UNE CHUTE DE SADIR
VERS LE KANDJOUT.
et s'arrête dans la neige accumulée sur une plate-forme. Il ne se fait aucun mal. Il remonte en riant. Le pir, qui le regarde, a un sourire et une façon fort drôle de répéter : « Avoua, Sadik! Avoua, Sadik! Oui, Sadik! Oui, Sadik! »
Les seuls incidents comiques que nous ayons sont de ce genre.
Nous arrivons enfin à des collines pierreuses et rondes, et nous campons à Bala-Guizine, au bas d'une gorge descendant de Test.
Au sud, nous avons des cimes neigeuses d'une blancheur immaculée.
Passage de Bala-Guizine.
Jamais voile de vierge ne hit plus blanc. Nous avons marché vers le sud-est. La provision de pain faite à Osch est épuisée, elle a duré cinquante jours, et Sadik fabrique de larges galettes pour plusieurs jours. Bétes et gens sont exténués. Les Wakhis manifestent l'intention de s'en retourner.
24 avril.
Nous avançons vers le sud-est en passant sur la glace. La vallée s'élargit, ce n'est plus une gorge à une heure de Bala-Guizine.
Il y a devant nous un davan, c'est-à-dire une passe facile. Mais c'est une fausse passe, car, l'ayant franchie, nous retombons dans la même vallée. Devant nous un ravin barre le chemin aux chevaux. Nous cherchons long-
temps le moyen de le franchir. Enfin, on trouve, et nous voilà de l'autre côté, sans accident et toujours sur la rive droite.
Vers le soir, le pir et Sadik, que nous avions envoyés en reconnaissance, reviennent et disent que la vallée aboutit à un cul-de-sac où la neige est accumulée en masse si considérable qu'il est impossible de la franchir. C'est très grave. Les bétes n'en peuvent plus, et les hommes ne valent pas mieux. J'irai voir demain, et nous déciderons le retour sur nos pas, peutêtre. Sous campons à un endroit que le pir appelle Zarsotte.
Les Wakbis ont fait preuve dune mauvaise volonté très grande tout le long du jour. Nous avons de la viande qui commence à se gâter, et nous mangeons surtout du terek (millet).
La neige a tombé dans la nuit. Le vent du nord-ouest souffle avec violence. C'est une tempête qui se prépare.
Nos Wakbis se sont sauvés dans la nuit, emmenant leurs koutasses et laissant leurs deux chiens. Nous envoyons Abdourrasoul et Menas à leurs trousses. Ils reviennent sans les avoir vus. D'après les traces, ils ont cinq on six heures d'avance, il est impossible de les joindre.
Le pir, Rachmed et moi, nous allons reconnaître la route du côté du Kandjout.
S'il nous est impossible de passer, nous laisserons nos bagages à Zarsotte avec Menas, à qui nous donnerons sept jours de millet, de farine, et un cheval. Nous irons à Langar et nous aviserons à nous procurer vivres et bétes de somme par tous les moyens possibles. Lorsqu'une caravane passera, nous lui emprunterons le nécessaire ou nous le lui prendrons, en cas de refus, sauf à indemniser.
Si nous trouvons le moyen de passer, nous abandonnons nos bagages à la garde de Dieu, nous allons tous à pied au Kandjout, et nous y racolons des porteurs et des koutasses qui viendront quérir à Zarsotte ce que nous y avons laissé. Si les affaires tournent mal, nous n'avons plus besoin de bagages.
Nous prenons les outils indispensables : une hache pour tailler la glace, une pioche, une pelle de bois, deux chevaux, et pour eux les six poignées d'orge que nous possédons encore, et nous partons, le bâton à la main.
Tantôt le long des pentes, sur la glace, tantôt sur les crêtes rocheuses, où la neige est entassée, nous allons trois heures et demie, jusqu'au point où deux cours d'eau se joignent pour former la rivière. L'un descend du nord-
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est par une très étroite vallée qui devient une gorge, l'autre vient du sudest.
Nous arrivons, par une pente abrupte et deux mètres de neige dans le fond, à un mamelon qui sépare les deux bras; auprès, s'élèvent des colonnes hautes d'environ dix mètres portant des blocs au sommet : curieux phénomène d'érosion. En haut, nous trouvons une neige fort épaisse que les chevaux ne peuvent traverser. Nous les menons à une place abritée où ils trouveront un peu d'herbe, et nous poursuivons notre route, c'est-à-dire que nous la cherchons. En bas, impossible de se risquer, la neige est trop profonde; quand elle cesse, c'est au bord de l'abîme. Nous grimpons sur une espèce de plateau, puis sur un éboulis de roches, à quatre pattes, puis sur une crête, mais c'est toujours un chemin impraticable, même pour des hommes. Nous sommes sur la rive gauche de la rivière descendant du nord-est. Sur la rive droite, nous voyons peu de neige, mais comment y arriver? Il faudrait voler par-dessus la gorge au fond de laquelle nous voyons couler l'eau par les ouvertures de la glace.
Au fond, un peu plus haut, on distingue comme les plis d'un glacier entre des murailles de rochers à pic. C'est là qu'est la passe, selon le pir; elle fait un coude vers est-est-sud, autant que l'on peut juger à travers la neige qui commence à voltiger. Le pir, qui a la légèreté de l'oiseau, nous devance ; il fait halte un instant sur une pointe de roche, et, se tournant vers nous, il crie :
« Je vais aller aussi longtemps (pie j'aurai de force. Si je ne reviens pas, c'est que la route est bonne. Mettez un peu de pain dans mon sac, que vous laisserez là où sont les chevaux. Placez mon manteau à l'abri et de manière que le vent ne l'emporte pas. »
Rachmed parvient à grand'peine jusqu'au pir; il lui donne des abricots, un peu de pain, et il revient avec le manteau que l'excellent homme a ôté afin d'être moins lourd sur la neige et moins fatigué.
En un clin d'œil le pir a disparu. La neige voltige plus épaisse, le vent est plus fort. L'infatigable marcheur, que nous suivons de l'œil du haut des roches, reparait de l'autre coté de la gorge sur la rive droite; nous le voyons glisser, tomber dans la neige, et nous ne voyons plus rien. Soudain le vent souffle avec la plus grande violence, et nous sommes au milieu d'une tempête épouvantable. Des rafales de neige nous enveloppent, on ne voit pas à dix pas. Nous n'avons que le temps de gagner un abri, car le vent nous jetterait bas.
Rachmed est persuadé que le pir ne reviendra plus, qu'il est enseveli dans la neige, et en manière d'oraison funèbre il dit :
« C'était un brave homme. »
Il murmure en outre une sorte de prière où se distinguent les mots d'Allah et de Mahomet. Nous restons là, accroupis sous nos manteaux ; la tempête hurle toujours. Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur au brave pir!
A cinq heures du soir, ne voyant rien revenir, nous décidons de retourner sur nos pas. De temps en temps nous appelons, nous ne retrouvons pas nos traces. La force du vent nous empêche de respirer et de voir. Enfin, voilà nos chevaux ! Nous leur donnons les six dernières poignées d'orge, un peu d'herbe coupée au campement, que nous avons apportée
Sur le chemin du Kaudjout.
dans un sac, et nous nous en retournons lentement, Rachmed criant à chaque instant à la façon kirghiz : « Pir ôôô! Pir ôôô! » Une fois dans la vallée de Zarsotte, nous avons le vent debout, et il nous est impossible de marcher quinze pas sans nous arrêter pour lui tourner le dos et reprendre haleine. Nous étouffons, nous sommes sans forces. Sur les crêtes, nous levons des perdrix-empereurs, comme on les appelle dans le Turkestan. On les entend rappeler.
« Ces bétes-là ont l'àme plus forte que nous, dit Rachmed, elles n'étouffent pas. »
Souvent nous taillons des places à la hache pour les chevaux et pour nous. Nous avons de la glace sous nos chaussures qui ont été mouillées, et notre marche n'est pas sûre.
VERS LE KANDJOUT. 407
Maudit vent qui nous aveugle et nous époumone !
A la nuit, le brave pir nous rejoint. Il s'assied, nous le couvrons d'une pelisse, car il a très chaud. Il nous conte que Ton ne peut passer sur la neige. Elle fond, elle ne supporte plus ; au-dessous, l'eau coule; plusieurs fois il a cru ne pouvoir s'en tirer, mais avec l'aide de Dieu il en est sorti et a pu revenir sur ses pas. Nulle part il n'a vu de sentier pour les bêtes. Selon lui, il est trop tard pour passer, ou trop tôt pour qui voudrait suivre cette route quand même. Il lui faudrait attendre la fonte complète des neiges.
Nous arrivons à neuf heures du soir, très fatigués tous les trois. La tempête continue toute la nuit. Nous consolidons les piquets de tente. Nous nous endormons en pensant qu'il faut renoncer au Kandjout. Demain, nous partirons pour Langar.
Après avoir détruit les objets qui n'étaient pas indispensables, ne conservant que trois cantines, les vivres et la « literie » , nous partons pour Langar le 26 avril. Menas reste près des cantines. Il se nourrira de farine et de millet. Nous n'avons plus de viande, plus de sel, depuis trois jours. Le poisson salé faisant partie de la réserve avec la viande fumée, nous n'y toucherons pas avant que toute la farine soit mangée, et il faudrait que nous soyons dans l'impossibilité complète de nous procurer des vivres. Nous mangeons de la farine à la graisse.
Le 28 au soir, nous sommes à Langar, où nous n'apercevons pas une fumée, pas un kou tasse. Les Wakhis se sont enfuis.
Chemin faisant, nous avons retrouvé les cadavres des chevaux que nous avions abandonnés en allant; les loups en avaient dévoré deux, et près d'un troisième nous avons vu les traces d'un félin de la taille d'une panthère; nous avons perdu encore deux chevaux. Celui de Pépin s'étant cassé les reins, son maître lui a logé une balle dans la tête. Rachmed l'a dépouillé en partie, afin d'avoir du cuir pour nous fabriquer des chaussures à la mode de son pays.
Tandis que nous dressons nous-mêmes notre tente, nous envoyons le pir, Sadik et Rachmed en reconnaissance. Le pir les prendra par la persuasion, s'il le peut; les autres les prendront par l'argent, ou de force. Ils reviennent sans avoir rien trouvé.
Demain, dès l'aube, le pir partira pour Andaman, il tâchera de ramener des Kirghiz avec des koutasses; en tout cas, il nous rapportera la viande de deux moutons et un peu de sel, s'il en trouve. Nous attendrons son retour; la première caravane qui passera,. nous l'tfrrêterons : tel est le programme.
20 avril.
La neige tombe, le vent souffle d'ouest, encore la tempête. Nous sommes sous notre tente. Soudain, les chiens aboient. Qu'y a-t-il? Abdourrasoul prétend qu'il a distingué un chameau en haut de la berge. Nous voilà sur le qui-vive. J'envoie Rachmed, qui prend son revolver et son sabre. Je lui recommande, si ce sont des marchands, de leur dire que nous voulons leur acheter des khames (de la toile de Kachgar). Il ne tarde pas à revenir, il descend la falaise, ou plutôt il se laisse tomber le long, pour arriver plus vite.
«. C'est l'Afghan Ahdoullah-khait qu'Allah nous envoie. Il va venir nous voir. »
Voyez comme tout est bien combiné dans notre voyage! Que nous arrivions un jour plus tard à Langar, et Abdoullah-Khan était passé. A quelle extrémité aurions-nous été réduits? Car Abdoullah-Khan, qui arrive quelques minutes après Rachmed, nous donne des renseignements qui prouvent que sûrement le pir ne ramènera pas de koutasses ni de Kirghiz.
Après qu'il a fait sa prière, rompu le pain et bu la tasse de thé que nous pouvons encore lui offrir, l'Afghan nous conte ce qui suit :
a Aussitôt que vous avez eu quitté Ak-Tach, les Kirghiz se sont rassemblés et ont tenu conseil. Ils voulaient vous attaquer, vous tuer et vous dépouiller de ce que vous possédiez. Ils pensaient faire œuvre agréable aux Chinois, et se partager un bon butin. Tout le monde était d'accord làdessus. Mais la discussion fut animée quand on examina quels procédés seraient les meilleurs pour vous attaquer. Les jeunes étaient pleins d'ardeur, mais un vieux, qui avait vu vos armes, leur fit des objections fort sensées : — Ces gens, dit-il, ont des armes redoutables, ils sont sur leurs gardes, nous ne pouvons les attaquer de front, ni dans la journée. Pendant la nuit, ils vous entendront peut-être, et immédiatement ils tireront sur vous sans hésiter. Aller leur prendre leurs chevaux est chose assez facile, mais ils reviendront les chercher, vous serez obligés de vous battre. Ce sont des « Bahadours » , des hommes courageux, et avant que vous les ayez tous tués, ils auront abattu plus d'un des nôtres. N'ai-je pas raison? — Cela est vrai, firent les Aksakals. Et le projet de vous attaquer fut abandonné.
« Le jour même où l'on annonçait à Ak-Tach que vous aviez quitté Kizil-Khoroum et que vous deviez être à la tête de l'Oxus ou sur le terri-
VERS LE KANDJOUT.
toire afghan, deux Chinois à queues, représentants du dao-taï 1 , arrivèrent avec des cavaliers armés.
« Ils rassemblèrent les bis et leur reprochèrent de vous avoir laissés passer, mais ceux-ci s'excusèrent en disant que vous aviez beaucoup de fusils petits et grands, qui contiennent des cartouches innombrables, et que vous n'aviez fait que passer. Les Chinois ont mandé auprès d'eux les Kirgbiz d'Àndaman qui vous avaient aidés, mais ils ne sont point venus. Tout d'abord, les Chinois voulaient vous donner la chasse, mais on leur a dit que vous étiez déjà sur le territoire afghan, et que l'émir de Caboul serait mécontent si on violait les frontières de ses États. Et ils sont restés à Ak- «
Yak sans cornes et chameau du Pamir.
Tach. Il est ensuite venu un grand chef qui a envoyé des lettres et l'ordre de faire venir des cavaliers de Tach-Kourgane. Il a pris les noms de ceux qui vous ont aidés, et on va les punir.
« Chemin faisant, j'ai vu les cadavres des chevaux que vous avez abandonnés, et j'ai appris que Sarik-Makmed a pris la fuite dès qu'il a su l'arrivée des Chinois. »
Nous demandons à Abdoullah-Khan s'il a rencontré le pir.
a Je ne l'ai pas vu, dit-il, mais il nous a bien vus, soyez-en sûrs. Il s'est caché pour qu'on ne sache où il est. *
Nous disons à Abdoullah-Khan quelle est notre situation et s'il peut nous sous-louer quelques-unes de ses bêtes de somme afin d'aller quérir nos coffres et Menas. Nous voudrions passer marché aujourd'hui, de façon que dès demain les koutasses partent pour Tach-Kouprouk.
Abdoullah-Khan nous dit que son intention étant de congédier les Kir-
1 Nom du chef civil de Kacbgar.
ghiz qui l'exploitent, la chose est facile. Il se charge de nous faire transporter nos bagages à Sarhad, il va y envoyer un piéton demander des bêtes et des hommes, et nous partirons ensemble.
Tout de suite nous envoyons vers les Kirghiz Menas et Sadik avec Abdoullah-Khan. Après des discussions infinies, les Kirghiz consentent à aller à Tach-Kouprouk avec cinq koutasses, qu'on leur payera environ cent francs de location chacun. On a beau leur dire que deux koutasses suffiraient, ils n'en veulent pas démordre. Et nous passons par leurs volontés. Ils emmènent les koutasses inutiles à nous-mêmes, parce qu'ils les chargeront de bois de saule destiné à la construction de leurs tentes : ils se sentent maîtres de la situation et nous font payer cher le a plaisir qu'ils ont d'être utiles à des gens qu'ils aiment beaucoup * . Telle est la réponse d'un coquin à qui je demande pourquoi il nous écorche d'une aussi belle façon. Il ajoute que « si nous étions d'autres personnages, leurs prix seraient encore plus élevés » . Quelle amabilité !
Ils s'en vont avec Sadik, le 30 avril, et nous les attendons jusqu'au 3 mai, passant notre temps à deviser, à regarder tomber la neige et à digérer notre u tchousma » , c'est-à-dire de la bouillie de farine cuite dans la graisse, à laquelle il manque du sel malheureusement. Les estomacs se ressentent d'un manque de condiment, et les gencives sont en mauvais état.
3 mai.
L'aboiement de nos chiens nous annonce l'arrivée d'un noble étranger.
C'est le pir qui vient à pied, traînant son cheval par la bride. Le brave homme se laisse choir plutôt qu'il ne s'assied près du feu. Il est accueilli par les bénédictions de toute la troupe. Rachmed lui fait fête. On décharge son cheval, qui est plus étique que le cheval le plus étique. D'un sac on tire deux moutons taillés en morceaux; une petite outre contient du lait caillé; enfin, l'excellent pir, déliant sa ceinture, nous présente un morceau de sel d'une demi-livre environ. C'est l'abondance.
Il nous explique pourquoi il ne nous amène pas de koutasses.
« Aussitôt que les Kirghiz ont su mon retour, ils se sont assemblés près de ma tente en grand nombre. Les uns voulaient savoir ce qui vous était advenu, les autres, que la crainte des Chinois rendait méchants, voulaient me maltraiter. Le vieux bi que vous avez vu à Moulkali m'a reproché amèrement de vous avoir montré le chemin. Il conseillait aux siens de me lier avec des cordes, de me placer sur un yak et de me livrer aux Chinois. Je leur ai exposé que j'étais Nour-Djane le divana (derviche), que mon devoir
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était de prêter aide à tout homme qui me le demandait, et qu'en travaillant pour vous j'avais travaillé pour Allah.
«. Un furieux m'a crié : a Tu as reçu de l'argent, tu les as servis, tu t'es « vendu et tu les aimes plus que nous. » Je lui ai répondu : « Dieu sait « que je n'ai jamais demandé de salaire aux Faranguis; et ce qu'ils m'ont a donné, je l'ai accepté pour mes enfants. » J'avais des partisans, mon gendre est survenu ; c'est un Afghan, comme vous savez ; il a pris ma défense courageusement, et mes ennemis, se voyant les plus faibles, se sont retirés. Nous avons tué deux de mes moutons, et je suis venu. Vous me permettrez de repartir tout de suite, car les Chinois approchent, mes chevaux sont maigres, mon bétail est sans forces, et il me sera peut-être difficile de fuir. Les circonstances sont difficiles, les Chinois sont cruels, et ma présence au milieu des miens est indispensable. J'ai hâte de partir. Avec l'aide de Dieu, tout s'arrangera. *
Nous lui donnons le cadeau qu'il a bien mérité, Rachmed lui fait cuire un peu de viande, Abdourrasoul lui tend une tasse de thé. Il mange aussi vite que le lui permet sa mâchoire dégarnie. Il se lève, serre sa ceinture, place son sac sur son cheval, et, s'approcbant de nous après avoir écouté nos remerciements, impassible, il porte la main à la barbe, dit : Allah est grand! nos hommes lui serrent les mains, il enfourche son cheval et s'en va.
Dans le même moment, du côté opposé, en haut de la berge, apparaissent des koutasses; on appelle, et nous voyons le gros bonnet de Menas dégringoler la pente avec son maître. Il est bientôt là. Il se précipite comme un affamé sur le lait caillé que lui présente son ami Rachmed, et, entre deux bouchées, il nous conte qu'il ne s'est pas ennuyé, qu'il ramène un cheval que nous avions abandonné, que le sien est tombé dans un précipice et qu'il l'a tué. Il est très content de nous revoir. Il demande des nouvelles du pir, on le lui montre qui s'éloigne, brandillant ses jambes maigres et excitant du talon sa monture; elle va d'une lenteur désespérante. Menas lui crie un adieu, l'autre se retourne et salue d'un geste, puis disparait bientôt derrière le Tchatir-Tach (pierre-tente).
Quelle curieuse physionomie que celle de cet honnête homme au milieu de tant de gredins! Qu'il est laid, et quelle bonne figure! Nous nous rappellerons longtemps sa tête en forme de toupie, large du haut, le front bombé, pommettes saillantes; étroite du bas, avec des joues caves et un petit menton carré; et les minuscules yeux gris qui brillent intelligents dans les orbites profondes, et son nez mince d'oiseau de proie s'abaissant vers la bouche pincée.
Quel marcheur, malgré soixante ans passés ! Quelle légèreté ! Là où nous
enfonçons, lui semble glisser sur la neige. Ce n'est pas l'embonpoint qui l'incommode : il pèse à peine cent livres, quoique d'une bonne taille.
Jamais il n'a demandé un morceau de pain, jamais il n'a réclamé une bonne place près du feu, jamais il n'a proféré une plainte. C'est que Nour- Djane a bien des fautes à expier, qu'il a commises dans sa jeunesse.
Il n'a pas toujours été un homme craignant Dieu. On lui attribue toutes sortes de crimes, d'innombrables barantas (expéditions de pillage); on conte que, lorsqu'il était jeune, nul n'était plus redouté sur le Pamir. Il apparaissait, disparaissait comme par enchantement, aussi insaisissable que le vent. Ses vengeances étaient terribles et ses menaces jamais vaines;
Le pir.
bref, selon la rumeur, Nour-Djane aurait été le plus grand des criminels jusqu'au jour où il fit une conversion éclatante.
Il y a de cela une vingtaine d'années, il eut un songe : il était tombé dans une rivière torrentueuse, les vagues le roulaient, il s'efforçait de nager vers la rive, mais les vagues furieuses le plongeaient au fond des gouffres, et chaque fois qu'il s'élevait à la surface des eaux, il voyait la rive plus éloignée. Longtemps les flots le roulèrent ainsi, et, lorsque la rive fut effacée, il eut le sentiment d'être perdu sans espoir, car le torrent s'était élargi en une mer démontée, la lame était immense et la nuit noire.
Nour-Djane tint ce songe pour un avertissement du ciel, et il résolut d'employer sa vie à bien faire. Il dit les cinq prières régulièrement, prit le bâton de derviche et s'en fut à Khodjend, où il demanda les bons conseils de mollahs fameux, de « pirs » illustres. Chaque année, il va dans cette ville écouter la lecture des livres pieux. Les gens du Pamir, de l'Alaï, du
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Wakhane, le connaissent, et il leur sert d'intermédiaire lorsqu'ils ont des différends, il porte d'un aoul à l'autre les propositions; il prie près des nouveau-nés et sur les morts. On le respecte partout, car il ne songe qu'à faire le bien. Et on l'appelle Nour-Djane-Divana, le derviche, le fou, tant de bonté ne pouvant être que la marque d'une cervelle détraquée; d'autres l'appellent Nour-Djane-Kalifa, lekalife; ceux-là lui donnent un surnom glorieux. Aux yeux du plus grand nombre, c'est un saint, à nos yeux aussi, et vous partagerez cet avis, lecteur.
Nous ne l'avons jamais pris en flagrant délit de mensonge, toujours il a tenu la parole qu'il avait donnée, et, tant qu'il a pu, il a soulagé ses compagnons. C'est un saint.
Lorsque j'arrivais avec lui près de Langar, nous avons été rejoints par des Kirghiz. L'un d'eux lui demanda s'il avait un papier du dao-taï pour oser nous montrer la route sans un ordre de Kachgar. Nour-Djane répondit franchement non, et l'autre lui ayant dit qu'il risquait sa tête, il répondit :
a Je ne crains pas les Chinois, je ne crains que de mal faire, et Allah ! »
Partout on trouve des braves gens, pas beaucoup. Aussi vous ai-je parlé de celui-ci.
Racbmed.
CAMPEMENT PRES DE LAKCAlt.