CHAPITRE XX
comment le frere gabriel fait du monument de
l'aye-maria le centre de son apostolat
La Providence a tout disposé pour ses fins adorables ; elle a amené le saint frère Gabriel à la situation définitive où elle le veut et lui a fourni les moyens de déverser dans les âmes des autres les fruits de grâce et de bénédiction dont elle l'a comblé lui-même. Sa fonction de soushôtelier le met en rapport avec le public, en même temps que le monument, qui, sous ses mains industrieuses s'est élevé, gracieux et original, dans le jardin de l'Ave-Maria, va servir de centre à son apostolat pour propager l'amour et le culte de Marie Immaculée. C'est là qu'il va se réfugier et prier dans ses heures solitaires ; c'est là qu'il amène ses hôtes, leur parle de la bonne Mère avec une émotion communicative que féconde la grâce d'en haut et récite avec eux son victorieux Ave Maria. Certes ces victoires ne s'obtiennent souvent qu'après des escarmouches et force passes d'armes et au prix d'une patiente stratégie dont le bon frère a le secret.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, nombreux sont en général les visiteurs du cloître ;
ils sont sûrs d'y troirver cette hospitalité monastique que noire bienheureux Père saint Benoît prescrit et recommande avec tant d'instance à ses enfants. A bien des points de vue, du reste, un monastère, cet îlot de la vie surnaturelle, perdu au milieu des flots vulgaires de la civilisation contemporaine, intéresse le public et excik- sa curiosité ; on ne peut passer indifférent devant cette demeure sévère dont les habitants poursuivent un idéal si stupéfiant aux yeux de la foule et où le savant peut contempler et consulter les poudreux et vénérables in-folio des bibliothèques des Bénédictins, ou bien le cultivateur, s'instruire à la vue des instruments perfectionnés de l'agriculture des Trappistes. Tous emportent de l'accueil chrétiennement aimable, charitable et discret qu'ils ont reçu des moines et qui est par lui-même une véritable prédication, des souvenirs reconnaissants et émus qui, plus d'une fois, ne seront pas sans influence sur le reste de leur vie.
Nous allons nous borner à rapporter quelques traits qui nous montreront le frère Gabriel dans l'exercice de ses fonctions et nous permettront d'admirer les bénédictions abondantes que la sainte Vierge se plaît à répandre sur les efforts de son infatigable apôtre.
Comme nous l'avons déjà constaté, la Trappe de Chambarand est connue et aimée dans toute
la contrée environnante, où elle répand ses bienfaits et ne compte aucun ennemi. Les libres penseurs des contrées avoisinantes, les sectaires, les mangeurs de prêtres et de religieux font euxmêmes exception dans leurs revendications anticléricales en faveur de la Trappe de Chambarand qui ne porte ombrage à personne et qu'ils sentent trop populaire dans la contrée pour oser l'attaquer de front : quelquefois des personnages de marque parmi eux se hasardent à se joindre à la foule des visiteurs, persuadés que cette largeur d'esprit et cette tolérance locale ne seront pas nuisibles à leur popularité et à leurs candidatures de l'avenir. Ils savent du reste que les bons moines seront vis-à-vis d'eux aussi charitables, aimables et hospitaliers que si leurs opinions hostiles n'étaient pas connues.
C'est dans ces conditions que, profitant d'un beau jour, un petit groupe d'amis se présente à Chambarand pour visiter le monastère et ses exploitations. Pour eux, agriculteurs, ce dernier point les intéresse très fort. En passant dans le pays ils ont admiré les vigoureux coups de pioche donnés par les moines dans le sol ingrat, ils ont vu les moissons prendre la place de ronces, ils ont appris que ces hommes des âges de ténèbres font une agriculture très intensive, très intelligente et se servent d'instruments perfectionnés. Le Rêvé-
rend Père Abbé averti se met avec beaucoup d'amabilité et de condescendance à leur disposition et leur fait visiter lui-même les bâtiments d'exploitation, le matériel, le bétail de labour et de croît. Puis il appelle le frère Gabriel et lui remet la petite société, déjà enchantée de ce qu'elle a vu, pour lui faire visiter le monastère, ^otre hôtelier s'acquitte de sa tâche avec son entrain habituel : il conduit ses hôtes au cloître, au réiectoire, au dortoir ; partout il leur donne les indications de nature à les intéresser et à les édifier. Les visiteurs écoulent le frère Gabriel avec une profonde déférence et une surprise qu'ils ne cherchent pas à dissimuler: la vie de ces moines est si étrange, si différente de l'idée qu'ils s'en sont faite jusqu'à ce jour. Puis le hère les introduit à l'église en leur offrant de l'eau bénite qu'ils acceptent tous de bonne grâce.
— Maintenant, Messieurs, nous allons saluer le maître delà maison, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui réside dans son tabernacle.
Le bon frère s'agenouille et tous l'imitent, sauf un qui va, comme pour admirer les détails de l'architecture, se cacher derrière un pilier pour se soustraire à un acte de cette foi qu'il prétend ne plus avoir et aune manifestation compromettante de respect pour Dieu. Mais aussi ce n'est pas le premier venu que ce personnage ; il est affilié à la
Loge de son arrondissement, maire de sa commune ; il est l'ennemi de son curé, un enragé laïcisateur d'écoles ; au café, il n'y a pas de plus terrible exterminateur de prêtres et de religieux. Que voulez-vous ? la carrière politique s'ouvre devant lui avec tous ces miroitements décevants : avec ses états de services, pourquoi ne pas aspirer au conseil général ? pourquoi pas à la députation ? Et alors il ne faut pas tout compromettre par une faiblesse, il ne faut pas qu'une mauvaise langue puisse aller raconter au café de la Jeune France que le citoyen maire a été vu à genoux dans l'église répondant aux patenôtres d'un moine. Mais, dans sa manœuvre le citoyen maire n'a pas échappé à l'œil vigilant du frère Gabriel qui , du fond du cœur, lance un appel au secours vers Marie et la supplie de lui accorder la consolation de ramener à ses pieds son ennemi, le brave de derrière les piliers. En sortant de l'église, son bataillon étant maintenant au complet, il le conduit dans le jardin de l'Ave-Maria. Là, tout le monde s'extasie devant le monument si original et si élégant. Après avoir répondu à toutes les questions, donné toutes les explications et rapporté comme toujours toute la gloire à Marie, il leur dit de sa voix la plus persuasive :
— Mes amis, permettez au vieux moine de vous donner ce nom. Vous nous avez fait le plaisir de
visiter notre monastère. Eh bien! je ne veux pas vous laisser partir sans vous en remercier. Vous le savez, les moines n'ont rien ; mais ce que j'ai je vous le donne. Nous sommes ici dans le domaine particulier de Notre-Dame de Chambarand et cellelà est très riche et acquittera, j'en suis sûr, les dettes de reconnaissance de son pauvre serviteur. Vous êtes tous pères de famille ; vous avez tous de charmants petits enfants qui attendent votre retour pour vous sauter au cou et vous embr; Eh bien ! c'est pour tous ces chers petits anges que nous allons demander les bénédictions de la bonne Mère. Si vous le voulez bien, vous unirez dans cette prière que nous allons faire ensemble au souvenir des êtres qui vous sont chers celui du pauvre moine, du misérable pécheur qui a l'honneur de vous parler.
Et de sa voix grave, lente et suppliante, le frère Gabriel récite Y Ave Maria que tous répètent; car ils étaient tous là. à genoux sur la terre nue et les mains jointes, tous, même le citoyen maire, que la grâce et les paroles émues du frère ont touché et qui ne pense plus en ce moment aux candidatures de l'avenir et au café delà Jeune France, mais à la sainte Vierge bénissant du haut du ciel ses chers enfants. Si le sectaire libre penseur n'est pas converti sur tous les points, il remporte, comme tous ses compagnons, de la
visite à la Trappe, des paroles du saint frère qui ont été au fond de son cœur, une impression profonde et salutaire qui modifie absolument sa vie, fait tomber ses préventions, calme ses haines et est pour l'avenir le gage et l'espérance d'un retour complet vers Dieu.
Les protestants eux-mêmes, et le voisinage des Cévennes en rend le nombre assez considérable dans la contrée, ne sont pas les derniers à visiter la Trappe deChambarand, et eux aussi sont l'objet du zèle et des pieuses industries du frère Gabriel ; il sait si bien s'y prendre, leur parle avec tant de délicatesse que, sans heurter leurs croyances, il redit les louanges de la Vierge immaculée et proclame les admirables merveilles de sa sollicitude maternelle envers les hommes, devant ces malheureux privés de la consolation d'aimer et de prier la bonne Mère du ciel, et doucement les amène à s'associer à l'acte de respect et de confiance filiale qui, au pied du monument de l'Ave-Maria, couronne la visite du monastère et dont ils emportent la mystérieuse et bienfaisante impression au fond de leurs cœurs.
Mais c'est surtout envers les militaires que le frère Gabriel exerce son plus enthousiaste et son plus fructueux apostolat. C'est que jadis, parmi tous ceux qui ont porté l'épaulette, il existait un sentiment qui s'atténue de nos jours, à mesure
que l'esprit moderne tend à se substituer aux vieilles traditions nationales, depuis que l'englobement des générations entières du pays dans les cadres de l'armée a fait de cette dernière, non plus une carrière choisie et aimée, mais une servitude détestée et rejetée aussitôt que possible. C'est celui de la camaraderie militaire. Entre ces hommes que leur manière d'être, de marcher, de sentir réunit dans les souvenirs du temps où ils portaient le même uniforme, partagaient les mêmes fatigues et les mêmes dangers, naturellement et instantanément il s'établit un courant de sympathie, de confiance et de dévouement réciproque ; et quand deux de ces vieux militaires, quelle que soit la différence de leur situation actuelle, se rencontrent dans la vie civile, ils n'ont pas besoin de signes mystérieux pour se reconnaître, les mains se tendent, les cœurs s'ouvrent et la confiance s'épanouit. Le frère Gabriel appartenait à cette vieille armée ; et comme nous l'avons dit, quoiqu'il ait résolument brisé avec tout son passé, il a, sans s'en douter, conservé au fond de son cœur une forte dose d'esprit militaire. Aussi, depuis que sa bonne Mère du ciel a ouvert devant lui la mission de son apostolat imprévu, c'est envers ses frères de l'armée qu'il se sent le plus naturellement porté à l'exercer et qu'il l'exerce en effet avec plus de succès.
Depuis que le perfectionnement des armes à feu a rendu inutiles et insuffisants les anciens champs de tir, l'autorité militaire fit choix de territoires à vastes étendues et à cultures peu développées où l'on pût étahlir des camps pour les tirs à longue portée des canons nouveau modèle. Les landes de Chambarand avaient toutes les qualités requises pour cet emploi, et en 1888 un camp y fut établi où tous les régiments d'artillerie du corps d'armée venaient tous les ans stationner les uns après les autres pour les exercices à feu. La Trappe et le camp ne tardèrent pas à établir entre eux les meilleurs rapports de voisinage. Dans ce pays désert, qui n'offre que queques sites pittoresques d'un difficile accès, le monastère devint le but fréquent des excursions de tous, depuis les officiers supérieurs, jusqu'aux simples canonniers qui s'y rendent en nombre le dimanche et y assistent à ces offices qu'ils suivent avec intérêt et où ils retrouvent les souvenirs et sentiments de leur enfance. La pensée du frère Gabriel dont l'odyssée est connue de tous et qui les accueille tous avec son cœur et sa rondeur militaire, les engage à renouveler ces visites où ils trouvent de grands charmes, malgré les Ave Maria que ce terrible homme a le talent de leur faire dire sans presque qu'ils aient le temps de s'insurger contre sa douce tyrannie. Aussi, quand un régiment repart pour rejoindre
sa garnison, et laisse à d'autres les baraquements de Chambarand, ne manque-t-il pas de consigner à ces derniers, avec le matériel du campement, l'indication de la Trappe et du vieux capitaine qui a nom frère Gabriel. Il faut entendre ce dernier, quand, après avoir promené un groupe d'officiers dans les différentes parties du monastère, leur avoir dit des choses très édifiantes et aussi très militaires, il les a introduits derrière les vertes palissades du jardin de FAve-Maria. * — Or ça, leur dit-il de sa grosse voix bien décidée, mes chers camarades, nous voici dans ma citadelle. Personne ne viendra nous déranger. Nous sommes entre nous : disons ensemble la prière du vieux troupier.
Quand lui et tous ces officiers, tout étonnés de se retrouver à genoux auprès de lui, ont fini leur Ave Maria, ils se relèvent et le frère ajoute :
— Mes chers amis, si vous avez un jour l'honneur et le bonheur de marcher contre l'ennemi, en allant au feu, souvenez-vous de Notre-Dame de Chambarand ; elle ne vous oubliera pas dans le danger. Et alors, sïl est encore de ce monde, le vieux moine sera ici à prier pour vous.
Puis les officiers remontent à cheval et, après une cordiale poignée de main, piquent des deux, remerciant au fond du cœur le vieux capitaine de Y Ave Maria que si gracieusement et si cavalière-
ment il leur a fait dire et se promettent de ne pas oublier la route de Chambarand.
Grâce à l'intervention du frère Gabriel, des rapports officieux se sont établis entre le camp et la Trappe. Le P. Abbé Dom Antoine est toujours invité aux fêtes militaires qui clôturent la période de chaque régiment et s'y rend avec un grand plaisir. Malgré la distance de douze kilomètres qui sépare le camp du monastère, les officiers et les soldats viennent nombreux assister à la messe militaire dite à leur intention. Précieux souvenir d'un temps qui semble si éloigné du nôtre !
Parfois ces relations militaires du frère Gabriel empruntent un caractère plus intime à la personnalité des officiers qui viennent tâter de l'hospitalité de la Trappe. Un jour, c'est peu de temps après sa profession, dans cette période où s'inaugure pour lui la plénitude et le calme de sa vie spirituelle, se présente à la porterie pour demander à le voir un de ses camarades de régiment, un de ses amis de cœur ; ils avaient été ensemble capitaines au 16e dragons, promus presque en même temps, et s'étaient liés d'une de ces amitiés assez fortes pour résister à l'épreuve de l'absence. Cet officier, démissionnaire depuis peu et nouvellement marié, est venu passer quelques jours en Dauphiné, chez son frère, voisin et ami de la Trappe de Chambarand. On lui parle du frère
Gabriel et il n'a pas de peine à découvrir sous ec nom de religion son cher Mossier, ce camarade dont le souvenir est si vivant dans son cœur et qui, pour lui comme pour tous, a disparu dans l'ombre et le silence de son tombeau anticipe. Dès lors il déclare qu'il veut aller le voir sans retard. On lui parle des difficultés de l'entreprise, et on lui annonce que le farouche frère, précisément à cause de l'affection qu'il a pour lui, refusera de le recevoir, ou bien qu'après quelques phrases banales de politesse, il disparaîtra : on lui dit que c'est tout ce qu'a pu obtenir, quelques mois auparavant, son cousin Antoine Mossier, qui a été élevé avec lui. qui pendant quinze ans a été son compagnon d'armes, et qui, malgré tous ces titres, ayant accompli un voyage pénible, a été obligé de repartir après cette déconvenue. L'ami déclare qu'il est résolu à tenter la fortune, et dès le lendemain il se rend à la Trappe et expose au Père Abbé, qui a les meilleures relations avec la famille de son frère, ses titres et son désir :
— Ah ! fit le bon Père, toujours disposé à faire plaisir, je ne sais si je réussirai. Il m'a fait promettre de ne jamais exiger de lui de telles entrevues et j'ai dû m'engager. Pourtant, comme il est devenu moins farouche que dans les premiers temps, j'essayerai et ne promets pas le succès.
Dès que l'abbé a fait sa proposition en insistant sur le bien spirituel qu'il pourra faire à son ami, le frère Gabriel répond simplement et sans hésiter :
— Oh ! oui, celui-là est un brave chrétien autant que vaillant soldat : je le reverrai bien volontiers pendant quelques instants. Je l'emmènerai au jardin de la bonne Mère, et là, avec lui, nous ne courrons pas le danger de perdre notre temps à nous entretenir des futilités de ce monde.
Qu'elle est simple, cordiale et élevée au-dessus des choses d'ici-bas, cette entrevue des deux amis après tant d'années d'absence ! Elle ne dure pas quelques instants seulement, mais trois heures qui paraissent trop courtes et où ils vivent plus au ciel que sur la terre. Frère Gabriel ouvre toute son âme : il dit sa vie de moine, sa vie intime, le bonheur inconnu, incompréhensible, dont il jouit depuis son entrée à la Trappe; cette paix de Jésus- Christ qui subsiste au milieu des tribulations ; cette joie qui s'accroît à mesure que s'accroissent les souffrances du corps, du cœur, de l'esprit, la joie de souffrir pour Jésus et pour Marie. Oh ! Marie, s'écria-t-il, aimer Marie, c'est là la consolation unique, le bonheur suprême, ce bonheur que la langue humaine est incapable d'exprimer et qui serait capable de faire mourir la créature, si une grâce spéciale ne venait la secourir. Somme
toute, avec tous ses anéantissements, toutes ses austérités, toutes les souffrances et toutes les épreuves, mais avec la grâce de Dieu et l'amour de Marie, la Trappe c'est le ciel sur la terre. De son côté, vivement impressionné parles confidences surnaturelles du saint frère, l'ami lui dévoile, avec une confiance cordiale, mais respectueuse et presque filiale, l'état de son âme; il lui dit combien il est frappé, depuis qu'il est rentré dans la vie civile, de l'obligation de consacrer son dévouement, ses facultés, son influence sociale au service de la cause de Dieu, il lui expose ses vues chrétiennes sur le mariage, sur le foyer de la famille, sur ce ministère des âmes qui s'appelle l'éducation des enfants : il constate l'impuissance de la créature à réaliser toutes ces grandes choses et supplie son ami, celui qui a pris la part de prier pour lui et pour les autres, d'obtenir pour lui les grâces et les lumières pour accomplir sa mission d'ici-bas. Ces confidences les ont ramenés à leur point de départ auprès du monument de Marie : ils s'agenouillent ensemble à ses pieds et ensemble lui adressent l'un pour l'autre une ardente prière, que vient resserrer encore les liens de leurs âmes. Puis ils se lèvent, s'embrassent, se disent adieu pour ne plus se revoir ici-bas, mais se donnant rendez-vous au ciel. L'ami revient près des siens, tout absorbé dans ses pensées,
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tout enthousiasmé de ce qu'il a vu et entendu.
« Que c'est étonnant, se répétait-il à lui-même ! quel homme ! quel saint ! Qui m'eût dit autrefois que je le retrouverais un jour ce que je viens de le voir ? »
Il est enfin une dernière catégorie de visiteurs, auprès desquels le zèle du frère Gabriel s'exerce avec un caractère tout spécial : ce sont les prêtres et les religieux ; il les juge préparés à comprendre et dignes de partager les ardeurs de son amour pour Marie. Laissons la parole au R. P. Alexandre de Saint-Joseph que nous avons eu plus d'une fois l'occasion de citer dans ces pages et demandonslui de nous raconter la visite que, profitant d'une station de carême prêchée à Riom, il vient faire en 1894 à son cher et saint ami :
Dès mon arrivée, le Révérend Père Abbé me pria d'adresser quelques paroles à la communauté. Je dus m'exécuter et, contrairement à mes habitudes, je ne fus pas trop mécontent de moi-même et m'attendais à un petit compliment de la part de mon ami. Que j'étais loin de sa pensée ! Dès qu'il me vit : .
— A genoux ! me dit-il d'un air courroucé. Ah ! tu te figures que je vais te féliciter ? Tu te trompes étrangement ! Gomment ? Tu viens à Notre-Dame de la Trappe, dans un couvent de Saint-Bernard, et tu es toi-même un carme, un enfant privilégié du Mont-Carmel et tu n'a pas eu un mot pour cette Reine du ciel et de la terre ! Ah ! vraiment c'est abominable ! Demande pardon de cet oubli et promets moi à l'avenir de ne jamais descendre de chaire sans avoir tout au moins prononcé le nom de Marie.
Je fis la promesse, reprend le P. Alexandre, et alors, se radoucissant, il prêcha à son tour pour me communiquer son amour pour Marie : «car aimer Marie, me disait-il, c'est, le bonheur ! c'est le salut ! »
Que de belles choses il me dit encore dans ce petit jardin dont il avait fait comme une couronne de fleurs à sa Mère immaculée qui se dressait au milieu d'un piédestal artistement travaillé avec son cœur et ses mains ! Sa parole coulait comme un fleuve impétueux, riche d'images, de comparaisons et surtout de sentiments enflammés.
Cette journée est une date mémorable dans ma vie. Le souvenir m'en revient souvent et met mon âme en allégresse.
Au soir de cette journée employée à parler des choses du ciel, le P. Alexandre repart pour continuer sa vie apostolique. Il lui semble emporter avec lui une partie de l'âme de son ami, désormais plus étroitement unie à la sienne, tant il est pénétré de tout ce qu'il a entendu et reçu de lui dans leurs célestes entretiens. Si pour les autres religieux ou missionnaires il n'use pas de la même liberté qu'avec son vieil ami, il ne laisse pas que d'employer ce qu'il a dans l'esprit et au cœur pour les persuader de l'utilité, de l'obligation de prêcher partout et toujours la Vierge Marie, dont on ne saurait jamais assez parler : « Tout est là, disaitil, sans elle on ne fait rien ; sans elle on ne peut rien. »
Cette thèse lui tient tant au cœur qu'il ne craint pas d'aller prêcher à an de ses supérieurs majeurs : ce supérieur n'est autre que le R. P.
Dom Sébastien, abbé de Sept-Fons et vicaire général des Trappistes de France. Le frère Gabriel a pour lui un profond respect et une très vive admiration non seulement à cause de sa charge, de ses vertus et de son caractère, mais encore à cause de son passé: lui aussi est un moine-soldat, qui se connaît en vaillance comme en sainteté; avant de revêtir le froc monastique et de s'engager dans cette milice dont il devait devenir le général, le capitaine Wyart avait vaillamment combattu dans l'héroïque phalange des zouaves pontificaux, au service du pape et de la France. Le frère Gabriel se présente donc devant le R. P. Dom Sébastien qui vient faire la visite de la jeune abbaye de Chambarand et lui expose sa théorie dans ce langage ému et original dont il a le secret. D'abord, surpris un peu par le caractère insolite de cette intervention, le R. P. Visiteur général ne tarde pas à être vivement frappé des paroles que lui a dites le bon frère. Quand la cloche rassemble les moines au chapitre, le R. P. Dom Sébastien parle du culte et de l'amour que doit avoir pour Marie tout vrai fds de Saint-Rernard avec une telle conviction et une telle éloquence que toute la communauté en est émotionnée. Le frère Gabriel déborde d'enthousiasme pour le R. P. Dom Sébastien « qui aime tant Marie, qui parle si bien de Marie et qui, sous la protection de Marie, est
appelé à réaliser de grandes choses1 ». Il s'établit dès lors entre ces deux moines, entre le supérieur et l'humble frère convers, des rapports d'afiection, de confiance, d'estime respectueuse dont les murs de Chambarand gardent encore les échos touchants.
1 . La grande chose que semble annoncer ici le frère Gabriel et à la réalisation de laquelle il coopère bien par ses prières, est la réunion de toutes les congrégations des Trappistes en un seul Ordre de cisterciens réformés qui fut réalisée par Dom Sébastien. avec la sanction du Saint-Siège, en 1892.