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COMMENT LE FRÈRE GABRIEL OBTIENT LA CHARGE D'AMER DU MONASTÈRE

Au bout de quelques mois, après avoir savouré les délices spirituelles dans l'humilité de sa charge de balaveur du dortoir, le frère Gabriel est forcé de s'avouer qu'il se produit dans sa carcasse, comme il appelle irrévérencieusement son corps, quelque chose d'anormal, dont il n'a pas voulu s'occuper jusqu'à ce jour. Ses forces déclinent rapidement ; sa respiration devient embarrassée; une toux sèche et fréquente témoigne de son mal intérieur ; l'appétit disparaît, et, la nuit, sur la couchette dure, les bons sommeils des premiers temps ne viennent plus réparer les fatigues de la veille et préparer celles du lendemain. Evidemment ce n'est plus le vigoureux officier avec son exubérante vitalité et sa santé à toute épreuve. La terrible période de la guerre et de la captivité a passé par là et pour lui, comme pour beaucoup d'autres, a laissé des traces profondes de son passage, minant des santés qui ont échappé aux carnages des champs de bataille et aux pestilences des hôpitaux. Pendant longtemps, le frère Gabriel a traité avec mépris toutes ces récla-

mations légitimes de son corps ; il se dit en luimême qu'il saura bien venir à bout de la paresse de sa bête humaine, et la fustigera assez pour la faire marcher jusqu'au bout. Mais il a beau faire, il doit s'avouer vaincu. Les vigoureuses disciplines qu'il s'administre le soir ne font qu'accroître la fatigue et diminuer des forces qui disparaissent tous les jours. Ce pauvre petit travail, qui semblait à première vue si peu pénible, il se sent, malgré toutes ses énergies morales, incapable de l'accomplir. Cette vie passée, non plus dehors, au grand air du bon Dieu, mais dans l'atmosphère viciée d'un dortoir, épuise sans relâche des forces que rien ne vient réparer.

Il arrive un moment où il ne peut plus se dissimuler à lui-même l'impossibilité de continuer plus longtemps la lutte et l'obligation religieuse qui s'impose à lui de découvrir son état à son supérieur. Cette fonction qu'il a si ardemment désirée, qui l'a rendu les premiers temps si heureux, il faut y renoncer ; du reste elle a fini par donner des déceptions à son insatiable humilité, en ne produisant pas tous les résultats qu'il en a d'abord espérés. Pendant qu'il est occupé à balayer les corridors et le dortoir, il lui arrive plus d'une fois de rencontrer des visiteurs que le Père Hôtelier promène dans les diverses parties du monastère et dont l'attention ne manque presque

jamais de s'arrêter sur lui ; il a beau faire : en dépit de sa gaucherie affectée, il transpire dans son être un air de distinction qui l'empêche de passer inaperçu, surtout quand par mégarde un regard s'échappe de sa paupière obstinément baissée, — et alors la curiosité demande des renseignements, que la charité professionnelle du Père Hôtelier et son admiration pour les vertus du saint frère ne refusent guère de fournir. Quoique ces conversations se fassent à voix basse, quelques lambeaux en parviennent aux oreilles du bon frère et remplissent son cœur de tristesse et de déplaisir. Il redouble alors la gaucherie de sa démarche et disparaît le plus promptement possible aux regards indiscrets des visiteurs. Comme cette scène se reproduit fréquemment le frère doit s'avouer déçu dans ces tentatives d'humilité et se dire que le démon a été assez rusé pour faire tourner au profit de son amour-propre une fonction qui devait lui porter un coup mortel. Cette constatation vient le consoler de la nécessité où il se trouve de renoncer à son premier emploi. Avant d'aller trouver le Père Prieur pour lui faire sa confidence, il se met à réfléchir pour découvrir la fonction à solliciter qui serait à la fois compatible avec ses forces physiques et efficace dans sa lutte acharnée contre l'amour-propre. Le problème à résoudre est plus compliqué que la

première fois ; le bon frère a beau se creuser l'imagination, il ne trouve rien ; il marche la tête plus basse encore que d'habitude, portant sur ses traits les traces de ses perplexités intérieures ; — cependant il redouble d'instantes prières auprès de sa Mère du ciel pour qu'elle l'aide à sortir d'embarras.

Enfin, un jour où il revient du jardin chercher pour la cuisine les provisions de la journée, il croise un jeune novice qui s'avance conduisant le petit âne avec sa voiture chargée de fumier. Cette vue est un trait de lumière pour lui : « C'est cela, se dit-il, voilà mon affaire. Comment n'y ai-je pas pensé? 0 Marie, ma Mère, merci! » Puis il se met à se recueillir en lui-même pour établir sa stratégie et arrêter les moyens les plus propres à la réussite. Après avoir terminé sa collecte de légumes et l'avoir déposée à l'office, il monte chez le Père Prieur pour faire son humiliant aveu et présenter sa requête.

— Il y a quelques mois, mon Révérend Père, dit-il après avoir reçu la permission de parler, vous avez bien voulu accueillir la demande que je vous faisais de l'emploi de balayeur de dortoir. Comme la sainte Règle veut que nous dévoilions tout ce qui nous touche à nos supérieurs, je dois, avec bien de la confusion, vous avouer qu'en vous faisant cette demande, j'ai péché par présomption.

Je croyais être encore ce quej'étais jadis, tandis que je ne suis qu'un vieux débris bien inutilisable. Le travail, si peu fatigant pourtant, du dortoir est encore au-dessus de mes forces. J'ai essayé de lutter, et, je le crois, avec toutes les énergies de ma bonne volonté ; — je viens vous confesser ma défaite et vous avouer que, si je ne suis pas positivement malade, le sommeil et l'appétit ont disparu avec les forces qu'ils auraient pu soutenir.

— Je craignais bien un peu pour vous ce qui vous arrive, lui répondit le supérieur ; la vie au grand air vous serait meilleure, mais ce serait de la présomption à vous de prétendre imiter nos vaillants, de vouloir faire ce que fait le P. Sylvain, qui, tout jeune encore et déjà prêtre, est un véritable bourreau de travail. Mettez l'amourpropre de côté et subissez l'humiliation de ne prendre qu'un emploi à la mesure de vos forces.

— Hélas ! mon Révérend Père, je dois bien me soumettre à l'humiliation dont vous me parlez. Je le sens, j'aurais besoin de travailler au grand air et avec modération. Puisque vous voulez bien me permettre de vous exprimer mes désirs, je vais vous dire en toute simplicité la pensée qui m'est venue et l'emploi qui me paraîtrait le plus conforme aux besoins actuels et aux faiblesses de mon pauvre être désemparé. Il me semble que je pourrais m'occuper petitement du jardin et

rendre service au bon frère Louis de Gonzague qui est bien jeune encore pour sa charge de jardinier et a plus de besogne qu'il n'en peut faire. Je serais son aide ; il m'emploierait à sarcler les légumes, à nettoyer les allées, et aussi je pourrais transporter le fumier avec l'âne et sa petite voiture. Tout cela ne serait pas bien pénible, en même temps que cette occupation me ferait jouir du grand air dont je crois avoir besoin... et puis, comme j'ai été longtemps à m'occuper des chevaux dont j'étais fou du reste, à les monter, à les conduire, j'aurais tous les soins voulus du petit âne, ce qui me rappellera mon temps passé.

Pauvre frère ! il dit cela avec le sourire sur les lèvres. Pour comprendre la grandeur de l'acte qu'il accomplit ainsi, il faut se rappeler que ce frère, qui aspire à conduire l'ânon et sa voiture chargée de fumier, c'est ce Gabriel Mossier dont la passion pour l'équitation a été un des caractères prépondérants dans son existence, ce brillant officier, cet intrépide cavalier qui, au régiment, se chargeait de dresser les chevauxles plus difficiles, qui, sur son pur-sang blanchissant d'écume, paradait avec tant de grâce et de désinvolture aux champs de manœuvre ou dans les revues et pour qui tous les souvenirs du passé se concentraient dans la terrible chevauchée de Gravelotte. Il faut être passé par là pour comprendre comment

la demande si simple que formule humblement le frère Gabriel à son supérieur est une victoire héroïque remportée sur son amour-propre et comment la fonction d'ânier surpasse comme source d'humiliations celle de dortorier. chargé de vider et de nettoyer les vases de nuit de la communauté. Le Père Prieur ne se trompe pas sur ses motifs quoiqu'il ne comprenne qu'imparfaitement peut-être l'étendue de son sacrifice ; il a le cœur bien ému de la générosité du moine-soldat; pourtant, sans faire d'allusions, il se contente de répondre :

— Eh bien, mon cher frère, j'accède à votre désir. Je crois en effet que cette fonction ne dépassera pas vos moyens et que le grand air sera favorable à votre rétablissement. Vous pourrez la commencer dès aujourd'hui. Je vais prévenir le frère Louis de Gonzague qui vous assignera votre besogne.

Le voilà installé dans son nouvel office. Avec quel soin il s'occupe de l'animal confié à sa conduite ; avec quelle exactitude il l'étrille, lui porte sa pro vende à l'heure militaire, avec quelle sollicitude il pousse à la roue, quand la charge est trop lourde ou la pente trop raide. Jamais il ne prit autant de soin de son cheval d'armes que de cet humble compagnon a qui prenait toute la peine, disait-il, pendant que lui-même ne faisait

que prélasser son inutilité à coté de lui ». I surtout heureux à la pensée d'échapper ainsi à l'attention et aux admirations du publie :

« Qu'ils me regardent maintenant! se dit-il en lui-même, et qu'ils devinent, s'ils peuvent, le capitaine de dragons dans ce moine qui conduit si gauchement un âne ! »

Pourtant il a beau conserver et accentuer même la démarche lourde contractée dans sa première charge, les fonctions d'anier ne lui rapportent pas toutes les humiliations qu'il en espère ; les habitués du monastère l'ont bien vite reconnu et tous s'écartent et saluent avec respect le pauvre frère conduisant son petit équipage. Les Pères et les Frères,dans leurs rares rapports avec l'extérieur, ne perdent jamais l'occasion de parler de leur frère Gabriel qu'ils appelaient déjà le Saint et de mettre en contraste les splendeurs du passé et les admirables vertus du présent.

Pourtant la Providence ne le frustre pas complètement dans ses espérances et lui permet de recueillir de loin en loin, dans sa carrière d'anier, ces fruits amers, mais inestimables, des humiliations dont il a la sainte avidité et qu'il poursuit avec une ténacité infatigable.

Grâce au travail acharné des Trappistes et à la sage et intelligente direction de Dom Antoine, la détresse des premiers jours a fait place à une

situation normale, qui, tout en maintenant la pauvreté, état si précieux pour les monastères, semble assurer l'avenir. Les récoltes des terres défrichées et les produits du jardin suffisent pour la vie matérielle de la communauté. Des dons généreux faits alors à Chambarand permettent de reprendre les constructions, que la misère de la période précédente a suspendues et d'ajouter aux bâtiments principaux des dépendances utiles, sinon indispensables, à la vie conventuelle.

Au printemps de l'année 1870. on se met activement à la construction d'une Porterie ; le travail est conduit rapidement. Les religieux qui ne peuvent bâtir eux-mêmes, font tous les travaux de leur compétence. Le frère Gabriel trouve naturellement sa place parmi ces coopérateurs de l'œuvre commune ; il est fait le serviteur des maçons : c'est lui qui. avec son âne et sa voiture, doit amener sur le chantier de travail les cailloux, les briques, le sable, la chaux, tous les objets nécessaires aux ouvriers. Heureux de servir les maçons ses frères, il reçoit avec déférence leurs ordres qu'il exécute avec promptitude et du mieux qu'il peut ; il remercie le ciel de la part que son humble compagnon et lui prennent au bien général de la communauté.

Dans l'escouade des maçons qui travaillent sur ce chantier, la plupart sont des ouvriers du pays,

qui connaissent, aiment et respectent les moines; mais il y a aussi trois ou quatre compagnons étrangers, embauchés par l'entrepreneur pour la durée des travaux ; ils se prétendent parisiens et libres penseurs et font tous leurs efforts pour épater les provinciaux, non par leur supériorité professionnelle très contestable, mais par leur bagout et par leur façon, qui veut être spirituelle et méprisante, de parler des « superstitions surannées » et des choses du bon Dieu et de la religion. Ils ont entendu raconter l'odyssée du frère Gabriel; ils ont appris le brillant passé et les vertus du pauvre convers qui vient humblement se mettre à leurs ordres et leur porter, avec sa bourrique et sa voiture, tout ce dont ils ont besoin, et ils ont résolu de profiter de l'occasion. Le caractère général de tous ces insulteurs de prêtres et de religieux, c'est la lâcheté. Quand ils se croient assurés de l'impunité et qu'ils pensent que leur victime se taira devant leurs insultes, ils ne mettent aucune borne à leur insolence et à leur cruauté; et ces mêmes hommes, terribles devant les faibles ou les patients, on les voit s'aplatir devant la puissance et la force et courber l'échiné devant la canne qui les menace de la leçon méritée. Nos braves sont décidés à ne pas perdre cette bonne aubaine, car vrai, c'en est une ! Comme ça les posera bien quand, dans quelques jours

de retour à Paris, chacun d'eux pourra dire camarades réunis autour de l'absinthe matinale : « Avec des gaillards comme moi, les moines n'ont qu'à se bien tenir ! A un capitaine de dragons, chevalier de la Légion d'honneur, j'ai dit son fait etlui, a baissé la tête, sans oser me répondre. » Aussi le lendemain, quand le frère Gabriel arrive au chantier avec son modeste attelage et qu'il se met à décharger, avec plus de bonne volonté que d'habileté, son véhicule, les esprits forts commencent à lui lancer des quolibets qui. bien que prononcés à demi-voix, sont destinés à arriver à ses oreilles :

— Un capitaine, ça, disait l'un, ça ne sait pas seulement décharger un tombereau de cailloux !

— A chacun son métier, répondait l'autre ; ne valait-il pas mieux qu'il restât à son régiment ?

— Ah! c'est qu'il est moins périlleux, conclut le chef de la bande, d'égrener son chapelet et de dire des Je vous saine Marie...

Le Parisien en est là de sa phrase, quand la taille du frère Gabriel se redresse, comme mue par un ressort, son œil noir lance à l'orateur un regard qui suffît pour arrêter la phrase de ce dernier à son milieu, sans qu'il puisse retrouver le mot pour la terminer.

Après cette subite réapparition du capitaine Mossier le frère Gabriel se reprend aussitôt, il

rentre dans son allure gauche, relève tranquillement son tombereau et repart chercher une autre charge qu'il va tâcher de verser plus à propos, tandis que dans son cœur il remercie Dieu de l'avoir admis au bonheur des insultes subies pour lui et prie pour son insulteur.

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