CHAPITRE XI
COMMENT LE TERRIBLE FRERE GABRIEL. DANS SA SOIF DE MORTIFICATION, LNFLIGE DE RUDES SACRIFICES A LUI ET AUX SIENS.
L'œil scrutateur et méfiant que le ïière Gabriel promène sans cesse sur son être intérieur, n'a pas tardé à sïnquiéter des liens encore bien vivaces qui le rattachent à la terre. Quoique ces liens tiennent bien fortement à son cœur, ou plutôt à cause même de cela, il prend la résolution de les rompre et d'en faire le douloureux sacrifice pour que rien ne vienne arrêter l'essor de son âme vers la patrie céleste.
En religieux obéissant, il s'est soumis sans réclamation et avec une scrupuleuse exactitude à toutes les prescriptions du Père Prieur relativement à ses rapports avec sa mère, nous avons vu combien était peu fréquente et surnaturelle la correspondance échangée entre ces deux saintes âmes. Néanmoins, en s'examinant avec sa loyauté native, le frère constate au fond de son cœur la secrète satisfaction de se voir obligé par la sainte obéissance à renoncer à ses premiers desseins et à leur apporter des atténuations qui au fond ne laissent pas que de lui être agréables.
RÉFECTOIRE DE l'aBBAYE DE CHAMBA8AKD
Il surprend, pendant ses heures de travail, son imagination qui, au lieu de prendre ses envolées vers sa Mère du ciel, va de temps en temps faire ses visites à celle de la terre, se permet de rapides excursions à ce cher Espirat, se représente la scène de cette dernière prière que la mère et le fils ont faite ensemble sur le tertre du jardin la veille de la séparation. Ces constatations le remplissent de confusion et de regrets ; il n'entend pas admettre de concessions qu'il trouve redoutables et d'atténuations dans son sacrifice qu'il veut entier. Aussi se décide-t-il à profiter de la liberté qui lui est rendue sous ce rapport pour reprendre son premier projet de séparation absolue et en préparer d'ores et déjà la prochaine exécution.
S'il était seul en jeu, il n'hésiterait pas à brusquer la solution; mais il y a sa mère, cette mère qu'il chérit aussi, cette mère à qui il a déjà imposé tant de douleurs et de sacrifices et qui les a supportés avec une toute sainte résignation et une admirable énergie. Elle a le besoin et aussi le droit d'être ménagée au moins dans le mode d'exécution de la sentence prononcée par l'intransigeance de son fils. Aussi, dans chacune des rares lettres que le frère Gabriel écrit à sa mère, il ne manque jamais de fixer la date de celle qui doit suivre, et les intervalles deviennent de plus
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en plus considérables, ce qui est l'acheminement vers la mesure radicale que le trappiste laisse déjà pressentir et dont la perspective pèse douloureusement sur le cœur de Mme Mossier.
Pour tempérer et compenser ces rigueurs, pour consoler des déchirements d'Ame dont il a science, les lettres du fils, en même temps qu'elles deviennent plus surnaturelles, plus remplies de l'esprit de Dieu et détachées de la terre, sont plus imprégnées de tendresse et de reconnaissante commisération pour une douleur à laquelle il n'est pas étranger et ne peut pas être indifférent. 11 associe ces êtres bien-aimés à son sacrifice et s'efforce de leur en dévoiler les grandeurs, les consolations, les récompenses, en portant leurs regards de cette terre où tout passe, même les douleurs, jusqu'au lieu du bonheur sans limites, des réunions qui ne cesseront plus.
La pieuse et héroïque mère accepte tout de son aimé et vénéré Gabriel et se soumet sans plaintes. sans réclamations, à toutes ses volontés. Elle écrit fidèlement, selon la permission donnée, le ier juin 1875 et reçoit l'admirable réponse que nous allons donner ici et qui nous dit les célestes tendresses et les indomptables énergies de ce cœur :
Gloire à Dion !
Merci, ô mon Dion, du courage que vous avez donné à ma sainte mère I
Faisons sacrifices sur sacrifices et îamais nous ne pourrons vaincre Dieu en générosité. Offrons à ce divin Maître, vous, le plaisir que vous aviez à m'éerire, et moi, le bonheur que j'ai à vous lire. Tous m'adresserez votre prochaine lettre dans cinq mois, c'est-à-dire le le 1er novembre, j'y répondrai. Pauvre mère ! ! !
Le 10 du mois prochain, jour de votre fête, et anniversaire de grâce pour votre enfant 1, bénissez le Seigneur qui, en vous prenant votre fils, vous a fait à vous, mère chrétienne, une faveur que sainte Monique n'a obtenue qu'au bout de trente années de larmes et de prières. Je connais l'étendue de votre foi : aussi je suis sans crainte ; vous avez gravé dans votre âme cette noble pensée : que le chrétien souffre mais n'est jamais malheureux.
Portez vos douleurs au pied de la croix ; mon cœur y sera avec le vôtre en union de prières et de sacrifices.
Il y a des heures où, vers le soir, l'église est déserte, silencieuse, où tout porte au recueillement, où l'on se sent plus près de Dieu; aimez, à ces moments-là, à vous prosterner aux pieds de la sainte Vierge, à offrir à la Mère des douleurs, à la consolation des affligés, vos prières et vos larmes, — et vous vous relèverez assez forte et courageuse pour ne plus penser à moi que dans vos prières. Mon si bon père, mon angélique sœur Eugénie et tous nos chers absents, qui nous ont tant aimés, me commandent d'en agir ainsi avec vous. Plus l'épreuve sera difficile, le sacrifice douloureux, plus le Dieu de miséricorde, dans sa bonté infinie, vous en récompensera. Votre lettre, toute d'héroïsme et d'abnégation, m'a fait grand bien et m'a soulagé d'un grand poids. Merci, ô ma bonne mère ; combien vous avez dû prier pour obtenir un tel courage et une si grande résignation !
Ici-bas, tout n'est que mensonge et vanité. Ayons toujours les yeux en haut ; notre Rédempteur nous tend la
1. 10 juillet, fête de sainte Félicité, patronne de Mme Mossier, et anniversaire du pèlerinage de Gabriel à Fourvières en 1874.
main ; saisissons cette main divine, qui seule peut nous conduire à la vérité et aux félicités éternelles, où rien ne pourra plus nous séparer.
Soyez intimement convaincue que je suis parfaitement heureux et que la vie du trappiste, qui est toute d'aimer Dieu et de le servir, peut seule donner le bonheur.
Tous les jours j'entends la messe à votre intention; ma sœur et ma tante ne sont pas oubliées. Je me recommande aux prières de tous nos parents et amis.
Sous ma robe de moine, bat toujours un cœur qui vous aime au delà des barrières de cette misérable vie et qui voudrait graver dans vos âmes ces deux mots : Dieu seul 1
Marie-Gabriel.
Comme ces deux cœurs sont dignes de se comprendre et d'unir dans un même holocauste leurs immolations respectives. Mais comme toujours, quand deux êtres unis par les liens d'une affection profonde et réciproque se trouvent violemment séparés par la tourmente, ce n'est pas celui qui part pour les dangers de la guerre ou les immobilités du cloître qui est le plus à plaindre ; il est soutenu par les grâces de la vocation et par l'exaltation de la lutte, tandis que celui qui est resté au foyer désert dans sa silencieuse solitude, voit les heures succéder aux heures sans que l'activité de la vie vienne apporter ses distractions à des douleurs qu'il subit sans y avoir été appelé etpréparé. Telestlecas deMmeMossier. Afin de tromper les amertumes des longues attentes elle cherche des prétextes pour écrire au Rêvé-
LE MOINE jg~
rend Père lui-même. Dom Antoine ressent une respectueuse compatissance pour cette vaillante chrétienne qui offre son douloureux sacrifice avec tant d abnégation et ne cherche pas à disputer à Dieule précieux trésor donné à Chambarand- ne pouvant et ne voulant arrêter son novice dans la rude voie de la perfection religieuse, il comprend qu il y a une œuvre de charité à faire, que Jésus si compatissant pour la veuve de Naïm, ne réprouverai pas, en écrivant à cette pauvre mère et en Ini parlant de son fils à qui elle ne devait plus parler. Il répond donc sans retard une lettre inspirée par cette douce et religieuse charité ; il y donne tous les détails de la vie de son rude trappiste; parle de ses vertus, de son humilité, de sa chante, de sa piété, de ses mortifications qui bien souvent doivent être modérées ; il le montre dans tous les emplois qu'il s'est fait attribuer, dans les humbles fonctions de dortorier, et dans celles de conducteur du petit âne.
Ces consolations vont devenir de plus en plus indispensables pour Mme Mossier. Car son fils va lu. porter le coup qu'elle redoute depuis longtemps et lu. demander le sacrifice que sa commisération fihale lm a fait refarder ju8qu>à cg .^ ^ ^
effe dans sa réponse à la lettre que sa mère lui a
écrite le d" novembre 1875, qu'en termes très émus ,1 la supplie de s'unir à lui pour faire le
sacrifice, que Dieu leur demande, et de se dépouiller de la dernière de leurs consolations terrestres.
Après avoir tenté vraiment de persuader au frère Gabriel qu'en faisant cette demande il dé] les désirs de Dieu à son égard, le Père Prieur laisse partir la lettre avec la terrible déclaration ; mais il s'empresse de venir apporter le baume de sa charité sur la nouvelle blessure faite au cœur de la pauvre mère. Mme Mossier se résigne sans se plaindre et. dans sa réponse émue au Père Prieur, elle ne parle que du cœur magnanime de son Gabriel et se contente de demander le secours des moinea pour l'aider à supporter la dure épreuve. Le charitable Père ne se contente pas du secours de ses prières, mais continue avec cette pauvre affligée une correspondance touchante de charité et de délicatesse où il se substitue à son novice. et tâche, non de faire oublier, mais d'adoucir l'amertume de la séparation par les témoignages d'une religieuse affection, et tous les détails sur la vie de celui qui se croit définitivement mort à toutes les choses d'ici-bas.
Le Père Prieur, dans sa charitable et affectueuse compatissance. ne s'en tient pas là ; il profite d'un voyage à Sept-Fons pour y inviter Mme et Mlle Mossier. Il faut lire dans la lettre qu'à leur retour M?rie écrit à sa tante le récit ému de toutes les
impressions ressenties par les voyageuses dans cette visite à la Trappe et de toutes les délicatesses exquises de la réception faite à la mère et à la fille, à la mère et à la sœur de son moine, par Dom Antoine, qui remplace auprès d'elles, autant qu'il est en lui, l'absent.
Cette situation se prolonge, vaillamment supportée de part et d'autre, jusqu'au moment où, comme nous le verrons tout à l'heure, la sainte Vierge intervint directementdans la vie spirituelle de son enfant et où la Mère du ciel vint consoler la mère de la terre.