CHAPITRE XXIV
COMMENT LE FRÈRE GABRIEL LIVRE SA DERNIERE BATAILLE ET REMPORTE SON" TRIOMPHE DEFINITIF
Cependant, au fond de la retraite où le retiennent l'état de sa santé et la volonté de son Père Général, le Père Abbé vit par la pensée à Chambarand, près de ce lit où souffre et va mourir son bien-aimé frère Gabriel, le confident de son âme. Il suit avec une angoisse paternelle la marche implacable de la mort qui va le lui ravir. A la pensée du dénouement fatal, de la séparation définitive, le cœur de Dom Antoine se brise de douleur ; il sent le découragement l'envahir. Les dificultés matérielles et morales sont là qui se dressent devant lui, implacables, et celui qui l'a toujours aidé à les surmonter et à poursuivre son œuvre va le quitter. Les forces de son corps et de son âme sont à bout. Le vieillard se prend à pleurer. Il n'y peut plus tenir; il ne veut pas laisser partir son frère Gabriel sans le revoir. Remettant à plus tard quelques affaires importantes qu'il a encore à traiter, il rentre à Ghambarand vers le milieu de mars.
A cette nouvelle inattendue, le visage du pauvre malade s'illumine. Des forces factices et pas-
sagères sont venues, grâce à un énergique effort de volonté et à une bénédiction de la Vierge, ranimer ce corps anéanti. Le frère Gabriel est trop bon soldat pour se présenter à son chel autrement qu'en tenue de service : son visage a repris couleur, ses lèvres savent de nouveau sourire, son beau regard s'est ranimé. Il a voulu se lever. Et quand Dom Antoine entre dans la cellule, il trouve son vieux moine debout, droit et ferme. Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, et pleurent. Mais bientôt le frère Gabriel, se raidissant contre son émotion, dit à son Père, avec un doux sourire sur les lèvres :
— Eh bien ! mon Révérend Père, vous avez cru ne pas me revoir ; mais vous voyez que la bonne Mère n'a voulu me recevoir que de votre main. Ah ! il faudra bien consentir à me céder, et même bientôt î Vous savez bien que je vous appartiens : vous avez bien voulu m'accepter, tout méchant que j'étais ; à vous maintenant, qui m'avez un peu corrigé, de me donner au bon Dieu, s'il veut bien de moi.
Mais le Père Abbé ne peut se contenir : des sanglots qui disent son affection et sa douleur plus éloquemment que toute parole, étouffent sa voix. Il sort précipitamment, remettant à plus tard la suite d'un entretien qu'il n'a pas la force de continuer.
A ce moment on vient remettre au frère Gabriel une lettre qui complète le bonheur causé par l'arrivé du Père Abbé ; ce sont quelques lignes affectueuses que lui envoie, avec sa bénédiction, le Révérendissime Général des Trappistes, Dom Sébastien Wyart. Cet excellent Père, qui estime et affectionne extrêmement le convers de Chambarand, lui écrit du lit où le retient lui-même la maladie :
Si ie vous survis, vous aurez ma prière fervente sur votre tombe, je vous le promets. Mais j'ai le pressentiment que cette prière ne vous sera pas tant nécessaire, parce que Marie Immaculée voudra introduire de suite dans le ciel son bon et fidèle serviteur. Quoi qu'il. en soit, selon votre désir, je vous bénis de tout cœur, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Sébastien.
La Providence ménage ainsi au saint moine qui va mourir toutes les consolations et tous les secours pour la lutte suprême. Cette sorte de reprise de vie qui s'est manifestée un moment et qui a pu faire illusion disparaît promptement, et la lente agonie reprend ses implacables destructions.
Depuis que le frère Gabriel ne peut plus quitter son lit, on lui apporte tous les jours la sainte communion : la participation quotidienne au pain de vie est la base de son existence et un besoin spirituel dont, surtout alors, il
n'aurait pu se passer. Mais le moment est venu d'armer le bon soldat du Christ pour la lutte suprême.
C'est un spectacle plein de majesté et de calme et vaillante sérénité que celui des préparatifs de la mort dans un monastère. Le frère Gabriel a obtenu du Père Abbé la faveur de recevoir les derniers sacrements, non sur la couche de sa cellule, mais à l'église, au milieu de tous ses frères, comme un brave guerrier au champ d'honneur. Le mardi 7 avril, à six heures du matin, les religieux émus occupent leurs stalles au chœur, quatre novices apportent dans leurs bras le mourant: il est brisé de fatigues, mais toujours vaillant.— Son visage décharné, sur lequel s'étendent déjà les ombres de la mort, s'éclaire d'un sourire et ses yeux fixent de doux regards. On le dépose au milieu du chœur, devant le sanctuaire. Précédé de ses ministres, le Révérend Père Abbé, après s'être prosterné devant l'autel, s'avance vers son vaillant frère étendu sur le sol. Il lui adresse quelques paroles brèves, et cassées par l'émotion, qui font jaillir les larmes de tous les yeux. Puis il lui donne des armes pour la lutte suprême : l'extrême-onction et le viatique ; après quoi on peut emporter le vaillant athlète, il est prêt, son visage exprime les sérénités et les énergies de son âme et il ne pousse pas une plainte
aux secousses que ses porteurs, malgré leurs précautions, ne peuvent éviter pendant ce iaible trajet.
Enfin le voilà reposé sur sa couche. Il reste immobile, les yeux fermés et, sans le faible soupir qui de loin en loin vient soulever sa poitrine, le frère infirmier, qui le considère avec inquiétude, le croirait déjà endormi pour l'éternité ; sous ce calme absolu de son enveloppe mortelle, l'âme du frère commence avec son Jésus qui repose en lui, sous les regards de Marie Immaculée, un de ces entretiens ineffables, qui ne sont, déjà plus de la terre et sont les préludes de ceux de l'éternité.
La puissante vitalité de frère Gabriel prolonge plusieurs jours une existence que quelques gouttes de jus de viande ou des cuillerées d'eau fraîche viennent seules soutenir. Après avoir, le jeudi matin, reçu de nouveau la visite du Dieu de l'eucharistie, demandé la bénédiction de son supérieur et adressé de sa voix presque éteinte des adieux à ses frères qui, à genoux, pleurent, le frère Gabriel rentre dans cette immobilité extérieure qui n'est interrompue que par un soupir ou par ces mouvements désordonnés des mains cherchant à débarrasser la poitrine du poids inconnu qui l'oppresse, prochains avant-coureurs de la mort.
Bien souvent, quand l'âme d'un serviteur de Dieu approche du moment où elle va entrer dans son repos éternel, le démon lui livre un dernier assaut : on dirait qu'il veut jouir de son reste, et que, dans sa rage contre cet être humain qui l'a vaincu et qui va lui échapper pour toujours, s'il ne peut se flatter de le faire tomber, il fait ses efforts pour angoisser les dernières heures de sa vie terrestre. Ainsi en va-t-il pour le frère Gabriel. Dans la soirée, un violent accès de fièvre le tire brusquement de son calme léthargique. Il s'agite sur sa couche, fait des efforts pour se lever: sa figure se bouleverse ; ses yeux s'ouvrent tout grands et hagards ; comme saisi d'épouvante, il tend les bras vers un coin de la cellule, et d'une voix forte encore et saccadée, il s'écrie :
« Chassez-le ! oh ! chassez-le donc ! ce monstre, ce chien gris, qui est là, qui veut se jeter sur moi et me dévorer ! »
Le Père Infirmier court chercher un vase d'eau bénite et en asperge la partie de la cellule que désigne le malade dans sa terreur. La vision disparaît. La dernière bataille du vieux soldat est livrée, il rentre dans son calme. La vie qui n'a pas quitté ce corps épuisé ne se manifeste plus à l'extérieur et se concentre alors sans doute dans les aspirations célestes de l'âme.
Le frère Gabriel avait demandé à sa bonne
Mère la faveur de mourir le jour de la semaine qui lui est consacré, le samedi : cette faveur lui est accordée. Le samedi 10 avril 1897, à trois heures du matin, pendant qu'au chœur les moines terminent leur office de laudes en adressant leur salut matinal à la Reine des cieux *, dans sa cellule silencieuse, doucement et sans souffrances, de la prison de son corps s'échappe l'âme du frère Gabriel qui, escortée des prières de tous, s'élance pure et radieuse jusqu'au trône de Celle qu'il a si bien servie et aimée ici-bas et qui de là-haut lui tend les bras en souriant.
Le Père Abbé, averti par dépêche, arrive le soir même et vient s'agenouiller près de la couche funèbre où repose la vénérable dépouille. Il commence par recommander aux miséricordes divines l'âme de son bien-aimé frère Gabriel et se surprend un moment après l'invoquant lui-même au fond de son cœur et lui demandant de ne pas oublier au ciel son vieil abbé et ce monastère pour qui ensemble ils ont tant travaillé, souffert et prié.
Le lendemain, de bonne heure, avant les fonctions solennelles du dimanche des Rameaux, le R. P. Dom Antoine, à la tête de la communauté, dépose ce qui reste du frère Gabriel, sur la
1. Ave Regina cœlornm. (Antienne à la sainte Vierge pour lo mns du Carême.)
terre, dans la tombe austère du trappiste suivant les rites émouvants de Cîteaux. Pendant que le chœur répète trois fois sa funèbre invocation : « Ayez pitié de ce pécheur i ! » plus d'un dit au fond de Tâme : « 0 saint frère, pécheur sanctifié par la pénitence et l'amour, priez pour nous, afin que nous puissions marcher sur vos traces et aller vous rejoindre un jour ! »
le Miserere super peccatore. (Rituel cistercien pour la sépulture.)