CHAPITRE XV
Nous partons pour le Wakhane. — Marchands carthaginois. — Sadik et Abdourrasoul nous quittent. — Les Afghans veulent nous retenir à Sarhad. — Nous traversons l' Hindou- Kouch sans guide. — Rencontre des Tchatralis. — Cette fois, on nous arrête. — Nous sommes à bout de ressources. — Les Tchatralis. — Pourparlers. — Le gouvernement anglo-indien intervient. — Quarante-neuf jours a Mastoudj. — On nous relâche. — Hayward. — Retour rapide.
Les hommes et les bétes de somme qu'Abdoullah-Khan a demandés sont arrivés de Sarhad à Langar. Nous allons partir pour la frontière afghane, nous gagnerons la passe de Baroguil et nous entrerons dans le Tchatral ; si cela est possible, nous prendrons par le glacier de Darcot pour arriver à Yassin, puis au Kachmir. Nous pensons en avoir fini avec la neige, et l'assurance que plus loin nous aurons du bois, de l'eau, du chaud, nous réjouit. Peu nous importent les hommes, nous sommes décidés à tout; ceux à qui nous aurons affaire seront surpris de nous voir, comme cela est arrivé aux gens du Pamir, et nous passerons au travers ainsi que des loups hérissant leur poil, menaçant de leurs crocs, passent au travers d'une bande de chiens.
Nous avons transporté nos bagages avec les chevaux des Wakhis au campement d'Abdoullah-Kban, posé à la sortie d'une gorge. Il y a une véritable
animation ; des feux s'élèvent des buissons, où la nuée des Wakbis gîte audessous de nous; des chevaux, des yaks sont au piquet ou paissent. Ces gens, d'aspect européen, vêtus de bure, sont très loquaces, et ils ont une gaieté bruyante. Ils se préparent à partir demain et ils font du bruit; nous n'en avons pas entendu depuis longtemps, et cela ne nous déplaît pas.
Nous sommes naturellement l'objet d'une vive curiosité de la part de ces indigènes que conduisent de grands vieillards a barbe blanche et à longue robe : ces chefs, a l'air de sages, de pasteurs de peuples, sont les plus retors des hommes. Leur mauvaise foi est extraordinaire; les serments leur tombent de la bouche comme de simples « bonjours * ; cinq minutes après, ils nient effrontément ce qu'ils ont affirmé en invoquant les noms de Dieu et du Prophète. Ils jouent les rôles les plus divers, passant du tragique au comique, du comique au larmoyant, u On veut les faire tuer; on veut les faire mourir; nous les aimons, n'est-ce pas? Ils nous aiment, etc. » Autour des barbes blanches, cinquante individus hurlent, gesticulent, bavardent; l'un intervient et coupe la parole à l'orateur, l'apostrophant, lui reprochant de sacrifier les intérêts des siens, de ne pas songer aux familles à nourrir, aux difficultés de la route; « il oublie donc qu'à tel endroit le sentier est à pic, que plus loin l'eau est profonde, qu'ailleurs on risque de périr sous des avalanches de neige? » Imaginez tous les mensonges imaginables : ces gens les débitent avec un aplomb qui tient du prodige, dans le but de faire payer plus cher leurs services et peut-être aussi par passetemps ; songez qu'ils viennent de sommeiller tout l'hiver dans leurs masures sans distraction aucune, sans le moindre incident. L'occasion est belle de se délier la langue, de faire l'important et de dire de belles paroles, à la façon des héros d'Homère. Ils ont de l'imagination, et ils s'en donnent du plaisir d'égrener fiévreusement leurs longs chapelets de mots.
Ajoutez qu'ils mêlent l'utile à l'agréable : ils savent à leur discrétion les Afghans aussi bien que les Faranguis, et ils ne négligent rien pour les tondre ras.
Au milieu de ces gens qui se démènent, Abdoullah-Khan, assis sur ses talons, est aussi calme qu'un martyr en butte aux insultes d'une populace furieuse. Il répond à tous avec la même tranquillité, rarement il s'emporte; il fait ferme à tous les orateurs, il réfute tous les arguments, et cela pendant des heures. Il ne se décide à battre en retraite que lorsque ses adversaires coupent court à la discussion par des demandes exorbitantes et qu'ils disputent entre eux. Alors il se lève, revient vers nous en disant : u Des sauvages, des sauvages! Que voulez-vous? » avec un haussement d'épaules résigné.
Le seul compagnon d' Abdoullah-Khan, un nommé Achmet-Khan, aletem-
pérament complètement opposé ; il ne paraît pas né pour la discussion et il la fuit, s'en remettant à son ami du soin de persuader les Wakhis. Tant que durent ces palabres, ces orgies d'éloquence, il se tient à l'écart, il reste accoudé à ses ballots, le bonnet enfoncé; ses yeux brillent, son nez crochu se dilate, il secoue ses larges épaules, il montre ses dents blanches dans des accès de colère, et sans cesse remuant les lèvres, il murmure dans sa
Wakhia.
langue des injures et des menaces. En voilà un qui regrette de n'être pas le plus fort. Ah ! s'il les tenait à sa discrétion, ces Wakhis ! Achmet-Khan n'a pas l'air commode. Et il me semble être le type des rudes marchands de l'antiquité, des énergiques trafiquants carthaginois, de ceux qui faisaient le tour de l'Afrique ou s'enfonçaient dans les déserts, allant troquer leurs marchandises, sabre au côté. A mener cette vie, ils apprenaient l'art de lutter contre les hommes, l'art de les persuader, et leur audace était démesurée, ils osaient tout entreprendre. Ayant été souvent à la merci de leurs sauvages clients, qui parfois les pillaient impitoyablement, ils étaient à leur
tour impitoyables lorsqu'ils le pouvaient sans léser leurs intérêts. Rapportant dans leur patrie les qualités développées par la pratique des barbares, ils s'en servaient pour diriger les affaires publiques, ils lançaient parfois leurs compatriotes dans des aventures; mais l'habitude du gain, la préoccupation de la caisse les empêchaient de voir loin, et la crainte de ne pas » faire les frais » les paralysait, débandait leur énergie, tandis que les Romains, ayant des visées plus hautes ou des habitudes moins mesquines. . . Revenons à notre sujet.
J'allais oublier de vous dire que Sadiket Abdourrasoul nous ont quittés le 3 mai. Ils emportent sur un cheval du millet, de la farine; ils ont fait cuire du pain pour plusieurs jours. Ils ont coupé d'énormes bâtons qui valent mieux qu'un sabre entre leurs mains. Nous ne les voyons pas partir sans inquiétude; ils auront de la peine à traverser le Pamir sans accident.
Sadik a eu autrefois des « affaires » avec les Wakhis ; c'est une bonne raison pour qu'il ne retourne pas chez lui par le Wakhane et le Badakchane. Ces deux hommes nous ont honnêtement et courageusement servis. Leur conduite mérite tous les éloges l .
Le 4 mai, dans l'après-midi, après une discussion qui dure depuis le lever du soleil, les Wakhis chargent marchandises et bagages, et se mettent en marche. Dans l'après-midi du 7 mai, nous arrivons à Sarhad, la neige tombant fondue.
La route que nous avons suivie est charmante, après le Pamir et Tach- Kouprouk. Cependant, plus d'un voyageur la trouverait affreuse : ce ne sont que montées et descentes ; on suit des sentiers pendant d'une roche à l'autre ainsi que des fils télégraphiques, ils sont larges comme la main ; à gauche, on a le vide. Mais des saules, des bouleaux, des genévriers égayent les hauteurs; — la dernière fois que nous avons vu des genévriers, nous étions à Ak-Basoga, dans le Ferganah; — des passereaux aux couleurs éclatantes chantent sur les branches. Puis, nous avons traversé douze fois le Wakhane-Darya (l'Ak-Sou occidental), et rien n'était pittoresque comme le passage des gués, les yaks nageant, les hommes nus les excitant, et rien n'était frais comme les bains que nous prenions. Puis nous sommes allés sur la rive gauche, puis revenus sur la rive droite, et la vallée étant devenue gorge, nous avons passé tout en haut. Il a fait beau le 4, et les autres jours il a neigé le soir, mais on avait du bois à profusion.
Chaque jour, les Afghans ont eu des discussions avec les Wakhis, qui
1 Sadik et Abdourrasoul ont été arrêtés par les Kiqjhiz chinois, et ce n'est qu'à la fin de juillet qu'ils ont pu arriver aux premières tentes du Ferganah. Ils étaient dénués de tout.
refusaient d'aller plus loin, et on entendait les clameurs de l'agora. Ces gredins obtenaient finalement des karbasses (pièces de toile) en plus, Ahdoullah-Kban finissait par les maudire; quant à Âchmet-Khan, il les aurait tués ; s'il n'avait pas eu du haschisch, il aurait abandonné sa toile et serait allé à Kila-Pandj chercher d'autres bêtes et surtout d'autres hommes.
Nous n'avons pas rencontré de villages. Nos campements sont à Sang- Kouk, Iochkh, au bord de torrents.
Avant Sarhad, la vallée du Wakhane-Darya devient plus large, la montagne est ondulée comme à l'approche d'une plaine, nous avons bonne route sur des collines; mais pour couper au plus court, nous dégringolons la berge, le cheval glissant de ses quatre pieds, et nous suivons le lit de la rivière, n'enfourchant les bêtes que pour traverser les mailles d'eau qui barrent le chemin.
Les Wakhis parlant persan qui me tiennent compagnie rient de bon cœur, car je leur dis que les cinquante pièces de toile qu'ils avaient extorquées ce matin avaient raccourci la route d'une journée. Ils juraient par Allah et Mahomet qu'il fallait deux grandes journées de marche pour aller du dernier campement à Sarhad. Et voilà qu'ils me montrent déjà de la main la petite plaine où l'on ne distingue que des tas gris et qu'ils répètent : u Sarhad ! Sarhad ! »
Nous avançons, grimpons la berge, et nous voyons des masures de pierre à l'instar de celles du Kohistan, des murs en carrés, des toits plats, des étables dans les encoignures des cours, et devant les portes des femmes maigres, brunes, aux traits réguliers et assez fins. Les bruits d'un village s'élèvent : cris d'enfants, beuglements, aboiements de chiens. De ci, delà, les pentes sont marquées des rectangles des champs cultivés qu'entourent des broussailles laissées en guise de haies. Des canaux d'irrigation sont creusés. Les demeures sont éparses, souvent adossées à un rocher, qui sert non seulement de mur, mais de toit, grâce à un auvent naturel.
Les pierres ont la teinte sombre des schistes, la terre est noire; les vêtements des habitants sont de bure grise, et on ne les distingue pas dès l'abord. Aussi, à distance, ces maisons semblent abandonnées. Celles qui sont sur les hauteurs, avec leurs angles aigus, ont l'apparence de forteresses dans la neige. Quelques saules blancs accrochent seuls la lumière, et le tableau est moins sombre. Les plaques de neige sont rares.
Nous campons dans une prairie humide, où l'herbe de l'année, verte et fraîche, est pour nos bêtes un délicieux régal. Il nous reste huit chevaux, mais ceux-là iront loin encore, si nous leur donnons de l'orge. Les Wakhis nous la vendent un prix exorbitant : un cheval coûte dix francs par jour à nourrir.
Nous sommes contents d'être à Sarhad. Au sud, nous voyons les montagnes s'ouvrir sur la rive gauche du Wakhane-Darya. On va par là au Baroguil, et de l'autre côté, l'eau coule vers l'Inde. Or, comme dit le proverbe :
Hîndoustan Goulistan, Turkestan GouriUan.
u L'Hindoustan est un parterre de fleurs, le Turkestan un cimetière. »
Si la neige cessait de tomber, nous serions bien dans la prairie de Sarhad.
L'eau est bonne; dans le marais les bécassines ne manquent pas, et elles sont succulentes.
Abdoullah-Khan vientcamper non loin de nous. Ach met-Khan arrivera demain avec le restant des marchandises. Des koutasses sont tombés à l'eau. U a fallu repécher leurs charges; les Wakhis ont refusé d'aller plus loin s'ils ne recevaient pas une indemnité pour leurs peines , et il y a du retard.
Wakhia.
Le 8 mai, quand nous nous réveillons, la neige tombe, mais peu drue; elle fond à mesure. Il ne fait pas froid; nous sommes à 3,400 mètres environ. A dix heures, je regarde le thermomètre : -{-5°. Le printemps commence pour nous. Tout va bien marcher, pensez-vous, ils vont se reposer tranquillement, et quand eux-mêmes et leurs chevaux seront en état, ils franchiront l'IIindou-Kouch tranquillement, et tranquillement descendront vers l'Hindoustan-Goulistan. Pas du tout.
Voilà que Racbmed vient dire qu'ilyaun chef afghan dans le village, que ce chef, un dahbachi (chef de dix), une façon de brigadier, le mande près de lui afin de le questionner. Défense est faite à Rachmed de se rendre à cet ordre, et nous disons à celui qui l'a apporté de retourner près de son chef et de l'inviter de notre part à nous venir voir.
Le dahbachi arrive : petit homme maigre, ayant l'uniforme afghan, et suivi d'un estafier armé d'un énorme fusil. Les vénérables vieillards de Sarhad les accompagnent. Ils s'approchent, nous saluent; nous invitons le dahbachi à s'asseoir sur un feutre qu'on étend devant l'entrée de notre tente. Abdoullah-Khan prend place à côté de lui. Et les questions pleuvent. D'où venons-nous? Qui sommes-nous? Que sommes-nous? Quel est notre but? etc.
La conversation a lieu en persan, Rachmed traduit, et j'ai grandement le temps de préparer les réponses. Elles satisfont en apparence le dabbachi, qui prodigue les marques d'approbation avec une véritable dignité. Nous lui exposons que nous avons trouvé fermées les passes d'Akdjir, de Tach- Kouprouk, et que force nous a été de venir à Sarhad, d'où nous irons au Tchatral par le Baroguil.
a Kboub! Kheilé khoub! Kbeilékhoub! Kboub! » (Bien! Très bien! Très bien ! Bien !) répète-t-il en balançant gravement le haut du corps et en tenant la main sur le genou de manière que le bras forme une anse grandiose.
Il dit être à nos ordres; nous pouvons demander tout ce dont nous avons besoin ; il va prendre immédiatement les mesures pour que rien ne nous manque. Immédiatement nous recevrons vivres, chevaux, koutasses, guide. 11 fume un ghalyan et boit lentement sa tasse de thé. Ha le sabre sur les genoux dans une attitude tout à fait guerrière. Ce brigadier est un joli jeune homme, au nez busqué, aux yeux bleus, cernés de sourma (antimoine), à tête longue d'Afghan. La tasse de thé bue, il se lève, répète qu'il est notre esclave et s'en va.
Naturellement, on ne nous envoie rien ; quand nous voulons faire des provisions on nous les refuse : défense expresse a été faite aux habitants de nous rien fournir. Un courrier va à Kila-Pandj demander du renfort, le plan est de nous faire attendre et de nous obliger ensuite à rebrousser chemin quand les soldats seront arrivés.
Achmet-Khan nous conseille de partir. Le conseil est inutile, nous savons à quoi nous en tenir au sujet des Afghans. Nous ne voulons pas d'un nouveau Chour-Tepe. Nous allons laisser reposer les chevaux, nous achèterons de la farine à tout prix, en cachette, la nuit, et quand nous en aurons pour huit jours, nous partirons. Nous nous passerons de guides.
Nous nous débarrassons des objets inutiles, nous nourrissons spécialement deux de nos chevaux, qui porteront les coffres. Nous ne gardons qu'un quart de charge pour chacun des autres chevaux et nous nous tenons sur nos gardes. Abdoullah-Khan et Achmet n'osent pas se compromettre, car ils craignent une répression. On leur a expliqué que nous sommes bien les mêmes personnes qui se sont fait arrêter à Chour-Tepe, — quoique nous avant affirmé ne pas connaître ces gens-là. — L'émir est en jeu, et ils sont circonspects.
Nous attendons jusqu'au 1 1 mai les ordres de Kila-Pandj, que le dahbachi a avoué lui être indispensables pour qu'il puisse agir. Nous avons attendu en réalité que nos chevaux aient repris quelque peu de force. Nous avons huit jours de farine. C'est tout ce qu'il nous faut. Abdoullah-Khan nous a
explique la route à suivre, sur le sable, avec le doigt, u Vous irez tout droit, vous tournerez à droite, vous prendrez le sentier à gauche, et plus loin vous chercherez. *
A midi juste, nous partons; on ne voit pas un seul Wakhi. Les marchands afghans nous aident à charger nos chevaux, et quand tout est prêt, on abat la tente, on la roule, et en avant! Ledahhachi vient nous supplier de rester, d'attendre. Je l'invite à aller conter ses sornettes ailleurs.
Ahdoullah-khan nous accompagne jusqu'au gué. Nous le traversons avec
Cimetière et maisons à Sarliad.
un cheval, qui fait la navette d'un bord à l'autre. Nous disons un dernier adieu à nos deux amis sur la rive. Allah okbar! Allah est grand ! En avant! Nous partons gaiement.
Nous avons marché six jours avant d'arriver au premier village du Tchatral.
Le premier jour, la route a été bonne. La vallée monte vers le sud, puis vers le sud-ouest.
Le deuxième jour, elle se resserre. Nous allons toujours sur le sud-ouest, par des sentiers au flanc des roches. La neige recommence, et nous tâtonnons pour traverser les fondrières et la neige profonde qui couvre la passe. En même temps que j'aperçois des loups qui fuient à ma vue, j'arrive au partage des eaux, à 3,700 mètres environ. Je crie la bonne nouvelle à la
troupe qui suit. Voilà de l'eau qui s'en va à l'Indus. Enfin! nous descendons et campons sur une croupe à distance de la neige et des fondrières.
Le troisième jour, nous nous trompons de route; nous avons pris la rive droite de l'Arkhoune qui coule de Test à l'ouest, et nous aboutissons à une muraille de pierre infranchissable. Nous retournons sur nos pas.
Le quatrième jour, nous franchissons l'Arkhoune à gué, nous dépassons un premier glacier superbe, nous franchissons de nouveau l'Arkhoune, nous suivons la corde de l'arc que la rivière décrit. Par des collines couvertes de genévriers, nous aboutissons de nouveau à la vallée, qui est large de six à huit cents mètres, où la rivière se ramifie à l'infini. On peut la nommer la vallée des glaciers; nous en apercevons trois, qui montrent leurs cornes blanches a gauche.
Ayant traversé plusieurs fois les bras de la rivière, nous allons camper dans un petit bois où nos chevaux trouvent de l'herbe et nous du bois à discrétion. Nous avons aussi de l'eau à discrétion et très fraîche; nous en buvons beaucoup, grâce à notre bouillie de farine à la graisse, sans sel. Personne n'engraisse. Nous sommes sales, déguenillés, avec des bottes éculées. Nous sommes très bien dans ce bois. Pas d'hommes qui vous ennuient. Quelques fauves qui rôdent, que nos chiens nous annoncent. Les estomacs, sauf le mien, sont détraqués. Pépin et Menas ont des vomissements. Les autres se plaignent.
Notre campement est charmant! On entend môme un moustique, le premier depuis longtemps. 11 ne neige pas. Une chenille me tombe sur la figure. C'est l'été! c'est l'été! La veille, il gelait encore; la nuit, à onze heures, le thermomètre marquait — 1°,5.
Le cinquième jour, ayant compté le sixième glacier à gauche de la vallée et aperçu le septième un peu plus loin, ayant louvoyé à travers les bocages, les îlots de la rivière que nous passons huit ou neuf fois à gué, nous prenons enfin un sentier de la rive droite qui nous mène à une foret vierge où nous campons. Le vent souffle, les branches s'entrechoquent, se froissent, parlent. Cela tient compagnie, on est étonné de ne pas entendre grincer la girouette sur le toit du voisin.
Nous n'avons plus de farine que pour un jour, et encore elle est gâtée. Demain nous arriverons sans doute à un village. Hier, on a vu la marque d'un pied nu sur le sable de la rive. En allant devant, reconnaître la route jusqu'à une heure du campement, j'ai vu les traces récentes de bivouacs : les indigènes sont venus faire du bois dans cette foret. Ils ont équarri des poutrelles pour leurs constructions, car dans les clairières des écailles jonchaient le sol. Nous allons revoir des hommes. Le sixième jour, nous nous
réveillons gaiement. Le temps est superbe. La nature sourit, il y a des bourgeons, des fleurettes, un régal pour l'œil après tant de semaines de neige éblouissante. Des pies crient.
On quitte le bois, où des lièvres apparaissent dans le fourré inextricable, on passe dans un véritable parc avec des pelouses vertes entourées de gravier, on traverse des torrents bondissant sur les rocbes ou se faufilant au milieu de bocages, puis s'étale une steppe où les insectes bourdonnent, puis on aperçoit une maison à la pointe d'un promontoire élevé avançant dans la vallée, puis, dans un pré vert, voilà des chevaux qui paissent, mais pas un homme n'est visible.
Il y a deux juments grasses aux croupes rondes, et trois étalons maigres qui hennissent en défiant les nôtres. Les juments grasses indiquent le bon, et les étalons maigres le mauvais.
On traverse un hameau dont les masures sont abandonnées. Puis on descend dans le lit de la rivière, qui soudain s'est rétréci et qui est semé de blocs. Je vais devant, le fusil sur l'épaule, mon cheval derrière, je cherche mon chemin, un regard à mes pieds, un regard devant, derrière, vers les hauteurs. Les hommes ne sont pas loin. Nous allons voir quel accueil ils vont nous faire.
Sommes-nous au bout de nos peines?
J'entends crier à gauche, à trois cents mètres environ, et sur les promontoires qui avancent dans la vallée, on répète le cri, on m'annonce, on nous attend, et je démêle, au milieu des pierres, des hommes qui s'agitent. En
voici un qui descend en courant d'une roche et que suit un garçon. Il a le fiisil sur l'épaule. Il m'appelle, je continue ma route comme si je n'avais rien vu ni entendu.
L'homme me joint. Curieux individu : taille moyenne, tête de Tzigane, barbe teinte, yeux noirs agrandis par le sourma, cheveux longs, rassemblés dans un bonnet de pêcheur napolitain en bure grisâtre, un sabre au bout d'un baudrier, comme les soldats de la première République, un fusil à mèche, un couteau à la ceinture, les pieds entourés de lanières de cuir.
L'enfant a douze ou treize ans, il est blond, il a les yeux bleus ; ses cheveux,
Les premiers Tchatralîs.
coupés à la chien sur le front, tombent sur les épaules. Il n'a pour tout vêtement qu'un manteau de laine blanche, il est pieds nus. Il sert d'interprète au plus âgé, traduisant ses paroles en un mauvais persan.
Il me demande où je vais, qui je suis, et si je ne suis pas Ourousse (Russe), ainsi que sont venus l'annoncer des Wakhis envoyés par des Afghans. Je lui dis que nous ne sommes pas Ourousses, mais Faranguis. " Si vous êtes Faranguis, vous pouvez avancer, car les Faranguis sont « kheilé doust » (très amis) d'Aman-el-Moulk, notre métar (prince). Mais nous ne sommes pas amis des Ourousses, ni des Chinois, ni des Afghans, et nous avons ordre de les empêcher de passer, même par la force. »
Je lui réponds :
« Nous ne sommes ni Ourousses, ni Afghans, ni Chinois, mais Faranguis.
— Faranguis-Inglis?
— Non, Faranguis purement et simplement, c'est-à-dire « kheilé doust » des Inglis, et la preuve, c'est que nous nous dirigeons vers l'Hindoustan; notre plus grand désir est d'arriver à Guilguit et de voir des Inglis. Nous avons perdu nos chevaux et leurs charges dans la neige, les Chinois ne sont pas nos amis, puisqu'ils ont voulu nous tuer, ni les Afghans, puisqu'ils ont voulu nous arrêter et que nous nous sommes sauvés de chez eux sans pouvoir en obtenir une aide quelconque. En règle générale, on ne va pas rendre visite à des ennemis en aussi petit nombre que nous sommes. Avec moi, il vient encore deux Faranguis et deux serviteurs. Cela fait donc cinq. Il faut avoir l'assurance d'être bien reçus et nourris réellement d'excellentes intentions pour venir vous voir avec aussi peu d'escorte. »
Cet homme simple paraît frappé de ce que je lui dis ; il discute un instant avec l'enfant, qui paraît de bon conseil, et il décide de partir à l'avance annoncer notre arrivée à son maître qui attend, à quelques journées de là. Il crie, des hommes descendent des hauteurs, l'un d'eux montre le chemin.
Notre petite troupe est rassemblée, et nous nous dirigeons de concert vers Top-Khana, le premier hameau sur la rive droite de la rivière d'Arkhoune. Nous y arrivons le soir, ayant rencontré en chemin un chef de Karaoul qui pose les mêmes questions et à qui nous faisons les mêmes réponses qu'à notre premier interlocuteur.
Le 17 mai, nous quittons Top-Khana, habité par des Wakhis qui ont fui leur pays lorsque les Afghans s'en sont emparés. Les habitants nous louent six ânes pour notre bagage, qui est réduit à fort peu de chose. Nous partons gaiement, après nous être régalés d'une omelette, de quelques poules, minuscules du reste, et d'une vaste écuellée de lait caillé. Nous apercevons des moutons qui pèsent bien huit ou dix livres, le bétail est à proportion, les
vaches grosses comme des veaux, les unes petits, mais très robustes. Les chevaux sont importés, ils viennent du Badakchane. Ils sont rares dans ce pays.
Nous longeons la rive gauche de la rivière et nous arrivons à un bois charmant, avec des clairières où il y a de l'herbe. Nous nous arrêtons, la journée est splendide, nos chevaux se régalent, et nous éprouvons un véritable plaisir à être étendus sur l'herbe, et nous nous disons que dans un mois, en marchant bien, nous serons à Kachmir. Le voyage est fini, l'ère des difficultés est close, à moins cpie ces Tchatralis ne nous tracassent.
Soudain un cheval revient près de nous avec des signes d'inquiétude. Il y a un fauve aux environs, ou des hommes. Nos chevaux, vrais sauvages, ont l'habitude de pointer les oreilles chaque fois qu'ils aperçoivent ou entendent quelque chose d'insolite, à quelque distance que ce soit : ils valent des chiens de garde. Kt la preuve, c'est que soudainement des hommes apparaissent. On dirait des chouans, avec leurs baudriers, leurs tresses de cheveux, leur face rasée. Mais ils ont les yeux agrandis par l'antimoine et des boucliers de cuir à clous luisants, des couteaux à la ceinture, beaucoup d'armes : des personnages d'opéra-comique, des Tziganes costumés en brigands, montrant des dents blanches. Leur chef, à cheval, possède un expressrifle et un revolver. Il se donne comme le fils d'un personnage influent, il a ordre de nous empêcher de passer. Nous lui demandons s'il y a quelqu'un sachant lire le persan dans sa troupe, il nous répond que non, et nous lui disons que c'est très fâcheux, car nous avons des papiers très intéressants que nous lui ferions voir un peu ; mais nous allons nous rendre auprès de son père, qui verra du premier coup que nous sommes d'honnêtes gens. Nous lui donnons une foule de bonnes raisons de croire ce que nous avançons. Il tient conseil avec les siens et consent à nous laisser poursuivre notre chemin, d'autant plus que nous lui avons déclaré très nettement que nous ne retournerions pas d'une semelle en arrière. A propos de semelles, je dois vous dire que ce que nous avions aux pieds ne méritait pas ce nom. Notre costume n'était pas fait non plus pour donner de nous-mêmes une grande idée, mais nos armes et notre attitude pouvaient du moins inspirer le respect. Nous n'étions pas beaux : nos mains et nos figures étaient gercées, elles désenflaient et leur peau s'écaillait; ce mélange de rougeur et de hàle ressemblait à une lèpre.
Le pis était que nous n'avions pas de roupies, rien que de l'or et fort peu, et c'était le côté faible de notre argumentation, car le jeune homme commandant cette bande disait très justement : Si vous êtes Faranguis, vous avez des roupies, u Donnez-nous des roupies. » C'est le trait ethnographique à
quoi les Tchatralis reconnaissent les Faranguis-Inglis. Nous l'avons deviné tout de suite et nous nous en sommes parfaitement assurés plus tard. Nous avons campé ce soir-là à Dibarga, dans une clairière, les Tchatralis bivouaquant tout près. Les Wakhis de Top-Khana nous recommandèrent de nous défier, attendu que ces Tchatralis étaient des fourbes et des bandits, et ceux-ci plus bandits que les autres. Nous n'avions pas besoin de cet avis amical pour être sur nos gardes.
Le lendemain 18 mai, suivant toujours la rive gauche, tantôt dans le lit de la rivière, tantôt sur la berge, nous sommes arrivés à un hippodrome avant Derbend, où se trouvait, au milieu d'un cercle de guerriers, le père du jeune chef. Il était surmonté d'un parasol, et des moustaches énormes lui coupaient la figure, d'où pendait une barbe en pointe. Cet homme, avec une dignité sans pareille, nous posa des questions qu'on nous avait posées la veille , auxquelles nous répondîmes comme la veille. Il nous donna à entendre qu'il attendait des cadeaux, des roupies d'abord. Nous lui donnâmes à entendre que nous avions la coutume de faire des cadeaux à nos amis, et (pie, jusqu'à présent, nous ne savions à qui nous avions affaire. Là-dessus, nous allâmes, nous cinq, au milieu d'une cinquantaine de ces gens, jusqu'au pied de la forteresse, où nous partageâmes un repas frugal servi dans le creux d'un bouclier, repas consistant en excellent pain et en abricots sans noyaux, et en noyaux d'abricots formant un plat à part. Vous voyez que l'on nous réconfortait. Entre temps, on nous accabla des mêmes questions fastidieuses, auxquelles nous répondions sans nous contredire le moins du monde. Le curieux de l'affaire était que l'interprète du chef parlait parfaitement le turc, qu'il avait appris à Samarcande, où il avait vécu une quinzaine d'années en qualité d'esclave, ayant été vendu fort jeune, ainsi que cela se fait maintenant encore, à un pèlerin qui passait, lequel l'avait amené à Kachgar, cédé à un Kokandais qui l'avait revendu à un Samarcandais. Ce Tchatrali avait recouvré la liberté lors de l'arrivée des Russes, qui renvoyèrent les esclaves. Il connaissait bien des gens que connaissait aussi Rachmcd. Cela n'avança pas nos affaires, car l'interprète qui servait d'intermédiaire quand nous faisions nos achats à grand renfort de paroles, nous témoigna son estime en nous dérobant des pièces de toile.
Le soir, nous campons à Paour, sur la rive droite. Nous sommes dans
un guéret, on a eu peur que nous usions l'herbe balayée, je crois, an bord d'un ruisseau qui se tortille coquettement sur de menues pierres bien nettes. Les petits carrés de terre cultivée sont entourés de sentiers d'une propreté exquise, bordés de saules, de haies, de petits murs de pierres. Les canaux d'irrigation, très minces, descendant des torrents qu'ils saignent, arrivent au delta d'un autre torrent où l'on sème. Ces canaux sont frangés d'herbe, parfois d'arbustes, et ils tracent des raies vertes à travers ces pentes nues jusqu'aux hameaux très propres : on dirait que les habitants ont épousseté la montagne. J'ai rarement vu prendre plus soin de la terre. Mais ils labourent juste ce qu'il leur faut pour vivre, ils sont paresseux.
Leurs principales occupations sont de peigner leurs longs cheveux, de s'arracher les poils du nez, de se teindre le bord des yeux, de se regarder dans de petites glaces rondes et de se pouiller les uns les autres, le plus âgé passif, un plus jeune actif. Ils paraissent de mœurs douces, très polis, très égalitaires; une hiérarchie ne semble pas nettement établie, du moins entre les hommes armés qui nous font escorte. — On dirait des camarades.
Vis-à-vis de nous ils sont à peu près convenables, une fois leurs menaces faites, qu'ils semblent réciter comme une leçon. L'un d'eux ayant adressé à Menas des paroles grossières, je recommandai à Menas de lui appliquer une belle correction, ce qui fut fait de main de maître, à l'ébahissement de l'auditoire. Cet « à bas les pattes » énergique jeta un certain froid dans une bande assez insolente, et nous valut la considération que notre piteux aspect ne nous attirait pas, non plus que notre petit nombre.
Malgré les courriers envoyés par le métar de Tchatral et son fils de Mastoudj, nous avons poursuivi notre route. On voulait que nous retournions sur nos pas, et à chaque instant un cavalier arrivait qui nous apportait une nouvelle invitation à ne pas avancer. Plus de vingt fois la troupe des porteurs s'arrêta, plus de vingt fois elle mit bas ses charges par ordre supérieur, autant de fois nous eûmes à subir le même interrogatoire que le jour de notre première rencontre, et toujours je secouai la tête et persistai dans mon idée première. Nous n'avions que l'idée d'aller en avant. On est vite décidé quand on ne songe qu'à une chose. On se débarrassait des importuns ambassadeurs par des menaces, par des moqueries, par des plaisanteries, par des colères, par des mutismes d'où rien ne pouvait me faire sortir. De sorte qu'après ces enquêtes multiples, les Tchatralis ne savaient plus que penser des intrus qui leur arrivaient par le Baroguil et qu'on les avait chargés de contraindre à rebrousser chemin. Et c'était là
notre supériorité sur ces barbares : nous savions ce que nous voulions, et eux ne savaient que faire.
Une fois à Mastoudj, nous plantons notre tente dans l'espèce d'hippodrome qui s'étend le long des cultures avoisinant la rivière, et au pied de murailles de pierres. C'est un vaste préau, d'où l'on sort soit en suivant ou remontant le cours de la rivière, soit par la vallée qui mène vers Laspour et à l'entrée de laquelle est posée en vedette la forteresse où vit le second fils du roitelet du pays. Ce castel a des murs de pierres sans mortier, entremêlées de pou-
Mastoudj.
trelles ; il est défendu, du coté de la rivière, par une ravine au bas de laquelle sont des pâturages marécageux où les grandes eaux mettent de petits étangs.
Nous avons fait halte le 22 mai au soir à Mastoudj. Et Rachmed, qui a la manie de compter les jours, nous dit : « En voilà soixante-dix-huit que nous sommes partis d'Osch, et cent quarante-trois que j'ai quitté Samarcande. Allah seul sait si je le reverrai jamais. Ah! Samarcande! Samarcande! »
En résumé, Rachmed aimerait mieux être ailleurs; il a, comme les autres, l'estomac détraqué, et il manifeste un vif désir de manger du kouirouk, c'est-à-dire la graisse de la queue des moutons stéatopyges.
Notre troupe est fatiguée, les six chevaux qui nous restent sont des squelettes. Nous n'avons presque pas d'argent, pas de quoi payer le trans-
port de notre mince bagage jusqu'au Kuclimir. On nous fait des prix exorbitants, la livre de pain nous coûte plus d'un franc, les porteurs nous reviennent à dix francs chacun, après des discussions, des débats dune longueur inouïe, et, encouragés par leurs chefs, ils en prennent à leur aise. Ils se mettent cinq pour porter la charge d'un homme.
D'après les renseignements qui nous sont donnés par les indigènes, nous apprenons que près du u métar » de Tchatral il y a un agent du gouvernement anglo-indien. C'est à lui qu'il faut s'adresser, et c'est par son intermédiaire que nous ferons parvenir un mot au vice-roi des Indes, dont l'intervention sera efficace, nous en sommes sûrs. Il n'est pas difficile de voir d'où vient l'initiative dans cette affaire.
Nous nous reposons quatre jours et nous réunissons quelques vivres en nous adressant à la partie conquise de la population. Le métar de Tchatral, dont les crimes ne se peuvent compter, s'est substitué au chef de Mastoudj après l'avoir fait tuer. Il reste des partisans de l'ancien régime, si Ton peut appeler cette manière d'être politique un régime. Et quelques-uns de ceux-là nous sont sympathiques, ou, du moins, n'obéissent pas aussi aveuglément (jue les autres aux ordres du nouveau chef. Secrètement, ils nous apportent de la farine.
Les quatre jours passés, nous faisons mine de charger nos chevaux, comme si nous allions partir. Des hommes envoyés par le jeune prince accourent et nous prient de patienter un peu, attendu que leur maître vu nous rendre visite et s'entendre avec nous.
Il ne tarde pas à arriver, suivi de son état-major et d'une escorte armée de fusils à mèche et de fusils anglais de chasse et quelques-uns de guerre. Le jeune chef est vêtu de cotonnade blanche et monté sur un cheval blanc; ses serviteurs l'aident à en descendre avec des attentions : on lui tient le bras, on lui présente l'épaule, on a l'air de craindre pour sa chère personne.
C'est un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, de petite taille, très brun, à barbe noire; il ressemble assez à un Bokhare, il a le regard flottant, de grosses lèvres par où les paroles sortent peu nettes, car il zézaye. Il est chaussé de gros souliers de Pechaver.
Ayant échangé des politesses, les mêmes questions sur notre identité recommencent, puis une discussion s'engage, qui dure des heures sans aboutir.
En somme, nous persistons à vouloir partir, et lui, jurant qu'il nous aime, qu'il ne veut que notre bien, etc., persiste à vouloir nous garder. Il ne peut agir sans avoir reçu des ordres de son père, il souhaite vivement de se rendre à nos désirs; mais s'il se permettait de nous
« laisser le chemin » de sa propre autorité, cela lui coûterait la tête. Il nous supplie d'attendre une huitaine de jours, le temps de laisser reposer nos chevaux et d'aller voir son père h Tchatral. Cette démarche faite, on nous donnera des chevaux, des ânes, des hommes, des vivres a profusion, et lui-même, oui, lui-même, s'il le faut, nous portera sur son dos. Mais d'abord il faut rendre visite au métar à Tchatral, ainsi le veut la coutume, et les Anglais qui sont venus dans le pays n'y ont jamais manqué.
Après une séance de plusieurs heures, tous les traducteurs exténués, Rachmed, Menas, l'ancien esclave s'avouant h tour de rôle vaincus, le jeune homme suant à grosses gouttes, son mentor Abdoullah-Khan, qui imite avec son bonnet un casque anglais et qui joue les pères nobles à la perfection, s'étant endormi le faucon sur le poing et éveillé avec
des bâillements formidables chaque fois que l'oiseau battait de l'aile, et le jeune prince ayant assuré, en tendant le cou, que le mieux était de le tuer tout de suite si nous n'allions pas à Tchatral, nous finissons par céder. Nous posons cependant une condition : c'est qu'on nous nourrira et que l'on ne nous laissera pas manquer du nécessaire. Le jeune prince promet, jure par sa barbe que nous sommes ses hôtes, que l'on ne négligera rien pour nous rendre la vie agréable. Il se lève et s'en va après nous avoir «serré la main avec l'efïiision que provoque une vive reconnaissance.
Nous savons ce que valent les promesses des Orientaux, elles ne valent rien, et nous ne nourrissons pas d'illusions. Mais la situation est plus nette que jamais, car il ressort de toutes ces parlotes fastidieuses que les Tchatralis prennent leurs ordres aux Indes, quoiqu'ils le nient, et qu'en niant ils aient raison dans une certaine mesure, car il est bien entendu qu'ils n'exécutent des ordres que ce qu'ils jugent à l'avantage de leurs intérêts.
Nous n'avons qu'à attendre la réponse au mot adressé par nous au premier agent anglais qui le recevra. Je lui dis que, pour nous, l'impasse est en arrière. Je n'énumère pas toutes les raisons qui motivent la détermination prise d'aller en avant. La première, la plus immédiatement valable, c'est que la neige fond, que la rivière de Mastoudj n'est plus guéable, ni le Wakane-Darya. Nous n'avons plus la vigueur nécessaire pour recommencer à lutter contre les hommes et contre la nature, ni les ressources pécuniaires avec lesquelles nous pourrions acheter le Tchatral, car il est à vendre.
Ma conviction est que rien ne sera décidé avant bien des semaines, car la lettre que nous avons envoyée passera par plusieurs mains, on tiendra conseil avant de la transmettre, et qui sait si le courrier qui la porte arrivera à destination, car le chemin de Pechaver n'est pas sûr !
Quel intérêt a le gouvernement anglo-indien à nous barrer la route, à
Vue île la vallée de Tchatral, àTchatral. (D'aprèi une aquarelle.)
engager ces Tchatralis à nous couper le cou? Aucun, que nous sachions. Kt en supposant que, par le fait dune des chinoiseries de la politique qui est sans pitié, comme dit Gœthe, on ne veuille pas s'occuper de nous, ni nous tendre une main secourable, eh bien, tout espoir ne serait pas perdu. Il nous resterait nous-mêmes, on tenterait l'impossible, et en cas de nonréussite, on passerait du moins quelques journées intéressantes.
La situation, répétons-le, est très nette, nous sommes en présence de deux aléa. Il est sûr que les dés s'arrêteront pour nous du bon côté. Depuis
que nous avons commencé cette partie, nous avons joué avec des dés pipés, pour ainsi dire, faisant rafle lorsque nous avions posé tout notre espoir sur un hasard. Le hasard arrivait. Maintenant ce n'est plus avec l'inconnu que nous avons maille à partir, mais avec le gouvernement indien. Les difficultés ont cessé pour nous. Ëtendons-nous tranquillement sur ce lit mollet que nous tape l'espérance, et regardons filer les nuages avec patience. Imaginons-nous que nous descendons une rivière d'une navigation fort difficile, semée décueils, barrée par des rapides, que tout cela est franchi, mais qu'arrivés au point où l'eau s'en va d'un cours tranquille, notre barque fait eau, qu'on la tire sur la rive, qu'on la répare, et qu'une fois l'avarie, etc.. Imaginons-nous que nous sortons de maladie, que nous sommes convalescents et que... Voilà bien des imaginations, cher lecteur.
Le 26 mai, Capus, Pépin et Menas partent pour Tchatral. Rachmed et moi restons ici avec nos bagages et nos misérables chevaux. Le jeune prince étant d'avis que l'on ne devait pas transporter nos effets là-bas, il était facile de comprendre que nous ne nous en irions pas sur Pechaver, mais sur Laspour, le jour où l'on nous laisserait partir. Nous ne pouvions abandonner nos bagages et nos chevaux entre les mains des indigènes, nous ne pouvions laisser Rachmed seul. Qu'il se laisse aller à fumer du haschisch, qu'il tombe malade, que lui adviendrait-il? Et puis, un homme seul est trop seul. Pépin ne peut rester ici, il ne parle pas assez le russe. Capus non plus, il n'aime pas la solitude, et il a le vif désir de voir Tchatral, où on a la certitude de rencontrer des Kafirs. J'y resterai donc. La solitude est souvent un plaisir, un besoin pour moi.
Nous v sommes restés, le brave Rachmed, moi et nos deux chiens, quarante-cinq jours. Ajoutez-y quatre jours avec mes compagnons, cela fait quaranteneuf . Aussi je connais le paysage de Mastoudj et ses horizons, ou mieux, l'absence de ses horizons.
Mes compagnons ne se sont pas énormément amusés à Tchatral. On ne les a pas admirablement traités, mais ils y ont vu des Kafirs que Pépin a dessinés, ce qui est la meilleure description qu'on en puisse faire. Pour mon compte, je ne me suis pas ennuyé outre mesure.
Kafir siapouch.
Nous avons eu dos incidents, des faits divers qui rompaient la monotonie de notre existence. Et j>uis, l'intérêt n'est pas mince d'étudier les mœurs d'une pleuplade de sauvages tombés dans ces gorges on ne sait d'où.
Il nous est impossible de vous exposer ici tout ce que nous avons observé, ce volume se gonflerait démesurément, et, comme dit le peuple en sa sagesse, a pas trop n'en faut » .
En parcourant mes souvenirs et mes calepins de notes, — j'avais le temps d'en prendre, — je vois qu'une foule d'individus viennent me rendre visite et me demander des cadeaux. Preuve qu'ils sont pauvres et accoutumés h recevoir.
Le 28 mai, je reçois une lettre de l'agent anglais de Tchatral, qui me dit ne pouvoir laisser partir sans ordre du gouvernement. Cet agent est un scribe d'origine afghane écrivant plus ou moins bien l'anglais. Me voilà tranquille sur l'issue de cette affaire, et plus décidé que jamais à attendre patiemment.
Ces gens ne vivent pas, ils végètent, les hommes ne font rien, seules les femmes travaillent. Elles sont maigres, fluettes, osseuses, avec des traits
réguliers, très brunes, vêtues de caleçons et de longs sacs de bure. Seules et seuls les riches font usage de chemises de coton dans la forme des chemises du Turkestan : un sac avec deux manches et fendu sur le côté de la poitrine.
Ils aiment les fleurs, s'en mettent volontiers dans les cheveux. Ils sont assez coquets, ~ prennent grand soin de leur tête ; ils se lavent très peu du reste. Néanmoins, l'eau ne leur manque pas pour les ablutions ; elle est limpide, fraîche, mais ils se bornent à la boire et à la regarder couler. On ne découvre rien dans ces cervelles. Quelques petits besoins, ceux de l'animal, l'occupation de les satisfaire, et une fois qu'ils sont satisfaits, nulle préoccupation. Ils sont très gais, dès qu'ils n'ont pas faim. Les gens d'Occident ont la manie de civiliser les autres, on sait comment et avec quel désintéressement. Cela vaudrait-il la peine qu'on a civilisât » ceux-ci? A
Femme et guerrier tcliatrali.
quoi bon éveiller leur intelligence du sommeil où elle est plongée, mais profondément? Ils paraissent jouir d'une parfaite tranquillité d'esprit. Seront-ils plus heureux lorsqu'ils l'auront perdue?
J'ai fait l'inventaire de la maison du voisin, du u propriétaire » , comme nous l'appelons, car il nous loue l'ombre du mur de sa cassine pour nos bagages, et c'est au pied que Rachmed se met à l'abri du vent de la mousson de sud-ouest, quand il remonte la vallée en mugissant et qu'il souffle la fièvre et la colique sur les Mastoudji.
Les indigènes appartiennent à une secte spéciale, ce ne sont pas des chiites ni des sunnites. Ils tirent plutôt sur le sunnite, car ils détestent les chiites de Guilguit et de Yassin, qui promènent sur un âne l'image du kalife Omar. Ici on est u maoulani » , on se rase la face, le front, et on porte de longs cheveux, et on prie d'une manière spéciale. Ces sectes religieuses innombrables que les hommes se complaisent à imaginer font penser aux enfantillages de la mode :
on ne vise pas à faire mieux ni bien, mais autrement. Du moment que ce n'est plus la même chose, vous comprenez !
Le jeune prince va de temps en temps jouer au polo avec une certaine pompe. Il • vient de la forteresse, qui est à deux mille pas environ de ma tente. Il est entouré de gens armés, et un homme frappant sur un tambour le précède. Quand il joue avec ses cavaliers et qu'il a fait un beau coup, ses guerriers, formant galerie, poussent des cris d'enthousiasme. L'hippodrome est dans l'encoignure de la vallée, à trois cents pas de moi ; elle en a cinq cents de large depuis le seuil des champs cultivés où « j'habite » .
Le jeune prince est venu me rendre trois visites, que je ne lui ai pas rendues. Dans les courtes conversations que nous avons eues en langue persane, sur le feutre étendu près de la tente, j'ai eu l'occasion de constater son ignorance. Il ne sait pas même lire couramment ni écrire; son bagage littéraire se borne à la lecture du Coran qu'on lui fait de temps à autre, et à une connaissance très vague du Chah-nameh de Firdousi. Il ne l'a pas lu, mais on lui a dit qu'il existait et que c'était un beau livre.
Tcliatrali.
Il connaît les noms des princes voisins, celui de Nadir-Chah. Une connaît pas Baber; mais ayant mis un doigt dans sa bouche par réflexion et ayant consulté son mollah, il m'a dit que Baber devait être celui qui les avait intronisés dans le Tchatral, et qu'il était de sa lignée. Il sait que Tchinguiz- Khan était Mogol. Quant à Iskander (Alexandre), il le tient pour un musulman.
Ce jeune homme a cinq femmes, et il n'est pas riche. Aussi nourrit-il assez mal sa famille et son monde : du pain, du riz, du mouton une fois par semaine, telle est la nourriture de la garnison, qui est sobre, parait-il.
Aussi avons-nous de la peine à obtenir pour nous deux le nécessaire. Chaque jour, ce sont des récriminations : nous réclamons plus de bois, plus de farine, plus de viande. On ne nous donne pas de sel, il n'y .en a pas, du reste. L'intendant du château, àquillachmed se plaint avec l'énergie d'un terrible mangeur affamé, trouve que nous mangeons beaucoup et que nous sommes difficiles. Nous avons refusé un bouc antique, les dents lui branlaient dans la bouche, au dire de Racl> med; nous trouvons les poules inutiles, et toujours nous réclamons du mouton. Après des débats fort longs, on finit par décréter de nous en donner un tous les deux jours. Cela nous permet de faire un repas de viande par jour, un mouton en fournit de cinq à sept livres.
Rachmed prétend qu'il ne vaut pas la chèvre de chez lui, qu'un berger ousbeg nen mangerait pas, et il ajoute que notre sort est véritablement digne de pitié.
Nous obtenons ce que nous voulons avec deux menaces : une à l'adresse du jeune prince, à qui je fais dire que nous allons nous mettre en route pour Guilguit et qu'auparavant nous ferons un bon repas avec la première vache que nous rencontrerons, car du moment qu'on nous traite comme des malfaiteurs, le plus court est de mal faire. Puis, dès qu'on nous a fait une promesse, nous agissons sur l'esclave qui nous apporte les provisions chaque soir, au coucher du soleil, et qui a une grande peur de nos deux chiens ; nous les avons dressés à déchirer les jambes de tous ceux qui ne se font pas annoncer. Nous le prévenons que si le lendemain il n'arrive pas avec le « montant des promesses n , nous le
Tchatrali.
Tchatrali.
ferons dévorer par le a Blanc » et par « Pamerre » ou te Pamir » . Et l'esclave, dont l'intelligence n'est pas extrême, ne quitte la forteresse qu'après avoir rappelé à monsieur l'intendant de ne pas manquer d'ajouter deux poignées de riz, un fagot de bois, et de choisir un mouton jeune et gras.
Chaque jour, cela nous amusait, et comme nous traitions bien ce pauvre diable, lui faisant souvent un petit cadeau dans la mesure de nos forces, il était devenu notre ami.
Les journées s'écoulaient monotones; le matin, on lâchait les chevaux, sauf deux étalons que le voisinage des juments rendait intraitables et qui, en liberté, ne mangeaient pas, par amour. Le soir, les chevaux revenaient d'eux-mêmes, et on leur donnait un peu de paille hachée, la seule orge que nous puissions leur offrir. On les entravait, on visitait les blessures de leur pauvre échine. Quand on ne nous apportait pas de paille hachée, nous nous vengions en laissant à ban les chevaux les plus maigres toute la nuit, et ils tondaient les emblaves. Le lendemain, les habitants allaient se plaindre au château, et venaient dès l'aube près de notre tente nous apporter leurs réclamations; nous étions alors éveillés par les aboiements des chiens et les cris des plaignants, qui appelaient à l'aide et qui fuyaient, l'un avec son manteau déchiré, l'autre avec un mollet mordu. Nous les renvoyions à leur maître qui nous laissait mourir de faim, c'était lui le coupable. Nous étions, grâce à ces procédés, devenus des personnages, et nous recevions les hommages des chefs des environs qui nous venaient faire le salam à l'occasion.
A nous voir aussi rogues , ces barbares s'étaient convaincus que nous étions des personnages de marque. Nous n'étions que deux, nous avions des exigences, donc nous étions sûrs de l'avenir : tel était leur raisonnement. Et cela nous valut de faire la connaissance d'exilés, d'émigrés, d'amis de l'ancien chef de Mastoudj, et nous en obtînmes quelques légers services. Ils eurent bientôt l'espoir que nous leur témoignerions notre reconnaissance par des cadeaux, et ils nous importunèrent de politesses. Racbmed y mit un terme en exécutant soigneusement la consigne de ne recevoir que
Soldat tchatrali.
ceux qui apporteraient « qifelque chose à manger » . Et quand il s'en présentait un qui manifestait le désir de prendre des nouvelles de ma santé, il lui répondait : « Apportes-tu du lait, des abricots sèches, etc.?r S'ils avaient les mains vides, il les engageait à passer leur chemin.
Le mois du jeûne passé, des fêtes furent célébrées, et les enfants mangèrent des œufs teints. Un exilé nous fit participer à cette réjouissance en nous envoyant une ou deux livres d'une sorte de pâté au beurre et au lait caillé.
Dans l'hippodrome où l'on joue au polo, le peuple s'assembla, et des
lutteurs nombreux en vinrent aux mains. Le métar était présent et distribuait des récompenses aux vainqueurs. Les prix étaient des pièces de toile de Manchester ou du Panjab.
Un des lutteurs, qui avait fait preuve de beaucoup de résistance, fut surpris deux jours après en flagrant délit d'adultère et assassiné à coups de couteau par le mari furieux. La femme en fut quitte pour quelques coups de bâton. Son seigneur avait comme raison d'être indulgent qu'il se fut privé en la tuant d'une utile auxiliaire, si l'on peut appeler auxiliaire la personne qui fait à peu près tout le travail d'une maison.
En colère, un homme tue parfois le chien du voisin qui lui vole son rôti, et il se contente d'administrer un coup de pied au sien, parce qu'il en a besoin.
Cet événement provoqua un certain remue-ménage. On vit des gens aller et venir, s'assembler sous les mûriers et commenter l'événement. Quant aux femmes, elles montaient sur les toits et regardaient « du côté du crime » qu'on avait perpétré sur la rive droite, et en vaquant à leurs occupations, celles qui se rencontraient ne manquaient pas d'échanger leurs impressions.
Le cimetière de Mastoudj est situé sur la rive droite, sur une terrasse, en haut de la berge et au bas de la montagne à pic. 11 a comme enceinte une muraille dont le faite est surmonté de pointes qui, de ma tente, la font
Danseur tcliatrali.
ressembler a une couronne de fou. C'est là que le mort fut enseveli tout nu, la face tournée vers la kehla. On enlève aux défunts leurs vêtements, parce que dans ce pays de misère un caleçon de toile et un manteau de bure sont souvent le plus clair de la fortune laissée aux héritiers. Sur la tombe on posa des pierres que nous vîmes emprunter à l'éboulis le plus proche et transporter par les amis du défunt.
Quant au coupable, il s'en fut avec les siens conter l'aventure au jeune prince. Puis on revint manger une écuellée de' mûres à l'ombre d'un abricotier du beau-père. L'accident fut clos par ce festin, la coutume autorisant ces meurtres.
Nous avons quelques renseignements sur ce qui se passe à la forteresse, grâce à un marchand de Swat qui est venu vendre de la toile dans cette région du Tchatral. Il arrive tous les ans à la même époque avec de la toile de Manchester et du Panjab, et l'argent étant chose presque inconnue dans ce pays, — pourtant on sait ce que sont les roupies et on les aime énormément, — il échange sa marchandise contre des manteaux de laine assez solidement tissés et contre des ânes qui lui servent à remporter ses acquisitions, revendant le tout dans le nord du Panjab et le Swat. C'est un grand vieillard maigre, à longue barbe, ayant le type afghan et parlant couramment le persan. Il se plaît dans la compagnie de Rachmed, qui adore bavarder et conter des histoires, qu'il conte très bien. Ce vieillard, en sa qualité d'étranger, se lia rapidement avec nous autres, qui étions aussi étrangers. D'autant plus que nous l'accueillîmes toujours avec bienveillance, que nous lui fîmes un cadeau d'une certaine valeur,
et qu'il était très mécontent du jeune prince, qui lui avait acheté une bonne partie de ses marchandises et le renvoyait toujours au lendemain, depuis un mois, pour le payer.
Le marchand, s'ennuyant très fort dans la forteresse, en sortait de temps à autre sous prétexte de mener paître ses deux ânes, et avec des détours, se cachant le long des haies, il s'approchait delà tente. Dès que nous voyions les ânes, on le guettait et l'on retenait les chiens, pour qu'il pût approcher sans que les aboiements attirassent l'attention des gens chargés de nous surveiller, lesquels dormaient à l'ombre et loin de nous. Nous avions été débar-
Tchatrali.
Mollah tel» a ira li.
rassés de ces importuns, {[race à deux ou trois vipères grises que Rachmed avait tuées près de nos coffres et sous le feutre où je dormais. Ces intrépides avaient une peur horrible d'en voir sortir d'autres de la haie près de laquelle nous bivouaquions, et surtout d'être mordus durant leur sommeil.
Donc le vieillard vint nous annoncer, le jour où Rachmed avait tracé le trente-cinquième cran sur le piquet de la tente, que des piétons étaient arrivés de Kachmir avec des lettres pour le métar de Tchatral. C'était l'ordre de nous bien traiter et de nous faciliter le voyage du côté des Indes. La nouvelle n'était pas mauvaise, et elle nous parut authentique le soir même, car un serviteur du jeune prince nous apporta deux livres de beurre au moins, enveloppé dans de l'écorce de bouleau et qui était excellent ; il provenait des gras pâturages du haut de la vallée d'Arkhoune.
Cette motte de beurre nous sembla un signe des temps; ainsi qu'une comète au ciel, elle présageait de graves événements.
Et le lendemain, j'envoyai Rachmed à la forteresse demander au jeune prince une tasse, sous prétexte (pie la dernière que nous possédions était cassée et que nous n'avions plus que nos mains pour boire; il fut reçu très honnêtement par les courtisans, non par le prince lui-même, qui était, lui dit-on, occupé à prendre sa leçon de lecture près du mollah chargé de parachever son éducation fort négligée.
Rachmed voulait présenter ses hommages au jeune homme et tacher d'en tirer quelques renseignements, mais il revint après une heure d'attente inutile.
ci J'ai passé ce temps, dit-il, accroupi sur les roseaux, qui sont les tapis de ce pays. J'étais au milieu des grands personnages de la cour, qui m'acca-
' ■îs'ï
Migane à Tcbatral.
blaient de questions. Tous cherchaient sur la poitrine, sous l'aisselle, dans les coutures du vêtement, tu sais quoi. Je ne m'en effrayais pas. Nous connaissons ça, mais le sautillement des puces m'a fait battre en retraite, je n'ai pas été élevé avec ces insectes-là. Au reste, j'avais une tasse. La voici. » Elle est petite, en porcelaine de Kachgar, mais trop petite; aussi Rachmed
KaHr.
répare-t-il pour la seconde (ois la nôtre, qui est grande. Il recolle le morceau avec de la sève d'abricotier et du papier.
Ce même jour, un homme d'Asmar nous fit ses adieux : il avait été envoyé par son khan en ambassade près du jeune prince de Mastoudj. Il vint nous demander un remède contre le mal de dents. Par la même occasion, le marchand de Swat, qui lui servait d'interprète et qui était borgne depuis quinze ans, nous demanda si nous n'avions pas quelque onguent
avec lequel il eût frotté son orbite et recouvré la vue. Nous lui fîmes comprendre sans peine que certains maux ne pouvaient être guéris que par Allah, que l'homme s'accoutume à porter sa misère, et que lorsque la mort arrive pour lui enlever son fardeau, il lui semble léger.
L'Asmari trouva que j'avais dit de bonnes paroles, et ayant reçu pour nos compagnons de Tchatral un mot — qu'il leur remit honnêtement, — il s'éloigna à grands pas, les mains accrochées aux extrémités de son sabre, qu'il avait posé sur la nuque. Cet homme, de très haute taille, à tête ovale, à nez crochu, au front rasé, ressemblait à un chef arabe, et il en avait la dignité. Il était vêtu d'une courte chemise de cotonnade blanche et de caleçons dont chaque jambe était aussi large qu'un jupon, caleçons très agréables à porter en été, ainsi que nous avons eu l'occasion de le constater. Il était chaussé de babouches de Pechaver et professait pour les Tchatralis le plus profond mépris, les traitant de mendiants éhontés.
Rachmed était dévoré d'ennui, et j'avais peine à le calmer quand de folles envies départir le prenaient. Lorsqu'il était dans cet état d'exaspération, propre aux gens qui ont un besoin inexorable de mouvement et qui sont réduits à l'inaction la plus complète, il venait me trouver. Je lui laissais exhaler ses plaintes, j'écoutais patiemment le conseil qu'il me donnait de tuer un chef tchatrali, de lui voler ses chevaux et de nous en aller à toute bride, changeant de montures chaque fois que l'occasion serait belle, coupant les jarrets aux bêtes avec lesquelles on nous pourrait poursuivre, etc.. Puis je détournais la conversation, et invariablement je l'apaisais d'une histoire que je lui appliquais comme un baume, ou, si vous aimez mieux, à la façon dont David calmait les fureurs de Saiïl, dont le caractère était irritable, comme chacun sait. Les fables de la Fontaine l'amusaient fort.
Rachmed venait de compter les quarante-deux crans tracés sur le bâton de notre tente, par acquit de conscience, car il ne savait que trop bien leur nombre, et crachant, pestant, levant les mains au ciel, menaçant du poing la forteresse et les murailles de pierre qui nous fermaient l'horizon, il se livrait à la mimique du désespoir, quand il aperçut derrière la haie, à cinquante pas, le marchand qui passait la tête et faisait signe de veiller sur nos chiens sommeillant à côté de nos coffres. Le brave homme s'approche et nous annonce que trois hommes sont venus de Guilguit à marches forcées, et qu'ils nous apportent des lettres du vice-roi qui doivent nous être remises en main propre; que depuis quinze jours on nous attend à Guilguit, et que ces Guilguiti vont aller à Tchatral chercher les nôtres, après s'être
reposés, car ils sont venus ici en cinq jours, et leurs pieds sont ensanglantés.
La colombe qui nous apporte ce rameau d'olivier ne tarde pas à apparaître en traînant la jambe. C'est un petit Afghan, vêtu de cotonnade blanche, noir de soleil, à qui nous trouvons, bien entendu, un air d'énergie
Kafir.
et d'intelligence. Il nous remet les lettres datées de Simla et donne divers renseignements à Rachmed, qui boit littéralement ses paroles. Il nous dit qu'il est à nos ordres, que, s'il le faut, il repartira tout de suite pour Tchatral; mais il n'est guère en état de marcher, il montre ses pieds écorchés, et nous voyons bien que lui et ses deux soldats sont complètement courbaturés. Nous l'invitons à reprendre haleine; on lui tue un mouton, on le traite du mieux qu'on peut. Il nous dit que la route est très mauvaise, très pierreuse, très fatigante, mais qu'il la fera avec plaisir pour retourner dans le Kachmir,
car ce pays est habité par des bandits, et s'il devait rester à Mastoudj une semaine, il y tomberait malade.
Cela est vrai, la petite plaine où nous sommes depuis <|iiarante-six jours est devenue un marais pestilentiel, grâce à l'inondation. C'est un véritable foyer de fièvres, et il faut tenir pour un miracle que Rachmed n'ait eu que quelques petits accès et moi aucun, tandis que les indigènes claquent des dents et se tiennent le ventre autour de nous.
Le vice-roi nous envoie de la main de son secrétaire Mackenzie Wallace une lettre fort aimable, et M. Durand nous en envoie une autre en anglais,
où il dit (pie tous les ordres sont donnés pour nous faciliter la route et mettre un terme à nos peines. C'est parfait.
Le surlendemain, le petit Afghan part pour Tehatral, et j'ai alors une altercation avec le premier ministre du jeune prince, qui persiste à nous refuser des chevaux et des guides , sous prétexte qu'il lui faut des ordres de son père pour agir. Nous sommes las de ces simagrées de discipline et d'omnipotence, et nous le sommons, au nom du viceroi dont il connaît le cachet, d'avoir à préparer la caravane pour le 9 juillet, c'est-à-dire le quarante-cinquième cran depuis que mes compagnons sont partis et le quarante -neuvième jour depuis notre arrivée à Mastoudj. Malgré ses regimbades, il finit par s'incliner, quand je lui ai fait comprendre, par une comparaison tout orientale, « que le Tehatral était à l'Inde ce qu'est une magiac (mouche) sous le ventre d'un cheval. Tant que la mouche ne pique pas fort, le cheval ne s'en occupe point. Pique-t-elle, il l'écrase d'un léger coup de pied. » Et, le 9 juillet, ayant été pris, pour comble de bonheur, d'une attaque de sciatique la veille, je me fais chausser par Rachmed des chaussures en peau de cheval qu'il a fabriquées la veille. Il me redresse, me place sur un cheval, et nous nous en allons. Deux jours après, mes reins étaient complètement assouplis, tant il est vrai que le meilleur médecin est le mouvement, pour les voyageurs du moins. Partant de ce principe, nous nous en sommes encore donné jusqu'à la fin de septembre.
Homme du Ya^uistan.
Nous sommes arrivés de l'autre côté de la passe de Laspour sans trop de difficultés pour nous procurer des ânes et des porteurs. Une fois dans la région mal délimitée qu'on appelle Punial et où le khan de Yassin exercerait une certaine influence, nous avons trouvé des soldats du Kacbmir escortant un sac de roupies qu'on nous envoyait de la part du gouvernement anglo-indien. A partir du hameau de Terou, nous avons eu à batailler avec des gens bien barbares et bien braillards, dont nos Kachmiri avaient grand'peur. Nous sommes ici dans le Yâguistan, disaient-ils. Ce mot était prononcé avec une mine défaite. Ces gens paisibles, peu énergiques, des femmelettes, en somme, voulaient nous faire comprendre que nous devions nous tenir sur nos gardes. — On appelle Yâguistan tout le pays habité par des tribus relativement indépendantes. Nous ne voulons pas vous raconter parle menu les* incidents de cette traversée. Tantôt les porteurs jetaient bas leurs charges, tantôt les villageois avec qui l'on avait longuement discuté, et qui avaient promis la veille de porter nos bagages à un prix double ou triple de ce que valaient leurs services, — refusaient le matin de faire quoi que ce soit. Ils s'assemblaient autour de nous, en armes, gesticulant, menaçant; je choisissais dans la foule les chefs à barbe teinte de hennah, les vénérables. En un clin d'oeil, j'en réunissais deux ou trois dans un tas avec l'aide de Rachmed, et, le revolver au poing, après quelques coups de bâton, on les contraignait à donner des ordres à leurs sujets, sous peine d'avoir au moins le nez coupé. Les Kachmiri, enhardis par cet exemple, avec leurs armes, tenaient les autres en respect. Les vénérables, convaincus du sérieux de nos menaces, prenaient le parti le plus prudent, ils
donnaient des ordres, et, ânes et porteurs là, on chargeait, puis on gagnait l'étape suivante, où l'on recommençait.
La route d'hiver, plus commode, avait disparu; elle s'était liquéfiée : en effet, par le froid on passe sur la glace, et elle était fondue. Quand le chaud commence, avant que les eaux soient tout à fait grandes, on suit la partie du lit de la rivière qui n'est pas encore remplie; mais nous étions dans la saison des inondations, et il ne nous restait qu'à grimper des sentiers de chèvre.
Scribe kachmiri.
C'est ainsi que nous sommes arrivés par Goupis sur le territoire de Kachmir, où nous avons attendu à Gahkouch nos compagnons de. route. La réunion, opérée le 20 juillet, a été joyeuse, et nous avons "continué notre route en doublant les étapes. A Guilguit, nous avons été installés dans le bangalow du major Riddulph, par les soins du gouverneur indigène.
Après cinq jours de repos employés à écrire des lettres, nous sommes partis le 29 juillet de Guilguit. La veille, nous avons dit adieu à Havward,
Forteresse de Gahkouch.
qui dort sous une modeste tombe à l'abri de saules enlacés d'une vigne dont les feuilles se mêlent à celles de l'arbre pour faire un charmant ombrage au « gallant olficerand accomplished traveller» , comme dit l'inscription. Tout autour de la tombe, l'eau ruisselle sur un pré aussi vert que ceux d'Angleterre, elle fait un doux bruit, afin d'aider aux gazouillements des oiseaux, aux caquets des poules, car il s'agit de ne pas réveiller le pauvre et courageux voyageur, victime de brigands. Il faut bercer Hayward doucement, les voyageurs ont l'oreille fine; faute de cette précaution, il aurait entendu peut-être ce qu'on disait de lui à la Société de géographie de Londres. Il se serait convaincu d'une chose que les morts savent bien, c'est qu'ils ont toujours tort.
Le 11 août, nous étions sur le lac de Srinagar, dans une barque où ramaient des hommes qui ressemblent à des Sartes du Turkestan et des femmes qui rappellent certains types d'Italie.
Nous sommes restés à Kacbmir quelques jours nécessaires à la confection d'habits et de souliers qui nous manquaient totalement; nous avions abandonné nos deux derniers chevaux à trois jours de Kachmir, mais tous les hommes étaient là, maigres, mais en bonne santé relative et contents d'avoir réussi.
M. Dauvergne, qui nous avait envoyé des provisions reçues à quelques éta-
Femme du Kachmir. *
pes de Kachmir, nous a offert l'hospitalité, et, grâce à d'autres compatriotes, MM. Peychaud, Fabre et Bouley, nous nous sommes crus un instant en France. L'illusion était permise, attendu que Peychaud nous a fait boire de l'excellent vin de Bourgogne produit par des plants bordelais que le sol du Kachmir a transformés. Ayant dit adieu à ces braves amis, dès que nous avons été habillés, nous sommes partis pour Raval-Pindi d'un grand train. Le chemin de fer, puis la diligence nous ont transportés à Sinila, où nous allions remercier lord Dufferin, dont la famille et l'entourage nous ont fait un bienveillant accueil. C'est là que nous avons appris que M. de Balachoff, un Russe, un homme de bien qui habite Paris, s'était intéressé à notre sort et avait mis à notre disposition une somme de six mille francs.
De Simla, nous sommes allés nous embarquer à Korrachee, le 1 er septembre, passant à travers le choléra sans accident, car il était écrit que nous ferions un bon voyage.
AUX. IXDES PAR TEURE.
A Port-Saïd, nous avons quitté Menas et Rachmed, qui sont retournés dans leur pays par Constantinople et Batoum.
A la fin de septembre, nous étions dans nos familles, ayant accompli cette dernière partie du voyage, ainsi que nous le disions ailleurs, «avec la vitesse de l'oiseau qui rentre au nid » .
Indienne «le Korrachee.
TURCOMARS TEKES.