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fusion de langues que celles qu'on entend parler par cette foule bigarrée. Je ne pouvais jamais deviner la langue que parlaient les belles promeneuses que je voyais passer autour de nous pendant que nous dégustions les vins du Caucase ou les sorbets glacés: était-ce du tatar, de l'arménien, du persan, du géorgien ou de Tossète? M. MegvinofiF, linguiste distingué en sa qualité d'Arménien, m'expliquait en français ces problèmes ardus qui .se compliquent encore des questions de religion. Car les musulmans sont divisés en deux sectes : les chiites et les sunnites, qui s'abhorrent mutuellement. Les Tatars sunnites et les persans schismatiques chiites ont chacun àTiflisleurs mosquées rivales.
Ce qui ne fut pas une de mes moindres surprises, ce fut d'entendre la musique qu'on joue aux jardins publics de Tiflis. Comme les Géorgiens ne comprennent absolument rien à la musique persane ni les Persans encore moins à la musique russe, on en donne pour tous les goûts : tour à tour on entend un orchestre russe, un orchestre géorgien, un orchestre persan. Rien ne m'a paru plus drôle que la musique persane : le son sauvage des tambourins et des mandolines accompagnait un chant bizarre, indéfinissable, que je ne pourrais mieux comparer qu'aux cris plaintifs d'un homme qui aurait une fièvre violente et serait sur le point de rendre le dernier soupir.
Tiflis est, en été, |une des villes les plus torrides du monde. La chaleur y est si insupportable que la
plupart des hauts dignitaires désertent la ville pour se réfugier dans les montagnes. Le prince Dondoukoff-Korsakoif, gouverneur général du Caucase, se trouvait à Kislovodsk, charmant sanitarium situé de l'autre côté de la chaîne, à trois journéesde voyage de la capitale. En Tabsence du gouverneur général, je présentai mes devoirs au gouverneur de Tiflis, prince Georges Ghervachizé. Géorgien de naissance, il supportait mieux que les fonctionnaires russes ie climat de sa patrie. Il me retint à déjeuner et m'initia aux mystères d'une table caucasienne où défilèrent les mets les plus fins de la Géorgie et les vins les plus savoureux du Souram et de la Kakhétie. Quand je lui parlai de mon projet de voyage en Turkestan, il me déclara nettement que c'était folie de vouloir affronter le soleil de l'Asie centrale au mois d'août ; à l'appui de son opinion^ il cita un fait qu'il considérait comme absolument concluant : de tous les peuples du monde, ce sont peut-être les Chinois qui s'accommodent le plus facilement des températures extrêmes; or, une ambassade chinoise qui avait récemment passé à Tiflis, se rendant de Saint-Pétersbourg à Pékin par la voie de l'Asie centrale, dès son arrivée en Turkestan, s'était vue contrainte de rebrousser chemin pour ne pas succomber sous une température homicide. Le prince me parla aussi du danger decontracter les fièvres mortelles qui régnent en été dans ces contrées insalubres, et il ne m'épargna pas même la description des scorpions et
autres bétes venimeuses dans la compagnie desquelles je passerais mes nuits. Ces avis, loin d'ébranler ma résolution, ne firent que la fortifier. J'ai toujours pensé que c'est en été qu'il faut visiter les pays chauds et en hiver les pays froids.
Toutefois, avant de poursuivre ma route vers l'Asie centrale, je ne pus résister au désir de consacrer quelques jours à une visite sommaire du Caucase, car j'avais la tête pleine des séduisants récits que j'en avais lus dans le livre de mon ami Orsolle, (( le Caucase et la Perse. />