Excursion en Turkostan et sur la frontière russo-afghane
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quarante mille Tekkés, presque toute la population de l'oasis, y compris les femmes et les enfants. L'armée russe , au nombre de huit mille hommes , disposait d'une imposante artillerie; mais les canons furent complètement impuissants contre les épaisses murailles déterre, où les boulets s'enfonçaient à une faible profondeur sans pouvoir faire de trouées à jour.
SkobeleflF imagina alors de creuser une mine sous les murs et de pratiquer une brèche au moyen de la dynamite. Qu'on juge de l'impression que durent faire sur l'imagination des indigènes les effets de l'explosion : à la vue des casquettes blanches qui pénétraient par la brèche, ils furent tellement frappés d'épouvante et de stupeur, qu'ils ne songèrent pas un instant à prolonger une résistance inutile contre des êtres auxquels ils attribuaient une puissance surnaturelle.
Ce fut drapeaux déployés etau son des instruments de musique que les Russes firent leur entrée dans la citadelle. Lorsque, en 1886, eut lieu à Askhabad l'inauguration du chemin de fer, ce fut aux sons de la niéme musique militaire que fut saluée l'arrivée du premier train. Le souvenir de Ghéok-Tépé était resté si vivace dans l'esprit des indigènes, qu'on les vit aussitôt se jeter dans la poussière la face contre terre, pendant que femmes et enfants jetaient des cris épouvantables, croyant que ces sons terribles étaient le signal d'un nouveau carnage général.
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On dit que les soldats russes, dans Tivresse de la victoire, se livrèrent à tous les excès : ce furent d'horribles scènes de massacre^ de viol et de pillage, dans lesquelles des milliers d'indigènes perdirent la vie.
Et cependant, telle est l'aptitude de fraternisation des Russes à l'égard des vaincus, que la plupart des chefs tekkés qui commandaient hier à Ghéok- Tépé sont aujourd'hui enrégimentés au service du tsar et sont devenus ses fidèles sujets.
Les morts furent si nombreux qu'on dut les enterrer sur place : pour couvrir leurs corps on y jeta les pelletées de terre empruntées aux murs mêmes de l'enceinte : et voilà pourquoi ces murs, qui étaient autrefois beaucoup plus élevés, n'ont plus aujourd'hui que quatre ou cinq mètres de hauteur.
A part cette dégradation, l'aspect de la forteresse tekké n'a pas changé depuis le siège de 188J. J'ai été frappé des vastes dimensions de l'enceinte, qui n'a guère moins d'une lieue de tour ; la brèche par laquelle les Russes pénétrèrent dans la place fait face au chemin de fer. Les murs sont littéralement criblés de trous creusés par les boulets qui s'incrustaient impuissants dans l'argile molle.
Je les escaladai sans beaucoup de peine, et j'embrassai d'un coup d'œil l'ensemble de cette construction militaire carrée, dont le type n'a pas varié depuis bien des siècles. A l'aide de l'imagination, je pouvais reconstituer les créneaux disparus, du haut des*
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quels les Tekkés tiraient sur les assiégeants, et où, après l'assaut; ils furent trouvés morts dans la position que prennent les musulmans pour mourir au champ de bataille, la tête inclinée sur les genoux. Rien ne m'a plus vivement impressionné que l'aspect désert et morne de cette vaste enceinte qui abrita toute la population d'une contrée, et où dorment actuellement dans le sein d'Allah des milliers de Turcomans.
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Au départ de Ghéok-Tépé, vers quatre heures du soir, le ciel s'assombrit subitement comme à l'approche d'un cyclone. Du bout de l'horizon, venant en droite ligne de la Caspienne, accourait, comme pour envahir l'Asie, une immense nuée noire portant la foudre dans son sein. Le train s'élança à toute vapeur à la rencontre de la nuée, et aussitôt nous fûmes plongés dans une nuit effroyable : en une seconde nous vîmes s'évanouir le vaste horizon du désert et les dentelures de la chaîne persane, en une seconde nous franchîmes la limite nette et précise qui séparait le calme de l'ouragan, un de ces ouragans grandioses, comme on n'en voit qu'au désert. D'énormes colonnes de sable, tourbillonnant sur elles-mêmes avec une vitesse vertigineuse, passaient devant nous comme des visions troublantes et fantastiques.
Mais voici que la nuée noire crève subitement comme au commandement d'une puissance invisible. Miracle ! l'eau du cieltombe, l'eau du ciel qu'on n'a plus vue dans toute l'Asie centrale depuis six mois I Mais au lieu de tomber en pluie, elle forme
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comme une prodigieuse trombe, comme une cataracte immense se précipitant d'en haut. Terrifiant spectacle, rendu plus sinistre encore par les éclairs dont les lueurs éblouissantes illuminent presque constamment cette nature en délire, et par les coups de tonnerre dont le fracas est répercuté par les parois des montagnes. En quelques minutes, le désert de sable est transformé en un immense lac jaune parsemé d'îles et sillonné de torrents furieux qui s'élancent en cascades du haut de la chaîne persane.
Au bout d'une demi-heure, la trombe d'eau disparaît subitement, la nuée noire s'entr'ouvre par places, un pan de ciel bleu apparaît çà et là, et l'arcen-ciel brille dans la nue. A une chaleur étouffante succède une fraîcheur délicieuse. Chacun peut espérer un instant la fin du redoutable phénomène, mais ce n'est qu'une illusion. A sept heures du soir, à l'approche ^de Bami, le déchaînement des eaux reprend avec une fureur nouvelle : cette fois, c'est l'image de ce que dut être le grand déluge. Du milieu du désert changé en mer n'émerge plus que la longue bande de terre qui forme le terrassement de la voie ferrée ; et cette bande est menacée d'être sub-^ mergée à son tour, car Teau monte toujours, et les rigoles creusées le long de la voie sont devenues des fleuves dévastateurs, qui charrient avec leurs eauK le limon que leur apportent les torrents des montagnes.
Nous partons de Bami avec l'appréhension de ne
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pouvoir^ atteindre la Caspienne;] tout le monde a comme le vague pressentiment d'un grand désastre. En effet, à peine avons-nous franchi deux verstes avec une prudente lenteur, que le train s'arrête pour retourner à Bami, où nous rentrons pour passer la nuit dans les wagons, sans connaître exactement rétendue des dégâts qui rendent la voie infranchissable.
Le lendemain, par la plus gl orieus e matinée qui ait jamais succédé à la tempête, je me mets en route avec le président du tribunal de Samarcande pour aller reconnaître les lieux. Nous cheminons sur la voie, qui à simple vue d'œil est construite trop légèrement pour résister aux cyclones du désert : au lieu d'être établie sur du ballast, elle repose sur un petit talus de terre qui ne s'élève pas à plus d'un pied au-dessus de la plaine ; les deux fossés latéraux d'où sont extraites les terres dont il est formé ont trop peu de profondeur pour servir d'écoulement aux eaux amenées par les pluies torrentielles. La voie est d'ailleurs minée en mille endroits par d'énormes fourmis qui en compromettent la solidité. Dans la saison des pluies, la proximité des montagnes, d'où descendent les eaux dévastatrices, est une menace constante.
En arrivant sur le lieu du désastre , nous sommes témoins des terribles effets du phénomène météorologique auquel nous avons assisté la veille. Les eaux, perforant le talus en maints endroits^ ont transformé
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la voie en une série de ponts; les rails et les billes sont suspendus dans le vide; mais plus loin le spectacle est plus navrant encore : le flot irrésistible n'a plus laissé la moindre trace du talus et a emporté les rails, comme de simples fétus de paille, à plus de mille mètres de ce qui fut la voie ferrée, de telle façon que le désert est jonché des débris du Transcaspien.
Si le dégât était local, quelques terrassiers indigènes recrutés sur les lieux auraient bientôt fait de le l'éparer, mais la voie est détruite en plus de dix endroits entre Bami et Kizil-Arbat, sur une étendue de cinq verstes, et il faudra beaucoup d'hommes et beaucoup de temps pour combler les brèches, fixer les billes et river les rails.
Nous rentrons à Bami la tète basse, comme des naufragés du désert, résignés à attendre l'heure où la Providence leur enverra du secours.
Ce qui rend plus triste encore notre sort, c'est que nous sommes menacés de la faim. Bami est une de ces petites stations intermédiaires érigées en plein désert, loin de toute agglomération d'êtres humains ; une femme y tient un misérable bufifet sous une tente qui émerge comme une île du sein des eaux amenées par l'inondation : on ne peut y entrer qu'au moyen d'un pont improvisé. La pauvre femme^ qui n'a jamais eu à nourrir tant de monde, en perd la tête : ses provisions sont épuisées au bout de vingt-quatre heures, et nous sommes réduits
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à boire du thé et à fumer des cigarettes, en attendant l'arrivé du train de secours. Les moins à plaindre sont encore les soldats et les indigènes, qui ont apporté avec eux leurs provisions.
C'est un curieux spectacle que celui d'un train en détresse dans le désert. Dans les wagons dont ils ont fait leur demeure forcée, les passagers résignés se livrent chacun à leur passe-temps favori. Les uns jouent aux cartes; d'autres, avec des débris de journaux, se confectionnent de petites pipes en papier qu'ils bourrent de tabac; d'autres boivent le thé ou le vodka; la plupart dorment tout le long du jour, sauf à l'heure du repas, composé suivant les ressources de chacun. Les soldats dînent d'œufs et de pain noir, et leur luxe suprême est de consommer du saucisson; chacun confectionne son thé dans le samovar, ustensile dont le Russe ne se sépare jamais.
Le wagon dés musulmans offre un coup d'œil particulièrement pittoresque : dans une asmophère suffocante, imprégnée d'une odeur sui generis, on y voit tous les types de l'Asie : toutefois, les Persans y sont plus nombreux que les Turkmènes, dont les habitudes nomades s'accommodent mieux de la locomotion à dos de chameau que du chemin de fer. Ils étendent par terre leurs lapis et s'y assoient sur les talons, passant paresseusement la journée à tirer des bouffées de leurs tchilim ou à rêver dans une complète inaction, suprême jouissance du musulman. A l'heure de la prière, tous se dispersent dans
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la campagne et font leurs dévotions à Mahomet.
Le wagon des Asiatiques est toujours encombré sur les trains du Transcaspien. Au début, ils se défiaient du chemin de fer qu'ils regardaient comme une nouveauté diabolique; mais peu à peu la crainte fit place à l'admiration, et aujourd'hui il n'est si fanatique musulman qui ne trouve beaucoup plus pratique de se rendre à la Mecque par la voie rapide du Transcaspien que par les anciennes routes des caravanes.
Bamî, dont je ne soupçonnais pas le nom avant d'y avoir fait naufrage, a joué un certain rôle historique dans la conquête du Turkestan. C'est là que mourut du charbon le général Lazaref, qui commandala première expédition russe contre lesTekkés. C'est aussi à Bami que les Russes, sous la conduite de Skobelcff, prirent d'assaut une petite forteresse tekké dont on peut voir les vestiges à quelque distance de la gare. C'est à Bami, enfin, que Skobeleft, dans l'hiver de 1880, prépara pendant trois mois sa campagne contre Ghéok-Tépé. Nous avons visité, à deux verstes de distance, le village russe qu'il avait construit pour abriter son armée : remplacement était fort bien choisi, au pied des montagnes du Kopet-Dagh, et près d'un ruisseau au bord duquel croissent quelques saules.
Ce village, qui n'eut qu'une existence éphémère, est aujourd'hui tout à fait abandonné. On est étrangement impressionné 'à Taspect de ses maisons
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vides, aux vitres brisées, de ses rues désertes et silencieuses, autrefois animées par les chants guerriers des héros de Ghéok-Tépé. Çà et là, on rencontre des fûts de canon, des voitures d'ambulance hors de service. La maison qu'habite Skobeleff est restée à peu près intacte : elle est, comme toutes les autres, faite hâtivement de boue et de torchis, et Ton y voit encore, dans la chambre à coucher, les débris du lit en fer oii le vaillant soldat se reposait de ses rudes travaux de guerre. Près de la maison de Skobeleff se trouve une construction d'assez vastes proportions, qui servit probablement d'hô-pital.
Tout le monde sait que ce fut la campagne de Skobeleff qui fut l'occasion de l'établissement du chemin de fer transcaspien. Après la désastreuse retraite du général Lomakine^ en 1879, Skobeleff, qui venait de se couvrir de gloire dans les Balkans, reçut l'importante mission de rétablir le prestige du nom russe aux yeux des Tekkés de l'oasis d'Akhal. La difficulté du transport du matériel de guerre à dos de chameaux avait été une des grandes causes de l'insuccès des campagnes précédentes. Sur les 12.273 chameaux employés par le général Lomakine, 8.377 avaient succombé dans le cours de l'expédition. C'est ce qui décida Skobeleff à substituer à ce mode de transport une voie ferrée qui partirait de sa base d'opérations établie à Krasnovodsk, sur la Caspienne.
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II eut recours, pour la réalisation de son plan, au général Annenkoff, chef du département des transports dans Tarmée russe. Mais avant même qu'Annenkoff et son bataillon n'eussent achevé la ligne stratégique, le fougueux soldat emportait d'assaut cette même forteresse de Ghéok-Tépé,dcvantlaquelle Lomakine avait dû battre en retraite. Le fait se passait le 24 janvier 1881.
Au mois de décembre suivant, Kizil-Arbat était relié à la Caspienne par la voie ferrée d' Annenkoff. C'était, dans l'intention de ses constructeurs, un chemin de fer stratégique, uniquement destiné à faciliter la soumission des Turcomans, et nul ne songeait alors à un Transcaspien, qui aboutirait un jour à Samarcande. Kizil-Arbat resta même pendant trois ans le terminus du chemin de fer.
Mais les événements politiques prirent bientôt une tournure qui vint donner à ce premier tronçon de chemin de fer une singulière importance. Ce fut d'abord, en 1884, la soumission volontaire des quatre Khans de Merv; puis, en 1885, l'incident afghan du Kouchk, qui faillit amener entre l'Angleterre et la Russie la rupture des négociations relatives à la délimitation des frontières.
C'est alors que les Russes résolurent de prolonger le chemin de fer dans la direction de la nouvelle frontière, en prévision d'une guerre possible. Le général Annenkoff, avec son bataillon de soldats renforcés par des milliers d'ouvriers indigènes, pour-
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suivit la pose des rails le long du Kopet-Dagh; mais, dans rintervalle, l'affaire du Kouchk s'était arrangée par la voie diplomatique.
Dès lors, germa dans le cerveau d'Annenkoff la grandiose conception qui fut exécutée en moins de trois ans. Il ne s'agissait plus d'une voie purement destinée à faciliter une expédition militaire, il s'agissait désormais de créer un chemin de fer transcontinental ayant pour but de réunir en un magnifique faisceau toutes les conquêtes russes en Asie centrale, en joignant celles de la Boukharie à celles du pays tekké. Les travaux furent menés avec une si prodigieuse activité que, dès le 27 mai 1888^ la locomotive put faire son entrée triomphale à Samarcande.
Lorsqu'on traverse les vastes plaines de la région qui s'étend de la Caspienne à l'oasis de Merv, on aperçoit souvent, à quelque distance du chemin de fer, des aouls ou villages turcomans, agglomérations de tentes que les nomades transportent d'un lieu à un autre. Durant les heures mortelles passées à Bami, nous allions de temps en temps visiter un de ces aouls dont les tentes, au nombre d'une vingtaine, étaient groupées sous les murs de la forteresse tèkké qui fut prise par Skobeleff. Nous étions accueillis à l'entrée de l'aoul par d'énormes molosses blancs qui faisaient d'abord mine de vouloir nous écharper, mais qui fuyaient lâchement à la vue de nos solides bâtons. La bienvenue nous était souhaitée par l'offre d'un magnifique melon qu'un indigène détachait du
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sol à notre intention : la culture du melon est la seule à laquelle se livrent ces nomades. Nous circulions ensuite au milieu des tentes, qui en langue turkmène s'appellent kibitka.
Qu'on s'imagine des constructions de forme circulaire, à toiture conique, où n'entrent d'autres matériaux que le feutre, les nattes et le bois : les pièces de feutre sont fixées à la charpente au moyen de cordes en poils de chameau. On pénètre dans l'habitation par une porte formée de pieux latéraux et d'un linteau. A l'intérieur, le sol est recouvert de feutre, sauf l'espace central où Ton allume le feu. A la charpente, sont accrochés quelques ustensiles de ménage. Assises sous la tente, de vieilles femmes fabriquent, avec la laine du mouton et du chameau, le feutie et les merveilleux tapis tekkés. Une de ces femmes, à qui nous eûmes l'indiscrétion de demander son âge, répondit qu'elle n'avait que trente hivers : nous lui en eussions donné soixante! Nous ne pouvions que jeter par la porte des regards furtifs dans l'intérieur des kibitkas, car les Tekkés n'invitent jamais l'étranger à y entrer.
La kibitka se démonte en quelques instants, et la charpente en est si légère qu'elle ne dépasse point la charge d'un chameau. Dans leur existence nomade, les Tekkés transfèrent continuellement leurs villages d'un lieu à un autre, emportant avec eux leurs habitations et emmenant leurs chevaux et leurs troupeaux.
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Les Tekkés étaient très fiers de nous montrer leurs superbes chevaux pur sang, qu'ils élèvent en plein air avec les soins les plus affectueux, les enveloppant de couvertures en feutre pour les préserver du froid de la nuit. Le Tekké n'a rien de plus cher au monde que son cheval : il vendrait sa femme plutôt que de s'en dessaisir. Un Tekké, qui était allé à Merv monté sur un cheval de bel aspect, s'en vit offrir la somme ronde de mille roubles : il accepta le marché, mais à condition qu'on lui payerait toute la somme non pas en papier-monnaie, mais en belles pièces d'argent. Comme le rouble en argent est plus rare encore en Asie centrale qu'en Russie, il fut convenu que le Tekké reviendrait un mois après, lorsque l'acheteur aurait pu rassembler les écus sonnants. Le nomade revint en effet. Quand on lui compta les mille roubles empilés sur une table, ses yeux parurent un moment fascinés par l'éclat du métal blanc; il ramassa la somme, mais ensuite il parut hésitant; puis, jetant tout à coup les roubles par terre, il sauta sur son noble coursier et reprit le chemin du désert.
Ce ne fut que le surlendemain du désastre de Bami qu'arriva le train de secours, expédié par le gouverneur d'Askhabad. Tout espoir de pouvoir nous embarquer avant plusieurs jours à Ouzoun-Ada était perdu, car le télégraphe avait apporté la navrante nouvelle que le steamer, à demi démoli par Touragan qui avait sévisurla Caspienne en même temps qu'en Asie, était hors d'état de reprendre la mer. Le train nous apporta des vivres, et, ce qui valait mieux encore, nous amena deux cents soldats qui mirent aussitôt la main à la bêche pour combler les lacunes de la voie. Le colonel Karpoif, chef de section à Kizil-Arbat, dirigea les travaux avec une telle activité, qu'en deux jours la voie fut rétablie.
Quand, le 14 septembre, après quatre jours entiers de station à Bami, le train se remit en marche, ce fut un hourrah frénétique, une joie de naufragés qu'on rapatrie. Au bout d'une heure, nous arrivâmes au poteau- verste portant le numéro 275 : c'est là que l'ouro^gan s'était particulièrement acharné
contre la voie; les rails avaient été emportés par les eaux torrentielles à des distances énormes, et comme ils étaient encore mal assujettis, nous passions avec une prudente lenteur. Les deux cents braves soldats étaient tous là, travaillant sous un soleil d'enfer à consolider la voie.
Dans la soirée nous arrivâmes à Kizil-Arbat, où nous attendait un excellent dîner qui nous consola des privations souffertes à Bami. Le lendemain matin, le train nous déposait à Ouzoun-Ada, sur les rives de la Caspienne.
Avec quel bonheur je sortis du wagon que j'avais habité pendant huit jours ! Avec quelle joie je me plongeai dans l'eau claire et fraîche de la Caspienne !
Ouzoun-Ada, qui m'avait paru si triste lorsque j'y avais débarqué, un moisavant, me parut une grande ville après les déserts de l'Asie centrale : avec ses maisons de bois, elle a, de loin, un faux air de ville norwégienne, mais sans sapins et sans rochers, car il n'y a partout que du sable.
Le jour même, je pus m'embarquer avec mes amis deSamarcande à horddeV Alexandre III, magnifique steamer à aubes, qui venait d'arriver en rade. Ce steamer, qui file ses treize nœuds à l'heure, est éclairé à l'électricité et construit selon toutes les règles du confort moderne. Il y avait, à l'arrière, une intéressante ménagerie composée des plus rares produits du Turkestan : un bouquetin, deux gazelles, un chien kirghise, deux chacals, un loup, un aigle,
deux hiboux et deux gigantesques lézards envoyés au prince Dondoukoiï'-Korsakotf par le colonel Alikhanotf, gouverneur de Merv; puis encore un superbe cheval pur sang et un mulet offerts par le khande Khiva ou grand-duc héritier.
Nous débarquâmes à Bakou après une très rapide traversée de seize heures. Je m'arrêtai deux jours à Tiflis. Le 21 septembre, je m'embarquai à Batoum, sur la mer Noire, abord du Cambodge, grand paquebot des Messageries maritimes qui faisait autrefois le service de l'océan Indien. Nous touchâmes à Trébizonde et aux autres villes turques de la jolie côte d^Anatolie, et au bout de cinq jours nous arrivâmes à Gonstantinople, queje voyais pour la première fois.
Après l'Asie centrale^ j'avoue que Stamboul m'a laissé assez froid. Où étaient mes coupoles de Samarcande I Où étaient mes turbans et mes khalats ! A part le merveilleux Bosphore, qui m'a ravi jusqu'à l'extase, je n'ai vu à Gonstantinople que des palais de mauvais goût construits par des architectes européens, beaucoup de gens en redingote^ et, horribile dictu ! — des tramways et même des chemins de fer funiculaires I
Au bout de deux jours, je me remis en wagon^ car je devais — dura lexy sed lex ! — retrouver le !•' octobre mon rocher de Sisyphe. L'Orient-Express me dédommagea des lenteurs du Transcaspien. Je vis défiler comme en un rêve les paysages de la péninsule des Balkans^ Andrinople, Philippopoli, Sofia>
RETOUR A TOUTE VAPEUR 26t
Belgrade, Pesth, Vienne. Quatre-vingts heures après avoir quitté Stamboul, j'ai rivais à la date fatale, à quatre heures du matin, au terme de ma course, commencée le 21 juillet.
En ces dix semaines j'avais pu accomplir le cycle d'un voyage touchant aux abords du Pamir et aux portes de la Chine. Qu'un itinéraire de cette envergure soit devenu aujourd'hui une simple tournée de vacances judiciaires, c'est là un fait assez intéressant pour que j'aie cru devoir lui donner l'authenticité de la poste en le signalant aux autorités géographiques par une communication datée de Marghellane, point extrême du parcours, et qui parvint en vingt jours à destination.