CHAPITRE V
DE ROSTAN A MESCHED.
Le milieu et l'eau. — Radis, déportés. — A Sabzevar, beaucoup d'eau. Richesses. — Culbutes consécutives. — Un émi^rant persan. Ses appréciations. — Pas de chose publique. — Le caravansérail durant le jour. — Ces Arabes. — La pythonisse d'Endor. — Diplomatie. — L'empreinte du pied de l'Imam. — La crainte de Touran. — Les tours de fluet. — Les Turcomans vendeurs d'hommes. — Pusillanimité persane. — Devant la ville sainte des chiites. — Enthousiasme religieux. Ses diverses manifestations. — Plus belle de loin cjue de près.
12 mai.
Le printemps commence, la steppe a des fleurs, elles ne parviennent pas à rompre la monotonie de la route. Les chevaux saignent au cou et près de l'épaule; de petites veines éclatent, c'est une saignée naturelle dont les pauvres bêtes se trouveront bien. Elles ont lieu d'être congestionnées par la fatigue des longues marches au soleil, sans boire une goutte d'eau.
«. C'est, dit notre fourgonnier, qu'ils ont envie de manger de l'herbe fraîche. »
Ils sont nourris d'orge et de foin sec. On observe le même fait en Algérie.
Nous marchons douze heures pour arriver à Meïaméi, jolie oasis où l'eau abonde, où les mûriers, les saules et les peupliers prodiguent leur ombre, si bien qu'on se croit en paradis; l'enfer n'est pas loin, la steppe recommence bientôt.
A une verste de Miandecht, se trouve la ruine d'une forteresse du temps de Chah-Ismaïl, dit-on.
Il semblerait que les hommes de ce pays aiment à changer de place, mais la nature despote ne leur laisse pas le choix des séjours, et ils bâtissent; une circonstance les contraint à s'en aller, une autre circonstance les pousse à revenir, et ils sèment des ruines près de l'eau, d'où ils ne peuvent s'éloigner. Ce sont des prisonniers attachés à une chaîne longue, mais solide; le milieu en a soudé les anneaux.
Après Miandecht, Alhak : halte près d'un caravansérail-forteresse en ruine et d'un filet d'eau salée; les misérables et rares habitants de ce hameau nous viennent voir. Ils ont des occupations pastorales : quand ils ne se pouillentpas, ils filent une mauvaise ficelle qu'ils tirent de pièces de feutre hors d'usage. Ces gens sont • aimables, ils veulent nous « faire un petit plaisir » et nous offrent quelque chose de bon, d'origine européenne. Ils nous apportent un paquet de tiges vertes. Ce sont des radis manques, auxquels il ne manque qu'une racine comestible. Nous avons un air interrogateur en regardant l'indigène qui nous présente cette friandise, et lui, s'étonnant de notre ignorance, d'une mine de supériorité croque les feuilles et nous dit : a Voilà ce qu'on mange. »
Répandez donc les bonnes choses et les bonnes idées !
Nous sortons des collines et nous apercevons le
Petite fille à Abbaa-Abad. caravansérail d'Abbas-Abad; à droite, s'étend jusqu'aux
montagnes violettes une nappe blanche qu'on prendrait
pour de la neige, c'est le sel du Khevir à l'éclat du soleil.
A Abbas-Abad, nous donnons quelques consultations; un Persan vient demander un remède, il a reçu un coup de kindjial à la main, au cours d'une discussion avec des pèlerins tatares. C'était à propos du payement d'une mesure d'orge.
Le caravansérail de Saderabad est délabré. En face, se dresse un villageforteresse en ruine, habité par des gens d'Asterabad qu'on avait transportés là afin de défendre la forteresse, d'entretenir les citernes, de préparer du fourrage, de prêter aide aux caravaniers et aux pèlerins. En échange, l'administration assurait à chacun des dix ménages sept tourna n s ! par an et cent mesures de farine. Mais l'administration ne tient pas ses engage-
1 Un touman vaut 10 krans et le kran environ 80 centimes.
DE BOSTAN A MESCHED. 109
ments * elle donne quelquefois de l'argent, jamais de farine, et les pauvres diables sont dans une misère profonde. Ils vivent comme des lézards au milieu des décombres, et chaque fois que l'un d'eux trouve l'occasion de chercher ailleurs fortune, il disparaît pour ne plus revenir. Leur nombre diminue chaque jour.
Nous allons coucher au nouveau Mazinan, posé un peu plus haut que le vieux Mazinan, détruit par une inondation il y a une vingtaine d'années, dit-on. Les ruines du village abandonné semblent vieilles de plusieurs siècles; les maisons sont construites en terre contenant une certaine quantité de sel, elles sont exposées à des gelées rigoureuses, à des vents furieux ou à un soleil implacable , et très rapidement se délabrent.
Après Mazinan, moins de sel, de la steppe, du saxaoul, une vieille connaissance. Cet arbuste nous a rendu de grands services dans l'Oust-Ourt. Quel bon feu nous faisions avec le saxaoul! A Sutkar, autres connaissances, que les caprices de la fortune mettent sur notre chemin : des Afghans menant à Téhéran
m Fileur a Sadernbau.
les femmes d'Aïoub-Khan . L'exil n'a pas abattu la
superbe de ces gens fiers de leur sang; ils sont insolents, dédaigneux visà-vis des indigènes ainsi que des vainqueurs en pays conquis.
De Sutkar, nous allons passer la nuit près d'un abambar (réservoir d'eau), dans un caravansérail en ruine.
Le lendemain, on est à Sebzevar, dans une plaine fertile barrée au nord par les montagnes. L'eau est abondante, les karys nombreux et les villages entourés de cultures; des filets d'eau coupent la route. Nous remarquons beaucoup de champs de pavots, indiquant que Ton fait usage et commerce de l'opium. Les pays riches fournissent aux pauvres les moyens de s'enivrer : ce qui fait la détresse de l'un fait la fortune de l'autre! Le fond de la population est persan, mais la race est plus lourde que dans l'ouest.
Le caravansérail où nous devons passer la nuit étant à l'est de la ville, nous la traversons par l'étroite rue du bazar où notre fourgon passe tout juste, causant une vive inquiétude aux boutiquiers qui craignent pour leurs montres et étalages. Car l'énorme véhicule avance avec peine, tressautant sur les pierres, se penchant dans les ornières, frôlant les poteaux des auvents, menaçant d'écraser à droite ou à gauche, et se traînant avec les déhanchements d'un mastodonte en goguettes. Nous couchons dans le
caravansérail, encombré de pèlerins et de marchands; les voyageurs sont nombreux depuis (pie nous sommes sur cette grande route de l'Orient à l'Occident, qui fait un coude à Chahroud, vers Àsterabad et la Caspienne.
Le caravansérail est entouré de tombes : n'a-t-on pas comparé la vie à un caravansérail?
De Sebzevar à Rabat-Sarpouch l'eau abonde, mais elle est salée. A Housseïn-Abad, avant le Rabad, le brave Hadji a eu l'occasion de le constater. Nous nous étions éloignés du fourgon afin d'examiner les champs de pavots. Des hommes tàtaient des capsules pour s'assurer si le moment était venu de leur faire l'incision par où suinte la précieuse sève d'opium. Un ruisseau limpide bordait les champs, Hadji avait soif, et, s'adressant à des vieillards à barbe mi-blanche d'années, mi-rouge de henna, assis graves à l'ombre d'un saule :
u L'eau est-elle bonne?
— Par Allah! elle est excellente. »
Hadji tire la tasse, goûte l'eau et... vivement la crache avec dégoût: elle est excessivement salée.
Il accable les vénérables vieillards de malédictions.
« Voilà ces chiens de Persans, dit-il, ne disant jamais vrai, môme quand ils ont la barbe blanche. »
Je ne me suis jamais expliqué ce besoin de mensonge propre aux Persans et à beaucoup d'autres Orientaux. Peut-être est-il inhérent à la nature de l'homme, à qui la vérité nue est désagréable par suite d'une aberration d'esprit analogue à ces aberrations du goût propres aux estomacs détraqués par les abus, ou naturellement faibles et susceptibles d'appétits bizarres, comme chez les enfants.
Le 19, après avoir été cahoté dans une steppe inégale saupoudrée d'un gratin de sel ou d'efflorescences salines, nous arrivons à des collines précédées d'un ravin qui n'est pas escarpé outre mesure, et que descend un mince filet d'eau peu salée. Le premier fourgon passe sans encombre; quant au second, le nôtre, le voici qui grimpe la pente; Sadik, fumant tranquillement sa pipe, tient négligemment les rênes. Il me semble que nous appuyons trop à droite, et j'invite Sadik à prendre plus de précautions. Il me répond : u Sois tranquille » , et, en même temps, le fourgon penche à droite, de mon côté; j'ai remarqué que les voitures où je me trouve versent toujours de mon côté, quand elles versent. Donc, le fourgon penche, penche; Sadik crie, fouette les chevaux, les chevaux tirent à se rompre les jambes, et soudain je sens sur mon cou un poids très lourd, c'est Sadik et un coffre, sur les côtes un choc, une douleur à la poitrine : j'ai été jeté
ce
DE BOSTAN A MESCHED. 113
contre la paroi du véhicule abattu sur le flanc, et d'un contre-coup je suis renvoyé sous le timon, entre les jambes des chevaux, d'où je m'esquive avec une rapidité remarquable. Je me retourne, Capus a disparu sous les bagages, Pépin est pris par les jambes et les bras; les serviteurs, juchés à l'arrière, ont eu le temps de sauter à terre. On déblaye à la hâte les écrasés : Capus est intact, Pépin est très fortement contusionné, le vieux Sadik n'a même pas cassé sa pipe. On tire de la boue les bagages, on lave les écorchures, et tandis qu'on recharge, on allume un feu de brindilles, on boit une tasse de thé et l'on remonte en voiture en riant. Sadik, admonesté, s'en prend au diable, à Mahomet, à l'imam Riza lui-même, et finalement au chah de Perse, et promet que cela n'arrivera plus, car il fera attention, a Vallah! » par Allah !
Nous avançons, cahotés de plus belle. On dirait que le fourgon n'a pas été chargé selon les règles de l'équilibre : il oscille avec des tressaillements inquiétants. Voici encore un ravin en travers du chemin.
« Attention, Sadik! »
Et immédiatement, le fourgon est sur le flanc droit, Sadik sur moi, moi entre le timon et les chevaux; Pépin a filé comme une flèche par l'arrière, malgré l'état pitoyable où il se trouve. Capus est enseveli , on ne le voit plus; deux ou trois maîtres coups de poing à Sadik, et nous tirons les coffres. Capus apparaît sans égratignure. Nous en sommes quittes à bon marché. J'ai mal un peu partout, à la poitrine principalement; le bras droit est gourd, mais les jambes sont en bon état, sauf un tibia, et je pars pour Chourab, qui n'est qu'à cinq ou six lieues de là. J'ai un compagnon de route, un grand gars de Hamadan, très heureux d'être au monde et de quitter son pays, ainsi qu'il me l'affirme chemin faisant. Nous montons, descendons les collines sablonneuses, et, quand le vent d'est ne nous aveugle pas de poussière, nous bavardons.
L'Hamadani est loquace. Il ne tarde pas à m'apprendre qu'il est de son métier maçon et briquetier, que le hasard l'a amené à Tiflis, où il a constaté que la Russie était un bon pays; qu'il est revenu dans le sien avec un pécule, et bien décidé à le quitter le plus tôt possible. Il a vendu un petit bien qu'il possédait et est parti un matin , sous prétexte d'aller prier sur le tombeau du saint imam Riza, à Mesched. En réalité, il veut aller dans la Transcaspie, où il est sur de trouver de l'ouvrage , car on construit beaucoup depuis l'arrivée des Russes, et il est excellent ouvrier. Il a sur lui tout son avoir en papier russe, dans une petite poche cousue à sa chemise.
a Cela n'est pas lourd à porter, observe-t-il en riant. C'est plus commode que les krans.
— Pourquoi n'a-t-on pas de papier en Perse?
— Les Persans sont trop bétes.
— Tu es Persan , pourquoi parles-tu mal de ton pays?
— Je ne suis pas Persan , je suis d'Hamadan. Ceux qui gouvernent sont à Téhéran. *
Le brave homme ne me comprend pas. Il ne possède pas cette idée de nationalité courante en Europe. Il est d'Hamadan, cela lui suffit; il ne conclut pas qu'il soit de nationalité persane parce qu'il parle la langue persane. Qu'a-t-il de commun avec les autres? Rien. Il voit ses intérêts au delà de la frontière, et il la franchira d'un pas allègre.
Il s'amuse à sauter en pliant les jambes de manière à toucher ses fesses avec ses talons.
et Pouvez-vous en faire autant? » me demande-t-il. En Perse, on dit a vous «? à son interlocuteur. Là-dessus, il chante, il hurle à me rompre les oreilles.
ci Ai-je bien chanté?
— Karik Allah ! Bravo ! vous chantez comme un boulboul (rossignol).
— Rousski, fait-il, je sais le russe.
— C'est cela, Rousski.
— Da (oui), ajout<»-t-il ; khleb (pain); vodà (eau); diengi (argent). C'est une très bonne chose (pie l'argent. »
Il rit et saute.
& Mais vous pourriez en gagner en Perse, lui fais-je observer.
— Ici? (Il a un air de dédain.) Regardez la terre, du sel; goûtez l'eau, salée; les chemins, si mauvais qu'on y verse; le travail est mal payé; les soldats, des voleurs; les valis (gouverneurs), des voleurs.
— Et Sa Majesté le chah ?
— Lui aussi ne vaut rien. »
Et il saute avec un entrain qui prouve qu'on peut n'être pas respectueux et avoir d'excellentes jambes.
Des blés verts tachent le fond d'une vallée et nous indiquent que nous approchons de Chourab (eau salée). Des hommes habitent près d'ici, puisque nous voyons de quoi les nourrir.
Un trait bien remarquable du caractère persan, que j'ai de nouveau l'occasion de relever à Chourab, tandis que nous nous consolons de notre journée désastreuse par l'absorption d'un nombre incalculable de tasses de lait et de thé, c'est l'indifférence, à l'égard des autres, bien entendu, le particularisme, comme on dit. Aidez-vous les uns les autres, n'est pas une maxime réglant la conduite des gens rlp ce pays. Us voient d'un cœur
^ ma
es
es
DE BOSTAN A MESCHED. 117
tranquille le malheur cTautrui; ils ne prennent jamais le parti de personne, à moins d'un intérêt immédiat; chez eux, il est ridicule d'être faible. Un muletier accable d'injnres une malheureuse femme qui revient de Mesched, où elle a porté en terre sainte le cadavre de son fils; il refuse de la mener plus loin, malgré le marché conclu; il veut qu'elle lui donne une indemnité, sous prétexte qu'il fait très chaud et que la poussière est insupportable. Cette femme est seule, elle a près d'elle plus de trente compagnons de caravane, pas un ne s'intéresse à son sort, n'intervient, ne prend sa défense. Elle a raison, mais elle est faible, on se moque d'elle, elle prête à rire. De gros personnages, installés à côté d'elle, fument le ghalyan, impassibles, et laissent partir le muletier sans lui faire une observation. La femme reste au caravansérail, d'où elle partira quand elle pourra. On s'explique, à l'aide de menus faits de ce genre, qu'il n'y ait pas de chose publique là où l'homme ne s'émeut qu'à son propos.
De Chourab (eau salée), où l'on peut boire néanmoins d'excellente eau, nous partons avec l'intention de coucher le soir à Nichapour. On rencontre à trois heures de là Zoumounabad. On y arrive par une steppe ondulée et mamelonnée. Ce village misérable est entouré de murs, comme tous les villages de cette région. Il est bâti sur le même modèle que les hameaux-forteresses du Khorassan, c'est-à-dire à peu près en carré, avec des tourelles au coin et flanquant la porte. Des trous servent de cour pour le bétail, le rez-de-chaussée des habitations adossées au mur, d'écurie, et le premier étage, de gîte pour les pauvres diables cultivant les maigres terres des environs. J'ai pris les devants en compagnie d'un jeune « voyou » de Téhéran qui seconde Ali le palefrenier. Nous venons de nous installer à l'ombre sous l'espèce de corps de garde précédant l'entrée, j'ai pu à grand'peine obtenir une écuellée de lait caillé et malpropre, et tandis que je m'efforce de chasser la soif, car le soleil est chaud, la réverbération violente, et l'eau douce manque, mon jeune compagnon me dit quelle est sa situation. Père et mère inconnus; âgé de quinze ans; a toujours vécu dans le bazar de Téhéran, d'aumônes, de pourboires, de vols; signalement particulier : est grand, déhanché, étique, marqué de la petite vérole et aussi pouilleux qu'homme du monde.
« Pourquoi vas-tu à Mesched ?
— Prier sur le tombeau de l'imam Riza.
— Tu es bon musulman ?
— Très bon musulman, Vallah! (D'un air modeste.)
— Mais je ne t'ai jamais vu dire une namaz (prière); comment cela se fait-il ? «
Il se met à rire.
a Dis-moi donc pour quelle raison tu vas à Mescbed.
— Je ne sais pas. Pour me promener. *
Les quelques habitants de Zoumounabad font cercle autour de moi, et mon interlocuteur les renseigne a mon sujet avec complaisance.
Au delà de Zoumounabad, nous trouvons un pont. Examen fait, il y a cinquante chances sur cent d'une culbute; avec du sang-froid on peut tenter l'aventure : tel est l'avis de notre toqué de Sadik; son Pylade, plus prudent, ne le partage pas. Sadik passe sans encombre grâce à un hasard heureux. Cette réussite ne décide pas son confrère; il décharge sa voiture; et la moitié des villageois est occupée durant une heure à transporter les ballots, parfois très lourds. Après une correction administrée à deux des travailleurs qui ont dérobé des vêtements appartenant aux mollahs, les fourgons sont chargés, et Ton continue cette route désagréable, bien (pie nous soyons dans la plaine.
A la nuit, nous sommes à Nazerabad, où nous ne tardons pas à voir arriver deux Européens : l'un est très grand, l'autre de taille moyenne; le premier est un correspondant du Standard , le second, un véloeipédiste américain; tous deux ont tenté inutilement de pénétrer en Afghanistan et s'en retournent fort mécontents en Europe par Asterabad et le Caucase. Raleigh attendra au Caucase la déclaration de guerre de la Grèce, imminente, dit-il avec un sourire, et Stevens s'embarquera pour Bombay, d'où il vélocipédera à travers l'Inde. Nos deux nouveaux compagnons arrivent à pied de» Nichapour, d'où ils sont partis le soir avec leur fourgon. La nuit est noire, et le fourgon ne vient pas. Nous partageons notre dîner et nos couvertures, et le lendemain matin ils partent pour Asterabad, nous pour Mescbed; l'Américain sur son vélocipède, qu'il portera plus d'une fois sur son dos, car des canaux coupent fréquemment la route.
De Nazerabad à Nichapour, la région est cultivée ; aux approches de la ville, le vent nous apporte les senteurs des pavots qu'on voit onduler au loin comme des draps de velours aux ramages éclatants. Beaucoup d'eau, tantôt salée dans les cours d'eau, tantôt excellente dans les karys. Nichapour est entouré, comme Sebzevar, de murailles ruinées, et défendu par un large fossé. Le bazar est assez animé, comme les bazars à partir de Chahroud; les marchands y vendent des cotonnades russes et anglaises, des aiguilles anglaises et russes, du sucre russe et français, du papier coquille d'Angoulème; j'en parle, car ce sont les seules marchandises de notre pays, outre le sucre, que celui de Russie élimine peu à peu; la mercerie est persane ou d'origine allemande et autrichienne avec des étiquettes françaises;
DE BOSTAN A MESGHED.
les allumettes sont autrichiennes; on fabrique des feutres peu remarquables, pas solides, et des étoffes imprimées à la main d'un dessin peu intéressant; les droguistes sont très nombreux et leurs drogues d'origines diverses : il y en a d'Europe, de l'Inde, du Turkestan; ils font grand commerce de talismans. Les indigènes fabriquent les objets d'un usage journalier ou vendent les produits du pays, le riz, le blé, l'opium, l'orge, le tabac. Ajoutez beaucoup de pèlerins arabes et autres dans les rues, apostrophés par les boutiquiers persans, et vous aurez de ce bazar une idée que vous n'avez pas besoin de modifier en vous en imaginant un autre.
Nous nous installons au caravansérail, situé à l'est de la ville. II est très
Entrée de Niclinpour.
grand, très sale; mais on nous donne la place d'honneur, le premier étage sous le porche au-dessus des boutiques, à l'abri du soleil et presque de la vermine. De midi à deux heures, nous nous livrons aux douceurs de la m sieste, et nous ne sommes pas les seuls.
Le caravansérail, bruyant tout à l'heure, est calme. On ne voit sous le porche que gens étendus dans des postures diverses, tous à l'ombre, sauf un enfant d'une dizaine d'années, sorte d'avorton difforme, nu comme un ver, bombant son ventre dhydropique au soleil. On dort; les corps sont immobiles, à l'exception des visages tressaillant aux piqûres des mouches insatiables. Le boutiquier d'en face, profitant de ses loisirs, teint sa barbe en noir; son voisin, le débitant d'orge et de bois, peigne ses rares cheveux, arrose ses salades, s'éponge le front de sa manche et disparaît dans l'obscurité de son établissement; le marchand de tbé, assis près de son samovar
éteint, sommeille la tête entre les jambes; à côté, son fils, à plat ventre, dort sur la brique, et de temps à autre, en rêve, j'espère, d'une main qui tâtonne, cberclie sous sa chemise une puce, un pou peut-être : Allah seul sait ce qui rampe sous la serge de son vêtement! Les bêtes imitent les hommes : les ânes, les mules, les chevaux reposent vautrés ou plantés sur leurs quatre membres et s'émouchent d'une queue nonchalante, l'oreille
basse, machinalement; ils sont dans la cour, entravés par quadrille ou attelage, devant les mangeoires en terre du caravansérail ou celles de voyage improvisées avec des filets tendus qu'on emplit de paille hachée. Pas de bruit (pie le bourdonnement des mouches, le tintement faible des clochettes oscillant au cou des bêtes de somme, parfois, le petit cri dune rapide hirondelle cpii file sous la voûte et nargue cette paresse, et le flicflac irrégulier du velarium abritant le portail du soleil; mais le velarium n'est pas de pourpre ou de soie : c'est un simple drap, vaste, sale, suffisant du reste à garantir des insolations les marchands du petit bazar de cette petite ville que les hasards du voyage peuplent et dépeuplent sans cesse.
Puis, on s'éveille : les Arabes viennent faire leurs achats; ils se glissent vers les boutiques ainsi (pie des fantômes vêtus de linceuls malpropres, mais ces fantômes font un bruit terrible. On entend des voix rauques, des paroles gutturales ; des discussions s'engagent avec chaleur, accompagnées de gestes de grands bras maigres qui sortent des burnous, osseux, terminés par des pattes noires. Il s'agit d'un sou d'orge en herbe, d'un quart de sou de bois, et l'acheteur prétend qu'on ne lui en donne pas assez, le vendeur s'indigne et jure qu'il en donne trop, et les paroles tombent dru comme grêle. Enfin, ils sont d'accord. Le fantôme tire sa bourse, la délie lentement, en tire d'abord des pièces fausses que le marchand frappe sur le sol et refuse : elles sont réintégrées après examen du propriétaire, qui met un instant à se convaincre de son erreur : sa bonne foi a été surprise, semble-t-il dire; le payement «effectué », la bourse est liée avec grand soin et replacée sous la chemise. L'acheteur s'en va. Un autre arrive,
Pèlerin buvant le tlié.
DE BOSTÀN A MESCHED. iJM
et, à propos de deux sous d'orge , c'est la même discussion que pour un sou de bois; pour un centime de pain, Ali est invoqué de part et d'autre, a Ali! Ali! »
Il est vrai que les Persans vendent une orge mélangée d'impuretés, de pierres, de terre, et quand ils pèsent, leur client est obligé de peser à nouveau, car ils soulèvent de la pointe de leur pied la couffe de la balance où sont les pierres servant de poids. Il est vrai que le bois est vert et qu'il ne donnera que de la fiimée; souvent, le pain est gonflé d'eau et d'une farine avariée. Mais ces Arabes ne sont jamais contents, ils se plaignent toujours de la qualité des marchandises, ils trouvent toujours les prix trop élevés, ils veulent toujours choisir, cliver eux-mêmes leur orge ; bref, il est impossible de les satisfaire.
Voici un vieux qui a discouru dix minutes pour cinq sous d'orge, qui rend son achat, reprend son argent, et s'en va en grommelant; lorsqu'il passe près du marchand de thé, d'un geste rapide comme un coup de bec d'épervier, il enlève avec ses doigts crochus un morceau de sucre et s'éloigne, digne sous ses guenilles. Sa femme arrive, afin de renouer les négociations au sujet de l'orge; elle est immense, osseuse, étique ; le menton, le nez, les pommettes, les clavicules percent sa peau de momie si lialée, qu'on la dirait passée au bitume ; les clavicules saillent sous la bure sombre de sa robe comme les bouts d'un gibet. Quelle allure tragique! Quelle gravité effrayante! La pythonisse d'Endor que Saiil consulta n'avait pas une tournure plus biblique.
La voilà devant les sacs d'orge béants de l'étalage. Elle s'arrête, et sans qu'on entende le moindre cliquetis d'ossements, elle s'affaisse, se condense, se replie, comment vous dire? elle tombe à ses pieds, clac! et elle vous a la pose d'une grenouille au bord d'un étang. Elle plonge ses mains, des fourches, dans l'orge, la retourne, la goûte; ses mâchoires édentées s'agitent et ses joues se gonflent, se creusent comme les goitres aériens d'un crapaud. Ah! l'épouvantable vieille! Elle s'entend néanmoins avec le marchand, et, tirant les tchaki un à un, elle les tend comme des pastilles, semblant lui dire :
u Quel bonheur pour toi de recevoir tant d'argent ! »
Puis, elle se relève à la façon d'un échassier et d'un dromadaire, et part majestueuse.
A trois heures, tout le monde est debout dans le caravansérail : Tatares, Arabes, Persans se préparent à partir après le coucher du soleil. Ils pansent les mules; les étrilles, vivement maniées, font sur les peaux le bruit de coassements lointains. On va, on vient; les muletiers chantent,
\%t AUX INDES PAR TE RUE.
les derviches hurlent, les marchands ambulants crient ou plutôt psalmodient le contenu des paniers posés sur leur tête.
Les marmites des cuisiniers en plein air établis près de la porte d'entrée fument, et à mesure que les affamés se présentent, des Arabes principalement, les restaurateurs pèchent dans le bouillon des entrailles de bêtes, des bas morceaux qui sont vendus quelques centimes.
Les bateleurs arrivent à leur tour : l'un montre des singes; des charmeurs de serpents déroulent un tapis, ouvrent leur boite, en tirent des reptiles capturés dans les montagnes voisines; ils donnent des explications avec volubilité : leur boniment est chanté presque. Un mollah très grave les accompagne, qui vend des papiers protégeant contre la morsure des reptiles, et même contre les balles. Soudain, une mule en gaieté revient de l'abreuvoir en pétaradant, met les spectateurs en déroute et interrompt la représentation. C'est le tour d'un mulâtre qui exécute des exercices de souplesse en conservant sur le front un verre cassé qu'il frappe en cadence d'un autre verre posé sur ses grosses lèvres, produisant un choc, chaque fois qu'il déplace la mâchoire inférieure; derrière lui, se trémousse son orchestre composé d'un joueur de bandourra, lequel tire en outre des notes redoutables de son torse de phtisique. Puis, le mulâtre, toujours chantant, fait grimper sur son dos un gamin à qui il lie les pieds solidement, et il se livre à une mimique, à une danse, si c'en est une, dont l'obscénité semble délicieuse à ces Persans.
La nuit est tombée, et tout le caravansérail s'est endormi pour la deuxième fois, après le départ des voyageurs voulant éviter la chaleur du jour. On entend les clochettes des mules tinter, la porte s'ouvrir, se fermer, des pèlerins partir avec leurs ânes; parfois, une bande de mules se précipite comme une bourrasque, les gens s'installent, le silence revient, interrompu souvent par le braire d'un bourricot, éclatant comme une trompette.
Durant plus d'une heure, j'entends le marmottement des prières d'un fidèle qui vibrent le long de la voûte, comme dans une chapelle. Est-ce un très pieux musulman ou simplement un malade qui croit vaincre ainsi une insomnie énervante?
De Nichapour nous allons à Chahabad, où nous faisons halte près de la bouche d'un karys, sous la voûte duquel nous prenons un bain à l'ombre. Nos chevaux sont fatigués, notre pause est longue, et beaucoup de pèlerins nous dépassent : à chaque instant, du nuage de poussière qui tombe à l'approche du ruisseau voisin, sort une bande d'Arabes qui s'annonçait par de bruyants caquets. Ces individus, d'aspect décoratif, sont toujours en dis-
DE BOSTAN A MESCHED. 123
pute; ils marchent d'un bon train, femmes et hommes derrière les ânes. L'embonpoint ne les gêne pas. Presque tous sont décharnés, demi-nus, ayant quelquefois de beaux traits réguliers de christs.
De Chahabad, nous découvrons un pays bien cultivé et d'un vert agréable. Au sud et à l'est, la plaine s'étend. Au nord, les montagnes nues ferment l'horizon; elles ont encore dans leurs crevasses des traînées blanches de neige.
Notre étape est courte aujourd'hui; elle finit à Kadamga, dont les platanes et une belle allée de pins font un séjour enchanteur, et que l'affluence des pèlerins campés en plein air, dans un pêle-mêle pittoresque, rend
Cimetière de Nichapoar. — (D'après une aquarelle.)
moins enchanteur. Kadamga doit sa fortune à une croyance datant de deux siècles à peine. C'est comme le vestibule de Mesched, où les croyants font leur retraite, en quelque sorte, avant d'atteindre la ville sainte.
Une légende veut que l'imam Riza ait recommandé aux chiites de ne point passer à Kadamga sans s'arrêter.
L imam Riza, se rendant à Mesched, éprouva une grande fatigue là où est le Kadamga actuel. Une pierre s'offrit à sa vue, sur laquelle il s'assit. Cette pierre, ni plus ni moins que les hommes, était mécontente de son sort; elle exhala sa plainte :
u Nul n'est plus à plaindre que moi; je ne reçois jamais d'ombre, le soleil me brûle et ne laisse pas à l'eau du ciel le temps de me rafraîchir. En hiver, je gèle, je suis seule, abandonnée; les êtres passent à côté de moi sans me faire même l'aumône d'un regard. »
Bref, elle dit au saint homme tout ce qu'une pierre peut penser de son sort, le plus infime, le plus méprisable de tous les sorts, puisque Ton répète à tout propos : « Malheureux comme les pierres » ; et celui-ci s'apitoya et promit à la déshéritée une situation éclatante.
a En vérité, console-toi, on te rendra plus d'honneurs qu'à moi-même. On te priera deux fois et moi une seule. »
Ayant parlé ainsi, le saint mit les pieds sur la pierre, qui en prit l'empreinte comme une cire. Elle l'a gardée depuis lors. Le chah Souleïman, plus tard, fit construire une mosquée où l'on mit cette pierre, et les pèlerins, en allant et en revenant de Mesched, viennent y frotter leur face.
Nous n'en avons pu faire autant, car nous étions des infidèles. J'oubliais de vous dire que Kadamga signifiait « empreinte du pied r : vous l'aviez deviné.
Après Kadamga, nous longeons des montagnes peu élevées, la route coupe leurs contreforts, s'abaissant vers une plaine cultivée par places. Au sud, la steppe est là, grise. Nous sommes frappés du grand nombre de tours qui sont dressées au milieu des champs. Ce sont des tours de refuge, construites de pierres et de terre, hautes de quatre à cinq mètres, avec des petites portes à la base. C'est là que les indigènes se réfugiaient, ainsi que des lapins à l'approche d'un renard, dès qu'ils voyaient des Turcomans. Ils se barricadaient et restaient tapis jusqu'à ce que l'orage se fut dissipé.
Je les montre à un homme d'Ourmiah avec qui je chemine :
« A quoi servent ces tours?
— A rien.
— Comment! à rien?
— Oui, depuis trois ans, depuis que les Russes sont à Merv. Vous vovez bien qu'elles tombent en ruine, qu'on ne les répare point. »
Le fait est qu'en voici une qu'on a démolie pour construire un petit barrage ; sur le pan qui reste, un faucon se pouille ; la paix règne, un enfant, seul gardien d'un troupeau, est couché à l'ombre. La sécurité est complète.
Ayant fait halte à Faker-Daout, nous partons avec l'intention de coucher à Chérifabad. Beaucoup de karys, des filets d'eau très bonne alimentent les villages fortifiés qu'on voit au sud de la plaine. Les hauteurs ont à leur sommet des tourelles, semblables de loin à des fûts de colonnes brisées. Ce sont les guérites où les gens des villages voisins montaient la garde à tour de rôle, inspectant d'en haut l'horizon. Aussitôt qu'apparaissaient des cavaliers à gros bonnet noir, montés sur des chevaux à longues jambes de lévrier, la sentinelle tirait un coup de fusil; sur les autres tourelles, on
DE BOSTAN A MESCHED.
limitait, l'alarme était donnée. Les veilleurs descendaient à la hâte vers la plaine, poussant des cris; il y avait une panique dans la campagne; chacun fuyait, chassant devant soi, celui-ci ses moutons, celui-là ses chèvres, et si le temps manquait, abandonnant tout pour sauvegarder sa propre personne, car les Turcomans préféraient à un mouton un Persan vigoureux, qu'ils vendaient beaucoup plus cher.
D'après notre compagnon d'Ourmiah, qui conte sans vergogne la lâcheté des Persans, on fit dans cette région plus d'une razzia de pèlerins. Il se
Chcrifabad.
souviendra toujours de s'être caché, il y a des années, dans un karys, alors que des Turcomans attaquaient la caravane dont il faisait partie.
Il me montre une passe au sud-est dans la chaîne de montagnes qui barre la route :
» C'est par là qu'ils ont fondu sur nous au grand galop, criant, faisant tournoyer au-dessus de leurs têtes leurs sabres, dont les lames étincelaient dans la poussière. Les sabots de leurs chevaux faisaient grand bruit. Toute la caravane s'est immédiatement débandée.
— Étiez-vous nombreux?
— Trois cents environ.
— Et les Turcomans?
— Une cinquantaine.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas défendus? N'étiez-vous pas armés?
— Personne n'a songé à résister. Plus de la moitié a été capturée et emmenée avec les bagages de prix. Quand les Turcomans eurent disparu, je sortis du karys, où je n'étais pas seul; ceux qui avaient échappé s'appelèrent les uns les autres, se rassemblèrent; mes compagnons et moi n'avons retrouvé que des objets sans valeur : des ânes broutant indifférents , des cadavres enveloppés dans des peaux que des pèlerins portaient en terre sainte, des vieillards accroupis laissés là par les pillards, qui n'avaient pas voulu s'en embarrasser, non plus que des morts. »
Nous quittons Chérifabad vers sept heures.
La chaleur est grande, et nous suons en compagnie de pèlerins très nombreux, semés par des sentiers qu'ils gravissent avec l'assurance, que nous n'avons pas, que de la fatigue des jambes il résultera quelque chose de bon pour le salut de l'aine. Nous montons, nous descendons, nous montons encore, et nous arrivons enfin h une sorte de plate-forme d'où l'on devine plus bas, dans la poussière, le vide d'une grande vallée, avec une muraille grise de montagnes dans le lointain. On cherche la ville sainte dans cette nuée, où elle se dérobe à la façon des divinités de l'Olympe.
Les fourgonniers ralentissent l'allure de leurs chevaux, Sadik met sa pipe dans la poche, assujettit son kalpak sur la tête; sa mine est sérieuse, les mollahs sont recueillis, les piétons très nombreux se rassemblent. Soudain, le vent du sud-est déchire le voile enveloppant Mesched, il l'emporte d'une rafale, et les dômes des mosquées surgissent, resplendissants comme des casques d'or; des minarets les flanquent, légers comme des flèches; autour, c'est le fouillis des petites boites carrées des hommes, d'où les mèches verdoyantes des arbres s'échappent.
Nos Tatares arrêtent leurs voitures. Abbas, sur le premier fourgon, incline la tête dans l'attitude de l'adoration. Sadik, le fouet à la main, marmotte une prière avec sa volubilité ordinaire, prononçant à diverses reprises et avec force les noms d'Allah et d'Ali. Il en a pour une minute à peine, car Sadik élève très rapidement son âme à Dieu. Sur ce, il se mouche dans ses doigts et bourre sa pipe. Abbas est toujours incliné et très grave. Les jeunes mollahs se sont précipités à bas de la voiture. Notre serviteur Amman est descendu moins vite, mais il place comme eux plusieurs pierres l'une sur l'autre en manière d'ex-voto; sa dévotion ne va pas plus loin, et il laisse criera Allah! Ali ! » aux pèlerins en turban blanc massés derrière un séid en turban vert, leur guide. Il porte la main à la barbe et remonte sur la voiture à côté du jeune Ali buvant à la cruche. La troupe des pèlerins, après s'être agitée sur place, s'ébranle; derrière le séid gesticulant, les dévots descendent la pente d'un pas alerte et prient à voix haute. Les uns sem-
as
W ffl
DE BOSTAN A MESCIIED. 129
blent chanter : est-ce que leur cœur éclate de joie à la vue de la ville sainte? Les autres élèvent des voix plaintives; des hoquets de douleur entrecoupent leurs lamentations : ils se souviennent sans doute du martyre d'Ali. Son nom, mille fois répété, ponctue cette psalmodie confuse, mais criarde. Des derviches se démènent comme des possédés. En voici un couvert de guenilles que nous avons vu fort bien mis à Chahroud.
Cependant, malgré le brouhaha, l'osmanli Hadji dort d'un profond sommeil, sur les coffres; le brave garçon doit être brisé de fatigue. Nul n'a autant peiné que lui dans les mauvais chemins : toujours le premier à pousser la roue aux montées, aux descentes se cramponnant à la tète des chevaux ou s'arc-boutant contre le timon. Nous allons au pas, nos mollahs reprennent leurs places sur les voitures, nous fendons le flot des pèlerins nous abasourdissant de leurs prières. Puis, la route devenue tout à coup très belle, les chevaux sont lancés au grand galop : des derviches aux jambes de cerf nous suivent en tendant la main, en suppliant nos musulmans de mettre la leur à la poche; mais Sadik, tout à l'heure contrit, a déjà le kalpak insolent sur l'oreille, et tandis que les jeunes mollahs se bornent à feindre de n'apercevoir pas les quémandeurs, lui insulte les derviches, les menace de son fouet, et deux pauvres pèlerins ayant failli se faire écraser, il leur parle en termes fort désobligeants de mesdames leurs mères : ce qui fait beaucoup rire les gens juchés à l'arrière de notre fourgon.
Nous arrivons aux murs de Mesched aussi vite que le permet notre équipage et dans la poussière. La ville u faisait pas mal» de loin, comme tant d'autres choses ici-bas; on la touche, et la réalité est désagréable. Tout d'abord des tombes s'offrent à notre vue, nous zigzaguons en cahotant au travers; quelques-unes sont ouvertes, et nous apercevons des ossements dans des lambeaux de linceul. Des citernes ont été creusées au milieu du cimetière, ou probablement on a enterré autour des citernes, et les habitants continuent à y puiser de l'eau corrompue et sale. Les premières figures que nous voyons sont maladives, et cela ne nous étonne pas. Les passants n'ont pas bonne mine. Nous faisons un long détour afin de gagner la rue la plus large. Une fois la porte franchie, après que les agents de police ont été renseignés sur notre identité, nous traversons la cour du palais occupé par le gouverneur du Khorassan , et nous croisons une file de prisonniers enchaînés par le cou. Dans le nombre, il y a quelques bonnets turcomans. On se glisse ensuite dans un bazar puant, sombre, avec des boutiques garnies de marchands blêmes au regard sournois. Décidément, on est mieux dans la steppe, concluons-nous tous, après avoir échangé nos impressions.
Voilà ce que nous nous disons le soir du 26 mai 188G. Combien de fois le répéterons-nous?
Nous ne resterons pas longtemps à Mesehed. Pépin n'est pas encore remis de sa clmte, Capus n'a qu'un bras bien guéri, il ne plie pas l'autre aussi facilement qu'il le voudrait, et quelques jours de repos sont indispensables. Entre temps, nous organiserons notre caravane, nous prendrons des renseignements et, s'il y a lieu, les mesures nécessaires à la réussite de notre projet. Nous avons le dessein de pénétrer en Afghanistan par Gouriane, de descendre par Ilérat au pays des Hazarès, d'examiner ces peuplades, de recueillir des collections de botanique et de gagner Mcrv par la vallée du Kouchk.
Malheureusement, les diplomates sont dans notre affaire et la rendent impraticable; d'un côté, nous essuyons un refus; de l'autre, ce sont des lenteurs, des promesses, et, sans perspicacité extraordinaire, nous voyons bien qu'on fera le possible pour nous barrer la route.
Nous avons eu le loisir de parcourir Mesehed, que nous ne vous décrirons pas en détail, c'est chose faite. Vous saurez que Mesehed est une cité sainte, qu'on la bâtie autour du tombeau de l'imam Iliza, cinquième descendant d'Ali; du sépulcre ravonnent trois rues principales dont deux sont ombragées par de beaux arbres, se penchant sur un fossé qui charrie une eau sale et malsaine à travers le best. Le bestest ici formé de l'ensemble des monuments construits en 1 honneur de l'imam lliza et des boutiques, des établissements divers (pie nécessite l'alimentation des pèlerins, mollahs, réfugiés, dévots, et autres vivant dans l'enceinte. Nul n'a le droit de la franchir s'il n'est chiite : ce qui est très commode pour les débiteurs chiites et très incommode pour les créanciers sunnites ou européens. La plus belle mosquée de Mesehed a été bâtie par Gohar-Chah, un descendant de Timour, et non par un prince persan.
Les maisons sont construites en terre et le plus souvent en contre-bas de la rue. Une bonne partie de la ville est la propriété des gardiens du sépulcre, dont le chef est le plus grand personnage de la ville. Le pèlerinage est un prétexte à commerce, de même que chez nous au moyen âge, et la ville sainte est en même temps un grand entrepôt de marchandises. Les Tatares russes sont nombreux, et ils vendent beaucoup de produits de leur pays, qui leur arrivent parla Caspienne et Asterabad. La population de Mesehed serait de mœurs peu recommandables ; elle ne nous a pas paru animée d'intentions très bienveillantes à l'égard des infidèles. Au reste, ce n'est pas dans les villes de pèhuinagc qu'on peut s'attendre à trouver une grande tolérance.