‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 15 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Arrivée à S a marc an de. — Projets sur l'Afghanistan. — Déparc. — Le conte de la fièvre à Yakaba^. — Par le Sanguirdak au llissar. — Nomades à la fin de l'été. — Des Loullis. — Karata;*, h i noire du vieux temps. — Des Cabouli qui deviennent propriétaires. — Une ère nouvelle. — Agitation dans les esprits. — Un prétendant au trône; son habitation; son sort. — Vallée du Kafirnagane.

Ce matin, 12 août, nous sommes arrivés à Samarcande.

Hier soir, nous quittions Katti-Kourgane à minuit, emportés par une téléga, où nous étions entassés tous les trois. Toute la nuit, nous avons été cahotés dans la région déserte et poudreuse qui précède la riche oasis de Samarcande. Et, le plaisir véritable n'étant que la récompense d'une peine, avant de goûter le frais sous les ombrages au bord de l'eau bruissante, nous avons respiré une quantité énorme de poussière.

Il est vrai que nous avions une compensation : la nuit, splendide, lumineuse presque comme un jour, au point de croire, si Ton était crédule, que la lune est en train de devenir soleil. La poussière, qui n'obstruait pas notre gorge, ainsi qu'un fleuve ensable son estuaire, ondulait derrière nous en panache immense aux volutes un peu lourdes, et elle était argentée. Le paysage était grandiose, étant très simple : la plaine, la lune, la voûte du

iô* AUX INDES PAR TERRE.

ciel, un calme profond dans une solitude immense, et nous autres voitures au milieu de cet univers impassible.

Au jour, nous avions dépassé le premier village arrosé des eaux du Zerafchane, et, le soleil déjà torride, nous rencontrions, au milieu des canaux de l'oasis, de ses rizières et de ses arbres, sur la route poussiéreuse, les bataillons de tirailleurs russes revenant des grandes manœuvres. Ils allaient du pas souple et mesuré de marcheurs accoutumés à franchir de longues distances. Puis, Samarcande nous apparaissait dans une buée; nous franchissions les faubourgs et nous nous enfoncions sous les épaisses arcades de verdure du quartier russe.

Nous sommes fort bien installés dans une hutte de paille, dans le jardin botanique, que dirige M. Nevievski, une de nos vieilles connaissances.

Nous resterons à Samarcande le temps d'emballer nos collections ethnographiques, qui sont nombreuses; nous les compléterons, nous écrirons des lettres et nous nous préparerons à poursuivre notre route, c'est-à-dire que nous chercherons le moyen de pénétrer en Afghanistan.

Le bruit de notre arrivée s'est répandu dans la ville, et, à l'heure de la sieste, nous avons la visite de nos anciens serviteurs. C'est d'abord le brave Klitch, toujours soigné, alerte et la barbe toujours noire, malgré les ans qui s'accumulent; puis Abdou-Zaïr, toujours obséquieux; enfin Rachmed, qui nous avait accompagnés, durant notre dernier voyage, jusqu'à Tiflis. Le brave garçon est heureux de nous revoir, il nous baise la main avec émotion, et quand je lui dis : u Veux-tu venir avec nous? * sa réponse est qu'il enverra un de ses frères, demain, chercher un cheval qu'il a laissé dans la montagne et qui est très bon pour le voyage. Il ne nous demande pas quels seront ses gages, il a gardé un bon souvenir de ses anciens maîtres, et il les accompagnera où ils iront.

Nous lui annonçons que nous voulons aller aux Indes en passant par l'Afghanistan, le Kafiristan et des pays inhospitaliers.

« Cela importe peu, dit-il, pourvu qu'il y ait du u tamacha » (fête, spectacle intéressant). Je vais envoyer mon frère chercher mon cheval. »

Il va boire une tasse de thé avec Menas et part ensuite.

Rachmed est connu à Samarcande et jouit d'une certaine considération dans le monde des djiguites. Nous le chargeons d'en recruter deux ou trois qui aient déjà franchi l'Amou et qui puissent servir de guides dans le Turkestan afghan.

Il s'en présente plusieurs, à qui nous offrons des salaires considérables, quintuples des plus élevés qu'on a coutume de payer. Ils hésitent, ils

demandent à réfléchir, et finalement refusent, sous prétexte qu'il y va de leur tête, que Ton connaît bien ceux qui sont allés en pays afghan dans ces derniers mois, mais que l'on ne connaît pas ceux qui en sont revenus.

« Il est agréable, disent-ils, de gagner une belle somme d'argent, mais il l'est beaucoup moins de perdre la tête. »

Nous nous contenterons donc de Menas et de Rachined comme armée régulière, et, en chemin, nous recruterons des irréguliers pour le service des bagages. En Asie, il ne manque pas, dans les bazars, de rôdeurs, de

Notre serviteur Menas réfléchissant.

gens sans aveu, prêts à tout, que nous attacherons à nos personnes facilement, car ils sont souvent affamés. La faim fait sortir le loup du bois.

Le 13 septembre, nous quittons Samarcande dans la soirée et nous allons coucher à Amman-Koutan, au milieu des plantations superbes dues à l'énergie et h la persévérance du général Karalkoff. L'œuvre, entreprise du vivant du général Kauffinann, qui l'avait encouragée de son mieux, a été interrompue sous les gouverneurs généraux ses successeurs. C'est grand dommage. Il y a maintenant des ombrages superbes là où l'œil ne rencontrait que de mauvaises herbes sur les pentes arides; les flancs de la montagne, autrefois lavés et dénudés par les eaux que rien n'arrêtait dans leur course folle, pleurent aujourd'hui des sources fraîches, alimentées par les canaux que les mille racines d'arbres, plantés à propos, ont creusés sous

166 AUX INDES PAtt TERRE.

terre. La place est tout indiquée pour un sanitarium charmant, que les Husses pourront facilement établir aux portes de Samarcande.

Le lendemain, nous traversons la passe de Tachta-Karatcha, que nous connaissons de longue date. Il fait nuit quand nous descendons vers le Bokhara, dont la frontière est marquée par la ligne de faite de la chaîne de montagnes. Dans l'obscurité, la marche est très difficile, car le sentier abrupt est semé de pierres, ou bien il glisse sur des roches lisses. Capus, qui va grelottant de fièvre, n'oubliera pas cette mauvaise passe. Le 15, nous changeons nos chevaux de louage à Chahr-Salbz.

Aujourd'hui 16, nous partons pour Yakabag, le long des montagnes. Nous nous engageons dans une vallée. A gauche, vers le nord, sur les mu-

En vue de Yakabag.

melons qui obligent la rivière à faire un coude, on voit les restes d'une forteresse abandonnée. Les murailles ondulaient, suivant les pentes du mamelon qu'elles cernaient autrefois et dont on découvre aujourd'hui la pointe. Un troupeau de chèvres y broute, et, du haut d'un grand mur, un bouc regarde. En face, sur la rive gauche, le village de Yakabag grimpe en amphithéâtre une colline plus haute, et, du vide du ravin, la cime d'un minaret à l'émail luisant s'élance. Au delà, les montagnes, estompées d'une brume légère, s'alignent. Yakabag a tout l'air d'un petit Grenade.

La rivière roule de l'eau en abondance, assez fraîche; nos bagages sont loin derrière nous : nous les attendons, buvant, pour nous distraire et nous désaltérer, dans nos mains jointes en forme d'épuisette. Plus je considère Yakabag, plus il me parait un petit Grenade, dont nous venons de traverser la huerta riche, mais torride.

Voici un cavalier qui s'avance, il vient de la ville que nous admirons; il est seul trottinant dans la vallée. Il s'approche, nous salue, dit qu'il vient

DE SAMAUCANDE A L'AMOU. 167

à notre rencontre de la part du beg alité. Il excuse son maître a travers des dents branlantes. Il est vieux, ridé, et monte un cheval maigre. Il nous invite à le suivre et nous précède sans souffler mot. Un autre cavalier nous attend au delà de la rivière. Il salue, tend une main décharnée, s'incline et, sans desserrer les lèvres, prend la tête de la troupe. Il va, penché sur son cheval. Le nouveau venu est plus jaune, plus décrépit que le premier cavalier.

On approche du village. Des vaches sans berger errent sur les pentes voisines. Voici le bazar. Les boutiques sont fermées; sous un porche, des hommes accroupis dans des poses de bétes sur leur séant, montrent au milieu de guenilles des faces terreuses et mornes ; immobiles, ils nous regardent passer d'un œil brillant. Personne dans les rues. Pas de femmes guettant par les portes entre-bâillées , nul enfant sur les toits.

Le sentier monte. Nous découvrons une médressé, mais sans toit et dont les fenêtres béantes n'ont que les carreaux d'azur du ciel; les cours sont vides d'élèves, aucun mollah ne fait vibrer sa voix sonore. Au-dessus, des pigeons passent sans s'arrêter; des corbeaux croassent en tournoyant à l'intérieur des hautes parois.

Nous sommes arrivés à la plate-forme ménagée devant la porte de la forteresse. Nulle sentinelle ne veille, la porte est ouverte, le corps de garde est calme. Deux ou trois hommes sombres, à figure creuse, se montrent seuls à l'entrée. Les guerriers manquent : au mur sont accrochées plus d'armes qu'il n'en faut. Les fusils sont sans mèche, les lances affilées des caraouls (gardiens) sont rouillées.

Dans la cour d'honneur, sur une terrasse, se tient, soutenu par deux serviteurs, le beg, qui a voulu quitter sa couche pour accueillir ses hôtes. Il nous salue d'une voix faible; on dirait que son menton a peine à porter sa longue barbe blanche ; ses doigts sont maigres comme des griffes, et la peau en est transparente ; son nez crochu tombe d'une figure plus ridée qu'une momie, et il a des joues caves de déterré. Son squelette tremble dans une longue pelisse, et ceux qui le supportent ne payent pas d'une meilleure mine. Il demande la permission de se retirer. On l'emporte.

Du haut des remparts, l'œil plane sur la vallée ravissante de verdure; elle se déroule entre des collines dépouillées formant cercle autour de la forteresse. Le cercle s'ouvre au sud-ouest, vers la plaine où Chahr-Sabz développe la masse sombre de son oasis précédée de bosquets verts éparpillés ainsi que des pelotons de grand'garde en avant d'un camp. C'est le soir. Le ciel est pourpre ; les montagnes, h l'horizon, bleuissent, deviennent violettes, et la rivière, à nos pieds, glisse rouge et sangiante.

Les toits du village, où plongent nos regards, ne laissent pas échapper de

fumée. Les seuls êtres sont : une femme déchargeant un âne; un cheval au piquet, étendu sur le sol, et un homme sur une maison, disant sa prière, rigide comme une statue. On n'entend aucun bruit de vie.

Les murs de la forteresse ont des fendasses inquiétantes, et les nids bâtis dans les créneaux par les cicognes sont vides : les oiseaux amis de l'homme sont partis, laissant en mémoire de leur séjour les traces blanches de leur fiente collée aux murailles comme le commencement d'un crépi à la chaux. Au niveau de l'œil, on ne voit que collines nues.

Yakabag.

Nous retournons à notre chambre, située entre la grande cour et le jardin où dort, sous d'immenses platanes, l'eau couverte de rouille de la citerne. Le maître des écuries (mirakor) vient nous rendre visite, il est borgne et tremblote; puis le mirza, le scribe, lequel se plaint de douleurs en touchant son ventre, son dos, ses jambes; il est accompagné du fils cadet du beg, qui tire de sa poche une montre et nous demande si les nôtres marquent la même heure. La différence est grande. Il nous explique de quelle manière il se sert des aiguilles et comment, chaque jour, il les avance ou les recule, car il a des données astronomiques précises : un tableau marquant le lever et le coucher du soleil dont Ouloug-Beg, l'illustre khan, est l'auteur. Est-ce que par hasard nous serions tombés dans un palais enchanté, où nous aurions subitement éveillé des contemporains d'Ouloug- Beg endormis depuis des siècles?

CQ

DE SAMARCA3SDE A L'AMOU. 171

Tous nous demandent des remèdes, tous étant malades. Ils s'en vont. Un mollah invisible rompt le silence d'un appel à la prière, un appel court, sans écho, triste comme un chant de mort. Où sommes-nous?

Si nous inspections la forteresse? Elle est pourtant habitée. Dans ces chambres qui nous semblaient vides, on voit dans les coins, roulés dans des pelisses ou des manteaux de bure, des êtres, des hommes. Ils vivent, car leur couverture tressaille. Près de la cuisine, sous une sorte de remise, une vingtaine d'individus de tout âge sont étendus ou accroupis et grelottent, regardent, l'air hébété. Je rentre dans la chambre. On n'entend toujours pas de bruit dans la forteresse, rien que les feuilles des platanes agitées par le vent, tombant mortes; c'est lugubre. Soudain, des savates font un bruit sur les briques de la cour : c'est le pas d'un enfant déguenillé, teigneux, apportant sur la tête un plateau de galettes de pain. C'est le panetier de ces mourants. On dirait que d'un souffle empesté un div méchant a corrompu le sang, glacé la moelle des habitants d'un palais maudit.

La nuit monte, et le tam-tam du veilleur, frappé à coups longuement espacés, résonne comme un glas funèbre. Est-ce un rêve?

Non. C'est que durant l'été on quitte le village, c'est qu'une épidémie de fièvre s'est abattue sur Yakabag : les malades se sont réunis dans la forteresse, et les valides ont fui avec les troupeaux dans la montagne. Les champs ne sont point cultivés, et la ville est déserte et silencieuse ainsi qu'un cimetière.

Ce matin, le soleil étant dans tout son éclat, des corbeaux croassent en bandes nombreuses au-dessus de la forteresse, et en bas, au bord des demeures, quelques êtres s'agitent, insectes tirés de leurs trous par la chaleur du jour.

Nous quittons Yakabag avec plaisir, guidés par ce même vieil Ousbeg décharné qui vint hier à notre rencontre. Aujourd'hui, il est plus communicatif. Est-ce parce que nous nous élevons et que du même coup nous nous éloignons de la fièvre?

Une fois sortis des jardins où les abricotiers sont nombreux et les fruits des djiddas presque murs, nous remontons la vallée en bavardant. Je questionne le vieil Ousbeg.

u Est-ce que tu es de Yakabag?

— Non, c'est une mauvaise place.

— D'où es-tu?

— Je suis venu de Baïssounne avec le beg, que je sers depuis ma naissance.

— Pourquoi a-t-il quitté Baïssounne?

— Parce que le nouvel émir y a envoyé son frère aîné le toura de Hissar.

— Le toura qui aurait dû être émir, selon la coutume?

— Celui-là même.

— Est-ce bien que son cadet ait pris sa place?

— Non, il faut respecter la coutume transmise par les ancêtres.

— Qui a aidé l'émir actuel?

— Les Russes, dit-on. Du reste, son père, avant de mourir, l'avait choisi pour lui succéder.

— Que penses-tu de l'intervention des Russes en cette circonstance?

— Je pense que les Russes ont rendu service au pavs, car à la mort des émirs, il surgit toujours des compétiteurs nombreux; leurs fils ne sont pas d'accord, et le Bokhara, tiré à dix prétendants, est bouleversé. »

Là-dessus, le vieux, que tant de questions importunent, coupe court à la conversation en disant que ce (pie Dieu fait est bien fait.

Le soir, nous arrivons à Kalta-Koul, situé au nord de la vallée qui va sur l'est. Nous avons rencontré des villages habités par des Ousbegs. Le lit où la rivière coule à l'aise, car il est large parfois d'un kilomètre, est cultivé en partie. On voit des rizières, des luzernes, des peupliers, des saules, et dans les prés, des troupeaux de bétail. Des noyers bordent le sentier ou étendent leurs branches sur les masures. A Kalta-Koul, où cessent la fertilité et la fièvre, à quinze cents mètres d'altitude environ, on récolte encore du raisin à grains allongés et « moult fiérot » . Il ne vaut pas le chasselas de Fontainebleau. La population est ousbeg. Elle est misérable et vit de la même manière que les Tadjiks du Kohistan que nous avons visités dans notre précédent voyage. Comme ceux-ci, ils emploient l'été à se préparer à passer l'hiver. Un milieu analogue a imposé à des gens de race différente les mêmes conditions dévie. C'est surtout dans la montagne qu'on a l'occasion de ces constatations : il semble qu'elle façonne les hommes sur un modèle unique.

Le 18, nous couchons à Tach-Kourgane, à deux mille mètres, ayant trouvé, chemin faisant, des cultures d'orge jusqu'à trois mille mètres environ : les gerbes étaient maigres, la paille courte, les épis chétifs.

Le 19, par une passe de quatre mille mètres environ, nous tombons par des sentiers à pic dans la vallée étroite de Sanguirdak, dont les eaux descendent au Sourkhane. Nous avons franchi la chaîne du Hissar.

Le 20, après une nuit en plein air plus fraîche que nous ne le souhaitons, nous allons nous reposer au village de Baktcha, perdu dans une gorge et habité par des Tadjiks à qui nous causons un véritable effroi. Ils fuient

dans toutes les directions, laissant à leurs chiens le soin de nous offrir l'hospitalité à coups de dents. Dans l'après-midi, nous allons camper sous les superbes platanes du village de Sanguirdak, sur la place publique. Tandis que nous dressons notre tente, nous avons comme spectateurs des Bohémiens installés dans le voisinage. A chacun son tour. Le tabouret de Pépin obtient un succès de fou rire : d'un seul bâton faire une chaise, voilà une curieuse invention !

Sanguirdak est un village mi-ousbeg, mi-tadjik : un signe que la plaine n'est pas très éloignée.

Tach-Kourgane.

Le 21, nous descendons a Dahana, village ousbeg comptant quelques Tadjiks. Maintes fois nous traversons la rivière à gué avec bien de la peine. Nous voyons de la fumée sortir des flancs de la montagne, des hommes habitent des grottes qui sont devenues leurs habitations de chaque été.

Le 22, par la vallée élargie du Sanguirdak-Darya, nous arrivons à la vallée du Sourkhane, que nous annoncent les longs panaches de fumée des herbes qu'on bride. A Saridjoui, nous faisons halte près de la demeure du chef, sous un platane qui mesure onze mètres trente de diamètre à hauteur d'homme, et au bord de la rivière de Toupalanque, dont le nom bruyant signifie qu'elle a l'habitude de grandir d'un coup et de se précipiter sur la plaine. On y pêche des truites délicieuses.

Le 23, nous quittons ce charmant séjour. Nous passons sur la rive gauche, où nous trouvons la steppe sur des collines.

Au nord, les montagnes sont clans les nuages, la pluie les arrose.

Au moment de déboucher dans la plaine, nous rencontrons des Ousbegs qui suivent la même route que nous, mais plus lentement.

Ils descendent des laïlaqs (campements d'été) de la montagne et vont s'installer dans les kichlaks (campements d'hiver) de la vallée, où ils posent leurs tentes, entre quatre murs, à l'abri du vent autant que possible.

Ils vont par bandes, chaque famille formant un groupe. En voilà qui ne sont pas riches; partout on constate des inégalités sociales, même chez les peuples pasteurs.

Les hommes chevauchent en avant, chassant le gros bétail, les vaches, les chevaux. Les aînés des garçons les accompagnent : tous sont montés, les misérables à califourchon sur des bœufs, à qui ils ont mis un anneau au nez, et à l'anneau une corde. Ils poussent les moutons.

Les agneaux, les chevreaux, les veaux sont conduits parles plus jeunes des enfants, iuogols d'aspect comme leurs pères; ils ont les joues bleuies par le froid des nuits de septembre. Us sont armés de longues gaules, chaussés de bottes ne les gênant point sur le cou-de-pied ou d'abarcas de cuir auquel on a laissé son poil. Ils sont vêtus de bardes abandonnées par leurs ancêtres : ces vêtements, s'ils méritent ce nom, ne sont point à leur taille; ils ont troussé les manches, lorsqu'il en reste, et les pans trop longs sont relevés et maintenus par une corde de crin serrée à la taille. Les uns sont nutête, les autres coiffés d'un tepe (calotte conique) crasseux ou d'un reste de turban jamais lavé. Mais ils ont les dents solides et blanches comme de l'ivoire, et leur poitrine apparaît brunie et bombée solidement, à travers leurs loques de mendiant. Ils sont enfants sans avoir, Mais Allah leur a prodigué la santé. A chacun son lot.

Us vont calmes, l'œil un peu effarouché quand nous les examinons; ils donnent des coups aux retardataires et harcèlent leur troupeau de sifflements incessants.

Plus loin, les femmes suivent, montées sur des ânes, la plus vieille devant, avec des airs de la terrible Persicaa. Une jeune mère, à pied, porte un enfant à la mamelle, tirant un bœuf sur lequel est liée une chèvre blessée ; elle chevrote en laissant tomber philosophiquement la tête d'un côté et de l'autre des crottes.

Le dernier-né (de la chèvre) est dans un sac chargé sur un àne enfourché par une fillette de sept à huit ans, très jolie, baissant la tête par timidité, en gardant une mine tout à fait sauvage. Sa mère allaite un nourrisson, chemin faisant.

Nous dépassons d'autres Ousbegs plus riches : leurs femmes, assez pro-

prement vêtues, montent de beaux chevaux et bavardent, bavardent. Des cavaliers chassent des troupeaux d'étalons; les moutons, nombreux, sont guidés par des matins poilus toujours trottant. Ce monde va dans une poussière opaque, le ciel est couvert et la chaleur est torride. On ne croirait pas que c'est la crainte de l'hiver qui les chasse vers la plaine : on sue.

Mais les hirondelles sont parties depuis longtemps, les cicognes ont déserté leurs nids et ne claquent plus joyeusement du bec au sommet des mosquées ; l'été prend (in. L'automne, ici, est bref, et les nuits sont déjà froides ; et puis les pâturages, où ils avaient leurs laïlaqs, sont épuisés. C'est la meil-

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Campement à Saridjoui.

leure preuve qu'il faut se préparer à hiverner. Au reste, les aigles planent au-dessus de la vallée; ils s'assemblent pour partir, quoiqu'ils soient moins pressés que les autres oiseaux, car ils trouveront encore l'aubaine d'un cheval mort, d'une chèvre blessée, d'un agneau égaré bêlant sa mère.

Nous tournons à gauche et longeons les contreforts de la montagne; à droite, nous avons la vallée cultivée avec des rizières arrosées par le Sourkhane. Nous traversons un campement de Bohémiens. On trouve partout de ces dispersés, et partout ils ont les mêmes occupations. Ceux-ci vivent sous des abris de roseaux et des tentes fort simples : deux bâtons supportant une corde liée à des piquets, et là-dessus une toile tendue. Des enfants nus, bronzés, circulent et jouent. Ils ont beaucoup de chevaux qu'ils entravent, leur mettant aux jambes de devant une chaîne de fer. Ils prennent ces pré-

cautions, parce que les indigènes les considèrent comme des intrus et qu'ils n'hésiteraient pas à voler les chevaux s'ils s'éloignaient trop du campement. Les femmes, dégingandées, courent, les seins ballants, rabattre les bêtes qui s'écartent trop, à coups de perches, qu'elles portent sur l'épaule comme un fusil. Ces daines sont mises sans recherche : elles ont une longue chemise de toile, des caleçons, un mouchoir noué derrière la tête, les pieds nus, le costume des femmes du pays, mais le costume très négligé.

Ces Loullis fabriquent des cribles et des berceaux qu'ils enjolivent de couleurs éclatantes. Ils ressemblent assez aux indigènes, mais surtout aux Tadjiks; ils ont souvent l'œil à la cornée pigmentée des Hindous, quelquefois le petit œil ousbeg. Ici, comme ailleurs, leurs femmes sont peu fidèles.

En approchant de Rigar, les rizières sont très nombreuses ; le pays est riche, grâce à l'abondance de l'eau. Voilà des toits pointus de chaume comme dans le Talich, sur les bords de la Caspienne. Questionnons.

« Est-ce qu'il pleut dans le pays?

— Il pleut.

— Beaucoup ?

— Beaucoup.

— Vous n'avez pas de fièvre?

— Nous en avons beaucoup. »

En Asie centrale, comme ailleurs, dès qu'on se trouve dans une région où il pleut, les toits sont très inclinés; en outre, ici, la pluie comporte la richesse du sol et des habitants, et, toute médaille ayant son revers, la fièvre.

Après une halte à Rigar, gros village peuplé d'Ousbegs et de Tadjiks, nous trottons, une fois la région cultivée derrière nous, par un chemin tortueux, se glissant à travers des collines de loess et me rappelant certains chemins creux de la Champagne.

Karatag étant à l'entrée d'une gorge dans une vallée, nous enfilons un étroit défilé qui ne rappelle pas la Champagne à Menas, mais un certain endroit des environs de Zulficar, si ce n'est Zulficar lui-même, où les Russes ont eu une affaire avec les Afghans. Et, par une association d'idées, Menas se met à parler guerre avec Rachmed, qui est, à ce sujet, complètement d'accord avec lui. Pour eux, la guerre est ce qu'il y a de mieux. Puis ils discutent courage et cessent de s'entendre : l'un ayant les idées du Caucase, l'autre celles de la steppe; l'un ayant la fougue d'un casse-cou d'Occident, l'autre le bon sens d'un aventurier d'Orient.

Menas ne veut pas qu'on se sauve.

Rachmed est d'avis que, dans certaines circonstances, il n'y a rien de mieux à faire. On doit se conduire selon le but qu'on veut atteindre, selon la force qu'on a à sa disposition; mais si l'on est contraint à la lutte, dire : u Allah akbar! n et mourir en se défendant jusqu'au dernier soupir.

Ils tombent d'accord à propos d'un incident de la campagne de Geok- Tepe que conte Menas. Il parait que les Turcomans s'efforçaient de voler les fusils des soldats russes, et que parfois, se glissant près des faisceaux, ils parvenaient à les prendre à la barbe des sentinelles. Un vieux Turcoman, usé par l'âge, malade, hors d'état de combattre, réussit plusieurs fois dans cette entreprise difficile. Sans armes, se traînant ainsi qu'un vieux

ÏM ,: *®Wè

Loullis.

chien, il pénétrait dans le campement, et, attendant l'occasion avec une patience de sauvage, immobile des heures durant, il finissait par commettre le larcin projeté et, grâce à l'obscurité, s'éloignait avec des précautions inouïes, sans le moindre bruit.

Et, là-dessus, Menas demande à son ami :

« Est-ce un bâtir (héros)?

— Vallah, c'est un bâtir, »

Entre temps, nous sommes arrivés au pont de bois de Karatag menant à la rive gauche, où le village s'allonge ni3itié dans la vallée, moitié à flanc de coteau .

A Karatag, nous trouvons le beg de Hissar. Il remplace depuis quelques jours le frère aîné de l'émir actuel, qui vient de faire sa soumission et s'est retiré à Baïssounne. De temps immémorial, le Hissar était comme le Dau-

phiné du Bokhnra, et cotait là (|ue l'héritier présomptif, attendant le trône de son père, apprenait le maniement du pouvoir. Le beg dont nous sommes lliôte est donc le plus puissant pacha du pays. Il arrive de Pétersbourg, où son maître Ta envoyé porter au nouvel empereur les hommages d'un très humble vassal et les cadeaux de joyeux avènement. Il a été là-bas de toutes les fêtes, dit-il, et s'est toujours bien porté. On Ta comblé de présents. Mais depuis sa rentrée, il souffre et se plaint de douleurs d'estomac. Capus lui promet un remède. Le beg nous conte qu'il a assisté au couronnement du tzar, et que les fêtes ont été dune splendeur inimaginable. Il a vu la

K a rata g.

grosse cloche à Moscou, les palais de Pétersbourg, et l'opinion d'un de ses serviteurs est que le chahinchah n'est pas celui de Perse, mais le tzar russe, véritable roi des rois. Le beg, qui a la réputation d'un diplomate consommé, se garde bien de nous dire son opinion concernant la Russie. C'est un fort bel homme, avec la barbe trop noire de ceux qui réparent l'irréparable outrage; ses traits réguliers sont très fins; il fait d'une main fine, ornée d'un brillant de prix, des gestes de cardinal, et ses manières sont tout à fait dignes. Il parait accablé. La haute situation où son maître vient de l'élever ne le console pas des méchancetés du sort. Il était fier d'une famille nombreuse, une maladie contagieuse lui a enlevé tous ses enfants. En trois ans, il a perdu vingt-deux des siens. Il lui reste un enfant de quatre ans sur qui il a reporté toute son affection. Il a ramené de Pétersbourg un jeune Tatare,

groom dans un hôtel; il l'a affublé à l'orientale, il en a fait son interprète et son familier. Ce jeune garçon est intelligent et avancé pour ses treize ans,

Beg de Hissai* et enfant tatare.

ainsi que les enfants des grandes villes ; il a du Bokhara assez mauvaise opinion, et pour les indigènes un mépris souverain, et II faut jouer du bâton pour les faire marcher » , dit-il ; aussi est-ce lui qui nous accompagne partout, une gaule à la main, et se charge de la police autour de nous. Il se

plaît en notre société et voudrait bien que nous prolongions notre séjour à Karatag.

« Restez donc ici, je dirai au beg qu'il organise des fêtes à votre intention.

— Impossible.

— Quel dommage que vous partiez! J'ai vu beaucoup de Français à Pétersbourg, et je sais quelques mots de votre langue. J'en apprendrai d'autres; si vous restiez, je les écrirais.

— Mais n'oublieras-tu pas le russe?

— N'ayez crainte. Chaque jour, je copie deux grandes pages et je lis à haute voix. Quand je m'ennuierai, je partirai. J'écrirai à Samarcande si l'on veut me retenir. Allons donc voir la forteresse. Nous passerons par le bazar.

— La forteresse située sur la rive droite de la rivière? Elle est inhabitée. Qu'a-t-elle d'intéressant?

— Comment! vous ne savez pas qu'elle a été bâtie en une nuit parla volonté d'Allah, sur la pressante prière d'un saint? »

Allons à la forteresse. Elle vaut la peine d'être examinée, étant miraculeuse. On n'en rencontre pas tous les jours de cette origine.

Nous traversons le bazar, encombré de cavaliers ousbegs des tribus Koungrad, Tourouk, Lakaï. On voit aussi des Tadjiks. Le commerce est peu considérable. On vend des cotonnades anglaises de l'Inde que les indigènes disent être très bon teint, mais un peu chères; du savon et des cotonnades russes; des aiguilles et des dés anglais, des jouets en plomb achetés à Moscou, ainsi que des petits moulins qui tournent lorsqu'on souffle dessus. De notre pays il n'y a que des boîtes à capsules en contenant qui nous paraissent allemandes. On vend les produits de la contrée, du riz, de l'orge, du blé, du sorgho, des djiddas, des raisins et des abricots séchés. Beaucoup de selliers, de forgerons, quelques potiers fabriquant des plats et des vases d'une jolie forme, d'une couleur et d'un émail agréables. Mais surtout, les droguistes abondent : dans le nombre, un Afghan; un habitant du Pandjab venu par Caboul , Khoulm , le Koulab et Doucbambe : celui-ci n'a pas amassé fortune à courir, il est vêtu misérablement et ne demande qu'à retourner chez lui.

On passe un pont de bois, on tourne à droite; le sentier est escarpé, rocailleux, en spirale, finissant à la grande porte, défendue par de hautes tours et faisant face à l'orient.

La forteresse est de forme rectangulaire, au bord d'un ravin, avec des murs de terre mêlée de moellons et la rivière au bas. Aux angles, se dres-

DE SAMABCANDE A LAMOU.

sent hardiment des tours carrées, élancées comme en Toscane, moins cependant; il en sort des perches s'allongeant comme des bras décharnés et des poutrelles où Ton pendrait commodément. La tour de l'angle gauche commande la convergence des routes et le pont menant au bazar; une grosse pierre lancée d'en haut écraserait dans ses bonds dix marchands. Au-dessus des porches sont ménagées des embrasures pour les falconets, les coulevrines, les fusils; de chaque côté de l'entrée sont les corps de garde, simples galeries ayant par devant une colonnade de fûts d'arbres à pans coupés, fléchissant sous le poids et fendus par l'âge.

Bazar et forteresse de K a rata g (d'après une aquarelle).

Par-dessus les décombres d'un mur on arrive, à droite, aux salles d'honneur et de gala, donnant sur un jardin avec bassin vaste, autrefois plein d'eau. Les salles sont grandes, elles ont encore quelques ornements de stuc, des peintures de fleurs et de fruits d'une éclatante couleur sur les portes, où, dans des caissons, des inscriptions forment des arabesques enchevêtrées. Il y a les marques du luxe d'un puissant seigneur. A ces salles sont contigus les habitations plus modestes des serviteurs mâles et des remises, des hangars, des écuries, des abris assez spacieux pour loger une grosse troupe de guerriers.

On remarque partout les traces d'une destruction violente et rapide, mais interrompue et incomplète. Le jardin, n'étant plus arrosé, a perdu la vie avec la fraîcheur. Le verger est embarrassé d'herbes folles et de ronces. On

a maltraité les arbres, on leur a taillé les branches, enlevé l'écorce; ils sont morts, et leurs racines inutiles sortent de terre.

A gauche de l'entrée principale, du côté du sud, une porte étroite mène du jardin à un couloir aboutissant a l'habitation intime du seigneur, qui est séparée du corps de garde par un chemin de ronde entre deux hauts murs. La principale chambre, aux parois encore blanches, avec un plafond ornementé , est au premier étage. Elle domine toute la partie sud de la forteresse, ayant été installée de manière que Ton découvrit sans peine ce qui se passe dans la plaine, sur les hauteurs voisines, dans le village et plus particulièrement dans le harem. Ceci ne laissait pas d'offrir un vif intérêt pour le mari de beaucoup d'épouses.

Le harem est formé d'un jardin et de petites cours reliées entre elles, où l'eau circulait et qu'entouraient des logements bordés de galeries. Les chambres et les chainbrettes y sont très nombreuses; elles étaient habitées par les femmes et l'essaim de leurs servantes. Des salles et des réduits servaient spécialement aux ablutions, aux fumigations, à la préparation des onguents et aux mille occupations que provoquent l'entretien des vêtements, des parures, et le besoin de distraction d'Orientales riches et oisives.

Tout cela tombe eu ruine ou se dégrade. Personne ne répare rien. Le château est maudit, on ne l'habitera plus. Il a été témoin de scènes sanglantes qui rappellent les mauvais temps de notre histoire du moyen âge, alors que les petits seigneurs luttaient contre les rois, dont ils avaient été longtemps les égaux, et s'efforçaient, grâce à l'antagonisme des provinces, de conserver leur indépendance ou d'arracher au suzerain des dignités ou des droits nouveaux en échange d'une soumission feinte.

Il y a une trentaine d'années, quand les soldats du tzar blanc avançaient lentement vers l'est, à travers la steppe kirghiz, et garnissaient les bords du Sir-Darya de redoutes, jalons solides marquant la route vers les riches oasis, à Karatag, vivait un chef fameux parmi les Ousbegs, appelé Abdoul-Kerim . Il avait des ancêtres illustres, un grand renom parmi les tribus de sa race, du goût pour les aventures et le désir d'une grande fortune. Il sut utiliser les mécontentements, il montra l'émir méprisant les Ousbegs, quoique Ousbeg lui-même, puisqu'il donnait les hautes dignités à des Persans, h des esclaves achetés aux Turcomans, et qu'au lieu de s'entourer de chefs valeureux et sages, il prenait conseil de ses pires ennemis, les chiens d'Iran.

Lorsque Abdoul-Kerim se vit à la tête d'un groupe considérable de partisans et qu'il eut rassemblé des armes et des munitions dans la forteresse, réparé les murs et surélevé les tours, il refusa l'impôt à l'émir.

La guerre commença bientôt. Ce furent d'abord des escarmouches, des

razzias, des villages brûlés ; puis, l'émir, irrité de cette résistance, rassembla une armée nombreuse, gagna les Tadjiks de Karatag et assiégea la forteresse. Elle fut prise après une résistance désespérée. Ceux qui purent s'enfuir se réfugièrent dans les montagnes peu accessibles du Karateguin et du Darvasse.

Le beg, couvert de blessures, fut pris et décapité avec nombre de ses fidèles. «Afin de terrifier ses ennemis, dit l'indigène qui nous accompagne, l'émir fit trancher mille têtes. Les murailles en étaient garnies, et il y en avait dans toutes les embrasures. Mon père périt en cette circonstance, et sa tête fut accrochée au-dessus de la grande porte. Ces têtes attirèrent des oiseaux de proie, ils s'en disputaient les lambeaux, et les gens de la vallée, les entendant crier, tremblaient. La forteresse fut en partie détruite, et défense fut faite de l'habiter. Au reste, on rompit la digue ménagée en amont qui dirigeait l'eau sur le plateau où elle est posée.

u Le beg nommé par l'émir a installé sa demeure sur la rive gauche de la rivière, en bas lieu; c'est là qu'il vit au milieu de ses gens d'armes. Personne n'a imité Abdoul-Kerim depuis ce terrible châtiment, et Karatag est soumis à l'émir. «

Nous descendons vers le village, sur lequel flottent les fumées des feux allumés pour le repas du soir ; quelques coqs chantent, les marteaux font tapage, des ânes braient, la rivière dévalant rapide s'épanouit sur les grosses pierres en demi-globes de cristal. Le paysage est propre à l'idylle, la nature est calme, ce sont des bruits d'églogues que l'on entend, et le lointain a des teintes douces et les montagnes dessinent des lignes nobles. Ce ne sont pas les décors d'un drame.

Le fils du rebelle marche derrière nous, les mains derrière le dos, attentif à ne pas poser ses pieds nus sur les pierres aiguës. Il paraît réfléchir.

u Vous saurez, dit-il, que jamais les cicognes ne bâtissent leur nid dans l'ancien château d' Abdoul-Kerim, elles n'aiment pas les lieux tristes. »

26 septembre.

Par le chemin creux allant vers le sud-est à travers le loess des contreforts extrêmes, nous arrivons à la vallée, où les tentes des Ousbegs Lakaï sont semées.

La moisson s'achève, et ils battent le blé près des silos ouverts, creusés dans le haut des collines. Les chevaux, les bœufs tournent dans l'aire sur les épis; à côté, on vanne en lançant des pelletées en l'air, le grain tombe

dans une place, la paille plus loin s'entasse, et on la met dans des sacs pour le bétail.

En arrivant près du Dchangab-Darya, les rizières recommencent. Les indigènes ont tardé à moissonner et les oiseaux à partir vers les pays plus chauds. La table étant bien garnie, ils ne la quittent point : c'est le repas d'adieu, et ils s'en donnent à cœur joie, malgré les tirailleurs qui leur jettent des pierres à chaque instant. On entend résonner le « clac » des frondes quand la corde lâchée fouette le sol.

Une petite rivière en travers de la route est salée; nous voyons une bande d'hommes qui remontent son cours d'un pas rapide. Ils portent quelque chose sur un brancard, mais pas avec la lenteur d'un enterrement de première classe réglementé par la Société des pompes funèbres. Us vont aussi vite qu'ils peuvent, comme s'ils portaient à un médecin la victime d'un accident qu'on sait être dans un état désespéré. Ils prennent par les champs où ils trébuchent dans leur hâte; ils causent bruyamment, sur le ton d'une discussion. Pas la moindre marque de tristesse chez ces hommes. Ils sont une dizaine, vêtus aussi simplement que de coutume. Le vent soulève le linceul recouvrant le cadavre, et la face du mort apparaît très calme. En tête, vont des gens portant des perches qui serviront à établir une voûte sur la fosse; derrière, vient un mollah très vieux, appuyé sur un bâton; il est moins pressé ou moins alerte. Il arrivera à temps pour la prière.

Je m'étonne de la désinvolture avec laquelle ces gens accomplissent un acte où chez nous les plus indifférents manifestent un semblant de douleur, ou au moins une gravité respectueuse. Et j'en demande l'explication à Rachmed. Il m'affirme (pie :

« Chez certaines tribus d'Ousbegs, dans la sienne entre autres, l'usage est que les hommes ne se lamentent point lorsqu'ils perdent un de leurs proches. On l'enterre rapidement, avec la mine de tous les jours, car il faut prendre gaiement la mort. On n'en regrette pas moins les bons. Mais le jour qu'on les met en terre, il est bon de ne pas le faire voir.

— Pourquoi?

— C'est la coutume.

— Je crois cependant que tu aurais pleuré si tu avais été là quand ta mère fut enterrée. Tu l'aimais beaucoup, car, avant de la quitter, lors du dernier voyage, toi qui es le plus insouciant des êtres, tu lui as remis de l'argent, et une fois parti tu lui en as envoyé. Tu m'en parles souvent.

— Cela est vrai. J'aime à t'en parler, mais je n'aurais pas pleuré. C'est bon pour les femmes. Et chez vous, est-ce que vous pleurez?

— Quelquefois.

— Tiens ! vous n'avez pas la même coutume. Chaque tribu a ses habitudes. Voilà Hissar. Mon frère m'a dit que de loin cette forteresse ressemblait à celle de Caboul. »

Sur une colline double, isolée, aux pentes nues, on aperçoit une forteresse blanche ceinte de hauts murs à créneaux et flanquée de tours. La partie gauche domine l'autre, et le tout est d'aspect varié et pittoresque, avec un certain air de grandeur.

Nous parlions de Caboul tout à l'heure, et voici à gauche un campement de Cabouli. Us sont une centaine, hommes, femmes et enfants gîtes

Ousbcg.

sous des abris de roseaux, à l'intérieur d'un carré de fossés qu'on traverse sur des remblais.

Ces pauvres hères sont dans le pays depuis vingt-cinq ans. Après avoir erré à la façon des Bohémiens, avec qui on peut les confondre du reste, ils se sont décidés à prendre racine. Les familles disséminées se sont assemblées à cette place libre, que le toura de Hissar leur a donnée. Ils ont commencé par creuser un canal d'irrigation, ils ont semé des melons et du riz. Peu à peu, ils ont entouré leur terrain d'un fossé, en attendant de le fermer avec des murs, et se distribuant la terre, chacun l'a cultivée de son mieux. Ceux qui ont le plus d'énergie, ou les familles les plus nombreuses, emblavent déjà au delà du fossé. Ce sont les riches, les actifs, et les chefs de la bande sur qui ils prennent l'autorité découlant de la fortune et de la volonté. Us ont une forte avance sur les autres, et nous les trouvons occupés à élever des murs de terre formant un rectangle. Us ont laissé une place vide où sera la porte. Quand on a une porte qu'on peut à volonté ouvrir et fermer, on a la sensation de la propriété. Lorsque les murs de l'enceinte seront plus hauts,

il sera facile au propriétaire d'enfoncer clans une encoignure des perches qui s'enliouberont à d'autres perches fichées en terre, et le toit sera confectionné. On y ménagera une ouverture pour la fumée, et le propriétaire se chauffera au coin de « son feu » . On l'enviera et on l'imitera.

Les Cabouli construisent gaiement et déploient une véritable activité. Peut-être est-ce un abri destiné à les protéger contre les vents de l'hiver. La tribu s'y entassera sans doute durant la saison froide, et les ouvriers, à la pensée du chaud logis qu'ils se préparent, travaillent joyeusement et n'épargnent point leur peine. Ils savourent à l'avance leur récompense. Et voilà comment les paresseux prennent le goût du travail, et par quoi de grandes villes ont débuté.

Quelques-uns des Cabouli viennent nous voir passer. Ils ont le type afghan : ils sont maigres, sveltes, avec les yeux très noirs. Les mieux mis sont coiffés d'un turban roulé à l'afghane, faisant un angle au milieu du front et descendant de chaque côté, bas sur les oreilles. Ils nous disent que la misère les a obligés à quitter leur pays. Ils nous donnent avec leurs mines exotiques l'impression d'une avant-garde de l'Inde, objet de nos rêves. Ils nous affirment n'avoir pas la moindre envie de franchir l'Amou et de retourner en Afghanistan.

Les indigènes les tiennent pour des Bohémiens et les appellent tantôt Cabouli, tantôt Moltani. Dans deux ou trois générations, ces immigrés auront du sang ousbeg dans les veines, ils auront changé d'habitudes et de vêtements, de besoins et d'idées, et déjà leur type sera modifié parle contact des hommes et des choses qui les englobent. Plus tard, il ne leur restera peut-être qu'un sobriquet persistant pour souvenir de leur origine.

Avant Hissar nous rencontrons de gros Ousbegs montés sur de solides chevaux. Us sont de petite taille et ressemblent beaucoup aux Kirghiz du Tien-chan. Ils ont comme eux une ossature très forte, des faces très larges et des pommettes saillantes, mais ils jont les membres plus forts et peut être les yeux moins imperceptibles. En somme, le même air turco-mogol ou mogol-turc.

On entre à Hissar par des marais où il ne manque pas de bécassines et de bécasses excellentes. Une chose nous frappe dès l'abord, la physionomie des habitations. Elles n'ont point l'air d'Asie centrale, ayant des toits de chaume très inclinés au lieu des terrasses d'au delà des montagnes et des bords de l'Amou. Cela vous donne l'impression d'une autre civilisation. Il pleut dans cette région, et ce changement si marqué que l'on constate d'abord à Rigar n'a pas d'autre cause. Encore un incident de voyage qui nous fait penser à l'Inde humide.

Les habitants de la ville, disons village, ce sera plus juste, ne s'en portent pas mieux. Ils ont le teint jaune et la plus mauvaise mine : la fièvre les ronge.

On nous installe au pied de la forteresse, dans un beau jardin arrosé par un ruisseau et agrémenté du tombeau d'un saint perdu dans le feuillage des saules et des peupliers, car il est posé au flanc de la colline.

On nous dit, — nous le savions déjà, — que la forteresse est vide; le toura qui l'habitait est parti pour Baïssounne, que son frère l'émir lui a assigné comme résidence. Quelques hommes gardent la demeure où le beg,

Forteresse de Hissai* , vue du jardin d'été.

actuellement à Karatag, s'installera prochainement. Nous demandons s'il est possible de visiter la forteresse. C'est facile, le gardien nous la montrera demain dans ses moindres détails.

27 septembre.

Au réveil, beaucoup d'animation dans le village. C'est jour de bazar. Bien qu'il n'y ait pas ici plus de deux mille individus, la population est excessivement mélangée et métissée. Nous reconnaissons le type lourd de I'Ousbeg trapu, l'Afghan svelte, la figure en lame de l'Arabe, et chez des Loullis, vendeurs de tabac en poudre, l'œil noyé de pigment des habitants des chaudes plaines de l'Inde.

Cela tient à ce que Hissar est situé à la tête de deux vallées, pour ainsi

dire, celle du Sourkhane et celle du Kafirnagane, et à la bifurcation du chemin suivi par ceux qui, pour de bonnes raisons, traversent les montagnes du nord soit par le Sanguirdak, soit par Fan, ou qui fuient l'Afghanistan ou les Indes; ceux-ci arrivent, après avoir franchi l'Amou, par les vallées du Sourkhane et du Kafirnagane, ou en prenant un long détour par les montagnes du Badakchane et du Koulab. Car à Hissar, jusqu'à présent, on était presque assuré de trouver un asile, une aide ou de la bienveillance près du second personnage du Bokhara, héritier présomptif de la puissance de l'émir. Dernièrement, il était en désaccord avec son père, à qui il reprochait d'avoir ruiné son empire faute de s'être appuyé sur les sympathies des gens de sa race. Manière de voir qui valait au toura l'attachement des tribus ousbegs environnantes : elles conservaient les vieilles traditions, l'orgueil des grandes choses faites par les ancêtres, et l'espoir peut-être qu'une lutte contre les Russes aurait des chances de succès. Ces braves gens, ignorant la science militaire moderne, s'imaginaient que le courage et le dévouement pourraient l'emporter sur la discipline et la stratégie des Occidentaux. Quelques-uns, à Hissar, refusaient d'accepter comme un fait accompli ce qu'on ne discutait plus à Bokhara. Le toura était a en froid avec la cour « , et il accueillait volontiers les mécontents de tous pays, qui l'approuvaient hautement, bien entendu, et ne lui ménageaient pas les flatteries. Et de ce que l'on se mettait a l'ombre de sa puissance, il la croyait plus grande, et à rassurer les autres, il lui venait de l'assurance.

Bien des touras ont joué un rôle analogue à Hissar, dont le passé est intéressant. C'est une ville ancienne. Elle a vu tous les conquérants, et les Arabes ont commencé par s'en emparer lorsqu'ils voulurent soumettre définitivement le Turkestan. Conquérants, réfugiés, esclaves, depuis des siècles, y ont laissé un peu de leur sang, et les habitants des masures semées au bas de la forteresse n'ont pas de type marqué. Les croisements ne les ont pas améliorés, et les gens de peu sont décrépits.

Outre les céréales et les produits indigènes, on trouve peu de marchandises dans les échoppes, la clientèle étant composée d'Ousbegs nullement habitués au luxe. Voilà cependant des capsules d'un certain Georges Egestorff, de Linden, près de Hanovre; des mouchoirs, du calicot, des aiguilles et des allumettes russes; du calicot anglais des Indes et, avec des étiquettes françaises, des boutons de je ne sais où intitulés a nouveauté » . Des hadjis, sans doute, ont rapporté de Stamboul un lot de petites plaques de cuivre semblables à des médailles, avec lesquelles on confectionne des ornements pour femmes. Les transactions ne sont point considérables, à première vue. Les Ousbegs sont venus passer un instant au bazar, et ils bavardent âge-

DE SAMARCASDE A L'AMOU.

nouilles devant des brochettes de mouton ou de cheval rôti. On parle des récents événements, du départ du toura, du nouvel émir, des Russes et beaucoup des Anglais, qui sont en ce moment aux environs d'Andkhoï, avec « des soldats à peau brune montés sur des petits chevaux » . On les dit innombrables; des derviches les ont vus : c'est sûr, par conséquent, et ces troupes assemblées sont le présage d'une guerre.

Il s'agit de la commission de délimitation anglaise, dont l'escorte se compose, en réalité, de soixante-dix à quatre-vingts soldats. On exagère, en Orient, au delà de ce que vous pouvez croire, par paresse, les esprits n'éprouvant pas un besoin de précision. Le chemin de fer que les Russes construisent, qu'on a inauguré à Merv, qui traversera l'Amou, fait les frais de

bien des conversations. Et plus d'un hoche la tête d'un air de doute quand on lui affirme que les Ourousses poseront un pont sur l'Amou, et que les « voitures du diable * iront jusqu'à Samarcande. Les vieux, ayant passé leur vie dans le Hissar et n'ayant jamais franchi les montagnes, vont retourner ce soir à leurs tentes avec la conviction que la fin du monde est proche. C'est la fin du monde ousbeg, et ce sera le commencement de sa transformation. Le mot transformation est prétentieux, modification est plus juste. Les peuples changent peu, quant au fond; mais lorsque les circonstances sont nouvelles pour eux, il arrive qu'ils se servent autrement de leurs qualités de race. Parce qu'ils font autre chose, on en conclut à tort qu'ils ne sont plus les mêmes, qu'on les a transformés. Nous n'avons guère changé nous-mêmes, malgré des siècles remplis par des défaites, des victoires, des bouleversements, malgré des siècles d'action, en un mot.

Donc, les habitants de l'Asie centrale dormaient depuis longtemps : ceux des oasis trouvaient l'emploi de leurs aptitudes pour le petit commerce, la petite culture et la thésaurisation; ceux de la steppe, les nomades de sang

turc, les descendants de ceux qui avaient fait trembler l'Occident, n'avaient plus Temploi de leur courage et de leur esprit d'obéissance, nul chef ne sachant les conduire et les discipliner. Le canon des Russes, puis le sifflet de leurs locomotives, les ont éveillés de cette torpeur. En ce moment, il y a une agitation dans les cervelles comparable à celle qu'a pu produire, au moyen âge, la découverte de l'Amérique chez nos pères. Ils sentent que c'est une ère nouvelle pour eux. Ils sont étonnés que cette masse, qu'ils voyaient au-dessus de leur tête chaque jour plus menaçante, soit enfin tombée. Ils se sentent cernés, étreints par une force invincible, et, mesurant la grandeur de leur faiblesse,

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Porte de la forteresse (intérieur).

ils demandent ce qui va arriver. Ils ne sont pas trop effrayés de l'avenir que les Ourousses leur préparent; car les Ourousses sont les maîtres, puisque leurs ingénieurs disposent des terres de l'émir, qui ne peut rien empêcher. Au reste, depuis longtemps ils se considéraient comme n'ayant plus d'émirs et ne faisaient plus cause commune avec eux, parce que les émirs dégénérés n'écoutaient pas les conseils des chefs ousbegs, qu'ils subissaient l'influence des serviteurs étrangers et surtout des Persans de leur entourage. Et puis, les Russes n'ont pas mauvaise réputation; on entend dire qu'ils sont affables, courageux, qu'ils ne molestent personne, et la plupart des Ousbegs ont déjà leur siège fait : ils sont prêts à payer l'impôt aux guerriers du « pacha blanc » . Désormais, ils graviteront dans l'orbe de la Russie; elle tirera peut-être parti de leurs qualités solides, de leur bon sens. Quoi qu'il arrive, ils ne s'ennuieront pas; car l'astre dont ils sont devenus les satellites n'est pas sur le point de s'éteindre, et il est loin d'avoir terminé sa course.

Nous visitons la forteresse. Un ancien serviteur du toura nous guide et nous donne des explications. Nous lui demandons s'il l'a servi longtemps.

« Oui, je l'ai servi quatorze ans.

— Pourquoi l'às-tu quitté? Pourquoi n'as-tu pas partagé sa fortune?

— Des serviteurs du nouveau beg sont venus me voir et m'ont engagé à rester ici. Ne va pas à Baïssounne, m'ont-ils dit, le toura ne t'a pas payé de

gages depuis des années, tandis que le beg te les servira exactement. En suivant le toura, tu risques d'être arrêté avec lui et d'avoir comme lui le cou coupé. Voilà pourquoi je suis resté.

— Est-il vrai qu'il songeait à faire la guerre à l'émir de Bokhara?

— Oui, il est vrai qu'il s'y préparait. Tenez, cette chambre était pleine de fusils; il en avait deux mille, et beaucoup de poudre et de plomb.

— Était-il bon? ■«••••- .... • -

— Il était bon, mais ses conseillers l'ont perdu. »

Le touradjane de Hissaiest le second fils de l'émir Mozaffer-Eddin , qui mourut en choisissant pour successeur son troisième fils, l'émir actuel. D'après la coutume, le chef duHissar, étant l'aîné, devait succéder à son père.

Mais le défunt en avait décidé autrement, il avait exprimé formellement sa volonté à cet égard et pris ses mesures pour que les Russes assurassent l'exécution de son testament. On dit que le fils favorisé a plus d'intelligence que son aîné, et qu'il a fait preuve, en diverses circonstances , d'un grand tact gouvernemental, si l'on peut dire.

Toujours est-il que le prince déchu n'a pas été satisfait de ce qu'il considère comme un passe-droit, et son entourage, qui escomptait à l'avance son avènement à la situation la plus haute du Bokhara, l'a encouragé à manifester son mécontentement.

Le touradjane avait conservé des relations avec un autre frère appelé le katta-toura, le premier-né, celui-là, et le même qui avait tenté de détrôner son père il y a une quinzaine d'années et du s'enfuir aux Indes. Le kattatoura avait écrit à son frère afin de l'engager à lever l'étendard de la révolte, lui faisant des promesses qu'il a peu ou point tenues. L'appui des Anglais était vraisemblablement promis au toura du Hissar, peut-être pas

L'émir de Bokhara.

très nettement, mais cela suffisait à fortifier un mécontent dans ses intentions. Et il rassembla des armes, des munitions, réunit des soldats, excita les tribus ousbegs à la guerre : il prépara un mouvement.

Cependant, l'émir était au courant de toutes ces menées, et il envoyait à son frère des émissaires pour rengager à calmer son courroux et à accepter des compensations. Les pourparlers durèrent, et le toura tint bon tant qu'il eut l'espoir, basé sur des billevesées, que le gouvernement de l'Inde avait envoyé les guerriers a barbe noire afin de lui prêter une assistance efficace. Mais lorsqu'il fut las d'interroger l'horizon diplomatique et de ne voir rien venir, il cessa de dresser la tête et se courba devant son frère. Il accepta les conditions d'une entente à l'amiable, autant qu'on peut s'entendre à l'amiable dans ces pays, et il licencia ses soldats, apaisa ses partisans, ne songeant plus qu'à la sécurité de ses trésors, de sa famille et de luimême.

On affirme qu'il est fort ricbe, si riche qu'il se serait sauvé déjà, n'eussent été les innombrables sacs de tengas qu'il avait entassés sur des chantiers d'une belle longueur dans une chambre vaste, près du harem. Sa richesse le retint au rivage, et l'amour de l'argent l'a emporté sur le désir de la tranquillité : il parait qu'en voulant conserver l'un il risque fort de perdre tous les deux.

Il a dix femmes, beaucoup d'enfants; il avait une troupe de serviteurs et de clients autour de lui. Il n'a gardé que ses fidèles, le reste s'est dispersé, et il est parti pour Baïssounue sans aucune pompe. Il a emporté avec lui ses trésors, qu'on lui laisse ainsi qu'une chaine au pied. On ne lui a pas enlevé sa provision d'armes tout entière : on a l'assurance que, désormais, personnelle les brandira pour sa cause; lui-même l'a perdue en repliant les ailes de son ambition, et son frère a partie gagnée aux yeux du peuple.

Nous ne savons pas ce (pie vaut le séjour de Baïssounue; quant au castel de Hissar, il n'était pas indigne d'un grand prince bokhare. Nous avons passé notre journée à en lever le plan : nous ne pouvons le donner à cette place . Nous avons parcouru l'une après l'autre toutes les chambres, examiné le harem dans ses parties intimes. La maison portait encore l'empreinte de ses habitants, elle conservait encore l'odeur du maître, pour ainsi dire. Partout se voyaient les signes d'un déménagement de date récente. C'a été pour nous une véritable bonne fortune, car les maisons des potentats de l'Asie sont fermées à tout le monde et principalement aux infidèles.

Grâce aux explications des anciens serviteurs du toura, notre imagination animait la demeure déserte des personnages qui s'y mouvaient d'habitude.

u Voilà où le toura aimait à s'asseoir; de cette galerie, il regardait dans le village sans être vu.

u A côté est la salle où il recevait ses intimes et expédiait les affaires. Vous voyez, dans le bas, des tours de chaque côté de la grande porte, elles servaient de prison. Les tours sont reliées par une plate-forme, au-dessus du porche, avec balustrade sur laquelle le toura s'accoudait afin de suivre les évolutions des lutteurs aux prises sur la place du bazar.

« Voici la pièce aux ablutions faites avant la prière, qu'il disait dans cette petite chapelle. Par ce couloir, il allait au harem ; par cette porte, à la grande

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Entrée du palais.

salle d'honneur contiguë à la chancellerie, qui elle-même tient à la mosquée et au trésor.

a Ici est le bain ; après l'avoir pris, il se remettait dans cette salle sur un divan, et parfois il était en compagnie agréable.

a Tout ce carré d'habitations était occupé par les femmes. Ici étaient les couturières, là les servantes. Cette grande salle ornée de peintures était, la semaine précédente, meublée de tapis et de coussins. C'est là que les femmes du toura se réunissaient lorsqu'elles attendaient la visite du maître ; elles étaient vêtues de leurs plus belles robes, chargées de bijoux étincelants, la figure fordée, le corps parfumé avec le plus grand soin. De là, on passe à une chambre dont vous voyez la porte faite d'un treillis double ; elle était réservée à la favorite.

— En changeait-il quelquefois?

— Quelquefois. Et comme le toura aimait à avoir la paix dans son intérieur, il punissait sévèrement les femmes désobéissantes.

— De quelle manière?

— II les faisait fouetter, s'il était irrité, puis enfermer dans ce cellier étroit «pie vous voyez entre les cuisines et la belle salle où nous sommes. »

La prison des dames est tout près du boudoir de la favorite, comme la roche Tarpéienne près du Capitale.

Kn questionnant tantôt l'un, tantôt l'autre, nous avons vu et revu le palais, où il y a une école, des ateliers de toute sorte, en un mot, ce qu'on trouve dans une petite ville d'Asie, car la forteresse en était une véritable. C'était aussi une place de guerre, et dans h bas, en face de l'habitation du chef, à

gauche de l'entrée principale, il v I a des bâtiments servant de caserne, de top-khnua (arsenal), de manutention. Et tout un village se trouve en outre dans l'enceinte de murs qui paraissent avoir été ajoutés dans les temps de troubles et de combats. Ils cernent un immense espace de teriain à l'ouest, toute la déclivité peu accentuée de la colline, abiupte de l'autre côte.

Des huttes sont encore debout, des prés verdoient autour de citernes, et l'on aperçoit un filet d'eau sortant d'une source. Là, on pouvait loger des auxiliaires, tenir au piquet de nombreux chevaux, et d'en haut on avait l'œil sur cette troupe dans le cas où, sa fidélité étant douteuse, il était nécessaire de la surveiller. C'est là aussi qu'habitaient les familles des soldats de la garnison; ils pouvaient, s'ils en avaient le courage, cultiver des carrés de terre et semer des melons (pie leurs femmes arrosaient.

Mais nous parlons de cette curieuse habitation beaucoup plus longuement que nous ne l'avions projeté. Ailleurs, nous reviendrons sur ce sujet fort intéressant, car nous avons eu la chance d'examiner le type le plus parfait peut-être des demeures féodales d'Asie centrale. Bien des côtés de l'histoire de ce pays nous sont ainsi devenus compréhensibles, et du même coup, par une comparaison qu'on fait naturellement, certaines époques de notre passé ont été évoquées et nous sont apparues nettes, palpables autant que les choses du passé peuvent l'être dans le présent. Ne croyez-vous pas que les hommes suivent à peu près la même route pour arriver au même but :

Intérieur d'une chambre du harem.

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