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LE CULTE DÛ A XOS MORTS

Ceux qui meurent pour la patrie méritent certes la gloire humaine; mais combien peu l'obtiennent! L'honneur, c'est autre chose. Il ne dépend pas des hommes ; il naît du cœur et rayonne d'abord dans la conscience, comme dans sa véritable sphère. S'il est parfois environné de l'estime ou de l'admiration, c'est comme une émanation de sa beauté interne ; mais il peut s'en passer sans rien perdre de sa valeur. Et parce qu'il est ainsi personnel et intime, il est inaliénable. La gloire, au contraire, tient souvent à des circonstances fortuites. Aussi il arrive qu'elle s'attache à ceux qui ne la méritent pas et fuit ceux qui en sont dignes.

Nos héros tombent tous au champ d'honneur; mais celui-ci est, pour la plupart, le champ de l'oubli. Ils le savent, et cette perspective n'assombrit pas leurs derniers jours ; ils n'ont pas l'idée d'accuser d'ingratitude la postérité qui ne s'occupera pas d'eux. Ils ne songent guère ou 10*

pas du tout à elle, et ne lui demandent rien. Ils vont pleins d'entrain vers ce gouffre d'oubli et de silence où. depuis les aurores primitives, tombent à chaque génération des milliards d'hommes et d'animaux. Quelques-uns plus affinés s'arrêtent un instant interdits devant ce mystère d'anéantissement terrestre; mais ils en prennent leur parti avec une superbe sérénité. Seuls le corps et le nom sont atteints. L'âme plane au-dessus des justices et des injustices d'ici-bas.

Ecoutez ces mots d'une beauté mélancolique, mais si hère : « L'oubli descendra sur notre héroïsme, rumine les corbeaux du soir sur les cadavres : et jamais un poète ne dira, le (/este des séminaristes de France. Il n'y a d'épopée que de la légende, et notre mort sera trop vraie pour être jamais chantée. Notre âme sera seule au monde à savoir te ravin où nous aurons roulé. »

Ainsi parlait dans une conférence, avant de partir pour la guerre où il allait mourir à la fin d'octobre iqi^. un jeune dominicain de vingt ans. Ambroise Soudé.

Ils sont rares, croyons-nous, les hommes que le grand anonymat des prochaines hécatombes attriste. Pendant la vie. le jeune poète rêve les palmes et le jeune officier les étoiles, et l'on dit que le premier sourire de la gloire

est plus doux que le premier sourire d'une fiancée. Mais, au seuil de l'au-delà, les sourires s'éteignent. Nu et tremblant devant la pelletée de terre qui va recouvrir son corps, l'homme est saisi par des pensées plus hautes. La survie éternelle lui apparaît plus importante que celle de l'histoire. Le mirage s'évanouit. L'amour de la gloriole se dissipe, comme une légère ivresse, à l'air frais des tombeaux. Uu brin de philosophie volatilise les vains désirs.

Qu'est-ce que la gloire P Un peu de bruit autour d'un nom, un peu de fanfare autour d'un catafalque, quelques phrases enguirlandant un livre ou un acte. Mais que tout cela est donc volage! Toute cette musique sonne autour d'un mort et ne peut le réveiller. Toute cette pourpre enveloppe un cadavre et n'est qu'un linceul. Qu'y a-t-il au delà, ô mon Dieu? A la lumière crue du cierge funéraire, derrière le rideau qui se soulève lentement, le mourant aperçoit l'éternité, et se demande ce qu'elle pour lui : une extase ou un désespoir? Tout le reste n'est rien, et le mot du Sage revient des profondeurs du passé : « Vanité des vanités, tout a'esl que vanité ! »

Et cependant, si l'oubli est la loi inexorable pour la presque universalité des hommes, ce n'est pas à nous de l'appliquer à nos chers sol-

dats. Si ce n'est pour eux, c'est pour nous que nous devons honorer leur mémoire et leur crier : « Gloire à vous ! » C'est une dette de reconnaissance. C'est bien peu ce que nous leur donnons, à eux qui nous ont donné leur sang; c'est une pâle fleur qui se fane, mais la terre n'en a pas d'autres, et les immortelles ne fleurissent qu'au ciel. Faisons ce que nous pouvons , et c'est quelque chose si nous y mettons notre cœur.

Que ferons -nous donc pour eux? Il y a d'abord l'hommage collectif que la France doit à ceux qui la font vivre par leur sacrifice, à la grande foule anonyme dont la tombe est la patrie tout entière. La bonne terre maternelle qui les a reçus dans ses bras tressaille d'orgueil sans les distinguer. Ce devoir, Victor Hugo l'a décrit en des vers fameux :

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur tombeau la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau. Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère.

Et comme ferait une mère La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.

Il y en a beaucoup qui dorment dans un coin ignoré, en France ou sur la terre étrangère, et dont les parents ne connaîtront jamais la sépulture. C'est pour eux une cruelle dou-

leur qui s'ajoute à celle de la mort de leur enfant et qui la rend plus cuisante. Mais consolez-vous, pères et mères, celui que vous pleurez n'est pas perdu ; les anges savent où il est tombé et, au jour de la résurrection, quand son corps, secouant la poussière séculaire, se lèvera radieux:, ils le conduiront au paradis où vous le retrouverez.

Mais, si nous savez où il repose, vous irez prier sur sa tombe, et vous voudrez qu'elle soit digne de lui. Une croix la couvrira de son ombre, comme un symbole de votre foi, comme le signe de voire immortelle espérance, comme le sourire du Christ à ceux: qui sont morts dans un acte de suprême charité, comme un rappel du sang divin qui a racheté leurs âmes, comme le Tau de l'agneau pascal qui détournait l'ange exterminateur. Vous voudrez aussi sans doute que vos larmes et vos prières soient accompagnées de quelques fleurs; et c'est là un hommage d'un pieux symbolisme qui s'adresse non à la chair flétrie, mais à la fleur immortelle, à L'âme.

Des fleurs! Oui, il en faut, au moins quelquesunes pour protester que la mort ne flétrit pas nos cœurs, qu'au-dessus de nos deuils nous entendons l'écho d'une fête, qu'au delà de la nuit nous voyons fleurir une aube éternelle.

Pierre l'Ermite l'a bien dit en de jolies et tendres paroles : « Comme la mort est ténébreuse, on trône ce noir avec de la lumière. Cette lumière, on la demande à la fleur, aux roses de toutes les nuances et de tous les parfums, aux œillets aigus et tourmentés, aux grands chrysanthèmes qui ont l'air de chevelures défaites et de flammes qui ne veulent pas mourir. Cette tradition est bonne et belle. Rappelez-vous ce geste joli des femmes grecques, au soir du naufrage du Bouvet, effeuillant des fleurs sur la mer qui venait d'engloutir des centaines de marins. »

Chaque année, aux anniversaires de nos grandes victoires qui furent aussi, hélas! de grandes hécatombes, la France fera la commémoraison de ses héros. Elle ira s'agenouiller sur leurs tombes, au bord des fleuves de sang et de gloire où ils sont morts, elle y prendra des leçons de sacrifice, elle y entendra les voix qui parlaient à Jeanne, elle sentira passer sur son âme les souffles célestes de leur âme.

Maurice Barrés a bien dit le 4 septembre 191 5 ce que la France pensait en ce premier anniversaire du miracle de la Marne :

u Si notre nation, à cette heure, se reforme et se ressaisit, si elle reprend sa destinée, c'est autour de ces tombes. Jamais nous n'entoure-

rons d'un culle trop pieux le corps de ces martyrs. Comment leur payer notre dette? En perpétuant leur meilleure minute. Ils sont morts dans l'enthousiasme, emportés par l'esprit de sacrifice. Tant qu'il y aura une France, elle viendra, avec un immense profit, glorifier et consulter, sur ce champ de bataille, ceux qui sauvèrent Paris. la patrie et la liberté de l'esprit dans le monde. Nous aurions voulu être Favantgarde d'ui} cortège qui ne cessera plus et la première strophe d'un cantique d'allégresse éternelle. Gloire à ceux qui tombèrent, gloire à leurs frères qui continuent la lutte, gloire aux femmes sous leurs voiles de deuil ! »

Mais que servirait à nos amis d'entrer dans l'éternité au son de nos clairons et de nos fanfares, s'ils ne devaient bientôt entrer au ciel au bruit des harpes angéliques î Nous devons les y aider en priant pour eux. S'ils ont encore quelques fautes à expier, notre prière abrégera leur peine. S'ils sont déjà couronnés, notre prière leur prouvera notre amour et rejaillira sur d'autres en rosée rédemptrice.

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