‹ Du Caucase aux monts Alaï: Transcaspie-Boukharie - FerganahChapitre 9 sur 24 · LA ROUTE OU CAUCASE · texte numérisé non relu

LA ROUTE OU CAUCASE

Odessa fut ma première étape d'un itinéraire par

les voies rapides jusqu'au seuil de l'empire chinois.

Il y a quelques années, lorsque la Russie n'avait pas

encore son beau réseau de cliemins de fer, ce n'était

pas une mince affaire que d'aller à Odessa: personne

n'aurait osé songer à entreprendre par terre un aussi

long voyage; la voie maritime était le chemin leplus

court, et l'on s'estimait heureux si en quinze jours on

arrivaità destination. Aujourd'hui, le voyage se réduit

à quatre-vingts heures de wagon par la route direcle

de Berlin, Breslau, Gracovie et Lemberg. Quoique la

Russie passe généralement pour un pays froid, Odessa

m'a paru, en été, une des villes les plus étouffantes

de VEurope. Aussi mon premier soin fut-il de cou-

rir me plonger dans la mer Noire, dont les eaux, en dépit de son nom^ sont fort bleues et fort limpides.

La physionomie d*Odessa n'a rien de moscovite : fondée à la fin du siècle dernier, cette ville est essentiellement moderne et cosmopolite. Les passants à qui je demandais mon chemin me répondaient quelquefois en français, plus rarement en russe, le plus souvent en italien, en grec, en turc, en persan, en arménien ou en quelque autre idiome invraisemblable. Je passai quelques heures charmantes chez notre sympathique consul général M. Paul Hagemans, qui habite, à une lieue de la ville, une villa placée dans un site ravissant, sur un rocher qui domine la mer.

Les excellents paquebots de la Compagnie Russe de navigation à vapeur vont en quatre jours d'Odessa à l'autre bout de la mer Noire, en faisant esoale aux différents ports de la côte méridionale de la Russie. Comme la mer Noire estgénéralement fort belle en été, c'est une traversée des plus agréables : la plupart des passagers russes parlent le français avec cette facilité et cette correction qui étonnent toujours l'étranger. Le bateau touche à tous les port de la Crimée et s'arrête quelques heures dans la magnifique rade de Sébastopol, qui pourrait contenir toutes les marines du monde. Je descendis à terre et, par un soleil d'enfer, je fis l'ascension d'une colline qui commande unim-^ raense panorama. La ville se déploie en amphithéâtre au bord d'une baie merveilleusement abritée; audelà de la baie on aperçoit la fameuse colline de

Malakoff, et le cimetière russe où reposent, sous une pyramide en granit, dix milles héros morts en défendant leur pays. La campagne environnante est d'une aridité absolue, d*une tristesse navrante: pas un arbre, pas un pouce de verdure sur ce sol jaune comme le sable du désert. La lumière éclatante du soleil de Crimée ne peut égayer le site, dont Taspect est bien en harmonie avec les funèbres souvenirs qu'éveille le nom de Sébastopol. Les ruines i^estées debout à côté de coquettes maisons modernes racontent aujourd'nui encore les grandes hécatombes accomplies en 1855. Parmi les passagers du Tchesarevna se trouvait un ancien officier de la marine française, du nom de Charles Martin, qui avait pris part au bombardement de la ville : ce témoin oculaire du drame savait le raconter, à tant d'années de distance, avec la même sûreté de mémoire que s*il s'était agi d'événements de la veille.

Batoum, où Ton débarque au bout de la traversée, est un port situé à l'extrémité orientale de la mer Noire. Annexée à la Russie depuis la dernière guerre, cette ville est devenue aujourd'hui la tête de ligne du chemin de fer transcaucasien qui unit la mer Noire à la Caspienne. Débarqué au lever du soleil, je n'eus que le temps de prendre le train qui part une fois par jour, à huit heures du matin, à destination de Tiflis.

Le pays qu'on traverse au sortir de Batoum est un de^ plus insalubres du Caucase : des marais pesti-

lentiels, laboratoires de toutes les variétés de fièvres connues, dorment sous un fouillis de végétation qui donne au paysage un aspect semi-tropical. Cette région m'a rappelé d'une façon frappante la Terre chaude mexicaine dans les environs de la Vera- Gruz : môme exubérance de végétation, mémo atmosphère empoisonnée par la décomposition des matières organiques. Pour achever la comparaison, j'ajouterai que le chemin de fer du Caucase, dans la première moitié de son parcours, peut être mis en parallèle avec le célèbre chemin de fer qui mène à Mexico. Il a fallu triompher ici des mêmes difficultés de terrain dans la construction de la voie, et c'est au moyen d'une interminable série de zigzags que l'escalade se fait. Il ne faut pas moins de trois machines pour hisser le train jusqu'au sommet de la montagne de Souram. Un tunnel de plusieurs lieues de longueur, que l'on terminait lors de mon passage, permettra bientôt d'éviter la longue ascension de la montagne : le trajet de Batoum à Tiflis sera ainsi raccourci de quelques heures.

Du haut de la montagne de Souram, célèbre par les excellents vins que l'on y récolte, on jouit d'une vue grandiose sur les cimes neigeuses du Caucase, au milieu desquelles se détache la blanche pyramide du Kasbek, plus haute que le Mont Blanc. La grande chaîne ne m'apparut, toutefois, dans toute sa magnificence, que lorsque je la contemplai plus tard du versant Nord. Il en est de même des Pyrénées, qui

sont incomparablemeut plus imposantes du côté de la France que du côté de TEspagne.

Aux arrêts du train, longs et fréquents, on a le loisir d'observer les plus beaux types de la race blanche sous les costumes les plus riches et les plus pittoresques qui soient au monde. Qu'ils soient originaires de la Circassie, de la Géorgie, de la Mingrélie, ou encore des provinces reculées et à demi sauvages de la Souanéthie, ces Caucasiens ont tous une pureté de traits, une noblesse de port, une fierté de prestance qui nous suggèrent, à nous autres Occidentaux , d'amères comparaisons sur ce que nous devons paraître à leurs yeux dans toute la dégénérescence physique de notrerace surmenée par les travaux et les soucis de la vie civilisée. Ces peuples ont religieusement conservé le costume de leurs ancêtres du moyen âge : les individus les plus pacifiques paraissent redoutables et féroces, sous Tappareil guerrier qu'ils aiment à étaler sur la poitrine et les hanches : il n'est si humble Caucasien qui ne soit chargé de tout un arsenal de pistolets, de cartouches, de longs poignards à gaines d'argent, de sabres enfermés dansdes fourreaux richement ornés. Nombre d'entre eux n'ont pour tout avoir, indépendamment de leurs armes, que leur titre de prince ; on m'a montré au Caucase tant de princes, que j'ai fini par me croire prince moi-même.

Bien tard dans la nuit on aperçoit les mille lumières d'une grande ville de 120.000 âmes : c'est Tillis,

la capitale de la Transcaucasîe. Un drojki me mène ventre à terre de la gare au centre de la ville et rae dépose sur la place d'Érivan, devant Thôtel du Caucase, dont le propriétaire est français. Le lendemain, par une chaleur de four à plâtre, je me mets en devoir d'arpenter les rues et les bazars en compagnie de l'interprète de Thôtel, un Mingrélien portant très fièrement le costume national de son pays.

Tiflis est la ville des contrastes ; c'est un pot à couleurs où se mélangent sans se combiner tous les éléments de l'Europe et de l'Asie. Elle se compose de trois villes distinctes, et sa population comprend au moins une demi-douzaine de races difiFérentes. Les Russes et les Allemands forment Télément européen; l'Asie est représentée par les Géorgiens, les Arméniens, les Persans et les Tatars, sans compter toutes les variétés de la race caucasienne connues sous les noms de Mingréliens, Abkhasiens, Ossètes, Lesghiens, Imérétiens, etc.

La ville russe a de larges rues bien alignées, bordées de hautes maisons et de somptueux magasins à l'européenne, plantées de beaux arbres, abondamment arrosées. Elle a un air de nouveauté qui annonce que la conquête du Caucase ne date pas de longtemps. Une magnifique artôre, Golovinski Prospect, la traverse de part en part : là résidait autrefois le grand-duc Michel dans un palais où lui a succédé le prince Dondoukoff-Korsakoff, gouverneur général du Caucase.

Mais pourquoi courir en Transcaucasie pour voir une reproduction des quartiers fashionables de Saint-Pétersbourg ou de Moscou? Bien plus curieux, bien plus « couleur locale » est le vieux Tiflis, une vraie ville orientale qui s'allonge [au bord de la Koura, rivière aux eaux jaunes et bourbeuses, profondément encaissée comme le Tage à Tolède. Quel dédale de ruelles étroites et tortueuses pleines de boue et de poussière, aussi mal pavées que peuvent l'être des ruelles persanes ou arméniennes, aussi sales que peut l'être l'Orient ! Mais combien plus pittoresques que les correctes artères de la ville nouvelle ! Un adorable fouillis de boutiques de bric-àbrac, de cuisines en plein vent, d'ateliers ouverts, où mille métiers et mille industries se font sous les yeux des passants. Car les échoppes ne sont élevées que d'un pied au-dessus du niveau de la rue, en sorte que le passant se trouve à deux pas du marchand ou de l'artisan, qui se tient accroupi par terre, assis sur les talons, au milieu de ses articles accrochés au mur. Vous étiez tantôt en Russie, vous voici maintenant en Perse, écarquillant les yeux devant les mêmes scènes dont vous pourriez vous rassassier à Tabriz ou à Ispaban. Suivant l'usage persan, chaque industrie, chaque commerce a son quartier désigné, sa rue ou son bazar à arcades couvertes : dans telle rue Ton ne voit qu'armuriers forgeant des épées et des poignards ; dans une autre ce ne sont que tailleurs confectionnant des vêtements ;

s LE CAUCASE

puis ce sont la rue des selliers, la rue des joailliers, li rue des barbiers et vingt autres qui ont chacune leur physionomie particulière, et qui sont bmyantes ou silencieuses suivant la nature de l'industrie qui s*y pratique. Dans la rue des chaudronniers, par exemple, c'est un tapage assourdissant : du matin au soir, on y entend le bruit du marteau tombant sur le cuivre.

La rue des armuriers n'est guère moins animée. Les artisans dont la patience égale l'habileté y con- <^ fectionnent ces magnifiques couteaux à gaines d'ar-

gent doré d'un merveilleux travail, que tout Caucasien est fier de porter à la ceinture; ils vous font éprouver la trempe de l'acier en abattant violemment le tranchant de la lame sur une grosse pierre dont ils font jaillir une gerbe d'étincelles. Il y a des armes de toutes grandeurs et de tous prix : on m'a montré des poignards longs d'un mètre, enfermés dans des peaux de serpent ou de requin, et valant jusqu'à deux cents roubles. Le marchand réclame d'ailleurs toujours un prix très exagéré, et il faut perdre un temps énorme à tomber d'accord avec lui.

Une des rues les plus curieuses du vieux Tiflis est celle des boulangers : leurs fours sont d'énormes vases en terre, de deux mrtres de profondeur, en l'orme de tonneaux, enfoncés dans le sol jusqu'au bord; ils appliquent sur les parois intérieures leurs pains plats qui y restent adhérents comme d'énormes pains à cacheter et y cuisent lentement, sous l'in-

fluence du feu de braises entretenu au fond du vase. Rien ne m'a plus stupéfié que de voir ces boulangers plonger la tête la première dans ces singuliers fours où règne une température d'enfer et y rester plusieurs minutes soit pour alimenter le feu de braises, soit pour retourner les pains; il est incroyable qu'ils n'en sortent pas cuits à point comme leur marchandise.

Pour en finir avec les bazars, citons celui des fourrures, où pendent des peaux de tigres d'Hyrcanie, des peaux d'ours du Caucase et des bourkas en peau de chèvre du Daghestan ; puis encore le bazar des tapis, où l'on peut voir les produits de la Perse, du Daghestan, du Khorassan, du Kurdistan, de Bagdad et même du Turkestan. On peut juger de l'immense consommation qui se fait à Tiflis de ce ffenre d'articles, si l'on songe que les indigènes emportent leurs tapis en voyage et en font même des courdjines, sortes de sacs de voyage où ils enferment leurs effets. Les marchands de tapis, la plupart Persans ou Tatars, se tiennent dans des pièces toujours fort sombres, ce qui est un grave inconvénient pour Tacheteur, mais un précieux avantage pour le vendeur.

Tiflis fut pendant longtemps sous la domination de la Perse, et voilà pourquoi la vieille ville a conservé une physionomie persane très accentuée. La population iranienne y est très nombreuse aujourd'hui encore, et on reconnaît les descendants des anciens maîtres du pays à leurs longues robes de

couleur sombre et à leurs bonnets noirs en peau de

mouton. Ce sont d'habiles ouvriers, excellant surtout dans le métier de maçon, et se contentant de presque rien pour leur subsistance.

A peu près aussi nombreux que les Persans sont les Tatars, qui forment une population flottante à raison de leurs habitudes nomades; la plupart exercent le métier de voiturier sur les routes de la Perse et de la Caspienne.

Les Arméniens forment un élément important de la population : on les reconnaît à leur teint basané. De toutes les races asiatiques, c'est certes la plus entreprenante et la plus apte aux affaires :1e commerce est presque entièrement entre leurs mains, et ce sont des Arméniens qui exercent la moitié des emplois dans l'administration russe en Transcaucasie. Telle est leur astuce qu'on dit dans le pays qu'un Arménien vaut trois juifs. Aussi sont-ils cordialement détestés par les autres races, et particulièrement par les Géorgiens.

Les Géorgiens forment, à Tiflis, la race dominante: c'est qu'en effetilsysontchez eux, puisque Tiflis, avant d'être une ville persane, fut la métropole de l'ancien royaume de Géorgie. Quoique la plupart des Géorgiens soient nobles, et que nulle part les princes ne soient aussi nombreux qu'à Tiflis, ils sont presque tous pauvres, et beaucoup sont réduits à servir en qualité de domestiques. Le plus grand nombre ont abandonné le costume national pour s'habiller à l'européenne, mais les femmes ont heureusement

conservé leur coquette coiffure, sorte de diadème qui laisse tomber sur les épaules un long voile de mousseline blanche et qui leur donne un grand air de noblesse et de fierté.

La beauté des Géorgiennes est proverbiale ; mais c'est un type stéréotypé dont on se lasse: toutes sont faîtes sur le même modèle, et il n'est si beau visage classique qui ne devienne banal, lorsqu'il se répète chez tous les individus. La caractéristique de la race est la nonchalance. Ce peuple géorgien n'a jamais produit, depuis la reine Tamara, ni un guerrier, ni un savant, ni un poète. Il semble qu'il se soit laissé abattre par les longues luttes qu'il a dû soutenir contre le Turc et le Persan, pour tomber finalement sous le joug russe.

Pour se faire une idée de l'étrange mélange deraces et de langues qu'offre la capitale du Caucase, il faut aller dans un de ces charmants jardins publics, où la haute société- se rend le soir pour prendre le frais et entendre la musique. J'y allai plusieurs fois en compagnie de notre aimable consul, M. Megvinoff. C'est là qu'on peut voir les princesses géorgiennes dans toute la splendeur de leur costume théâtral ; les Arméniennes s'y montrent dans le même costume ; les femmes russes y vont les unes dans leur gracieux costume national, les autres en vulgaire toilette parisienne ; quant aux femmes persanes, on les cherche en vain, car leur religion leur défend de se montrer en public. On n'imagine pas une plus complète con-

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