CHAPITRE PREMIER
Marseille. — En mer. — Dardanelles. — Au café. — L'école. — Des soldats. — limita de guerre. — Recrutement. — Quelques mots en faveur des Turcs. — Bosphore. — Passagers. — Les Terres basses. — Trébizonde. — Le Bercy du naphte. — Forêt vierge. — Paysage du Rion. — Une vieille connaissance.
Avant de quitter Marseille et la France, du haut de la porte d'Aix, nous jetons un dernier coup d'oeil sur la ville : les rues grimpent, descendent les monticules couverts de maisons, et dégorgent aux quais tout un monde affairé qui vit de la mer bleue, que domine Notre-Dame de la Garde. C'est à celui de la Joliette que nous nous embarquons à bord de ÏAnalolie, un joli navire qui nous transportera à Batoum en compagnie de tonnes de sucre, — elles s'appellent boucauts, — de fer, de cirage, de savon, de tissus anglais, de café de Marseille, de clous, etc.. L'Anatolie appartient à la Compagnie des frères Paquet, qui veulent bien nous faire une réduction de prix, malgré que les temps soient durs. Nous les prions d'accepter ici nos remerciements pour leur amabilité, et nos compliments pour la façon dont nous avons été traités ù leur bord.
La traversée ne va pas nous sembler longue, car notre capitaine Boschell est un Breton des plus gais, ce qui ne l'empêche pas d'être un rude marin, comme disent les hommes de l'équipage.
Mais nous voilà partis. Il y a peu de brume sur la côte. Nous dépassons le château d'If, le Frioul, la Ciotat; Toulon se dissimule dans une encoignure à gauche, la terre disparait tout doucement, on dirait qu'elle se baisse derrière l'horizon. Encore quelques tours d'hélice, et nous ne voyons plus
rien de la France, pas même une buée. Au revoir ! Des mouettes qui nous faisaient un bout de conduite, s'éloignent à leur tour. Décidément, nous sommes en route pour l'Asie centrale, nous allons traverser le Caucase, le Lenkoran, la Perse, l'Afghanistan si la chose est possible, le pays des Turcomans, la Bactriane, peut-être atteindrons-nous le Katiristan. A moins (pie les circonstances, qui parfois vous ballottent, vous secouent très durement, ne nous poussent vers d'autres contrées ; nous sommes à leur merci comme la coquille sur les vagues.
Le matin du P r mars, nous entrons dans le détroit des Dardanelles. Nous avons des marchandises à débarquer. A peine l'ancre est-elle jetée, que ÏAnatolie est assaillie par une nuée de bateliers. Beaucoup sont Grecs et très impudents, les Turcs sont plus calmes; un vieux a barbe blanche, durant un cpiart d'heure, nous répète avec une patience bien méritante : u Mossou embarcar, embarcar mossou » ; il reste très digne, tandis qu'autour de lui on crie à tue-tête. Des passagers marchandent dans une langue spéciale faite d'auvergnat, d'italien, de gascon, etc.. « Kmbarca, mossou, quanto costa, portai*, ritornar, barca - , charabia superbe, entremêlé de beaucoup de u mossou u , avec force gestes significatifs à l'appui. G est la langue franque ; elle est plus commode que le volapùk, ne vous déplaise. On peut l'apprendre en une huitaine de jours, sans méthode cartonnée.
Malgré la pluie, nous nous décidons à prendre place dans une chaloupe de ÏAnatolie, qui nous dépose sur le quai boueux, où nous pataugeons avec plaisir, en terriens de race (pie nous sommes tous les trois.
Bien (pie nous éprouvions la sensation d'être en Europe, grâce à un temps pluvieux sans doute, Dardanelles ne nous semble pas une ville bien gaie. Et j'imagine que les officiers que nous trouvons accroupis sur les divans éventrés du c café de l'Hellespont ^ , ne s'y amusent pas énormément. Us fument le chibouque à petites bouffées, très calmes; ils jouent au jacquet, et l'on n'entend que le bruit des dés; ils sont tous silencieux. L'un d'eux lit le journal, il le passe en souriant à son voisin, indiquant du doigt, sans mot dire, un passage intéressant. Ce sont les dernières nouvelles, on parle de guerre. Les Grecs crient : « A Gonstantinople ! à Constantinople ! » et la conférence complote, et, daine! ça ne rit pas, une conférence.
Nous prenons place à une table qu'entourent des chaises massives empaillées grossièrement et peintes en bleu. On nous sert le café, et, tandis que le marc se dépose au fond des tasses minuscules, nous admirons les images dune couleur éclatante qui ornent les murs humides. D'abord, c'est le sultan entouré de sa famille, un homme à gros ventre, avec des plaques sur la poitrine, une barbe en pointe, des traits réguliers et un fez. Puis, il
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y a des lithographies qui sont les portraits « mis en couleur » des différents fonctionnaires turcs : une légende en turc et en français indique leur grade. Enfin, quatre grosses dames, bien en chair et légèrement costumées, figurent les quatre éléments, la terre, la mer et les autres : ces dames ont des poses nonchalantes et des quatre coins de la salle sourient aux consommateurs. Il y a même un billard, sur lequel des billes écaillées courent cahincaha. J'allais oublier de vous signaler des bustes badigeonnés de rouge sur lesjoues avec des moustaches noires; je ne sais de qui ils sont limage. Telle est la description du café le mieux tenu de Dardanelles, où nous avons attendu une éclaircie qui nous permit de parcourir la ville. Troie n'est pas loin, mais le temps nous manque d'aller sacrifier sur le tombeau d'Achille,
Détroit de Messine.
et nous nous promenons en attendant que le sifflet de VAnalolic nous rappelle.
Nous nous dirigeons vers la caserne en traversant le bazar, où plus d'un marchand parle notre langue sans vendre pour cela nos marchandises. J'en vois d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche, de Bulgarie ; celles qui ont des étiquettes en français sont contrefaites, ainsi que le prouve suffisamment une orthographe de fantaisie. Et quand nous demandons à un boutiquier de nous vendre quelque chose de France, il uous montre ces contrefaçons. Nous lui faisons observer que même l'étiquette est mal imitée, et il nous dit alors :
«. Que voulez-vous? vos produits coûtent trop cher. »
J'entendrai souvent cette réponse.
Voilà des petites filles qui s'en vont à l'école en compagnie de leurs frères, chacun ayant en bandoulière le sac renfermant les livres. Ils sont tous sales, déguenillés, mais ils ont de bonnes faces rougeaudes et des torses vigoureux ; ils patouillent à la file dans les flaques d'eau boueuse,
levant très haut leurs jambes torses, et quand ils s'éclaboussent, ils rient, très heureux de vivre, ces gros petits Turcs et ces grosses petites Turques. Les enfants de tous les pays n'en demandent pas davantage.
Le fort ne parait pas imprenable. En revanche, des soldats vigoureux le défendent. Ils sont mal mis, vêtus de rossignols oubliés longtemps dans les magasins d'habillement d'Europe, mais de fière allure parfois et ayant toujours l'air soldat. Ils appartiennent à la vaillante race dAnatolie.
Mais YAnatolir, — celle des frères Paquet, — vient de lancer un coup de
Le Stromboli.
sifflet rauque, et nous retournons à bord. Dans une heure, le chargement sera terminé, et nous poursuivrons notre route.
Un bateau anglais arrive de Syrie avec une troupe de recrues. L'ancre est jetée en un clin d'oeil, et la cargaison est immédiatement débarquée. Ce sont des Arabes aux figures longues; ils sont maigres, encore jeunes ; ils drapent sur des vêtements en loques des burnous de laine qui fut blanche ou des pelisses malpropres. On en laissera une partie à Dardanelles. On les verse pour ainsi dire du bateau dans les barcas, où ils sont encaqués avec leur bagage, qui est maigre : les uns emportent une besace peu rebondie, les autres ont tout leur avoir dans un mouchoir, et leur nourriture, leurs provisions débouche, si j'ose m'exprimer ainsi, sont des galettes de pain pas plus larges que la main, et des oignons dont ils croquent avec plaisir les tiges vertes. Sur le pont, restent, à côté des chevaux alignés, des cavaliers qui vont à Constantinople. Au moment où les barcas s'ébranlent, tous ces Arabes poussent des cris d'adieu discordants, ils lèvent les mains
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au ciel, les mettent sur la bouche, les appuient sur le cœur; ils gesticulent comme des frénétiques. A chaque nouvelle barca qui s'éloigne, c'est une nouvelle salve de gémissements effroyables. La rumeur ne s'éteint que lorsque le quai fourmille des burnous blancs qu'on a tous débarqués.
Les autres s'accroupissent résignés près de leurs chevaux. L'ancre est hissée, et le bâtiment aux couleurs de Sa Majesté Britannique siffle, s'ébranle et disparait avec ces Asiatiques qu'on se hâtera d'initier aux premiers principes du maniement des armes, avant que la conférence soit terminée ou que les Grecs se jettent sur la Péninsule avec une fougue et un courage renouvelés de Léonidas, roi de Lacédémone.
Nous partons par un ciel couvert; de gros nuages passent d'Europe en Troade, c'est vous dire que le vent souffle du nord.
Nous dépassons d'abord le fort de Dardanelles, avec ses canons braqués sur la passe dont l'entrée est interdite aux vaisseaux de tout pavillon durant la nuit. A gauche, Gallipoli, d'où jaillissent de blancs minarets, s'étage près de falaises qui ont de larges crevasses et qui s'écroulent, accumulant des blocs énormes. Le vent nous en apporte les notes stridentes dune école de clairons. Et nous entrons dans la mer de Marmara. Nous naviguons dans des eaux neutres, parait-il, et à ce propos nous allons constater un touchant échange de sympathies entre les passagers. Il y a un Grec qui n'aime pas les Turcs; un Génois qui n'aime ni les Grecs ni les Arméniens; un Arménien qui n'aime ni les Grecs, ni les Arméniens, ni les Turcs; il y a des Turcs qui ne se plaignent de personne, et plus d'un Français à bord leur serrait la main volontiers. On dit que les peuples sont frères.
Nous arrivons à Constantinople par la pluie, et ce n'est pas sans difficulté que notre bâtiment est amarré dans le port encombré de navires et sillonné de courants rapides. On ne vous décrira point Constantinople, c'est besogne faite, et très bien faite par d'autres. Au reste, le paysage était assez mal éclairé, comme dirait un peintre ; il nous est apparu dans la brume entre deux rafales de neige. Nous avons bien eu quelques ravons de soleil qui ont fait étinceler la Corne d'Or, Stamboul, Péra, Galata, mais le spectacle magique n'a été que d'un instant. Nous avons passé une bonne partie du temps dont nous disposions, à rôder dans le bazar et dans les rues pittoresques de Stamboul le vieux.
Nous y avons vu des hommes robustes porter des charges énormes qui les courbaient jusqu'à terre. De temps à autre, ils s'arrêtaient et s'adossaient aux murs afin de reprendre haleine; puis, ils poursuivaient leur route péniblement, glissaient sur les pierres humides, s'engluaient dans la boue épaisse; la sueur leur coulait du front, et pourtant, une fois débarrassés de
leurs fardeaux, qu'ils avaient déposés sous les hangars des quais ou dans des boutiques sombres, ils retournaient en chercher d'autres, et, s'essuvant la face, sans hésiter, ils recommençaient.
On ne lisait point de découragement sur leur figure placide, et ils regardaient d'un œil résigné et grand ouvert ainsi que regardent les buffles traînant les chariots lourds. Ils étaient très maigres et en général parlaient turc.
D'autres hommes grassouillets, assis nonchalamment duns les boutiques, regardaient passer ces bêtes de somme, le chibouque ù la bouche; parfois, ils discutaient entre eux dans toutes les langues : le plus grand nombre avaient le nez crochu, l'œil plissé, le teint blême.
Les premiers mangent des oignons, des concombres, du riz, du pain, boivent de l'eau ; ils vivent pauvres, meurent pauvres. Les autres sont les commerçants étrangers qui ont une table mieux garnie et qui s'enrichissent. Rongés de la fièvre d'acquérir, ils viventdaus l'inquiétude, dans l'agitation; ils sont unanimes à reconnaître que les Turcs sont de braves et honnêtes gens, courageux au travail quand ils sont surs d'être pavés de leur peine. Vous avez en raccourci une image de la Turquie.
A-t-on le droit, autant qu'on l'imagine, de reprocher le manque d'initiative, la paresse, l'incurie à ces Turcs qui travaillent à payer les dettes de sultans prodigues, à qui les percepteurs d'impôts ne laisseraient pas de quoi vivre, s'il ne fallait (pie les raïas vivent pour alimenter les caisses des banquiers européens? Si les banquiers ont raison de réclamer le remboursement de sommes prêtées, les raïas de l'Asie Mineure ont-ils tort de se décourager, de se laisser aller a vivre au jour le jour? N avons-nous pas eu nous-mêmes de ces lassitudes, il n'y a pas un siècle? Peut-on faire un crime à un homme de ne pas vouloir cultiver un champ dont la moisson ne le payera ni des sueurs du labour ni de la fatigue des semailles? On a tellement coutume de « taper sur la tête du Turc ? , que je suis presque obligé de m'excuser de l'avoir un peu défendu.
Nous quittons Constantinople dès le jour. Le ciel est dégagé de nuages, et la ville nous apparaît dans un rayon de soleil. Nous passons devant les palais se mirant dans l'eau et se dressant sur la rive devant Stamboul ainsi que des paravents enluminés devant des choses malpropres ; manteau éclatant et riche couvrant des guenilles : le soleil fait sourire tout cela, mais d'un sourire dissimulant une douleur. Nous nous permettons ces métaphores en glissant tranquillement à travers les méandres du Bosphore aux rives boisées, où les cyprès et les pins se dressent seuls encore verts autour des palais et des villas des riches. Le canal a tant de coudes qu'à