ÉPILOGUE
De même qu'un homme vit avant sa naissance par les préparations providentielles de sa venue dans ce monde, de même il survit à sa mort par les souvenirs qu'il laisse, par les influences qu'il exerce d'outre-tombe. Elle serait incomplète l'histoire d'une vie humaine qui s'arrêterait brusquement au moment où la terre a recouvert la dépouille mortelle déposée au fond de sa fosse, sans redire ces manifestations posthumes qui prolongent la vie humaine, comme les échos réper, cutés par les rochers des montagnes prolongent dans la vallée les éclats du tonnerre ou la chanson du pâtre derrière son troupeau. Cette remarque s'applique surtout aux vies des saints qui ont passé sur la terre, dissimulés sous le voile de leur humilité et dont Dieu se plaît à manifester les mérites, l'influence et le renom surtout après leur disparition de la scène du monde.
Après sa mort, le saint frère Gabriel vit encore et d'une manière bien réelle, dans les cœurs des siens. Les siens 1 — ils sont maintenant bien peu nombreux, ceux qui peuvent avoir des droits complets à ce titre. — A Espirat, il ne reste que
la pauvre mère, cette héroïque chrétienne, dont nous avons si souvent admiré la sainte et valeureuse résignation. Au milieu des joies célestes qui inondent son âme à la perspective de sa prochaine délivrance, le trappiste n'oublie pas celle qui va lui survivre. Il tient à apprendre lui-même à sa mère restée sous le poids de la croix, la douloureuse nouvelle de sa propre mort : il ne veut pas confiera d'autres cette pénible mais consolante mission. Huit jours avant la fin de son existence, il écrit d'une écriture que son énergie tâche d'affermir, mais que sa faiblesse rend par instants tremblée, la lettre suivante dont il laisse la date en blanc :
Omnia per Mariam.
Lorsque vous recevrez cette lettre, bonne mère je serai au ciel ! Comme je sais que vous m'aimez véritablement, c'est-à-dire en Dieu, cette nouvelle iera saigner votre cœur, mais votre foi qui vous fera voir votre Gabriel aux pieds de notre Mère immaculée, vous iera, malgréle déchirement de votre cœur, accepter le sacrifice.
Je prierai bien la très sainte Vierge Marie de ne pas trop vous laisser sur la terre, mais de vous réunir à ceux qui vous aiment,
Je ne puis plus vous écrire, mais je puis toujours vous aimer.
Je vous embrasse, pauvre mère, du haut du ciel !
Frère Marie-Gabriel Mossier.
Notre-Dame de Chambarand, le avril 1897.
Le 10 avril, le Père Infirmier, qui a accepté le dépôt et s'est chargé de la mission, après avoir fermé les yeux du frère Gabriel, date la lettre et la l'ait partir.
La pauvre mère, à qui son fils cachait avec soin la vérité sur son état et à qui l'entrain des lettres de Ghambarand inspirait tant d'illusions, tombe terrassée par ce coup de foudre, mais elle se relève pour se jeter à genoux en baisant la lettre du ciel et en disant, au milieu de ses sanglots, son héroïque fiât à la croix de la terre. C'est bien la digne mère de celui qu'elle vient de donner pour la seconde fois à Dieu, et qu'elle sent près d'elle la guidant, la soutenant dans la rude épreuve. Lisons la lettre admirable de douleur maternelle et d'héroïsme chrétien de Mme Mossier à sa sœur bien-aimée qui, du fond de son monastère, s'associe de tout cœur à toutes ses tendresses, à tous ses déchirements, à toutes ses prières.
Je n'étais pas préparée à ce cruel sacrifice.
La très sainte Vierge m'a trouvée digne de l'accompagner jusqu'à ce calvaire. Je suis debout avec elle au pied de cette croix.
Aide-moi à être vraiment chrétienne. Mon Gabriel le veut ainsi, il me promet de ne pas m'abandonner. Sainte promesse qui me donne du courage.
Ma pauvre sœur ! est-ce bien vrai !I
Soi> forte comme moi I
Prions toujours ensemble ! Je te laisse, chère sœur, au pied de la croix !
Mais à cette àme privilégiée Dieu veut faire boire l'amer calice jusqu'à la lie. Quelques mois plus tard sa dernière consolation lui est enlevée : la sœur Gabrielle. brisée par l'âge, par les épreuves, va à son tour rejoindre les siens là-haut. Et la sainte femme reste seule au milieu des tombes, vivant de ses souvenirs et attend l'heure de la délivrance. Ce martyre dure deux longues années, au bout desquelles Dieu rappelle à Lui, pour la couronner à son tour, cette femme forte qui si généreusement s'est dépouillée pour lui de tous les trésors de son cœur.
A Chambarand le frère Gabriel continue à vivre dans le cœur et la mémoire de tous : tous se souviennent de ses exemple? de vertus, de pénitence et de ferveur. Pas un ne manque, en revenant de la promenade quotidienne au cimetière, après avoir prié sur sa tombe, de s'agenouiller devant le monument de l'Ave-Maria : tous supplient la bonne Mère de leur permettre de l'aimer et de la servir, comme lui l'a aimée et servie ici-bas et d'étendre sur la chère Trappe de Chambarand son manteau protecteur au milieu de la tourmente.
En écrivant ces dernières lignes, une douloureuse émotion étreint mon cœur de moine pros-
crit. En songeant à toutes les ruines déjà accumulées, en voyant toutes celles qui s'ajoutent et vont s'ajouter aux premières, en contemplant le spectacle navrant de tous ces monastères spoliés, de ces chapelles scellées, de ces moines chassés de leur patrie parce qu'ils veulent servir Dieu et se dévouer pour leurs frères, de cette pauvre et chère France qu'on arrache au Christ, qu'on déshonore et qu'on tue, — je me prends à dire tout bas à celui dont je viens de dire la vie :
« 0 vous, qui fûtes mon frère dans l'armée et mon frère dans le cloître, que vous êtes heureux d'être mort avant d'avoir vu les apostasies et les déchéances de la patrie ! »
Mais, réagissant contre ce mouvement de lassitude et de dégoût et comprenant toutes les grandeurs et tout le bonheur de la persécution soufferte pour Dieu, j'ajoute, comme il aurait ajouté . lui-même :
« Du haut du ciel, demandez à votre Dame qui est aussi notre Dame, à votre Mère qui est aussi notre Mère, la grâce de nous montrer toujours en face de l'ennemi les soldats, les moines et, s'il le faut, les martyrs du Christ! »
TABLE DES MATIERES
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Avant-propos 7