‹ Du Caucase aux monts Alaï: Transcaspie-Boukharie - FerganahChapitre 19 sur 24 · LA SOGDIANE · texte numérisé non relu

LA SOGDIANE

Dn déjeuner russe, où le pirog, le koulebiaka, le zagouska sont arrosés de libations de vodka, defructovoda et de Champagne russe de la meilleure maison de Moscou. Remarquant que je ne bois le vodka que du bout des lèvres, le capitaine m'apprend que, sous peine de passerpour nihiliste, je dois faire honneur à la boisson nationale.

Les Russes ne parlent jamais des nihilistes que pour s'en réjouir, et la politique est un de leurs thèmes les plus chers. Tout en souhaitant la paix avec leurs voisins d'Europe, ils désirent un petit « divertissement » en Asie. Ils se sont trompés en prenant Kokan et le Ferganah, qui ne mènent à rien. Ce qu'ils convoitent, c'est la possession d'une route stratégique de l'Inde ; entre Hérat, Caboul et Méched^ leur choix est fait : Hérat est leur point de mire. Caboul aux Anglais, Hérat aux Russes. La Baleine laissera faire ce qu'elle ne pourra empêcher, car comment s'opposer à la marche de l'Éléphant à travers une contrée dontles limites ne sont marquées que par de simples poteaux de bois? L'Afghanistan, qui n'est pas une frontière naturelle, sera partagé entre les deux puissants voisins.

Vers le soir, nous quittons les États de l'émir pour rentrer dans les domaines du tzar. Le poteau-frontière sépare deux contrées identiques, et il faut quelque effort de réflexion pour se croire sur le sol russe à la vue d'un troupeau de chameaux marchant sous la conduite d'un Kirghise.

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Les montagnes sous lesquelles est située Samarcande se profilent bientôt dans un prodigieux éloignement sur un ciel qu'enflamment les feux du soleil couchant. Dans l'atmosphère très pure leurs lignes simples et graves, d'une classique beauté, ressortent vivement sur un fond chaud et lumineux. Rien ne peut donner l'idée de ces horizons d'Asie par une arJmirable soirée d'été. Aux immenses plaines s'allongeant à perte de vue succède un pays accidenté que la voie traverse au moyen d'un système continu de courbes, de plans inclinés, de tranchées et de remblais.

Enfin,à neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, nous atteignîmes le terminus du chemin de fer transcaspien. Nous étions à Samarcande.

J'avais encore en tête les correspondances envoyées par les journalistes lors de l'ouverture du Transcaspien. Un télégramme publié dans tous les journaux de l'Europe avait annoncé que le train d'inauguration s'était arrêté au pieddutombeaudeTamerlan. En réalité, le tombeau de Tamerlan se trouve à près de deux lieues de la gare, établie en rase campagne, à cinq verstes de la ville russe, qui est elle-même assez éloignée de la ville sarte.

Des phaétons à deux chevaux attendaient les voyageurs tout comme à Odessa ou à Moscou, et ce fut de cette façon banale que je fus emporté au galop à travers les allées ombragées de grands peupliers qui mènent à la ville russe.

Je descendis dans Tunique auberge de la ville qui a la prétention de s'intituler « Hôtel Central», sans doute à raison de sa situation au milieu de l'Asie centrale. On m'installa dans une chambre à porte feutrée et cadenassée, qui s'ouvrait sur une bassecour, et dont il fallut tout d'abord expulser un coq et son harem qui y avaient élu domicile par une fenêtre veuve de carreaux de vitre. Dans sa suprême saleté, cette chambre me parut l'idéal du confort au cœur du Turkestan. Pour tout mobilier, un vieux fauteuil usé, une table portant une cuvette en fer, et un lit à la mode sarte, comme j'en avais vu àBoukhara. Il n'y avait, bien entendu, ni draps ni serviettes, luxe dont les Russes se passent en voyage.

Cette nuit-là , je m'endormis plein de troublantes pensées. Tamerlan, Marco-Polo, Vambéry, Kaufman, Skobeleff dansèrent autour de moi une danse macabre dans un fantastique palais des Mille et une Nuits.

Au sortir de mes rêves incohérents , ma première idée fut de courir au bureau de poste, car Samarcande a un bureau de poste aussi bien organisé que

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dans n'importe quelle ville d'Europe. J'avais laissé chez moi, tout tristes, des êtres chéris dont je n'avais reçu aucune nouvelle depuis mon départ. Oh! cette constante préoccupation de lettres en pays lointain! Celles que j'attendais étaient arrivées depuis cinq jours : elles avaient fait le voyage en vingt et un jours. Mais j'étais impatient de recevoir des nouvelles plus récentes. Je lançai un télégramme]: la réponse me parvint vingt-six heures après. Fi des distances ! Est-ce bien hier que l'Asie centrale était fermée au monde par sa formidable ceinture de déserts et de montagnes!

Samarcande ! Samarcande! Je croyais rêver en lisant ce nom estampillé en caractères russes sur les enveloppes de mes lettres à côté de celui du cher petit village de Cortenbergh, d'où j'étais parti jour pour jour un mois avant. Et qui sait si Samarcande, aujourd'hui terminus du Transcaspien, ne sera pas quelque jour une étape du grand Transasiatique qui unira l'Europe à Pékin ! La compagnie internationale des wagons-lits organisera alors un Pékin-Express. Il me semble entendre crier en langue administrative: (( Samarcande! Samarcande! Vingt minutes d'arrêt! Buffet! Les voyageurs pour Pékin en voiture! » Il y aura des wagons spéciaux pour les Russes, d'autres pour les Kirghises, d'autres pour les Chinois. Et ce sera grand dommage pour la couleur locale. Tout sera si bien prévu, si bien organisé, si bien administré, qu'un immense en-

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nui naitra de cette désolante uniformité : et le charme des voyages sera rompu. Ceux qui veulent voir la vieille Samarcande du moyen âge doivent se hâter: le JQur est proche où les khalats et les turbans seront abandonnés pour la redingote et le chapeau de haute forme.

Pendant les quelques jours que je passai à Samarcande, je trouvai la plus large hospitalité chez le colonel Poukoloff, qui remplissait les fonctions de gouverneur en l'absence du général Yafimovitch. Prétendant qu'on mangeait mal à la gastinitsa, il me fit promettre de venir chaque jour le voir aux heures des repas. Sa table était si bien servie, et les officiers supérieurs qui la fréquentaient parlaient tous un français si correct, que je me serais cru plutôt en France qu'au fond de l'Asie. La maison du colonel, située au centre de la ville russe, a été habitée autrefois par legénéralKorolkofF, et c'est sous ce même toit que furent accueillis, en 1886, mes amis Capus et Bonvalot. L'habitation, sans étage suivant l'usage du pays, était admirablement appropriée au climat : une exquise fraîcheur régnait dans les appartements couverts de tapis du Turkestan ; le soir, on dînait dans le jardin, sous les grands arbres, à la lumière des bougies. A table revenaient souvent les noms de Bonvalot et Capus, qui avaient su conquérir toutes |

les sympathies des Russes. Un jour, il fut question du j

colonel Burnaby, qui fut l'objet d'amères critiques. j

Il faut avouer que le voyageur anglais , après avoir

reçu des Russes le meilleur accueil, s'est montré fort peu aimable pour euK dans son livre fameux sur Khiva. Sans la protection des autorités russes, jamais il ne serait entré vivant dans cette ville.

Depuis l'occupation de Samarcande par les Russes, on 1872, une ville européenne s'est élevée comme par enchantement à quelque distance de la ville sarte^ comme à Tachkent, comme à Margheliane, comme à Tchardjoui. Partout les vainqueurs ont eu soin de s'établir assez loin des indigènes, parmi lesquels le typhus et la diphtérie font de gi*ands gavages dans la saison chaude. Partout ils ont créé d'épais ombrages pour se garantir des feux homicides d'un soleil qui annonce le voisinage de l'Inde.

J'avais lai plus grande peine à m'orieoter dans ce dédale d'avenues verdoyantes où des maisons blanches, sans étage, se cachent derrière un double rideau de peupliers serrés les uns contre les autres. La ville russe est un immense jardin, dont la fraîcheur est entretenue par des eaux courantes qui coulent à ciel ouvert le long des trottoirs en terre battue. Pour passer d'un^trottoir à un autre, il faut franchir ces ruisseaux par de grandes enjambées: le soir, on risque de s'y casser le cou. Grâce à l'irrigation, les peupliers atteignent en très peu d'années un développement extraordinaire, et leurs ombrages font presque oublier qu'on est sous un ciel de feu. Chaque matin, pour rafraîchir l'atmosphère, on déverse leau des ruisseaux sur les allées où l'on entretient

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une boue épaisse : cette humidité perpétuelle contribue beaucoup à engendrer les fièvres dont presque tous les Russes souffrent en été, en dépit de Teifrayante consommation qu'ils font de la quinine.

Les maisons qui bordent les allées sont pour ainsi dire invisibles, tant elles sont bien dissimulées derrière les arbres : et comme les allées sont désertes et silencieuses, on se demande si l'on est dans une ville ou dans quelque domaine seigneurial. De loin en loin, on croise un phaéton dont les chevaux vont à toute vitesse, menés par unisvostchik indigène. Personne ne va à pied, sauf les soldats. Voici justement un bataillon qui passe en blouse blanche et casquette blanche, non pas musique en tête, mais chantant les chants guerriers du Cosaque. D'un bout à l'autre de Tempire du tzar, le soldat est dressé à chanter au .pas cadencé, et chaque fois que je rencontrais ces braves bataillons chantants, je me sentais tout transporté d'un martial enthousiasme.

Les larges avenues aboutissent, au cœur de la ville, à des ombrages plus touffus encore : là sont disséminés , dans un parc qu'on adi^irerait dans n'importe quelle capitale d'Europe, la maison de plaisance du gouverneur, le joli pavillon du club militaire et la chapelle russe aux verts clochetons moscovites. Mais, de tous ces ombrages, il n'en est pas de plus délicieux que ceux du boulevard Abrahamoff, qui rappelle le nom du héros qui fit l'assaut de Samarcande. Trois allées parallèles, longuesd'une

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verste, courent SOUS répais rideau de verdure des saules et des peupliers. Ce boulevard, que Paris envierait à Samarcande, a été planté par le général KorolkoflF, actuellement gouverneur du Ferganah. Abrahamoffet Korolkoff sont les deux véritables créateurs de cette ville moderne édifiée en quelques années à côté d'une des plus vieilles cités de l'Asie.

Après une visite sommaire de la ville russe, je rentrai à la gaslinitsa. Comme je prenais le thé dans la cour, et que je faisais de vains efforts pour m'expliquer en russe avecTaubergiste, un aimable voisin vint me tirer d'embarras : c'était Tintrépide voyageur autrichien Troll, célèbre par ses explorations en Kurdistan, en Perse, au Cachemir, en Chine. Il se trouvait à Samarcande depuis un mois et se disposait à se rendre dans l'Inde par Kachgar, le Karakoroumet leLadak. Quarante-cinq ans, figure énergique, tête rasée à la musulmane, dou^ d'un tempérament résistant et d'une patience à toute épreuve, possédant à fond plusieurs langues européennes avec une teinte du russe, du turc et du persan, c'était le vrai type de l'explorateur asiatique. Pendant mon séjour à Samarcande, il fut mon inséparable compagnon, et il me servit de guide dans la visite de la ville sarte dont il connaissait toutes les merveilles et tous les mystères.

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