‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 2 sur 43 · ASTOR, LENOX AND · texte numérisé non relu

ASTOR, LENOX AND

TILDEN FOUNDATIONB

L'Asie centrale, que nous venons de parcourir pour la seconde fois, a toujours exercé sur nous une grande attraction. Cela s'explique. Cette région de la terre est faite de contrastes : on y trouve dans les plus affreux déserts des oasis d'une fertilité grande; on s'y heurte à des villes retentissant des bruits agréables de la vie au sortir de solitudes que la profondeur du silence grandit en quelque sorte; le voyageur, dont la bouche est amère encore de l'eau saumàtre puisée aux citernes de la steppe aride, rencontre soudain des fleuves ayant l'allure majestueuse de mers qui s'en vont et où il boit la meilleure eau du monde; après avoir parcouru des plaines infinies, il arrive au pied de montagnes dont l'œil peut à peine découvrir les cimes qui se cachent dans les hauteurs du ciel. S'il a le courage de franchir cette barrière en grimpant des sentiers difficiles, il se trouve au milieu d'un océan de montagnes d'où il craint de ne pouvoir sortir, et s'il monte et descend des semaines, des mois de suite, n'apercevant du ciel parfois qu'un tout petit coin bleu, s'il se dirige du côté où le soleil se dresse chaque matin, il finit par aboutir à un pays où les cours d'eau abondent, où des hommes nus cultivent, avec des animaux énormes, des terres d'une richesse incroyable.

Ce qui ajoute à l'intérêt qu'on peut éprouver a regarder un pays dont la configuration est bizarre, c'est qu'il est habité par les races les plus diverses, que l'on croit que nous-mêmes y avons encore des arrière-petitscousins, et qu'il court l'opinion parmi les hommes de science que les premiers des humains ont ressenti dans ce pays leurs premiers besoins, leurs premières impressions, et que de là sont partis pour l'Occident nos arrièregrands-pères, emportant en leur cervelle une certaine faculté de langage, des

croyances, des aptitudes qu'ils ont semées chemin faisant et qu'on pourrait suivre à la trace pour ainsi dire à travers le monde.

Ajoutez que l'Asie centrale a un passé des plus glorieux ; nous entendons par là qu'elle a été traversée par le conquérant le plus illustre de l'antiquité, par le plus grand des Mogols, qu'elle a donné le jour a un boiteux terrible qui fit trembler l'Europe. Il était intéressant de voir la disposition de l'arène où de tels guerriers avaient évolué, et de suivre la piste de leurs armées; il était intéressant d'examiner ce qu'il restait de leur œuvre et ce qu'étaient devenus les ouvriers avec lesquels ils avaient exécuté de si grandes choses.

Nous voulions, grâce à un examen attentif du milieu et des êtres, pénétrer dans le passé de l'Asie, et éclairer, autant que possible, son histoire à la lueur de la géographie. Nous voulions voir certaines choses pour mieux les comprendre, nous voulions en faire d'autres pour nous rendre compte de la façon dont avaient agi, en des circonstances analogues, ceux qui nous étonnent encore à présent.

C'est en nous disant que l'histoire vivait toujours, qu'il suffisait de se déplacer pour changer de siècle, et que la meilleure manière de retrouver les procédés des grands faiseurs d'histoire était d'en être un soi-même, un infime, à la façon de celui qui, recomposant une goutte d'eau, entrevoit la formation de l'Océan.

Nous étions imbus de cette idée en nous embarquant à Marseille pour Batoum, et, toujours observant, nous avons traversé le Caucase, le Lenkoran, le Talich, où vivent des peuplades aux mœurs mérovingiennes et féodales, puis la Perse de l'ouest à l'est par la grande route historique, en compagnie de pèlerins allant prier et trafiquer comme au moyen âge, puis le pays des Turcomans et le Bokhara. A peine entrés en Afghanistan, nous avons été arrêtés par le même Issa-Khan en révolte aujourd'hui contre son maître et ami Abdourrhaman-Khan ; nous sommes revenus sur nos pas par le chemin d'Alexandre, des Arabes et de bien d'autres, et finalement, arrivés au fond de l'impasse du Ferganah, au pied du " toit du monde » où viennent mourir, d'un côté, la civilisation d'Orient, de l'autre, la civilisation d'Occident, comme les vagues extrêmes de deux marées allant à Tencontre l'une de l'autre. Toutes les routes à travers les pays peuplés nous étant interdites, nous avons résolu d'en improviser une par-dessus le Pamir, où nous avions

moins de chance d'être arrêtés par les hommes et où les obstacles nous venaient surtout de la nature. De l'autre côté du « toit du monde » , nous devions trouver dans les montagnes les épaves du grand naufrage des races dans l'antiquité et, au delà, les Indes.

Tel a été le but de notre voyage.

Mais en allant voir ce qu'il restait du passé en Asie et ce qu'étaient devenus les auteurs de si grandes choses, nous avons eu le spectacle de deux peuples occupés à une œuvre grandiose.

Nous avons vu des villes naître, grandir en quelques semaines, se peupler en un clin d'œil; une voie ferrée construite avec des peines inouïes sous un climat terrible et tracée dans le désert avec une rapidité telle, qu'on la voyait s'allonger et arriver sur les cités presque aussi aisément qu'une rivière rendue à son ancien lit reprendrait son cours habituel.

Puis, c'étaient des vaincus de la veille, enrégimentés et menés au combat par leurs vainqueurs contre des ennemis héréditaires, versant leur sueur après le sang, pour aider leurs maîtres à créer plus vite cette route qui allait lier les conquêtes anciennes aux nouvelles. Et les vaincus traités d'abord avec une vigueur inexorable, puis avec bonté, s'étonnant de trouver si doux le contact des nouveaux venus, se rassurant sur l'avenir et oubliant leurs défaites; assemblés par milliers un jour de fête, ils mêlaient leurs cris d' « Allah ! » aux « hurrahs » de ceux qu'ils avaient sabrés et qui maintenant leur tendaient la main.

Dans les anciennes conquêtes, nous trouvions des grandes villes peuplées par les émigrants de la race des vainqueurs, des gens du Volga, du Dnieper, cultivant des terres, chantant dans des villages sur le seuil des portes. Nous constations les relations amicales entre les indigènes et leurs maîtres, les uns prenant part aux fêtes de famille des autres, les enfants à casquette jouant avec les enfants coiffés du turban. Nous avons vu partout les effets de la douceur et de la patience des Slaves et jusqu'à leurs défauts d'Occident leur servir comme des qualités en Orient. Nous avons assisté à l'expansion d'un peuple versant sur l'Orient son trop-plein de force, d'un peuple qui s'épand quelquefois lentement, quelquefois déferle avec la brutalité d'un mascaret, mais qui jamais ne recule, mais qui prend racine, car il tient ces terres éloignées pour le prolongement de la Russie.

Et, s'en allant préparer le canal à cette inondation, nous avons vu sur les routes poussiéreuses des soldats vigoureux, sobres, infatigables, disciplinés, marchant d'un pas souple au son d'accordéons et de balalaïkas dont les accords nous semblent autrement belliqueux que ceux de la lyre. Ces soldats qui paraissent nés pour les guerres d'Asie, reconstituent, d'Occident en Orient, l'empire mogol sur des bases plus solides; ils font, h l'envers, à peu près les mêmes étapes que ceux qui partirent de Karakoroum, et ils retrouvent les logements préparés par les fourriers de Djenguiz-Khan. Nous ne voyons pas ce qui arrêtera un peuple dont les sources d'énergie et d'action grandissent chaque jour avec le chiffre de sa population, et à mesure qu'il prend confiance dans ses forces et qu'il apprend à s'en servir. Ajoutez qu'il ne les dissémine pas plus qu'un arbre laissant tomber ses fruits et semant ses graines, et qu'il porte toujours plus loin la même frontière, pour ainsi dire, par l'effet de la poussée irrésistible d'une sève intérieure.

Cela inquiète extrêmement ceux que nous avons trouvés de l'autre côté du plus énorme massif de montagnes. Ils n'ont pas la sécurité de ceux qui descendent d'Occident la pente historique menant aux contrées qu'ils gouvernent. Ils n'ont pas la même confiance dans l'avenir, la même insouciance du lendemain.

Les Anglais s'efforcent de reculer l'instant où il leur faudra jouer une partie dont ils payent les enjeux. Nulle faute ne leur est permise, et ceux qui tiennent le gouvernail ont l'oreille tendue, l'œil ouvert ; un rien les inquiète. Ils déploient une volonté, une intelligence, une activité admirables. Permettez, lecteur, une comparaison faite sans malveillance; rappelez-vous ce prestidigitateur chinois qui, à lui seul, faisait tourner vingt assiettes, courant de l'une à l'autre, les surveillant toutes et entretenant la rotation par un miracle d'adresse. Ainsi font, dans un dessein utile et largement rémunérateur, les maîtres de la plus riche contrée du globe. Ils ne sont que quelques - uns attelés à une difficile besogne d'exploitation, et s'en acquittent à souhait. Mais ce ne sont pas des conquérants ; ils n'ont pas procédé par invasion, ils ne sont pas entrés bannières déployées, ils se sont glissés dans le pays, où leur tache est autrement difficile que de l'autre côté, et ils se tiennent au milieu de millions d'hommes et les dominent, grâce à des prodiges d'habileté. Ils font voir ce que peuvent des commerçants et des industriels ayant de la suite dans les idées. Néanmoins, quoi qu'ils fassent et disent, leur puissance semble faite d'artifices; ils remontent

un courant, ce qui fatigue les plus intrépides nageurs, tandis que les autres le suivent, ce qui est bien plus commode.

Chez les populations indigènes limitrophes du pays soumis aux puissances occidentales, nous avons eu l'écho de Y « opinion publique « de l'Asie touchant la situation respective des deux nations rivales. Retenus prisonniers dans le Tchatral pendant quarante-cinq jours, nous avons eu le loisir d'interroger les indigènes de cette contrée. Il y a dix ans encore, ceux-ci ne se préoccupaient guère que des Anglais, mais aujourd'hui les Russes les intéressent, et ils nous ont fait mille questions à leur sujet. D'après les renseignements qu'ils nous ont dit tenir de pèlerins, les Russes seraient pauvres, mais ils auraient beaucoup de soldats. Ils ont entendu parler sans doute de la petite affaire de Pendeh ; de bouche en bouche, le combat d'avant-poste est devenu une grande bataille perdue par les Afghans , et tandis que nous étions là , la nouvelle se répandait que les Ourousses avaient pris beaucoup de terres à l'émir Abdourrhaman-Khan , que bientôt ils s'empareraient de Caboul, et que déjà leurs guerriers marchaient sur cette ville. Les Tchatralis se réjouissaient de la défaite des Afghans, leurs ennemis, et, comme ceux-ci passent pour d'excellents soldats, les Russes leur semblaient redoutables.

Mais les Afghans sont loin d'être vaincus. Et d'ailleurs aucun des deux puissants rivaux ne paraît avoir un intérêt immédiat à cet écrasement d'un auxiliaire probable. L'Afghanistan a donc chance de vie tant que ses voisins ne seront pas tombés d'accord. Les émirs de Caboul s'efforcent d'être aimables avec l'un et l'autre; mais les Anglais s'étant déclarés leurs protecteurs, c'est à eux qu'ils s'adressent quand il s'agit de rectifier la frontière ou d'augmenter le chiffre des bataillons au moyen de roupies.

La construction du chemin de fer transcaspien les a beaucoup inquiétés : ils se rendent compte de son importance stratégique ; ils comprennent que les Russes ont de la sorte pris définitivement possession du Bokhara, et que les armées du Caucase et du Turkestan pourront dorénavant unir facilement leurs efforts. Et tandis qu'ils affirment ne pas redouter les Anglais, ils sont moins catégoriques à l'égard des Russes; ils parlent alors de se faire tuer jusqu'au dernier en cas de guerre : c'est donc qu'ils n'ont pas l'espoir de vaincre? Les longs pourparlers de la récente commission de délimitation où les Anglais avaient pris en main la cause des Afghans, ayant abouti à une cession de terrain aux Russes, le prestige des Anglais

n'a pas grandi en Afghanistan, et l'on est mécontent d'eux; on considère l'arrangement pris comme un recul et une marque de faiblesse. Les Russes en valent mieux aux yeux de toute l'Asie, et comme leurs finances ne leur permettent pas les prodigalités des Anglo-Indiens, on est surtout frappé de leur puissance militaire, tandis qu'on s'étonne de la profondeur de la bourse des autres. Les peuples et les peuplades environnant l'Inde sont faits à l'idée qu'il faut tendre la main à ceux qui la gouvernent, et ils sont étonnés toujours de n'en rien recevoir. A la façon dont ils quémandent, on voit bien qu'ils pensent avoir droit à des largesses, et ils ne tiennent pas les Anglais pour de puissants guerriers, mais pour de très riches marchands, ayant construit l'édifice de leur puissance sur des piles de roupies. Rien ne serait plus fragile. Ils reconnaissent le courage des Anglais, ils admirent leurs merveilleux travaux, leurs belles voies ferrées, et cependant ils regardent du côté des Russes et en attendent de bonnes choses. Il est difficile de mériter la reconnaissance d'Asiatiques et de les satisfaire, et même ceux de l'Inde ne sont pas satisfaits. Nous ne savons pas ce qu'ils espèrent d'un changement; peut-être est-ce de leur part un enfantillage propre à bien des peuples. Mais nous savons que plus d'un mécontent a dit : « Lorsque les Russes seront là, cela changera. »

Quand seront-ils là? Viendront-ils jamais dans les Indes? Nous n'avons pas compétence pour répondre à ces questions, nous ignorons l'avenir, mais nous savons que quelques-uns les attendent et que beaucoup s'attendent à les voir arriver.

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