Histoire de sainte Thérèse, t. I, p
son noviciat approchent de leur fin. Si les constitutions cisterciennes et les règles canoniques interdisent de réduire la durée de ce temps d'épreuve, il ne peut être question de la prolonger pour le novice modèle qu'est le frère Gabriel. Sur cette question le Père Prieur et le Père Maître des novices sont d'un parfait accord et sont assurés que tous les religieux soupirent après le moment où le saint frère appartiendra définitivement à leur famille monastique. Le Père Prieur a même devancé l'époque pour annoncer la bonne nouvelle à Mme Mossier et aux siens : dès les premiers jours de l'année 1876, il a communiqué à la famille du frère Gabriel que ce serait le 26 juillet, en la fête de sainte Anne, mère de la très sainte Vierge, terme canonique de son noviciat, qu'aurait lieu la cérémonie de sa profession ; il connaît assez les sentiments de la mère du trappiste pour savoir qu'il n'a pas à lui présenter des consolations pour le définitif officiel d'une situation qu'elle serait désolée de voir se modifier et pour l'abandon d'espérances d'un retour dans le monde qu'elle a considéré dès le premier jour comme impossible et qui la remplirait de honte et de douleur. Aussi se borne-t-il à féliciter l'heureuse mère d'avoir un tel fils et de pouvoir s'associer à son sacrifice du 26 juillet, comme Marie s'associait aux pieds de
la croix à celui de son Jésus. Pendant ce temps le frère Gabriel redouble de zèle et de ferveur, tout brûlant du saint désir de se donner complètement et définitivement, et d'élever entre le monde et lui ce mur infranchissable des vœux de religion qui interdisent à la créature humaine de jeter les regards en arrière et la forcent de marcher en avant les yeux en haut, le cœur à Dieu.
Ainsi ils vivent dans un parfait accord de pensées et de sentiments, ces êtres, entre lesquels s'élèvent tant d'obstacles et qui ont renoncé à toutes leurs relations directes. Ils ne se voient pas, ils ne se parlent pas, ils ne s'écrivent pas, et pourtant, aux mêmes heures, deux pauvres femmes agenouillées dans l'église d'Espirat et un moine prosterné dans la chapelle du monastère de Chambarand prient, et leurs prières montent comme les volutes d'encens qui se mêlent sous la voûte des églises pour envelopper l'ostensoir de leur nuée transparente et suave.
Mme Mossier a voulu associer à cette joie de famille celui que son affection fraternelle pour son Gabriel lui fait considérer comme son second fils et qui l'a traitée comme une véritable mère depuis que l'épreuve de la séparation s'est abattue sur son cœur, le R. P. Alexandre de Saint-Joseph. Elle l'a prévenu à l'avance pour qu'il puisse joindre
ses prières aux prières de tous et prendre sa part au sacrifice commun. Il répond avec le même cœur et le même enthousiasme que nous l'avons vu intervenir déjà à toutes les phases de la vie de son cher et saint ami :
Je serai avec vous mercredi et surtout avec l'admirable victime de Chambarand. Qu'il sera beau cet heureux A~aincu du Christ ! Les compagnons du fier dragon d'autrefois pouvaient admirer son élégance, son adresse et peut-être aussi envier ses succès ; ils ont vu sa vaillance sur les champs de bataille; ils l'ont loué et récompensé. — C'est noble, c'est grand. J'admire moi aussi le soldat qui aime son pays et sait recevoir des coups de sabre pour le sauver. — Mais comme le spectacle de mercredi sera autrement solennel ! Ce champ de bataille d'un genre nouveau semblera ne nous montrer qu'une pauvre victime, un vaincu. Il y aura bien cela, sans doute, puisqu'il y aura un calvaire; mais précisément parce qu'il y aura un calvaire, il y aura un grand triomphe. Le Christ, après sa mort et au jour de sa glorieuse résurrection, pouvait jeter à la mort ce défi vainqueur: 0 mort, où est ta victoire ? où est ton aiguillon ? — Les témoins du combat de mercredi dans ce champ clos de la Trappe de Chambarand pourront, eux aussi, jeter le même défi à toutes les puissances de la terre : 0 monde, où est ta victime ? où est ton vaincu ! — Et toi, Satan, où est la proie que tu voulais dévorer ? Et vous, Gabriel des anciens jours, où ètes-vous ? — Et le monde et Satan et le Gabriel d'autrefois ne trouveront plus rien qui leur appartienne. Mais les anges, mais les saints du paradis et les bons frères de la Trappe verront là un des leurs, un désillusionné des choses de la vie présente, un vainqueur du monde, de Satan et de lui-même : un élu de là-haut !
Merci, mon Dieu, pour cet ami que vous avez tant aimé et qui répond si bien à votre amour ! Merci pour sa mère, pour sa sœur et pour moi !
Les chaînes du Christ vont le débarrasser à tout jamais des entraves du siècle, de la captivité de Satan et des liens si lourds que les chrétiens lâches trouvent en eux-mêmes...
Dans ce chant de triomphe, dans cet épithalame inspirée au P. Alexandre par l'union définitive et officielle de l'âme de Gabriel avec son divin époux, un mot laisse deviner un léger regret au milieu de sa joie spirituelle : c'est celui de champ clos de la Trappe de Chambarand. La cérémonie de la profession religieuse qui, dans certaines familles religieuses, comme l'ordre bénédictin, a un caractère si imposant et si émouvant, en unissant au milieu des pompes liturgiques le sacrifice de la créature humaine étendue sur les dalles du sanctuaire à celui de la divine victime sur l'autel, revêt à la Trappe, du moins pour les convers *, un caractère de simplicité qui ne manque pas de grandeur, mais qui exclut de ces émotions saintes toute personne étrangère à la communauté. Le P. Alexandre, qui a gardé au fond de son cœur le souvenir reconnaissant de la part qu'était venu prendre son ami Gabriel Mossier à sa profession religieuse, serait heureux de pouvoir lui donner à son tour le même témoignage d'une affection toujours vivante et jeune, et de venir assister à la cérémonie qui va avoir lieu le 2G juillet à la Trappe de Chambarand : ne peut-on
1. La profession simple des religieux de chœur et les profession simple et solennelle des frères convers se font au chapitre.
découvrir ici l'expression bien religieuse et bien discrète du sacrifice qu'impose à son amitié la rigidité de la clôture cistercienne en cette circonstance?
Plus favorisés que le P. Alexandre pénétrons à la Trappe de Chambarand dans la matinée de cette journée du 26 juillet 1878, qui va être une date si prédominante dans la vie de frère Gabriel. Les moines sont au chapitre : ils viennent de terminer par la lecture du Martyrologe pour la journée du lendemain, par les prières pour offrir à Dieu le travail de ce jour, par la bénédiction du prieur et les suffrages pour les moines défunts l'office de Prime. Le Père Maître des novices après s'être incliné devant le supérieur, sort du chapitre et va chercher le frère Gabriel qui a passé ces derniers jours dans la ferveur de sa retraite à se préparer au grand acte qu'il va avoir le bonheur d'accomplir. Entré dans la salle capitulaire autour de laquelle sont rangés, assis dans leurs stalles, les moines, le novice se prosterne sur le sol et, après avoir répondu, dans cette position de mort, aux demandes du Père Prieur, se met à genoux pour écouter l'allocution pieuse, émue et touchante que lui adresse ce dernier. Puis, sur une invitation du Père Maître, il se lève et va s'agenouiller aux pieds de son supérieur, et, joignant ses mains entre les siennes, il dit d'une voix forte, de sa
voix militaire, où vibrent toutes les énergies et toutes les émotions de son âme : « Mon Révérend Père, je vous promets obéissance en tout bien jusqu'à la mort. » Après que le frère Gabriel a prononcé ce serment au drapeau, cette donation définitive de son être, le R. P. Dom Antoine lui donne du lond du cœur son accolade paternelle. Après quoi, il va se remettre à genoux au milieu du chapitre pendant la bénédiction des habits de moine proies dont il vient se faire revêtir par le Père Prieur et ses assistants. Quand il a reçu sur ses épaules la chape qui est l'insigne de sa nouvelle situation et qui est son vêtement de chœur, le frère Gabriel, après les oraisons dites pour appeler sur lui les bénédictions d'en haut et la grâce de la persévérance finale, va prendre sa place de profession. A la messe conventuelle, un frère s'avance pour recevoir le pain des forts. C'est le frère Gabriel qui vient de se donner à Jésus pour toujours et à qui Jésus se donne aussi pour toujours. Au sortir de la cérémonie, un frère rase la tête du nouveau profès, imprimant but son front les signes de la servitude monastique, servitude bénie qui est la liberté des enfants de Dieu.