INTRODUCTION
On trouve dans les « Essais» de Montaigne un chapitre intitulé : « Des poulces » (1) et dans ce chapitre des relations historiques intéressantes qui montrent que, de tout temps, le pouce fut considéré comme une partie importante et capitale au point de vue fonctionnel.
« Les médecins disent que les poulces sont les mais- « tres de la main, et que leur étymologie latine vient « de pollere (2). Les Grecs l’appellent avrxew, Comme « qui dirait une aultre main. Et il semble que parfois « les Latins les prennent aussi dans le sens de main « entière. »
Et Montaigne cite à l'appui ces deux vers de Martial :
Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata, surgit (3).
À Rome, c'était un signe très important que de lever ou de baisser le pouce, et plus d’un gladiateur dans le cirque ne dut son salut ou sa mort qu'au pouce du César.
« Les Romains dispensoient de la guerre ceux qui
(1) Essais, livre Il, chap. XXVI.
(2) Etre fort et puissant.
(3) Trop libres pour être traduits, dit, en note, l'éditeur de Montaigne (Buchon).
Ed —
« éloient blecés au poulce, comme s'ils n'avaient « point la prinse des armes assez ferme. »
On faisait couper les poulces à ses ennemis vaincus pour leur ôter le moyen de combattre. Et certains linguistes font dériver de cette coutume le mot po/fron (a pollice {runco).
Au reste, l'usage populaire à encore, de nos jours, consacré celte importance significative du pouce par toute une série de locutions. « Donner le coup de pouce », «mettre les pouces » sont des expressions qui évoquent l'idée d'interventions actives el efficaces.
N'est-ce pas encore par « un joli coup de pouce » que se faitl'extériorisation du talent chez le sculpteur artiste.
I y aurait matière à d'intéressantes considérations sur ce sujet dans le domaine extra-médical.
Mais, pour rester sur le terrain médical, que de choses à dire, que d'arguments à développer pour montrer que /e pouce et ses nouvernents représentent en somme l'expression la plus différenciée de la fonclion motrice.
L — C'est chez l'homme que son développement anatomique est le plus important, que son appareil musculaire est le plus riche, que ses mouvements sont le plus complexes. |
I suffit de jeler un coup d'œil sur la série animale pour se rendre comple que sa différenciation est progressive, que sa forme el ses mouvements s'enrichissent à chaque degré gravi dans l'échelle des espèces. Nous reviendrons sur ce point à propos de la physiologie du pouce.
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Il. — Il n'est pas moins intéressant d'observer chez l’homme le développement des mouvements au moment de la naissance ; des constatations concordantes ont été faites à ce sujet par Preyer, par quelques évolutionnistes anglais, Mumford, en particulier, plus récemment par M. Porol.
Le nouveau-né ne possède, à la naissance que des mouvements très rudimentaires réductibles à un simple jeu de flexion et d’extension avec pronation. La supinalion, les mouvements de préhension e& de manipulation tous ceux qui nécessitent les mouvements différenciés du pouce, l'investigation digitale n'apparaissent que progressivement entre la 10° et la 30 semaine pour se perfectionner plus tard.
Or il est à peine besoin de rappeler que cette complexité croissante du mouvement est en relation étroite avec la complexion de plus en plus grande du sytème nerveux du jeune enfant, avec en particulier le développement progressif de son intelligence el de ses centres corticaux.
II. — Enfin, létude de faits pathologiques nous fournit de nombreux exemples de cette importance primordiale du pouce au point de vue de la fonction motrice.
La perte du pouce par suite d'un traumatisme ou d’une amputation est une infirmilé des plus gênantes et entraine des incapacités graves.
Plus redoutable encore est cette maladie, mvyslérieuse dans ses lois pathogéniques, latrophie museulaire progressive d'Aran-Duchenne, qui frappe et dé-
charne les membres, en commençant par les extrémités. Il semble que la loi d'évolution plane encore sur cette maladie qui commence son travail de destruction régressive par les muscles les plus différenciés, les derniers développés, les muscles du pouce.
L'aboutissant de cette régression est cette attitude spéciale de la main, « main du singe », quisemble reculer l'homme d'un degré dans la série animale.
Les faits que nous voulons étudier ici sont de cet ordre : ce sont des faits pathologiques d'une autre nature pourtant que ceux auxquels nous venons de faire allusion : ce ne sont plus des fontes musculaires d'origine médullaire, ce sont des paralysies par lésion des centres corticaux. Une lésion localisée de l'écorce cérébrale peut entrainer la paralysie isolée du pouce telle est la proposition principale. C’est en somme aborder une fois de plus cette grosse question des localisations cérébrales sur laquelle notre maitre le Prof. Lépine à fourni un des premiers travaux d'ensemble (1875) et à l'édification de laquelle il à apporté des matériaux précis et d’une grande portée. C'est lui en effet qui le premier à signalé que les monoplégies d’origine corticale pouvaient être partielles.
Il a montré en effet que le pouce pouvait être paralysé seul, ou qu'il pouvait garder son intégrité alors que les autres doigts étaient paralysés.
Ce second groupe de faits a tout autant de valeur au point de vue physiologique que le premier et nefaitque confirmer l'existence d'un centre spécial pour les mouvements du pouce. Son étude ne peut être séparée de
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= {1 — l'étude du premier groupe (paralysies isolées du pouce).
Mais un point encore plus intéressant est la facon dont on doit concevoir cette question des centres corticaux. Une observation que nous rapportons nous montre que le pouce peut être paralysé partiellement (paralysie des mouvements de flexion et conservation des mouvements d'extension). Ge fait nous confirme cette notion que {a représentation corticale est une représentation fonctionnelle et non géométrique, que l’unilé corticale est une unilé de fonction. Telle est la seconde proposition qui découle de l'examen des faits que nous apportons.
Nous avons adopté l’ordre suivant dans lexposé desÉarts en 0 :
Lo) Dans le chapitre [, nous rappelons l’anatomie et la physiologie du pouce:
2°) Dans le chapitre IT, nous exposons l’état actuel de nos connaissances sur les centres corticaux et les paralysies corticales en général; |
3°) Dans le chapitre III, nous envisageons la question plus spéciale du centre cortical du pouce et des monoplégies brachiales partielles qui intéressent le pouce (paralysies isolées du pouce et de ses diverses fonctions — paralysie des doigts avec conservation des mouvements du pouce); ;
4) Enfin, nous rapportons un certain nombre d’observations de paralysies corticales où se manifeste très nettement l'autonomie du pouce au point de vue moteur. |