‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 13 sur 43 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE MESCHED A SAMARCANDE.

Départ de Mesched. — Le Kclief. — Vakouf ci fanatisme c'iiite. — Le pavsajjc est «le plus en pins central asiatique. — Rêve à Mouzlerane. — Le désert. — L'arrivée du jour. — La chaleur. — Le Sarakhs persan. — Le Sarakhs russe. — Un Cécrops moderne. — Nous enpapeons Menas. — Etapes de nuit dans le désert. — Rien à y boire. — L'oasi.s. — Merv. — Rencontre de deux peuples. — Une ville naissante. — Encore le désert. — Le chemin de fer. — Ce qu'on pense des Turcomans. — Les Rus3?s. — Pour la sixième fois à S.imarcande. — Projets.

Nous avons loué des mules hier, engagé à notre service, outre Amman, un de nos compagnons de route originaire d'Ourmiab, et nous allons partir. Depuis le jour nous sommes sur pied. Mais nos muletiers manquent au rendez-vous, et ce sera pour demain.

Enfin, nous sommes partis; les mules vont à la file, bien chargées; leurs maîtres, gens de Koum, sont habiles. Pépin est transporté dans une litière afin de lui donner le temps de se remettre. A Merv, il montera à cheval, ou h Sarakhs s'il se sent bien. Capus et moi chevauchons sur (](** bêtes (pie nous nous sommes procurées à Mesched. Avec quel plaisir nous sortons de la ville sainte ! Lorsque nous sommes sur la route des caravanes et que nous nous retournons, les dômes dorés resplendissent, et cette ville sale a

repris son aspect imposant à distance. Nous la voyons de l'est, bien entendu, puisque nous nous dirigeons sur le soleil levant. La poussière est profonde, et nous en avalons une certaine quantité, grâce à une troupe de Bohémiens; montés sur de beaux chevaux, ils chassent des mules, des ânes, des chèvres. Ils ont des armes luisantes, mais des vêtements d'une malpropreté extraordinaire; leurs femmes, flétries avant l'âge, affreuses, effrontées, cheminent d'un pas menu et rapide, en bavardant sans trêve, d'une voix aiguë. La marche est fermée par une assez jolie fille presque proprement vêtue ; elle a des sourires gracieux pour un Tatare affreux qui lui tient des propos galants.

La plaine est cultivée, surtout au nord et dans les dépressions ; tous les villages sont fortifiés, ils sont la propriété des gardiens du sépulcre, du best, nous dit-on.

Les cultures cessent, et nous sommes dans la steppe quand la route s'éloigne du Kchef, dont les anciens lits presque seuls sont cultivés. Notre étape est courte, la première l'est toujours, et nous nous arrêtons à Karabouga, un vakouf.

Avant ce village, un mausolée en ruine attire l'attention ; il a la forme ronde de nos pigeonniers, il est en briques et complètement abandonné. Dans une niche, il y a des feuilles d'un vieux livre; quelques papillons voltigent autour d'un hibou posé sur la pointe d'une corniche ; on le dirait empaillé s'il ne louchait de temps à autre. Le propriétaire de céans parait être un varan ventriloque qui intrigue de ses ronflements sonores; il vit en anachorète au fond de son souterrain ménagé sous la muraille.

Karabouga est un vakouf de l'imam Riza. Nous nous en apercevons bien : Amman vient d'être expulsé du village dont il avait franchi la grande porte à tout hasard. Amman nous explique qu'on l'a accablé d'injures quand il a demandé un gite pour nous à l'intérieur; on lui a reproché de servir des infidèles, ce qui est une infamie aux environs de Mesched. Tandis qu'il nous expose la situation, des hommes sortent de la forteresse, les uns après les autres, rapidement, comme des guêpes exaspérées quittent leur nid; puis, un flot de population s'élance vers nous : ils hurlent, gesticulent, brandissent des bâtons et se précipitent sur Amman, qui met rapidement une cartouche dans son fusil. Cette précaution me paraît avoir produit un certain effet sur l'avant-garde : il y a un temps d'arrêt, et cela permet à un immense gars, le torse nu, d'arriver au premier plan. Amman couche enjoué cet homme armé d'un gourdin énorme et dont la face exprime cette rage frénétique propre à un fou furieux qui .. . n'a

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pas perdu complètement la tête, car il hésite, puis recule; un fossé est derrière lui, Amman lui bourre la poitrine d'un coup de canon de fusil, et notre héros est à la renverse, moins furieux, mais plus hurlant que jamais. La foule continuant à s'exciter, à proférer des menaces et des insultes, nous avançons afin de délayer notre homme et de calmer cette canaille à coups de manche de fouet. Les femmes au dernier plan piaillent et se démènent. Notre intervention provoque celle des mollahs de Karabouga, qui s'avancent en turban blanc et prononcent des paroles de paix. La populace se retire, mais non sans cris et gestes de défi. La scène est tout à fait homérique; il y a même des spectateurs sur les murailles hautes.

Altercation à Karabouga.

Nous campons près de la rivière, dont l'eau n'est pas salée sensiblement, malgré les efflorescences salines de la rive. Nous sommes installés près du sentier taillé dans la berge, par où les femmes et les hommes descendent puiser l'eau, et nous sommes maîtres de la position; cela nous permettra d'obtenir de ces fanatiques les vivres indispensables qu'ils seraient capables de nous refuser. Que de simagrées, à propos de quelques litres de lait! Il faut une demi-heure de pourparlers et des menaces finalement. Et quand Amman présente au vendeur les quelques pièces de monnaie qui sont dues, celui-ci recule avec effroi :

a Pose-les à terre, dit-il.

— Pourquoi ?

— Je ne puis toucher l'argent que la main impure a souillé. Car tu es impur, toi qui sers des infidèles. »

Et là-dessus, le Persan met le pied sur la monnaie et la frotte dans la

poussière, afin d'effacer la souillure; il la ramasse ensuite. Chaque fois qu'on paye un achat, c'est la même hésitation, puis la même purification .

Toute cette vallée du Kchef paraît feitiîe; elle peut facilement nourrir Mesched, qu'elle nourrit du reste.

Après Karabouga, la route suit le Kchef. Lorsque la rivière n'a pu s'étaler, qu'elle s'est frayé tout juste passade au pied de berges escarpées, les cultures cessent du coup. A droite et à gauche de la partie facilement arrosable, règne la steppe aride. Il faudrait pour fertiliser le sol, beaucoup plus élevé que le niveau de l'eau, une industrie qu'il n'y a pas lieu d'attendre de gens sans besoins nombreux et impérieux.

Sur la rive gauche, au nord-est, on voit des villages fortifiés, et sur les hauteurs des tours de guet. Nous étant égarés, Capus et moi, nous rencontrons un ordou de Tamouri qui font paître de nombreux troupeaux de chevaux, de chèvres, de montons. Ils parlent persan et vivent sous des abris construits avec des piquets supportant des feutres. Retournant vers l'ouest et le Kchef, que nous avons eu le tort de quitter, nous rencontrons encore quelques-uns de ces Tamouri ; leurs chiens se précipitent sur nos chevaux et les mordent aux jarrets.

Nous admonestons leurs propriétaires, qui ne rappellent ces maudites bêtes que lorsque nous rossons lune d'elles. L'excuse que l'homme nous donne de la conduite de l'animal est t:ès bonne :

u Pourquoi veux-tu qu'il ne te morde pas? C'est un chien, n

Évidemment, le chien a été créé et mis au monde pour mordre.

Nous arrivons au village de Keïchidar avec une belle soif, après neuf heures de cheval. Nos bagages ne sont pas encore là. Nous trouvons un bon nombre de badauds sous le porche de la grande porte. Après les avoir salués, nous leur demandons à boire un peu de lait caillé, avec promesse de payer généreusement. On nous répond que nous allons être servis. Nous attendons un quai t d'heure. Nous réclamons le lait caillé, on promet encore, Nous attendons encore dix minutes. Rien, nous mourons de soif. Là-dessus, je tire ma montre et j'explique aux trois plus importants de la bande (pie si nous n'avons pas de lait caillé en moins de temps qu'il n'en faut pour faire le tour de la forteresse, ils seront châtiés. Immédiatement, ils donnent des ordres : c'est l'agitation d'une fourmilière qu'on a foulée aux pieds; les femmes crient, les enfants apparaissent sur les toits. Mais le temps fixé est écoulé, les trois victimes désignées sont fouettées, et aussitôt on nous apporte des écuelies si grandes que nous sommes incapables de les vider, Capus et moi. 11 ne faut pas moins (pie la collaboration de nos gens, qui arrivent sur

DE MESCIIED A SAMARCANDE.

ces entrefaites. Nous allons camper près du village, dans un pré, et nos bagages sans doute nous attirant subitement une certaine considération, nous sommes obsédés par ceux mêmes qui, tout à l'heure, nous laissaient languir de soif, et le plus rossé, naturellement, nous demande des cadeaux, des remèdes, de l'argent, et s'efforce de nous attendrir.

A Keïchidar, nous passons la nuit sous une rosée trop abondante à notre gré, car nous couchons en plein air. Nous partons le 1 1 juin pour Mouzderane. Nous suivons d'abord le Kchef, et nous sommes derechef frappés de l'identité d'aspect de cette vallée avec celle du Tchotkal, que nous visitions cinq ans auparavant à l'est de Tachkent, et au nord du Ferganah. Nous

Boucher à keïchidar.

nous sentons en Asie centrale. Ce sont les mêmes terrasses striées au bas de collines de grès sableux, mêmes schistes s'effritant, saillant du sol et s'écaillant en minces lamelles. Près de l'eau, des roselières touffues; au milieu, des îles avec des fourrés, des bocages, des saules, des peupliers, des bouleaux. C'est la plaine aialo-caspienne, il n'v a pas à dire. L'unité géographique existe, mais pas celle d un peuple; la physionomie du terrain, sa nature ne suffisent pas à confectionner ces agrégats, il faut une autre force agglutinante, outre que ces déserts ne sont pas des traits d union entre les agglomérations d'hommes.

Nous franchissons le Kchef près dune forteresse abandonnée. Elle est totalement ruinée et n'est plus habitée par des guerriers, mais par des pigeons et des perdrix pacifiques que nous mettons en fuite. Avant longé quelque temps la rive gauche du Kchef, nous obliquons vers le nord, tou-

jours dans la steppe entourée de collines teigneuses. Nous rencontrons des Turcomans chassant des chevaux devant eux, au lieu des Persans d'autrefois. Ils vont à Mesched. Soudain, nous découvrons des pentes vertes, des arbres, un château en ruine : c'est Mouzderane, site romantique agrémenté d'une fontaine d'eau excellente. Nous nous installons sous un saule, les mules se régalent d'herbe, nous de thé, sans ce goût d'eau salée qu'il a depuis Mesched. Un orage survient, le tonnerre, les éclairs ; la pluie coule à flots, et notre ruisseau devient rivière en un clin d'œil et nous inonde. Puis, le soleil luit, le vent disperse les nuages par delà les montagnes. Je monte au castel, que fermait autrefois une épaisse porte. Il reste les murs et une habitation près de l'entrée dans le plus parfait délabrement. La forteresse me parait avoir manqué d'eau ; elle est dominée à l'est, et je crois qu'elle était facile à prendre, si Ton s'est jamais donné cette peine.

Elle est bâtie sur un promontoire entouré de ravins, sauf à l'est, où un étroit sentier serpente à travers les pierres. Du haut des remparts, après cette pluie tombée avec violence qui met partout des mares miroitantes, on a un spectacle grandiose'. On dirait qu'une mer se transformant en désert montagneux a laissé des flaques dans les bas-fonds. De tous côtés, l'horizon est hérissé de montagnes élevées. Tout est mort. Voilà pourtant à l'ouest une ligne de brume persistant à raser la terre : une marque de vie, comme la buée d'une respiration d'être invisible étendu là-bas. C'est l'humidité s*élevant du Kchef.

En descendant de la forteresse, j'éprouve une sensation de détente, je mollis comme une amarre au soleil. Tout ici me semble très bien. À mes pieds, de l'herbe à profusion pour les bêtes et du lait caillé en perspective; de l'eau fraîche, pas salée ; la forteresse tombe en ruine : plus de guerres par conséquent et le bonheur du genre humain ensuite ; il fait très bon vivre. Je fredonne en m'approchant du campement, roulant je ne sais par quelle bizarre disposition ces idées bénévoles, les yeux vagues.

Je me réveille aux imprécations d'un de nos muletiers pris d'une rage indicible et mordant le nez d'une mule récalcitrante. Rêvez donc ! *

Nous avons eu une forte rosée cette nuit, et nous ne sommes pas fâchés de nous réchauffer par une bonne marche. On part au jour. Nous grimpons le chemin pierreux menant à la passe de Mouzderane, et, après un dernier regard jeté sur le sauvage paysage, nous commençons la descente vers la vallée du Tedjène. Nous sommes toujours dans un désert accidenté de collines. Sur les plus hautes veillent les sentinelles des troupeaux d'antilopes

DE MESCHED A SAMARCANDE.

et de gazelles. A notre vue, elles donnent l'alarme, et la bande s'éloigne, trottinant sur les crêtes. Parfois, au détour du chemin, nous les surprenons qui paissent dans un vallon, et il faut les voir fuir à bonds précipités. Elles disparaissent en un instant. La route est monotone, bordée de collines ou de roches en décomposition : des blocs ont roulé sur les pentes, les faîtes sont dentelés, des talus sont formés des miettes de l'écoulement continuel. On va, on va au soleil, puis on fait halte au pied de rochers, à mi-côte ; plus bas, une rivière coule à travers les roselières que des milliers d'oiseaux animent. L'eau est salée. Mais à une heure de là, nous avons trouvé un

Campement à Mouzderane.

maigre affluent dont l'eau l'était peu, et nous avons empli les outres, les cruches, abreuvé les mules, les chevaux et nous-mêmes. Tous à plat ventre, nous buvions, le nez caressé par le courant.

Nous avions soif, n'ayant pas trouvé une miette d'ombre que celle des blocs tombés ou la tache minuscule du cheval. Dans la nuit, on ira chercher de cette eau, soyez-en sûr, et l'homme de corvée ne se fera pas prier.

Trois Turcomans viennent camper près de nous. Ils vont vendre des cuirs à Merv. Pour des négociants, ils sont bien mal mis : une chemise et un caleçon de toile, un manteau de bure troué, tel est le costume. J'oubliais le gros bonnet et les bottes grossièrement fabriquées, sans talons. Ils ont de bons chevaux et de bons sabres. Ils font boire leurs chevaux et dînent, non sans avoir eu d'abord la précaution de mettre les bétes en moiteur par un temps de petit galop prolongé. Leur repas est excessivement frugal; il

se compose uniquement de thé de qualité inférieure qu'ils boivent à petites gorgées dans une tasse, la vidant à tour de rôle. Je les regarde, et ils m'invitent à leur banquet; je goûte le thé : il est fait avec de l'eau à moitié corrompue ballottée dans une outre neuve ayant conservé une forte odeur de suint. Les Turcomans ont des estomacs comparables h ceux des dromadaires et digèrent n'importe quoi.

Le thé bu, il est sept heures du soir; ils se disposent à dormir sur le sol et à repartir vers dix heures. Ils comptent voyager toute la nuit, et arriver à Sarakhs à l'heure où le soleil est le plus chaud, c'est-à-dire vers trois heures. Ils exécuteront cette longue étape sans manger. Ils ont pris leur dernier repas à Mouzderane, à huit heures du matin ; un repas composé de pain et de riz. Ils montrent leurs besaces vides; ils disent la vérité. Sous leur donnons un peu de riz cuit et quelques morceaux de viande dont ils se régalent.

Que dites-vous de ces gens qui trouvent naturel de passer plus de trente heures sans manger? Ne croyez-vous pas qu'on pourrait en faire de bons soldats? Il est vrai que nous sommes en été, et leur sobriété est moins extraordinaire.

Nous partons dans la matinée. Nous suivons le cours d'eau près duquel nous avons campé. La rive humide porte les empreintes d'un félin de la taille d'une panthère, attiré par les gazelles et les antilopes. Notre étape finit quand la rivière n'est plus qu'une ornière d'eau stagnante, boueuse et jaunâtre. Avant d'atteindre le Tedjène, nous n'en rencontrerons plus. Nous profitons de cette dernière aubaine. Les bêtes vont brouter tandis que tombera la chaleur, et, les ayant abreuvées une dernière fois, nous partirons avant le coucher du soleil. La plaine n'est pas loin, une vraie plaine, car les vagues du sol de plus en plus faibles se meurent pour ainsi dire, et la steppe ou le désert vont se dérouler jusqu'à Bokhara, par delà l'Oxus, « comme un immense tapis de la reconnaissance » , pour parler à la mode persane.

Nous passons l'après-midi à l'ombre d'une tente improvisée avec nos couvertures. Le thermomètre, vers deux heures, marque trente-cinq degrés à l'ombre, mais il souffle un vent du nord rafraîchissant.

Avant la nuit, départ. Les bandes de gazelles sont nombreuses; parfois, de véritables troupeaux, comptant des centaines de têtes, s'arrêtent à distance, regardent et partent immédiatement, franchissant les collines pelées, soulevant un nuage de poussière qui poursuit ces gracieuses bêtes, lorsqu'elles détalent sous le vent; car il est moins rapide que ces fuyardes gracieuses. Puis, la nuit est noire, et Ton chevauche dans la steppe silen-

DE MESGHED A SAMARCANDE.

cieuse où Ton n'entend que le cri-cri des grillons. De temps en temps, une ombre bondit près de nous avec un bruit de brandies froissées. C'est une gazelle que nous avons éveillée en sursaut, broyant les tamarix de ses pieds nerveux. Passé minuit, on s'étend un instant sur le sol et Ton se dresse brusquement, secoué par la crainte d'avoir dormi trop longtemps, puis on part en excitant les chevaux. Enfin, voici la pâleur de l'aube se glissant sous la tenture sombre de la nuit et la relevant tout doucement devant nous. Les plantes de la steppe paraissent des arbres, puis l'horizon s'éclaire, le ciel a des reflets d'argent, c'est la lumière pure de la première heure du jour : elle annonce le soleil, qui soudain surgit, flamboie et vous efface

Campement.

l'épaisse obscurité de là-haut plus rapidement que le feu ne consume la gaz'e la plus mince.

Les choses autour de nous reprennent leurs proportions. On avance. On voit des cultures, des abris de paille, de l'eau dans des fossés, et des hommes, des femmes, des enfants, des bêtes, circulant autour de ces habitations. Beaucoup de tours en ruine non loin du Tedjène; elles sont posées à distance à peu près égale et se reliaient autrefois à la forteresse carrée, aux murs fendillés, d'où émerge une maison blanche avec le drapeau persan étalant fièrement un lion accroupi. Nous traversons la forteresse à l'ombre de masures. Quelques soldats sont assis, leur tenue n'est pas brillante; les uns causent, d'autres dépècent un mouton, un autre pioche, celui-ci revient cbargé d'une botte d'herbe. Leurs occupations sont pacifiques. A la

porte de sortie, une sentinelle s'ennuie à l'abri du soleil, derrière un battant de la grande porte, faite de madriers fort épais.

Le poste, en chemise, dort sous le porche.

Au bord du Tedjène, nous attendons l'arrivée de nos bagages, que nous avons devancés. La rivière roule des eaux tumultueuses et sales, le courant est rapide. Il y a une île au milieu du fleuve; sur l'autre bord, on distingue des blouses blanches; un homme semble de la taille d'un enfant. Les bagages sont chargés sur des chameaux, à cause de la profondeur de l'eau. Le transbordement durera longtemps. Je pars en reconnaissance. D'abord, je rencontre sur la rive laisse les paillottes de l'hôpital. Près de la berge, non loin de là, on aperçoit en amont, au sud, les tentes des Cosaques et leurs chevaux par troupes, à portée de l'eau, afin qu'on les puisse facilement abreuver. Un soldat me dit que Sarakhs, que la « gorod * (ville) est au bout d'un chemin poudreux allant à l'est. Je le suis en pensant à la route parcourue, au pays que nous venons de traverser, à cette Perse sans unité, faite de déserts et d'oasis, à sa population sans esprit national; et la pensée me vient que les Russes, dont l'empire recommence ici, près d'Hérat, ont dû se dire, après avoir visité ce pays, que c'était comme un corps sans ame, d'une structure chétive, n'ayant ni la volonté ni la force d'opposer résistance à n'importe quoi et à n'importe qui, et qu'il était à la discrétion du plus hardi et du premier décidé.

A vingt minutes de l'hôpital, à ma gauche, au nord, se dresse une tente blanche, très vaste, surmontée d'une croix; c'est l'église provisoire, que garde un soldat, l'arme au pied. Puis, voici la longue file des baraques, avec un va-et-vient de soldats; le clairon sonne. Je rencontre un soldat et demande le chef de la garnison; il m'indique une maison blanche, à droite de la route, au bord de la principale rue, qui sera rapidement garnie d'habitations, si l'on continue à construire avec l'activité d'aujourd'hui. Des Turcomans font des carreaux de brique, gâchent le mortier, maçonnent à l'ardeur du soleil en compagnie d'ouvriers russes.

Le chef de la garnison est le colonel baron Salza, qui nous offre immédiatement l'hospitalité avec une cordialité russe délicieuse nous charmant, après les obséquiosités ou les finasseries persanes, autant que l'eau douce après l'eau saumàtre des mares de la steppe. Nous prendrons haleine à Sarakhs; demain, nous visiterons une mosquée intéressante, sur la rive droite, et nous partirons pour Merv.

La jeune ville se compose, pour l'instant, de deux rues parallèles. La principale porte le nom du fondateur, Salza, avec qui nous avons gaiement déjeuné. Dans le Turkestan, il nous est arrivé quelquefois de nous trouver

DE MESCHED A SAMARCANDE.

à la table de fondateurs de villes, et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de ces modernes Cécrops. Nous nous étions fait ridée que celui qui enseigna aux Athéniens la culture de l'olivier, après leur avoir donné une ville, était un homme assez rébarbatif, et, concluant du particulier au général, nous inclinions à en penser autant de ses imitateurs. On se fait de ces idées-là quand on n'est pas encore sorti des livres. Il fait bon voyager.

A l'extrémité de cette première rue, la grande rue, près des baraque-

Sarakhs.

ments, sont des boutiques enfoncées dans le sol, moitié caves, moitié buttes, qui paraissent bien achalandées. On y vend les menus objets indispensables aux soldats, ce qui sert à réparer ou à entretenir leur équipement, et, en même temps, du « vodka » , du vin du Caucase. La seconde rue, plus récente, plus étroite, est habitée surtout par des Arméniens et des officiers. Ici, les boutiques sont nombreuses, mais petites; on peut y trouver des conserves alimentaires : des sardines de Nantes forment de belles pyramides à côté de bouteilles aux formes bizarres représentant même des bêtes, et contenant des boissons bizarres sans doute. Il n'y a pas de modistes; mais il y a si peu de femmes ! Des tailleurs cousent à la machine sur le bord de leur échoppe. Vous voyez que dans les villes naissantes on

vend d'abord ce qu'il faut pour s'enivrer, pour manger, pour se vêtir, et le reste vient ensuite. Et n'allez pas croire que ce seront les choses utiles qui seront le plus demandées. Une fois qu'il a l'indispensable, l'homme réclame généralement des distractions, et on les lui procure sans grande difficulté, les distractions étant facilement transportables et payées sans barguigner.

De Sarakhs, nous envoyons un télégramme à Askhabad, afin de prévenir le général Kamaroff de notre arrivée et de lui présenter nos respects. En attendant la réponse qui sera rautoiisatiou de poursuivre notre vovage, nous allons visiter un mausolée que Ton dit être celui de Gain. Il est sur la rive droite du Tedjène. C'est un monument sans grand intérêt, en fort mauvais état. Nous passons la journée du 15 juin a Sarakhs, et nous avons le loisir d'examiner les troupes de la garnison. Elles ne laissent rien à désirer. Le bataillon de notre hôte a une parfaite tenue, on trouverait difficilement des hommes de plus belle allure. S'ils ont le fond que leur mine promet, ils sont capables de grandes choses sous les ordres d'aussi bons officiers que le baron Salza.

Nous louons un Turcoman qui transportera sur un chameau deux tonnes cpie le major de l'hôpital nous prête pour faire notre provision d eau. Nous engageons en même temps notre Menas, sur la recommandation de notre hôte. Menas a l'esprit aventurier; quoique Arménien, il n'a pas grande aptitude pour le commerce : il n'a pas un assez vif amour de l'argent. Il le dépense à mesure qu'il le gagne. Il part avec nous sans savoir au juste où il va, il promet de nous accompagner jusqu'au bout. Il parait que nous lui plaisons. A midi, i) se décide; à une heure, il vend sa boutique à un ami et remet l'acte de vente au baron, le priant de recevoir la somme qu'on versera plus tard. On la lui remettra quand il reviendra. On n'est pas plus cxpéditif. Une heure après, il nous arrive avec son grand cheval turcoman et s'occupe immédiatement des préparatifs du départ. Amman restera ici, il ira à Askhabad; nous ne le conservons pas parce qu'il ne fait pas notre affaire. L'homme d'Ourmiah, assez bon cuisinier et paresseux hors ligne, poussera jusqu'à Merv.

Le soir du 16 juin, nous partons pour Roukhabad, l'ancien Sarakhs turcoman, où nous prendrons de l'eau dans le Tedjène : on n'en trouve point jusqu'à Merv durant cent trente-cinq kilomètres, et il en faut dans un pavs à chaleur torride. On a déjà constaté à Sarakhs 48° à l'ombre. Aujourd'hui, il yen a 42. Vous pouvez vous imaginer quelle soif dévore l'homme le plus sobre par semblable température. En plus des deux tonnes, nous remplirons les outres, les bouteilles garnies de feutre que l'on

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accroche à la selle. On les arrose avant de boire quand on a le courage d'attendre que, par le fait de l'évaporation,Teau soit moins tiède.

Le chef de la ville, dont l'accueil a été charmant, se joint au baron Salza pour nous faire un brin de conduite. Avant de se quitter, on fait halte dans la steppe. Nous vidons à notre santé et à celle de nos patries respectives quelques bouteilles que les Cosaques du colonel tirent de leurs besaces. Tandis que nous toastons gaiement, survient au trot un cavalier que la brune grandit démesurément. C'est le vieux pope du bataillon qui revient de sa promenade hygiénique de chaque soir. Il a coutume, avant de se coucher, de trotter une vingtaine de kilomètres. Cela entretient son cheval et lui-même, dit-il. Le colonel l'invite à boire à la santé des Français.

« Des Français! Il y a longtemps que nous nous connaissons. Nous nous sommes vus en Crimée, ce sont de joyeux compagnons. »

Le vieux pope porte gaillardement ses soixante-dix ans. Sa haute taille n'est pas courbée. Depuis quarante ans, il a vu bien des champs de bataille. Il nous souhaite à son tour bonne chance, bon voyage, bonne santé. On monte à cheval, et après un dernier a Au revoir ! et que Dieu vous aide ! v nous nous enfonçons chacun de notre côté dans l'obscurité.

A Roukhabad, nous nous arrêtons près du fleuve.

Les Russes s'étaient d'abord installés à Roukhabad, mais l'eau y est si malsaine qu'ils perdirent beaucoup de soldats.

Ils transportèrent alors leur camp et leur ville à la place où nous les avons trouvés. Hier, nous avions perdu notre cuisinier : on nous l'a ramené vers dix heures du matin. Nous ne partirons qu'au coucher du soleil. Il est impossible de voyager pendant la journée; à une heure, nous avions 40° à l'ombre; à deux heures, 42°, comme la veille.

Après une dernière tasse de thé, nous partons vers six heures. Le vent souffle du nord-ouest; c'est le vent du nord que nous renvoie la chaîne du Kopet-Dagh. Quelle soif! quelle soif! quoique le jour baisse. La nuit arrive, et c'est toujours la soif! Et, comme pour nous narguer, le vent qui hurle nous met dans les oreilles, — nous dormons à moitié, — le murmure d'un ruisseau tombant en cascade. Nous rêvons de fraîcheur, et, ouvrant les yeux, nous constatons que nous sommes dans le plus aride des déserts. Des rougeurs traversent la route comme des balles rebondissantes, et les grillons crient : cri-cri ! cri-cri! sans relâche. Ils ne s'égosillent pas, et pourtant ils ne boivent point.

A une heure du matin, il faut faire halte. Hommes et chevaux s'étendent sur le sable, ils ne réclament pas autre chose que du sommeil. On

fait bouillir de l'eau des outres, puis on prépare le thé. Menas et Pépin, encore debout, ne peuvent le boire : moi seul r\e vomis point la tasse que j'ai prise; la seconde ne u passe» pas, je renonce à la vider. J'entends appeler : à deux cents pas, je trouve notre Turcoman près de son chameau et de ses deux tonnes d'eau; une corde s'est cassée, et tout est tombé à terre. Je hèle Menas, et à nous trois nous les chargeons, non sans peine : elles contiennent chacune trois cents litres d'eau. Demain, nous n'en trouverons pas une goutte. Le Turcoman nous conte que nos muletiers en passant n'ont pas voulu lui prêter assistance, et il vocifère des injures à l'adresse de ces chiens de Persans. Vers quatre heures, nous repartons. Toujours les mulots, les rongeurs, le vent brûlant, le chant joyeux des grillons. Au lever du soleil, ils rentrent sous la plaque et se taisent, comme chez nous lorsqu'on allume le feu. C'est le tour des alouettes, qui saluent le jour d'un hymne plus court que d'habitude. Elles sont mécontentes du soleil assurément. A peine a-t-il quitté l'horizon, qu'on est dans une fournaise. Vers neuf heures, nous sommes sur la face lisse et craquelée d'un takir, superbe hippodrome pour des vélocipédistes. Un mirage barre la route, une nombreuse caravane parait s'agiter : ce sont nos muletiers déchargeant leurs bêtes. 11 est neuf heures. Le vent a cessé dès que la chaleur a été gênante. Il fait lourd.

Nous mangeons, buvons, dormons jusqu'à sept heures à l'abri de nos bagages. De midi à deux heures, 40° à l'ombre; à six heures, 35°. Nous trouvons qu'il fait bon, et l'on se hâte de partir à la fraîcheur. Nous étions campés près des ruines de Kous-Khun, consistant dans les restes d'une citerne à sec avec une coupole écroulée. .

Il fallait voir les muletiers qui n'avaient pas voulu aider le Turcoman à charger les tonneaux, battre leur coulpe et nous supplier de leur donner de l'eau, que nous ne voulions pas leur refuser, bien qu'ils le méritassent, car leurs mules en eussent pâti.

A onze heures du soir, nous rencontrons un troupeau de moutons et nous buvons du lait caillé, puis voici des cavaliers : on nous interpelle en français; c'est le lieutenant des Cosaques, Dennissoff; on s'arrête, on boit du thé, on parle de Téhéran, de Paris. Il se trouve que nous avons des connaissances communes. On nous régale d'excellente eau, et nous repartons à minuit. Le lieutenant nous offre galamment son logement à Merv, où il n'y en a pas trop, parait-il, et nous l'acceptons. Il nous annonce qu'à Tachrabad nous trouverons l'eau du Mourgab débordé, qu'on a détourné de ce côté. Vers sept heures du matin, des nuées de perdrix, de canards, de pigeons, d'aigles, de faucons, passent sur nos tètes, et nous les voyons

DE MESCHED A SAMARCANDE.

s'abattre dans un bas-fond. L'eau est là. Et en effet, nous apercevons bientôt les ruines d'un caravansérail au bord d'un étang couvert d'oiseaux aquatiques, buvant, se baignant. Nous campons au bord de l'aryk (canal) qui a amené cette eau, nous tuons de quoi copieusement déjeuner, nous buvons, nous nous baignons. Le vent souffle du nord-est, les oiseaux disparaissent, la poussière tourbillonne, le sable nous cingle la face, et cela dure jusqu'à cinq heures du soir sans interruption; le thermomètre, à l'ombre et exposé au vent, marque 42° à midi et ne descend pas plus bas que 39°. Nous

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Turkmène et son âne.

dormons cachés sous nos manteaux. Cependant, grâce à l'eau, la journée n'est pas trop mauvaise.

Vers six heures, nous" partons pour Merv. A une heure du matin, nous entendons aboyer les chiens des aouls, nous respirons un air de fièvre, nous sommes au seuil de l'oasis, dans les marais formés par l'inondation du Mourgab. Nous emplissons notre koumgane d'une eau puante, nous allumons du feu avec des branches empruntées à un pont à moitié démoli, et nous nous reposons un instant; nos chevaux broutent je ne sais quoi. Nous attendons l'aurore avant de poursuivre notre chemin, car nous avons marché au hasard depuis Tachrabad, Menas ne se rappelant pas bien la direction.

Au petit jour, nous apercevons des tentes et beaucoup d'eau.

L'oasis est bien cultivée, les tentes sont alignées par groupes sur les tertres cernés par les canaux. La population s'éveille : hommes, femmes, enfants, tous se plongent dans l'eau; le bétail, les chevaux se baignent. Des dévots en prière s'inclinent et se relèvent. Nous suivons la route poussiéreuse; le soleil s'élance brûlant de suite, la chaleur est lourde, humide. Nous dépassons des arbas, des chameaux chargés de briques et de fourrage. En approchant de la ville, beaucoup de Turkmènes pétrissent des briques. Les hommes sont de haute taille, osseux, maigres; ils ont un gros nez droit, de grosses lèvres, de petits yeux bridés, la démarche fière et lente de guerriers, de gens qui ne considèrent pas le travail comme un honneur. Ils ne vont point d'un pas nerveux; ce n'est pas le défilé des ouvriers se rendant à l'usine le matin. Nous entrons dans la ville, que des rideaux d'arbres dérobaient à notre vue. Elle est noyée dans la poussière, presque calcinée par le soleil ; il ne manque que l'odeur de soufre pour se croire près de la bouche d'une solfatare.

Dans cette nuée embrasée, on démêle d'abord une activité qui vous abasourdit au sortir de la solitude parfaite du désert. Ce sont des cris, des appels, des ordres, des disputes, des voitures qu'on charge, d'autres qu'on décharge, des murs qu'élèvent des maçons russes à longs cheveux, ayant comme collaborateurs des Turkmènes en caleçon de toile ou des Tatares aux mèches sur les tempes avec le bonnet noir aplati au sommet. Ici, on pose la toiture en zinc d'une maison; là, on creuse des fondements : les terrassiers presque nus ont sur le corps une couche de boue avec des sillons de sueur; on transporte des planches, des pièces de charpente, on tape, on pioche, on s'agite. Il passe des Turcomans sandales aux pieds, la pelle {pil en turcoman) sur l'épaule, d'autres à âne ou à cheval, la pelle à la ceinture comme une arme; ils sont employés au chemin de fer qu'on construit. Des Cosaques en tcherkeska galopent; on reconnaît des Persans, des Arméniens, des Bokhares; des Juifs bien mis, les tire-bouchons sur les joues, au bonnet bordé de fourrures, vont et viennent; partout des gens boivent aux cruches, aux outres, et, sans exception aucune, tout le monde sue. Un embarras de voitures nous arrête un instant, fait qui semble merveilleux, après tant de kilomètres d'espace libre. Quand on songe qu'à cette place dix ans auparavant on ne comptait pas dix tentes ; c'est la marque de la poussée violente d'un peuple sur l'autre.

On dirait qu'on veut une ville quand même et vite. C'est une rage de bâtir.

Voici deux rues terminées, nous logerons dans l'une d'elles, chez le lieutenant Dennissoff , dont le Cosaque nous accueille dès qu'il a vu le mot de

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son maître pour lui. Il ne sait pas lire, mais il reconnaît « la main » , et cela suffit.

Ces deux rues vont de Test à l'ouest en partant du Mourgab : il a déjà démoli, en débordant, tout ce qui était trop proche de la rive gauche. Les maisons sont sans étage, à toit plat, en terre battue, enfoncées en terre et construites avec les briques du vieux Merv. Elles appartiennent presque toutes aux Juifs, les seuls entre les indigènes qui acceptèrent sans hésiter la domination russe et se mirent a bâtir immédiatement. Ils étaient aussi à peu près les seuls capitalistes.

Les habitations sont chaudes, car nous trouvons dans le « vieux » quartier une bonne partie de la population donnant sur le trottoir à Tombre des maisons. Un gros tailleur, d'aspect germanique, vient d'être éveillé par le soleil ; il est en caleçon , et frappe avec une précipitation comique à sa porte fermée.

Un bac mène à la rive droite, où sont les casernes, l'église à toit de tôle et au clocher renflé à sa base. On construit des maisons spacieuses destinées aux chefs militaires, aux chefs de l'administration. Elles sont de stvle russe et sont faites de briques cuites dans les fours qui fument au bord du Mourgab, par où leur arrive le combustible : broussailles et roseaux flottés. Les conquérants s'installent définitivement.

Nous songeons à pénétrer en Afghanistan par la vallée de Kouchk. Nous apprenons qu'une mission scientifique russe va se diriger de ce coté. Nous lui laissons prendre les devants, et bientôt nous apprenons qu'elle n'a pu franchir la frontière. Nous prenons des renseignements au sujet d'une tentative par Andkhoï directement. Nous ne parvenons pas à organiser cette expédition. Entre temps, la chaleur continue; nous visitons Askhabad, où le général Kamaroff nous reçoit avec amabilité et nous montre ses dernières collections numismatiques et archéologiques, que nous souhaiterions voir dans nos musées.

Nous avons vu les Russes construire leur chemin de fer sous l'énergique direction de l'infatigable général Annenkoff , aidé d'ingénieurs parmi lesquels nous trouvons un compatriote, M. Lebrun, qui fait honneur à notre pays. Chacun sait par la presse avec quelle rapidité cette voie ferrée a été construite. Nous avons vu le Russe à l'œuvre , et nous avons été étonnés de son endurance. Le 14 juillet, le premier train entrait en gare de Merv. La ville avait grandi rapidement en un mois , et un café-concert y était déjà installé. L'inauguration fut célébrée par des banquets, par des courses. Toutes les tribus turkmènes avaient envoyé des leurs prendre part à la réjouissance où les avait conviés Alikhanoff ; le premier, il les avait invitées à se

soumettre, et maintenant il les administrait et caracolait à la tête de leurs milices. Nous nous sommes réjouis comme les autres, et nous avons bu à la continuation de l'entreprise à la même table que nos amis de la veille.

Khan turcomnn tekké.

Nous n'entreprendrons pas de citer leurs noms : nous commettrions un oubli involontaire, et Ion nous taxerait d'ingratitude. Nous n'avons qu'à nous louer de tout le monde. Personne qui n'ait été aimable à Merv.

Nous le quittons le soir du 22 juillet, après avoir visité les ruines des vieux Mervs.

GACHEUR SAUTE.

(D'après une aquarelle prise sur nature.)

DE MESCHED A SAMARCANDE.

A Tlieure où nous écrivons ces lignes, on va à Samarcande en chemin de fer par Tchardjoui et Bokhara. Nous y sommes allés à cheval , emportant nos bagages à dos de chameau, au cœur de l'été. La route a été excessivement pénible. Nous avons dû voyager une partie du jour et toute la nuit. Ce n'est qu'à une journée de Tchardjoui que nous avons trouvé de l'eau potable, à Repetek. Le 25 juillet, nous avons supporté un maximum de près de 46° à l'ombre , sans cesse nous avons été incommodés par un vent brûlant du

Yousouf-Khan (d'après une aquarelle).

nord. Des indigènes sont morts de soit dans cette région. On avait dû interrompre les travaux. Le 26 juillet, la nuit, nous nous perdions dans les sables, malgré nos guides turkmènes, fort experts en qualité d'ex-alamantchik renommés. Vous ne sauriez croire combien est difficile la traversée dun semblable désert au mois de juillet, et personne mieux que nous n'est à même d'apprécier les services que rendra le chemin de fer parachevé aujourd'hui. Le 13 août, nous arrivions à Samarcande, après une halte à Tchardjoui et une à Bokhara.

Nous ne vous décrirons pas le chemin de Merv à Samarcande, chose inutile, puisqu'il suffit de prendre un billet de chemin de fer à Merv et de monter en wagon. Si l'on a soif, on gagne le wagon-bufïet, et tout est dit. Plus besoin d'outrés, de tonneaux, de chameaux, de guides. C'est mieux

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que a de notre temps » ; en tout cas, je ne voudrais pas de la place de chef de gare au puits d'Outch-Hadji, même avec les appointements d'un ministre. Il serait inutile de la proposer à Capus et à Pépin, soyez sûrs qu'ils la refuseraient. C'est à Samarcande que finit notre première grande étape, et nous sommes encore une fois en Russie.

Cette nation a mis Tordre dans le Turkestan d'abord, puis dans le Ferghanah, enfin en Turkménie. Merv a été pris sans coup férir, grâce à

Maison et tombeau à Samarcande («l'après une aquarelle).

riiabileté des chefs de la province d'Akkal. On a fait comprendre aux Tekkès la puissance de l'empire russe, on les a amadoués par de bons traitements, par des cadeaux distribués à propos; leurs khans ont été gagnés. Les troupes du tzar ont pris possession de l'antique Maour, et depuis leur arrivée, il n'y a plus d'Alamans, plus d'esclaves vendus, et, nous le croyons, les Turkmènes se font à la situation nouvelle. Les plus turbulents d'entre eux forment une sorte de milice; on emploie les pillards illustres comme guides, comme estafettes, comme éclaireurs. Beaucoup ont pris part aux affaires de Kouchk et de Pendeh. Ils voient bien qu'on les traite en braves, puisqu'on les a menés au feu côte à côte avec les soldats qu'ils combattaient la veille, et contre qui ? contre leurs ennemis hérédi-

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taires, les Afghans. Il ne leur a pas fallu longtemps pour se convaincre que de tous les peuples qui les entourent le peuple russe est le meilleur, le plus honnête, et puisqu'il est le plus fort, qu'il respecte les coutumes, les préjugés, qu'il ne vexe personne, qu'il est bon, les Tekkès ont serré la main qu'on leur offrait, et ils ne regrettent pas trop le passé. Les pauvres cependant sont mécontents, ils sont nombreux : les razzias de Persans étaient pour eux un moyen d'équilibrer leurs budgets; ils sont maintenant réduits à une misère profonde et contraints de travailler la terre. Ils réclament de

Femme sarte (d'après une aquarelle).

l'eau. Les Russes leur en donneront; ils leur ont déjà fourni des semences quand ils en manquaient. De l'eau, de la tolérance, une justice rapide, impitoyable et bien rendue, un impôt prélevé sans vexations, en général les gens d'Asie centrale n'en demandent pas davantage, et les Turkmènes auront tout cela, nous l'espérons. Ils le méritent.

Vous allez sans doute vous étonner de m'entendre affirmer si catégoriquement que des vendeurs d'hommes sont dignes d'estime. Telle est cependant la vérité. L'Européen menant une vie tranquille, au sein d'une société policée, ayant des lois et des sergents de ville autour de lui, lisant régulièrement son journal après déjeuner, discutant longuement avec son tailleur, nourri dans l'idée que l'homme est un être infiniment respectable,

dont le bonheur doit être le but de tous ses semblables, l'Européen, théoriquement charitable, en un mot, s'imagine naturellement qu'un Turkmène est fatalement féroce, sanjminaire et vil, que c'est un loup, et que ceux qu'il vendait étaient inoffensifs et « intéressants » , puisqu'ils jouaient le rôle de moutons.

Et cependant demandez-le aux Russes : sauf exception, bien entendu, le Turkmène est doux, affable, hospitalier, d'une franchise exquise; il n'a

Directeur de théâtre sarte.

qu'une parole, et ses victimes sont les plus menteurs des hommes. On ne peut comparer ces pillards qu'aux noirs du Sénégal, ces hommes qui nous servent ou nous combattent si loyalement. J'aurais beaucoup à dire encore en faveur des Turcomans. On leur a fait une réputation qu'ils ne méritaient pas. Ils ont les qualités solides de la race turque, la plus vilipendée des races, à qui nous souhaitons un sort meilleur.

Les Turkmènes sont sympathiques à qui les fréquente, et nous voudrions pour eux que les Russes leur fussent d'utiles initiateurs et d'un bon exemple. Cela sera. Mais nous sommes à Samarcande pour la cinquième

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