est leur successeur légal; il porte leurs titres « roi du Sud et du Nord », et se dénomme ITorus, fils du Soleil. Il inscrit dans le cercle solaire ces noms royaux, pour marquer que son pouvoir s’exerce dans tout l’espace délimité par la course de Râ, où ont vécu et régné, jadis, les rois de la dynastie divine.
Ce titre de fils des dieux se justifie, pour les Égyptiens, par la réalité tangible des faits. Comment le dieu Amon Rtl s’unit à la mère mortelle du roi, comment chaque Pharaon est mis au jour avec la coopération des divinités solaires, les tableaux de la nativité royale, conservés dans les temples, le montrent assez clairement : dès sa naissance l’enfant, prédestiné à la royauté, reçoit des dieux le fluide de vie, qui le consacre par avance pour ses devoirs futurs.
Quand l’enfant est devenu adolescent, on procède à son intronisation. Les dieux eux-mêmes le purifient de tout ce qui peut rester de mortel en lui, lui mettent en tête la double couronne, l’embrassent pour le pénétrer de la vie divine, et exécutent pour lui des rites qui sont ceux du culte divin. Reconnu roi, l’adolescent est en mesure de remplir la mission que lui destinent les dieux.
b) Cette mission est la plus importante de toutes celles que peut remplir un être dans la société égyptienne : elle consiste à rendre aux dieux, pères du roi, le culte que chaque fils, dans toute famille humaine, doit aux ancêtres défunts. Tour s’acquitter du culte filial qu'il doit aux dieux, le roi prend les mêmes noms, s’associe les mêmes aides, bâtit le même sanctuaire (le temple) que le fils, chargé du culte funéraire célébré au tombeau.
L’identité du culte divin et du culte funéraire n’est pas seulement apparente, elle se fonde sur une doctrine commune. Les rites du culte divin, célébré par le roi, assimilent chaque dieu à Osiris, le premier mort de la société humaine; les rites du culte funéraire, célébré par les fils des hommes, transforment aussi tout mortel défunt en Osiris. Hommes et dieux retrouvent la vie divine, après la mort, par les rites osiriens : il en résulte que le culte, dont le roi est l’ofliciant, s’adresse à tout ce qui est divin dans la société égyptienne. Le roi, prêtre des dieux, devient aussi prêtre des morts divinisés; de là l’inexprimable importance des pouvoirs religieux du Pharaon.
Les conséquences pratiques de cet état de choses sont considérables. La majeure partie des revenus de l’Égypte, dont la totalité appartient au roi par droit d’héritage, sont affectés par lui à la fondation et à l’entretien des temples, à l’envoi d’offrandes aux morts, parfois à la fondation de tombeaux pour les sujets privilégiés. Aux uns et aux autres le roi doit et donne l’offrande du repas funéraire ou divin. Pour mériter les faveurs du roi dans l’autre vie, les sujets se lient vis à vis de
CONCLUSION
]iii par les cngagemenls de la recommandation, ce qui fortifie l’aulorité royale dans la société. Au contraire, la classe sacerdotale, qui gère les biens perpétuels, incessamment accrus, des temples, augmente sa richesse et son influence au détriment de la puissance royale. Le rôle religieux du roi dans la société égyptienne est donc à la fois une source de force et de faiblesse pour la monarchie pharaonique.
cl Les rites des cultes divin et funéraire destinés à rendre la vie aux dieux et aux morts nous ont apparu avoir le même caractère que ceux par lesquels les dieux donnent eux-mêmes la vie et le pouvoir royal à Pharaon. Le sacre est donc un véritable culte divin rendu au roi par les dieux et les hommes. Or, chaque jour, avant tout service du culte divin célébré par le roi, on renouvelle son intronisation et son culte dans la « chambre d’adoration » des temples. Des statues du « double » royal y restent à demeure pour subir, à défaut de la personne du roi, l’intronisation ritualistique quotidienne. Le roi reçoit des dieux la divinité pour être à même de la leur rendre ; l’office de prêtre nécessite qu’il soit un dieu.
Dans des fêtes célébrées plusieurs fois par an, on renouvelle pour le roi les rites de l’intronisation solennelle. Le roi, enfin, inaugure en grande pompe, à des dates variables, un temple consacré à lui-même et aux dieux de sa famille : mais le culte que le Pharaon reçoit à cette occasion est le même que celui dont il a déjà bénéficié lors du sacre et dans la « chambre d’adoration » et s’explique pour les mômes raisons. Après sa mort, le roi est adoré comme tout mort osirien. Il réunit donc en sa personne tout ce que l’on reconnaissait de divin aux êtres mortels et surhumains.
Les insignes extérieurs de la dignité royale, couronnes, sceptres, armes, sont ceux que l’on prêle aux dieux solaires. Comme les démiurges, le roi crée par l’œil et la voix; il dispose de la foudre et l’uræus divine le défend. Dans la gestion des affaires terrestres, les seuls conseillers écoulés de Pha-
314 nu cxRAcrftuE religieux de la l.oyauté pharaonique
raon, sont les dieux ; les entretiens du roi avec les conseillers humains et les audiences, sont de véritables services solennels du culte royal, et non des délibérations à la mode des assemblées humaines. Le roi n’y entend guère que des chants d’adoration qui exaltent ses bienfaits pour les dieux et les morts divinisés ou des incantations magiques qui écartent de lui, dieu solaire, les ennemis du Soleil.
Telle est la conception religieuse que les Égyptiens s’étaient faite de la royauté. Elle se résume en ce fait que le roi est le fils des dieux : de là découlent les obligations du culte divin et les honneurs sacrés que le roi réclame comme prêtre des dieux. Mais, comme les morts, en Égypte, reçoivent le même culte filial que les dieux, Pharaon devient le « Fils » par excellence dans la société égyptienne et le prêtre commun des morts et des dieux, non pas seulement dans le cercle étroit de la famille royale, mais « au nom de tous les êtres vivants ». De là entre les mains du roi la concentration d’un pouvoir religieux, de là aussi une vénération de la personne royale comme il n’y en eut sans doute jamais chez aucun autre peuple.
II. Ce caractère particulier de la royauté pharaonique apparaîtra plus distinctement si on la compare aux théocraties sacerdotales qui ont apparu à diverses reprises dans l’Orient ancien, en Egypte même, en Chaldée, en Assyrie, en Judée.
Quand la classe sacerdotale fut assez forte en Egypte, à la fin de la XX® dynastie, pour usurper la royauté, et constituer les dynasties de grands-prêtres àTlièbes et le royaume éthiopien de Xapata, il n’y eut en apparence rien de changé ; le grand-prêtre eiïectif, le fonctionnaire, prenait la dignité royale à laquelle la pratique matérielle du sacerdoce semblait lui donner droit. Dès lors cependant, la situation réciproque des Pharaons et de la divinité ne fut plus la même dans l’opinion publique, et dans l’opinion des nouveaux Pharaons eux-mêmes. On eut une théocratie sacerdotale, et non une rovauté divine;
CONCLISION
le gouvernement passa aux mains du dieu, il ne fut plus exercé par le roi en personne. Tandis qu’aux époques où le fils des dieux règne, les affaires de l’État sont examinées dans des entretiens intimes du roi et des dieux et résolues par le roi seul, au temps de la suprématie sacerdotale la décision suprême fut réservée à la statue d’Amon, mannequin articulé dont la tête approuvait ou désapprouvait en public les décrets présentés par le grand-prêtre. « Les inscriptions nous montrent que sous les derniers Ramessides (soumis déjà à l’influence croissante du sacerdoce) on n’entreprenait rien sans consulter la statue du dieu. Le roi, dans le sanctuaire, parfois même en public, s’adressait à la statue et lui exposait l’affaire ; après chaque question é\\e' disait oui de la. tête très fort par deux fois
-XS/' @ „ Aussi les rois-prêtres se mettent-ils tou-
jours à l’abri derrière l’autorité divine : y a-t-il un procès d’État? ce n’est plus devant le roi, mais devant la statue du dieu qu’on porte la cause faut-il constituer un apanage sur les biens des temples ou de l’État? ce n’est pas un décret royal qui intervient, mais un décret du dieu qui dispose en personne de ses biens’. Dans le royaume sacerdotal de Napata l’influence attribuée aux statues divines était encore plus grande ; on en a un exemple par ce qui se passait lors du couronnement des rois. Le candidat royal n’est plus l’enfant prédestiné, appelé par son père terresti’e, le roi régnant, à prendre la couronne et qui reçoit ensuite la consécration divine des mains de son véritable père le dieu. A Napata, le choix du roi était réservé à l’intervention mécanique de la statue divine : devant l’idole les princes royau.x défilaient; les bras de la statue d’Amon
1. Maspero, Le Double et les statues prophétiques [Éludes de mythologie, I, p. 85j.
2. Ed. Naville, Inscription de Pinot^em; Splegelherg, Stèle de l'oasis de Dachel [Recueil de Travaux, XXI, p. 12 sqq.).
3. Maspero, Mémoires de la mission du Caire, I, p.695; cf. Études de mythologie, I, p. 85.
3i6 DU CARACTÈRE RELIGIEUX DE LA ROYAUTÉ PIIARAOiMgUE
saisissaient au passage le candidat préféré des prêtres qui devenait ainsi le roi Il semble que de telles pratiques ne sont que l’imitation caricaturale des vieux rites divins de la famille royale; elles ne peuvent s’expliquer que par le besoin de donner au sacerdoce usurpateur une consécration toute matérielle et grossière. L’autorité religieuse du roi d’Égypte était fondée sur les liens de parenté qui, l’unissant aux dieux, faisaient de lui le fils, le prêtre et l’égal des dieux. La théocratie sacerdotale ne put au contraire jamais se dégager de son origine inférieure.
Preuve en est le récit que nous a transmis Diodore sur la vie religieuse des rois d’Égypte, récit qui s’applique aux prêtres-rois et ne convient en aucune façon aux Pharaons authentiques. « Les rois ne pouvaient pas vivre à leur gré... les heures du jour et de la nuit auxquelles le roi avait quelque devoir à remplir, étaient fixées par les lois et n’étaient pas abandonnées à son arbitraire. Éveillé dès le malin,... après s’être baigné et revêtu des insignes de la royauté et de vêtements magnifiques, il offrait un sacrifice aux dieux. Les victimes étant amenées à l’autel, le grand prêtre se tenait, selon la coutume, près du roi, et, en présence du peuple égyptien, implorait les dieux à haute voix de conserver au roi la santé et tous les autres biens, lorsque le roi agissait selon les lois; en même temps, le grand prêtre était obligé d’énumérer les vertus du roi.... le grand prêtre agissait ainsi afin d’inspirer au roi la crainte de la divinité et pour l’habituer à une vie pieuse et exemplaire.... 11 y avait un temps déterminé, non. seulement pour les audiences et les jugements, mais encore pour la promenade, pour le bain, pour le commerce conjugal, en un mot pour tous les actes de la vie. Les rois étaient accoutumés à vivre d’aliments simpl.es, de chair de veau et d’oie ; ils ne devaient boire qu’une certaine mesure de vin, fixée de
i. Voir à ce sujet Maspero, lUsloire, Ht, p. 170.
CONCLUSION
manière à ne produire ni une trop grande plénitude ni l’ivresse..,. Comme c’étaient là des coutumes établies, les rois n’étaient point mécontents de leur sort... Ils ont conservé ce régime pendant fort longtemps et ont mené une vie heureuse sous l’empire de ces lois*. »
Ai nsi que l’a remarqué M. Maspero", ce tableau de la vie des rois d’Egypte semble avoir été emprunté au roman historique écrit par llécatée d^Abdère, qui avait compilé pêle-mêle les traditions et les avait embellies d’un coloris poétique. «La comparaison avec les monuments figurés et avec les rituels du culte d’Amon prouve que la description idéale qu’on y faisait de la vie des rois reproduisait les traits principaux de la vie des grands p4'êlres thébains et éthiopiens; la plus grande partie des ordonnances minutieuses qu’on remarque, s’applique donc à ces derniers et non pas aux Pharaons proprement dits. »
On sait en effet par les monuments figurés et les textes tels que les contes populaires, qu’on attribuait aux vrais Pharaons des habitudes de vie très libres. Aucune prescription relative ni aux vêtements, ni à la nourriture, ni à l’emploi du temps des rois de souche authentique ne nous est parvenue \ Si l’on en croit les légendes. Pharaon ne dédaignait pas la boisson, ni la bonne chère, ni les autres plaisirs *. Il est probable que le plus souvent le roi se déchargeait sur les prêtres de service des obligations du culte divin et n’officiait personnellement qu’aux jours de grandes fêtes. Cela n’enlevait rien d^ailleurs au respect du peuple pour la personne royale ; au contraire, un formalisme étroit, comme celui auquel fait allusion