‹ Du champ de bataille au cielChapitre 38 sur 38 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

LA MORT DU SOLDAT ET LE SALUT ÉTERNEL Par S. Em. le cardinal Billot.

S. Ém. le cardinal Billot, dans un discours prononcé le 25 mars 1915 au Séminaire français à Rome, a exposé la doctrine catholique sur le salut éternel du soldat qui meurt pour sa patrie. Après avoir dit, dans une page consolante que nous avons citée plus haut (chap. XXX), la beauté morale de cette mort et les miséricordes spéciales dont le cœur de Dieu l entoure, l'é minent théologien montre quelle ne remplace pas les dispositions surnaturelles nécessaires pour aller au ciel. Voici ce passage :

u De là à dire que le seul fait de tomber consciemment pour la cause juste de la patrie suffit à assurer le salut, oh! Messieurs, quelle dis-

tance! Pour cela, il faudrait ni plus ni moins substituer la patrie à Dieu; il faudrait avoir oublié ce qu'est Dieu, ce qu'est le péché, ce qu'est le pardon de Dieu. Il faudrait ne plus savoir ce que Notre-Seigneur a dit dans l'Evangile : Nisi pœnitentiam egeritis, onmes similiter peribitis. Si vous ne faites pénitence ! cette pénitence dont l'acte essentiel , indispensable, est la contrition, j'entends la douleur et la formelle rétractation du péché en tant que péché, en tant que contraire à la loi de Dieu, en tant qu'offense de Dieu. INon, encore une fois, sans cette pénitence-là, il n'est pour aucun pécheur, dans quelque circonstance que ce soit, de salut à attendre, et le martyre lui-même n'y suffirait pas, si par impossible les conditions du martyre se trouvaient jamais réalisées en celui qui, ayant péché mortellement, persévérerait jusqu'à la mort sans contrition du péché commis.

« Voilà peut-être des choses que le monde ne comprendra pas; mais nous les comprenons, nous autres, et certes nous sommes loin du blasphème de ceux qui disent que Dieu, en nous ordonnant de pardonner même à ceux qui ne nous apportent aucune réparation de leurs offenses , nous a imposé vis-à-vis de nos ennemis un^ loi ia magnanimité Qu'il n'observe pn*

lui-même vis-à-vis des siens. Je dis que nous sommes loin de ce blasphème, parce que, indépendamment de tant d'autres raisons où je n'entre pas ici, nous savons, n'est-ce pas, toute la distance qui court entre le pardon de l'homme et le pardon de Dieu.

« Effectivement, le pardon de l'homme n'a rien à changer en celui qui en est l'objet, le laisse ce qu'il le trouve, bon ou méchant selon qu'il l'était auparavant; il consiste en une rémission tout extrinsèque qui n'atteint en aucune façon l'intime de son âme. Au lieu que le pardon de Dieu a pour effet de rétablir l'ordre de la justice dans l'âme de celui qui est pardonné, autrement dit de justifier; de justifier, dis- je, non pas de cette justification légale, extrinsèque, fictive, imputative, que prêchent les luthériens et les calvinistes, mais d'une justification vraie, réelle, intrinsèque, qui fait qu'en face du pardon, nous ne sommes pas seulement réputés justes, mais le sommes devenus en effet, et nominamur et sumus, dignes d'être admis à la vision de Dieu en la bienheureuse société des saints. Or, un tel pardon demande manifestement comme indispensable condition la rupture de toute attache morale à ce qui est contraire à Dieu , source première et règle suprême de toute justice, et donc la pleine

et entière rétractation du péché commis, que la langue chrétienne appelle la contrition, et même, s'il s'agit de la justification à obtenir en dehors du sacrement, la contrition parfaite...»

LA MORT DU SOLDÂT ET LE MARTYRE Par le R. P. Rosa. S. J.

La Civilta Cattolica du 15 mai 1915 a donné un article ou le R. P. Rosa étudie cette ouest ion : « Peut- on attribuer, plus ou moins rigoureusement , le mérite et le titre de martyrs aux soldats qui meurent en combattant pour la patrie , au moins dans ce sens que cette mort suffirait à leur assurer le salut de rame, la félicité éternelle ? »

« Cette question . répond l'auteur, est ancienne. Elle a déjà été traitée par Benoît XH dans ses doctes ouvrages (De servorum Dei beatifîcatione et beatorum canonizatione, t III, lib. III, c. aviii): l'examen y est toutefois restreint aux soldats qui mouraient en guerroyant pour la foi. comme dans les Croisades. Tout le

monde sait la part glorieuse qui a été faite aux croisés clans la tradition chrétienne et dans l'histoire de l'Eglise ; aussi notre grand Alighieri leur a-t-il assigné une place spéciale dans la gloire, dans le voisinage des martyrs (Par. xv, i39-i48).

« Mais il y a plus; en cela aussi, Alighieri suivait son maître en théologie, saint Thomas. L'Ange de l'école se demande, en effet, si la foi seule est la cause du martyre, et il se pose à lui-même celte objection : « S'il existait une « cause du martyre autre que celle de la foi , -« il semblerait qu'il faudrait surtout considérer « comme martyrs ceux qui meurent pour la « défense de leur pays, car, parmi les œuvres « de vertu, celles qui se rapportent au biencom- « raun se rangent au premier rang ; et pour- « tant, il n'est pas d'usage dans l'Eglise de célé- « brer comme martyrs les soldats qui meurent « dans une guerre juste. »

« A cette objection qu'il s'est posée, saint Thomas répond de la sorte : « Le bien du pays « est le plus important de tous les biens « humains ; or, le bien divin , qui est la cause « spécifique du martyre, est plus important <( que le bien humain; toutefois, parce que le « bien humain peut devenir divin quand il se « rapporte à Dieu, tout bien humain peut être

« une cause de martyre, pour autant qu'il se u rapporte à Dieu. »

« Saint Thomas avait enseigné ailleurs d'une façon plus explicite encore : « Quand on subit (( la mort pour le bien commun, sans que le « bien commun se rapporte au Christ, on ne « mérite pas l'auréole (du martyre) ; on méric tera cette auréole, au contraire, si le bien « commun se rapporte au Christ, et alors on « sera martyr. Ce cas se vérifierait, par exemple. « si l'on mourait en défendant son pays contre « l'agression d'ennemis qui se proposeraient « d'attenter à la pureté de la foi chrétienne. »

« Lamberlini cite d'insignes partisans de celte opinion, comme Silvio, Paludano, saint Antonin, le cardinal Capizuechi, Hurtado, mais il en élucide, en même temps, le fondement et l'interprétation ; cette interprétation, d'ailleurs, quelle que soit la diversité des opinions, suppose toujours l'exclusion du but politique, d'une part, et, de l'autre, elle suppose l'acceptation généreuse de la mort, avec, chez celui qui succombe de la sorte, l'intention principale de défendre la foi catholique contre les ennemis qui en voudraient corrompre la pureté. Cela n'apparaît pas clairement d'ordinaire en ceux qui trouvent la mort dans un combat ; ils n'ont pas volontairement choisi la mort : ils la subis-

sent forcément, comme une conséquence de l'organisation militaire et des dispositions tactiques ; on ne saurait donc ranger parmi les martyrs proprement dits les soldats chrétiens eux-mêmes qui meurent en guerroyant pour la foi contre les infidèles, ni ceux qui tombent pour la défense, si juste fût-elle, de la patrie.

Néanmoins, Lambertini lui-même reconnaît que des hommes pieux et saints se sont écartés de cette exacte terminologie, tel l'évêque, qu'il cite à la suite de Rainaldi et qui promettait aux croisés la gloire éternelle, sans passer par le Purgatoire; tel, plus considérable encore, un saint Louis, roi de France, qui se consolait de la mort de son « très cher et illustre frère, (( le comte Robert, tenant pour certain, espérant « fermement que celui-ci avait pris son vol pour << la patrie céleste avec la couronne du martyre, « et qu'il y jouissait du bonheur éternel avec les <( saints martyrs » ; tel enfin saint Jean de Capistran, l'âme des armées chrétiennes, qui donnait, lui aussi, ce titre de martyrs aux soldats qui mouraient dans la Croisade contre les Turcs. Et, de la même manière, l'on pourrait citer d'autres exemples encore et d'autres autorités; mais, pour tous ces cas, la réponse serait la même: il suffirait d'alléguer la distinction qu'introduit ici Lambertini, avec les théck^ierr !, , pi..-

exacts, et de dire qu'il s'agit ici, non de vero martyrio , sed quodammodo de martyrio similitudinario.

« De cet exposé, conclut le R. P. Rosa, il résulte manifestement que, dans la guerre présente, il n'y a pas lieu de parler de « martyrs » ni d'un côté ni de l'autre, même dans le sens le plus large et le plus générique du mot... »

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