CHAPITRE XVIIÏ
COMMENT LA BONNE PROVIDENCE FAIT PASSER L3 FRÈRE GABRIEL PAR DIVERSES SITUATIONS ET TRIBULATIONS POUR LE PLUS GRAND BIEN DE SON AME ET LA PRÉPARA- TION DE L'AVENIR.
Toutes ces lectures, ces études, ces travaux, outre le but personnel et immédiat que se propose le bon frère en s'y livrant, doivent avoir pour lui clans l'avenir des conséquences qu'il ne soupçonne pas encore. Au contact des auteurs qu'il a étudiés avec tant de soin et d'ardeur et qui lui ont fourni la substance de ses propres productions, son intelligence s'est élargie et éclairée ; sa connaissance des choses surnaturelles, dont le fond, dans l'origine, se réduisait à une grande bonne volonté et à une soumission filiale, s'est transtormée et est devenue maintenant raisonnée, doctrinale, théologique. Il aime Marie, non plus seulement comme le petit enfant qui se serre dans les bras et contre le cœur de sa mère, mais comme son fils qui se confie à elle, parce qu'il est sûr qu'elle l'aime et parce qu'il sait qu'elle est digne de son amour. Cette science acquise, en même temps qu'elle active les ardeurs de son cœur, développe les puissances de son esprit qu'elle met en mesure
de répandre au dehors et ses lumières et :on amour.
La Providence, dont nous avons déjà signalé les préparations intérieures et intellectuelles à son égard, va disposer le cadre où l'action voulue par elle doit s'exercer. Peu après sa profession solennelle, nous retrouvons le frère Gabriel: il est dans, le jardin de l'Ave Maria ; il vient d'arroser ses plantes dont les sombres verdeurs sont encadrées par les bordures diaprées de fleurs, il s'arrête à contempler ce tableau qui réjouit son cœur, non parce que ce .jardin est sa création, mais parce que c'esl le domaine de Marie. I ne pensée traverse pourtant l'esprit du frère et assombrit la joie de ses réflexions ; oui. c'est bien le domaine de Marie. Il est bien à Elle, le petit jardin de l'Ave-Maria. Sa statue, la voilà bien au centre sur le tertre qu'il lui a élevé. Mais en vérité, pour une Reine, estce suffisant ? Ce trône est-il convenable pour sa majesté ?
Il en est là de ses réflexions, lorsqu'on vient l'avertir que le Père Abbé l'appelle dans sa cellule.
— Mon bien-aimé fds, dit le R. P. Dom Antoine au frère Gabriel qui, la tête humblement baissée, près de la porte, attend, je suis dans l'habitude, vous le savez, de vous donner, pour chacune de vos ascensions dans la famille monastique, la faveur, qui est toujours très appréciable
et que je sais être particulièrement appréciée par vous, défaire des sacrifices. Pour votre profession solennelle, je n'ai pas l'intention de déroger à mon habitude. Le bon P. Germain vient de rentrer : il rapporte de son séjour à Sept-Fons une suffisante provision de forces et de santé ; il me parait en état de reprendre ses anciennes fonctions. Je vous décharge donc de l'intérim que je vous avais confié, vous allez lui remettre l'infirmerie, la pharmacie et le jardin de l'Ave-Maria.
Le convers s'incline profondément devant son supérieur ; ce mouvement dissimule un soupir qui soulève sa poitrine, tandis que du revers des mains il arrête la larme qui perle au coin de sa paupière. Ils peuvent sembler bien puériles aux gens du monde ces sentiments si vifs qu'on retrouve chez les moines pour les petites choses du cloître ; on a de la difficulté à admettre combien, après s'être dépouillé de tout pour se donner à Dieu, le religieux ne puisse se détendre d'éprouver des attaches pour des choses en apparence bien misérables, pour le grabat où il a dormi, pour le livre où il a médité, pour le coin de terre qu'il a bêché. Il en est pourtant ainsi et la Providence veut qu'il en soit ainsi, pour ces hommes que l'amour de Dieu a transformés en enfants et qui trouvent dans les petits sacrifices de chaque jour l'occasion de renouveler l'amertume et les mérites de l'oblation initiale.
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— Il en sera fait ainsi que vous l'ordonnez, mon Révérend Père ; je vous remercie.
Et cela est dit par le frère Gabriel de sa voix terme, où il ne reste plus de traces du combat livré et du sacrifice accepté.
— Mais maintenant, mou cher frère, reprend l'abbé : venons à l'office que je vous destine. Vous savez que. depuis nos fêtes, l'aflluence des visiteurs s'est considérablement accrue pour notre église et notre monastère. Cbambarand est devenu un centre d'attraction pour les étrangers ; nous ne pouvons qu'en remercier la Providence, car c'est une source de prospérité, en même temps qu'un moyen de procurer le bien des âmes. Mais ce surcroit de travail a épuisé les forces de notre cher P. Théodore, il ne suffit plus à la besogne et réclame avec justice le secours d'un auxiliaire. Nous avons donc résolu d'ajouter à la liste de nos officiers, celle d'un sous-hôtelier, et j'ai jeté les yeux sur vous pour inaugurer ces fonctions. Le Père Hôtelier restera, comme parle passé, chargé des hôtes et des visiteurs : mais vous aurez à le remplacer toutes les lois que les offices réguliers l'appelleront au chœur, ou qu'il réclamera votre concours.
Enprenant cette détermination, qui se coordonne si bien avec l'orientation nouvelle de la vie et de l'action surnaturelle du frère Gabriel, le
Père Abbé ne peut faire choix d'un religieux plus apte que lui à s'acquitter supérieurement de cette charge. La culture de son esprit, la distinction de ses manières, son usage du monde doivent faire du pauvre convers un sous-hôtelier plein de charme pour les étrangers, en même temps que son expérience de la vie et surtout sa vertu consommée le préservent des dangers de sa situation et que sa piété ardente et ingénieuse saura bien trouver les moyens de rendre les visites au monastère aussi avantageuses pour les âmes qu'attrayantes pour les esprits.
Dire que la déclaration que vient de lui faire le Père Abbé ne cause à frère Gabriel ni surprise, ni déplaisir, ce serait oublier ce qu'il a été jusqu'à ce jour et les conceptions qu'il s'est faites de la vie religieuse. Ce qu'il a voulu de toutes les énergies de son âme, c'est de rompre pour toujours avec le monde : la Trappe et sa situation de frère convers lui ont semblé réaliser cet idéal, qu'il s'était forgé, d'être vivant enseveli dans son tombeau et oublié des hommes. Et maintenant le voici investi d'une fonction par laquelle, plus qu'aucun de ses frères, il va être mis en rapport presque journalier avec les gens du monde qu'il s'est juré de ne plus revoir, de converser avec eux sur des sujets qu'il a voulu oublier pour toujours. Peut-être, si les paroles du Père Abbé lui avaient
été adressées à une époque antérieure, son esprit d'obéissance n'aurait pu l'empêcher de hasarder quelques objections ou du moins une supplication. Mais la grâce a passé par là. Marie a avancé l'instruction surnaturelle de son disciple. Le frère Gabriel entend au iond de son âme la voix aimée et souveraine qui lui dit : Tu es venu pour faire pénitence, cette pénitence tu as rêvé de la faire dans l'obscurité : moi, je préfère que tu la fasses dans la notoriété. Adore et obéis.
Et se prosternant aux pieds de son abbé, il dit:
— Eh bien ! mon Révérend Père, qu'il soit fait de moi, selon votre désir. J'implore seulement votre bénédiction et le secours de vos prières pour que je n'abuse pas de la parole dans ma nouvelle charge. Ah! le cher silence de ma solitude, mon trésor de trappiste, comme je vais le regretter! C'était si doux, dans ces heures où tout se tait autour de nous, de n'avoir plus à parler qu'à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie !
— Consolez-vous, mon cher frère, vous parlerez aux hommes ; mais vous pourrez leur parler de Dieu et de la sainte Vierge et par là iaire du bien à leurs âmes. N'est-ce pas une surabondante compensation? Allez et que votre bon ange vous assiste !
Réconforté par les paroles et la bénédiction de son abbé, et aussi par les perspectives d'apostolat
qui brusquement s'ouvrent devant lui, le frère Gabriel se lève et va accomplir l'obédience. Il remet au P. Dom Germain l'infirmerie, la pharmacie avec ses rayons remplis de bocaux, de Qoles, de boîtes, et le jardin de l'Ave-Maria où il a été dire une prière émue aux pieds de la statue de Marie. Puis le voici qui se met à la disposition du P. Théodore et règle avec lui le mode et l'étendue de ses nouvelles fonctions.
Notre saint frère, tout en maintenant en lui le silence de l'âme, base indispensable du recueillement intérieur, s'acquitte de sa charge avec zèle, sntrain et succès : suivant les conditions et les sentiments des visiteurs qu'il a à conduire à travers le monastère, il sait varier, avec un tact plein de finesse, son langage ; mais avec tous, officiers ou industriels, protestants ou même libres penseurs, il a l'art d'amener la conversation sur des sujets surnaturels et leur parler de Dieu, de la bonne Mère la Vierge Marie, avec une émotion si communicative, une délicatesse si parfaite, que tous gardent une profonde impression de leurs rapides relations avec ce frère si saint et si humble, mais si spirituel et si courtois, qui, sans leur faire de sermon, a su les charmer et les édifier, et certains s'en vontgraves et préoccupés, emportant au fond du cœur une semence qui doit germer plus tard en fruits de conversion et de salut.
Nous aurons à revenir plus tard sur cet apostolat, dont le frère Gabriel ne fait alors que l'apprentissage, mais qui doit devenir le couronnement de sa vie religieuse. Nous nous bornerons donc ici à en donner le caractère général et à admirer avec quelle simplicité et quelle abnégation il se met à ses fonctions qui vont à rencontre de toutes ses aspirations mais où il sait voir la volonté de Dieu et le moyen de travailler au bien des âmes. Parfois la mission qui lui est confiée prend des caractères étranges et alors surgissent des incidents inattendus qui pourraient troubler et embarrasser un moine plus ignorant des choses de la vie et dont le frère Gabriel se tire avec la rondeur du capitaine et la charité du religieux.
Un riche manufacturier du pays amène un jour au monastère toute une caravane de parents et d'amis. Si la caravane était nombreuse elle n'était pas moins remarquable par son entrain. Sur le mail, rondement entraîné par ses vigoureux percherons, un charmant groupe de jeunes filles domine la situation : ses intarissables causeries entrecoupées à chaque instant par un joyeux éclat de rire contrastent avec les conversations sensées et sérieuses des papas et mamans relégués dans l'intérieur. C'est une si agréable partie de plaisir que cette excursion en pays inconnu, dans une Trappe avec des Trappistes en chair et en os. La
voiture tourne et s'arrête devant la porte massive. Toute la bande joyeuse a bientôt fait de descendre de ses hauteurs pour se joindre au reste de la caravane dont le chef tire la tige de fer correspon dant à la cloche de la porterie et se fait reconnaître. La porte s'ouvre alors et le frère Gabriel, qui est de garde en ce moment, après s'être humblement et religieusement incliné, introduit tous ces hôtes dans le parloir de la porterie. Là, après avoir rempli toutes les prescriptions monastiques pour la réception des étrangers et entretenu avec cette nombreuse et brillante compagnie une conversation où il n'est pas difficile de reconnaître l'homme du monde sous le froc religieux, il propose aux messieurs de les emmener visiter l'intérieur du monastère pendant que les dames, qui ne peuvent pas franchir la clôture, auront la charité de les attendre quelques instants en patience.
C'est alors un concert de protestations qui s'élève du groupe des jeunes filles. Elles n'entendent pas être privées par une loi, dont elles n'admettent pas l'importance, du plaisir qu'elles se promettent ; elles comptent bien venir à bout parleur éloquence et leurs prières de la résistance ie ce bon frère qui leur a fait un si aimable accueil jusqu'à ce moment. Une des plus jeunes et les plus en train est déléguée par ses compagnes pour tenter un dernier assaut contre la rigidité
du sous-hôtelier : elle représente avec beaucoup d'insistance et de gentillesse le dévouement de sa famille à la Trappe et à ses œuvres et supplie en conséquence qu'on veuille bien laire une exception à la règle générale.
— Mademoiselle, répond le frère Gabriel, vous êtes un charmant et très habile avocat ; croyez bien que si l'exception était possible, elle vous serait accordée : mais, vous le savez, je suis un vieux grognard qui ne connaît que sa consigne et l'on me passerait sur le corps plutôt que de me la faire violer.
— Nous y passerons ! nous y passerons î s'écrient en chœur les assaillantes.
— Prenez garde ! crie le bon frère de sa grosse voix, si je prends mon sabre, ce sera terrible !
— Votre sabre, où est-il donc?
— Oh! mon sabre, ce n'est plus une lame d'acier qui ne serait pas bien à redouter pour vous : c'est un goupillon trempé dans l'eau bénite : à son aspect tous les diables reculent épouvantés. Prenez garde !
L'hilarité ayant succédé aux agressives protestations, le frère Gabriel ajoute avec son fin sourire :
— Mesdames, vous avez la chapelle; elle est ouverte à tous ; allez vous y agenouiller quelques instants pendant que je vais amener ces mes-
sieurs avec moi. Vous y réciterez, je vous prie, un Ave Maria pour le soldat bourru qui vous a si malmenées.
Un franc éclat de rire accueille ces paroles : les bonnes dames abandonnent leurs instances inutiles et se dirigent vers la chapelle, pendant que le sous-hôtelier disparaît avec les messieurs, derrière la porte du monastère qui se reierme lourdement.
Pendant que le frère Gabriel poursuit sa vie religieuse et partage son temps entre la prière et l'exercice de sa fonction, une terrible secousse se produit au pays de France, inaugurant une ère lamentable dans l'histoire de notre nation et préludant à toutes les ruines matérielles et morales accumulées depuis lors. On est en l'année 1880. Dix ans après la terrible leçon de la Providence, la France, par ses représentants officiels, reprend le cours de ses hostilités déclarées contre la religion, contre l'Église, qu'on déguise alors sous l'appellation de cléricalisme. Nous n'avons pas à retracer ici les sinistres souvenirs de cette première phase de la persécution légiste, paperassière, hypocrite, en attendant de devenir violente, contre l'Église catholique, et tout d'abord contre les Ordres religieux, qui en sont les postes avancés ; nous ne raconterons pas les expulsions des Jésuites, ces glorieux privilégiés des haines de l'enfer,
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et quelques mois après celles des autres Ordres, Carmes. Bénédictins, Capucins, etc. ; nous ne nous attarderons pas à montrer les autorités marchant à la tète de leurs forces policières, et obligeant la pauvre armée à coopérer à cette œuvre de banditisme honteux, pour crocheter des portes de couvents et jeter sur le pavé des rues d'honnêtes gens, de braves Français, coupables d'avoir consacré leur vie au service de Dieu et au bien de leurs frères. Ces scènes d'hier, auxquelles le pays de la chevalerie n'a pas encore été façonné, produisent de toutes parts des commotions profondes, des indignations vigoureuses, des tentatives de résistance que le manque de cohésion et d'entente doit rendre stériles.
Malgré l'humilité de ses débuts, le nombre restreint de ses moines, la petite étendue de son domaine, la Trappe de Chambarand ne peut se soustraire à ces secousses. Le Père Abbé peut bien dire que, depuis la fondation du monastère, les Trappistes n'ont fait que défricher et féconder de leurs sueurs les landes incultes de Chambarand, que répandre leurs aumônes dans le sein des pauvres de la contrée ; tout cela ne les empêche pas d'être des religieux du Christ, d'avoir fait leurs vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté et parla d'être considérés, dans la société civilisée de la fin du dix-neuvième siècle, comme des parias
livrés sans défense à toutes les violences, à tous les dénis de justice. Le R. P. Dom Antoine ne se fait pas d'illusions à cet égard et prend ses mesures en conséquence : avec les amis du monastère qui, dès la première heure, sont venus mettre à la disposition des persécutés leurs cœurs, leurs bourses et leurs demeures, il a organisé des refuges pour tous ses religieux en cas d'expulsion. Il commence par faire partir et envoyer dans des maisons amies les moines de nationalité étrangère, contre lesquels il est plus facile de prendre des mesures d'exception. Parmi eux se trouve le P. Théodore qui est luxembourgeois de naissance et à qui Mgr Fava donne une sympathique hospitalité dans les dépendances de son séminaire. Le frère Gabriel se trouve donc seul chargé de recevoir les étrangers, et la crise présente, avec les menaçantes et inconnues perspectives de l'avenir, en augmente considérablement le nombre. La fonction de l'hôtellerie ne tarde pas à devenir très absorbante et très fatigante ; d'autant que la gravité de la situation, la nécessité d'éluder les questions indiscrètes des inconnus, de ranimer l'énergie des prudents, de calmer des ardeurs inconsidérées créent pour le irère Gabriel l'obligation de mesurer ses paroles, d'avoir toujours l'esprit en éveil pour distinguer à quelle catégorie d'interlocuteurs il a affaire et quel degré de confiance il peut leur
témoigner. La finesse de son esprit et sa connaissance des hommes lui permettent de se tirer à merveille des difficultés diplomatiques de sa fonction : il trouve la réponse douce et aimable qui satisfait la bonne volonté, tout en déroutant la curiosité. Il a aussi à exercer une surveillance sur lui-même : son cœur de soldat éprouve de vigoureuses indignations contre les ennemis de Dieu, contre ceux qui abusent de leur pouvoir pour poursuivre leur œuvre d'iniquité ; il les hait de tout son amour pour Dieu. — ah ! non certes pas leurs personnes, pour le salut desquelles il eût généreusement sacrifié sa vie. mais leurs théories, leurs actes, leurs attentats contre la sainte Église et contre la France bien aimée. Ces haines virulentes lui montent du cœur aux lèvres et plus d'une fois il doit interrompre sa phrase qui prend une allure trop militaire et pas assez monastique.
Le Révérend Père Abbé lui donne Tordre de se faire envoyer de chez lui sa croix delà Légion d'honneur; il veut que. si les crocheteurs viennent perpétrer leurs attentats à Chambarand. ils trouvent, derrière les portes forcées, le vieux moine décoré : il veut que. comme le fait s'est reproduit ailleurs, les officiers aient à saluer cet ancien qui les a précédés au chemin de l'honneur sur d'autres champs de bataille et que les
soldats soient tenus de rendre les honneurs à ce brave pendant que, sous leurs yeux, il sera chassé de chez lui comme un malfaiteur. Le frère Gabriel, malgré sa répugnance à fixer sur sa poitrine cette croix qui a été l'un de ses principaux sacrifices, comprend bien vite qu'il ne s'agit pas ici de sa personne, mais de l'honneur même de Dieu et des intérêts du monastère. Ce n'est pas d'une parade, mais d une bataille qu'il est question, et il se tient prêt à se montrer devant l'ennemi avec toute la crânerie et avec la croix du vieux capitaine.
Tous ces préparatifs demeurent néanmoins sans résultats ; comme le frère Gabriel ne cesse d'en donner l'invariable assurance au Père Abbé, Ghambarand échappe au désastre. Le souffle de la tourmente a passé, laissant de son passage des ruines lamentables, des stigmates honteuses. On voit dans les villes des maisons abandonnées avec leurs portes fracassées comme après un siège, des chapelles sur le portail desquelles s'étalent en taches rouges les empreintes du sceau officiel sous la protection d'agents qui les garantissent des indignations de la foule. Çà et là quelques religieux, chassés de leur monastère, cherchent, en se cachant, à se dévouer à leurs œuvres et à les empêcher de mourir. Puis c'est fiai, elle est terminée cette répétition préparatoire
aux persécutions de l'avenir. Les bulletins des victoires préfectorales ont été expédiés à Paris ; les gants gris perle des préfets de police sont renfermés dans leur boite et entrent dans la légende : les pinces-monseigneur des crocheteurs sont replacées dans l'arsenal de réserve. La paye de la campagne est distribuée ; il y a des avancements et des décorations ; il y a les grosses et les petites primes, depuis l'hermine du magistrat complaisant jusqu'aux quarante sous del'apache qui a craché sa lâche injure au noble proscrit. Le pouvoir a bien fait les choses, il a acquitté toutes ses dettes d'honneur. Puis tout rentre dans le silence. La France contemple toute cette fange si nouvelle pour elle, elle voudrait pousser son cri de lionne blessée et « bouter hors de son sein tous ces ribauds cosmopolites ». Sa ioi anémiée ne lui en donne pas la force, Et alors, triste, découragée, elle fixe ses regards hypnotisés sur cette fange où elle s'enlize, tachant de s'y habituer pour se prémunir contre les rancœurs de l'avenir.
Chambarand reprend sa vie accoutumée. Le P. Théodore et les autres moines étrangers rentrent avec bonheur dans leur cloître qu'ils ont craint de ne plus revoir. Le frère Gabriel, à bout de forces après cette rude campagne, est déchargé de l'hôtellerie et va se reposer sous le P. Germain à la pharmacie et au jardin de l'Ave-Maria.
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