LE DIPTYQUE
Au fond de la salle du musée, dans un recoin bien humble et bien délaissé du public, est suspendue Vœuvre du vieux maître, du primitif flamand ou italien. Malgré leurs couleurs éclatantes et toujours jeunes, qui ressortent avec vigueur sur le fond sombre de leurs vantaux reliés par la patine des charnières et sur leurs cadres noirs, ces chefs-d'œuvre des Memling, des Orcagna, n'attirent pas les regards de la foule qui ne les comprend pas. Pour remplir leur devoir de connaisseurs bien éduqués, tes visiteurs s'arrêtent, le nombre de minutes convenable à l'apaisement de leurs satisfactions artistiques, devant la toile que leur guide catalogue parmi les œuvres à la mode ; puis ils passent, la conscience satisfaite de l'obligation accomplie. Ils passent, et peu daignent arrêter un regard distrait sur le diptyque, sur cette œuvre antique et démodée, qui est une énigme pour la banalité du vulgaire et ou il ne voit qu'un contraste destiné à J aire ressortir les progrès de l'art humain. Seuls, quelques hommes qui ne vont pas demander à la foule ou aux livres compétents les sujets dignes de leur admiration, quelques artistes à l'âme éprise d'idéal, des hommes au sens
chrétien, passent rapidement devant les chefs-d'œuvre de la Renaissance ou devant les mièvreries du dixhuitième siècle et viennent s'arrêter émus devant le primitif solitaire et inconnu.
C'est que, dans ces deux peintures juxtaposées, autour de la figure centrale qui en constitue l'unité, se déroule tout un poème, poème de l'ordre surnaturel, éclos de l'àme mystique du vieux maître et transparent à travers les formes émaciées de ses personnages qui semblent ne plus tenir à la terre et prendre déjà leur essor vers le ciel. Ce poème, contemporain de tous les siècles, est celui des actions de la grâce sur la créature humaine, des luttes, des victoires, des transformations, des sur naturalisations, qui font passer cette dernière des vulgaires bassesses de son origine terrestre aux irradiantes illuminathons de ses destinées futures. Ce poème, c'est celui de la sanctification d'une âme, d'une de ces merveilles opérées par l'amour de Dieu et la coopération de l'homme.
C'est une de ces merveilles surnaturelles que nous avons le désir de redire pour la gloire de Dieu et le bien des âmes. Ici Marie, la Reine du ciel et de la terre, la Vierge immaculée, la Mère de Jésus et des hommes, a le rôle principal ; dans cette action en deux parties, nous allons l'admirer travaillant, avec la suave patience et l'invincible ténacité de son cœur maternel, à la conquête d'une âme, et puis, après
l'avoir faite sienne, la transformant par l'amour et la jetant transfigurée dans les abîmes du cœur du divin Crucifié. C'est un diptyque que nous allons essayer de peindre, diptyque qui, comme les œuvres des primitif s , pourra ne pas arrêter les regards de la foule et oà la silhouette du héros se détachera en contours étranges, en formes anormales sur le fond de la banalité contemporaine.
Oui, nous l'avouons sans difficulté, notre saint était un original. En thèse générale, du reste, malgré le sens peu flatteur que le langage courant attribue à cette épithete, nous prétendons que la sainteté et l'originalité ne sauraient être deux termes s'excluant l'un Vautre et que plutôt, étant données l'essence de la sainteté et la mission qui lui est réservée dans l'Eglise de Dieu, l'originalité doit entrer pour une part notable dans la constitution de ces êtres privilégiés que la vénération de leurs contemporains ou les décisions canoniques désignent sous l'appellation de saints. Si nous ouvrons le Dictionnaire de Littré, nous lisons que /'original est « l'être qui a un caractère d'origine primitif ; — qui est marqué d'une marque propre ; — qui agit et se comporte sans imiter personne. » C'est précisément parce qu'ils portent dans leur vie l'éclatante empreinte de leur origine divine, c'est parce qu'ils ne cherchent pas à miter les hommes, c'est parce qu'ils ne sont pas comme tout le monde que les
saints, malgré leur humilité, jouent un grand rôle dans l'humanité. Voltaire disait : a II y a peu d'hommes vraiment originaux ; presque tous se gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume !. » Être comme tout le monde, c'est le fait de Végoisme qui veut éviter V effort, de la médiocrité qui prétend cacher ses impuissances ou ses lâchetés sous l'égide d'une théorie ; c'est le fait du vulgaire, de la masse qui cède aux bas instincts de la nature et ne trouve pas la Jorce de donner son coup d'aile pour s'élever au-dessus de la terre. Les saints sont appelés par Dieu, non seulement à se sanctifier eux-mêmes, mais encore à sanctifier leurs frères. Ils sont les pionniers de la marche en avant. Ils sont les combattants d'avant-garde dans la lutte contre les vices spéciaux de leur époque. Cette mission dévolue aux saints dans l'Église leur impose un caractère d'originalité, puisqu'ils vont à rencontre de la marche du tout le monde de leur temps. Nous avons donc le droit de dire que, si tous les originaux ne sont pas des saints, tous les saints sont, dans une plus ou moins grande mesure, des originaux.
C'est précisément parce que notre héros fut un original, poursuivant dans les aspirations de son âme et dans les efforts énergiques de sa volonté un idéal incompris de la joule ; c'est parce qu'il quitta