Ergo his omnibus humilitatis gradibus ascensis, monachus
C'est donc la paix, la paix après la guerre, oui, mais la paix armée. Le frère Gabriel est encore trop militaire pour s'endormir sur les positions conquises ; c'est là une confiance lâche et présomptueuse qui compromet bien des victoires et fait tomber quelquefois des âmes, de bien haut, el souvent bien bas. Il ne perd pas de vue l'ennemi, le démon qui rude furieux et rugissant autour de cette citadelle jadis à lui. en connaît les endroits faibles et veut en reprendre possession. Il se rappelle la parabole du divin Maître montrant l'esprit immonde chassé de l'âme humaine, cherchant, sans le trouver, un lieu de repos, et disant dans sa rage : « Je reviendrai dans ma maison, d'où Ton m'a fait sortir1. » Et le moine-soldat veille, repousse tous les retours oflensifs qui de jour en jour deviennent plus mous, plus découragés : parfois il exécute quelque vigoureuse sortie pour déloger son ennemi d'un poste qu'il occupe encore. Mais, malgré cette vigilance armée, c'est bien la paix qu'a conquise le trappiste, la paix de Jésus-Christ, la paix de saint Benoît. Car il a appris le grand art de surnaturaliser toutes ses actions, petites et grand'
mox ad charitatem Dei perveniet illam quce perfecta foras mittit timorem ; per quani universa quee prius non sine formidine observabat, absque ulto labore, velut naturaliter ex consuetudine incipit custodire, non jam timoré gekennse, sed amore Chrisd et consuetudine ipsa bona et deleetatione virtutum. (Reg.,cap. vu.) 1. Revertar in donium meani, unde exivi. (Matth., xn, 44.)
Chose étrange ! cette phase suprême de la vie des serviteurs de Dieu paraît au vulgaire qui ne juge que sur les apparences, moins sainte que ses débuts, moins effrayante du moins par ses austérités. A mesure qu'ils se rapprochent de Dieu les saints semblent se rapprocher davantage du reste des hommes. Après avoir établi par leurs luttes, leurs efforts, l'intimité et la permanence de l'union de leur âme avec la divinité, ils peuvent se permettre avec les créatures des relations qui jadis auraient présenté leurs dangers et qu'ils n'ont pas hésité à briser.
La légende rapporte qu'au cours de leurs voyages accomplis pour travailler à la réforme de leurs Ordres respectifs, sainte Thérèse et saint Pierre d'Alcantara reçurent l'hospitalité dans une famille chrétienne, qui, pour témoigner sa joie de la présence sous son toit de ces saints personnages, ajouta un gâteau au frugal repas. Le saint franciscain protesta contre cette sensualité mondaine et repoussa avec indignation le morceau qui lui était offert ; mais la sainte réformatrice du Garmel l'accepta avec un doux sourire et dit à son austère compagnon : a Mangeons de ce gâteau et profitons-en pour rendre grâces à Dieu qui nous le donne. » C'est que Thérèse était arrivée et Pierre était encore en route. Nous trouvons dans la charmante histoire de cette grande sainte, dernière-
ment écrite par une de ses filles, ce passage qui peint bien cette phase de la vie spirituelle dont nous nous occupons : ce Laissons passer sur le cœur de Thérèse les effusions du cœur de Jésus ; et, lorsque notre sainte en sera consumée, toujours bienveillante, indulgente, aimante, elle ne craindra plus de trop aimer ni ses sœurs, ni ses proches, ni ses pieux amis ; car elle n'aimera plus personne qu'en Dieu et pour Dieu *. »
Le frère Gabriel a si rudement et si rondement mené sa campagne, qu'à la fin de son noviciat, il est arrivé, arrivé au degré de vie spirituelle, de détachement de la terre, d'empire sur lui-même et d'union à Dieu, où la Providence l'a appelé et destiné. Il n'a plus qu'à se fortifier dans les positions conquises, à maintenir, en les perfectionnant toujours, les résultats obtenus et à faire participer les âmes de ses frères aux grâces qui lui sont départies et que, comme tous les vrais amis de Jésus-Christ, il se sent tenu de ne pas garder égoïstement pour lui, mais de communiquer aux autres.
Tel est l'état d'âme du frère Gabriel, tels sont les résultats bénis de l'intervention victorieuse et pacifiante de Marie sur lui à ce moment prépondérant de sa vie religieuse. Les deux années de